Henri Wallon : souvenirs - article ; n°1 ; vol.46, pg 3-12

de René Zazzo (Auteur)

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Enfance - Année 1993 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 3-12
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de
... »

René Zazzo Henri Wallon : souvenirs In: Enfance. Tome 46 n°1, 1993. pp. 3-12. Citer ce document / Cite this document : Zazzo René. Henri Wallon : souvenirs. In: Enfance. Tome 46 n°1, 1993. pp. 3-12. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1993_num_46_1_2036 Henri Wallon Souvenirs René Zazzo Le fait d'avoir travaillé avec Henri Wallon pendant plus de vingt ans et de lui avoir succédé à la direction de son laboratoire ne me confère pas le droit de parler en son nom, de commenter son œuvre mieux que quiconque. Je ne suis évidemment pas son légataire universel. Ce que nous sommes nomb reux à avoir hérité de lui chacun de nous l'a reçu et fait fructifier à sa façon, bien souvent sans savoir quoi ni comment. Je ne dirai pas ici tout ce qu'il m'a appris et ce que je considère comme sa contribution originale à la psychologie. D'ailleurs je lui ai consacré jadis plu sieurs articles réunis pour la plupart dans un recueil intitulé La vie et l'œuvre d'Henri Wallon que l'éditeur a cru bon de sous-titrer Psychologie et marxisme : en un temps où ladite théorie n'était pas encore discréditée, défigurée. Mon témoignage consistera en une gerbe de souvenirs. D'abord ma découverte du professeur. En l'année universitaire 1929- 1930. Je n'avais pas encore vingt ans. Tout nouvel étudiant à la Sorbonne j'allais d'un cours à l'autre, je passais de l'histoire à la philosophie, à l'esthé tique, pour choisir la voie où m'engager. Ainsi j'entre un beau jour à l'amphi théâtre Guizot pour écouter un certain Wallon qui enseigne, m'a-t-on dit, la psychologie de l'enfant. C'est un jeudi en début d'après-midi. L'heure sonne. Un homme de haute taille apparaît dans l'embrasure d'une porte latérale. Il avance vers la table éclairée par une lampe verte. Il reste debout, immobile, et se met à parl er. Sa voix est égale et monocorde, légèrement haut perchée. Dans l'amphi archicomble le silence est total. Les étudiants prennent des notes. Je me borne à écouter. Et petit à petit je suis capté par ce que j'en tends. Sans savoir pourquoi. En dépit ou à cause peut-être de ce qui dérange mes idées reçues. Ce discours n'a rien de ce qui me charme habituellement : la fougue de Mathiez nous parlant de la Révolution française, l'humour de Victor Basch, la limpidité classique de Lalande et de Bréhier. L'heure est passée. Wallon s'en va, discrètement, comme il est venu. Et moi je reviendrai. C'est décidé. ENFANCE, Tome 47, n° 1/1993, p. 3 à 12 RENÉ ZAZZO Bien sûr je ne me souviens pas de ce que j'ai entendu ce jour-là. Plus tard, j'apprendrai que j'ai assisté à la genèse d'une œuvre qui devait paraître en 1934 : Les origines du caractère chez l'enfant. Le rôle que Wallon a joué dans ma carrière, dans ma vie, fut décisif au hasard de deux événements : mon départ aux Etats-Unis, et ce qui reste dans les annales oubliées comme « l'affaire Montesson ». Le départ aux Etats-Unis date de 1933. J'avais obtenu une bourse pour un voyage d'études à l'étranger. Je me proposais d'aller à Vienne pour y ren contrer Freud. Sur la recommandation du Dr Allendy, son plus proche dis ciple français, il avait accepté de m'accueillir. Alors je pris rendez-vous avec Wallon pour lui demander conseil sur la façon de travailler avec Freud. Ma démarche dut l'étonner pour plusieurs raisons et d'abord que je m'oriente vers la psychanalyse en quêtant de sur croît sa bénédiction. Il ne m'en a rien dit mais sa réaction fut instantanée. « II est insensé d'aller en Autriche actuellement, Hitler vient d'arriver au pouvoir. Alors imaginez le climat politique qui règne à Vienne. Attendez au moins que le peuple allemand se débarrasse de Hitler. » Je n'avais pas l'intention d'attendre. Alors que faire ? La réponse vint à peu près en ces termes : « Allez plutôt chez Arnold Gesell, aux Etats-Unis. Il est un des pionniers de la psychologie de l'enfant. » Je ne pouvais quand même pas dire à Wallon que, malgré tout mon inté rêt pour son enseignement au plan philosophique, j'étais peu attiré par la psychologie de l'enfant. En fin de compte, Wallon me donna un mot d'introduction pour Gesell. Voilà pourquoi je m'embarquais quelques mois plus tard l'Amér ique. Voilà comment, sous la férule de Gesell, en observant des bébés dans la fameuse clinique de Yale, je commençai à devenir psychologue de l'enfant. L'affaire de Montesson, je la rapporterai aussi brièvement que possible. Ce ne sont pas ici les détails qui importent mais une fois de plus les réactions de Wallon, et leur conséquence ultime. Montesson est une commune de la région parisienne où était installé un centre de rééducation pour enfants « difficiles ». A mon retour des Etats-Unis, en 1934, je m'engageai dans ce Centre comme surveillant pour la période des vacances d'été. Ce Centre avait la réputation d'un établissement modèle. Ma stupéfaction fut immédiate. J'y vois des rangées de cages : les enfants y sont conduits en rangs pour les heures de repos et le soir pour y dormir. J'y découvre bientôt un bâtiment surnommé « la prison » où les enfants, marqués par les coups, sont isolés afin d'échapper, tout comme les cages d'ailleurs, au regard des visiteurs, notamment des journalistes. Ce centre de rééducation est un bagne pour enfants de 6 à 16 ans aux portes de Paris. Un bagne comme il en existe officiellement à Belle-Isle, à Eysses. Je m'emploie à établir avec les enfants des rapports de confiance, de symp athie. Certains me racontent leur vie. Je prends des photos par dizaines. HENRI WALLON : SOUVENIRS En septembre, je quitte Montesson et je publie dans Vu, le grand hebdo madaire de l'époque, un article intitulé « Cages pour enfants ». C'est le scan dale. Le président du conseil général de la Seine demande au préfet « quelles mesures il compte prendre pour réparer le préjudice causé » par mes calomn ies. La presse se mobilise contre moi : j'avais eu l'imprudence de reprocher aux journalistes de n'avoir pas su voir ce qu'était « Montesson ». Ils publient, y compris dans Vu, des contre-enquêtes, d'où il ressort que j'ai tout inventé, que mes photos d'enfants blessés sont des trucages. Les cages ? Oui, reconnaît l'un d'eux, « mais chaque enfant aime sa cage ». C'est alors que je vais trouver Wallon. « Je connais Montesson, me dit-il. Tout ce que vous avez dit est exact mais vous n'avez pas tout dit. Alors, pour stopper la campagne menée contre vous, un seul moyen : faire savoir dans le prochain numéro de Vu que vous souhaitez une commission d'enquête auprès de laquelle vous produirez un témoignage plus précis, plus complet, que dans votre article. » Je lui dis que Vogel, le directeur de Vu, inquiet d'être poursuivi lui-même, a déjà refusé que je réponde à mes détracteurs. Vogel est un ami, me dit Wallon, il publiera le texte que nous allons rédiger ensemble. Et le texte parut effectivement. Une déclaration se terminant ainsi : «... j'apporterai à la commission d'enquête non seulement des précisions sur ce que j'avance, mais aussi d'autres faits avec leurs preuves. » Comme Wallon l'avait prévu la campagne de presse cessa comme par enchantement. Il n'y eut jamais de commission d'enquête. Un mois plus tard les cages étaient supprimées. Mais tout continuait comme avant. Un an plus tard, mis en cause par un éducateur qu'il avait congédié, le directeur de Mont esson se suicidait. Les conséquences de cette affaire pour moi ? J'ai attendu en vain ma nomination à un poste d'enseignant que j'avais brigué dès mon retour d'Amérique. J'en conclus, à tort ou à raison, qu'on se méfiait encore de moi. Alors je vécus de « petits boulots », de leçons particulières. Quelques années plus tard, j'appris qu'un poste de professeur de philosophie était vacant à Saigon. J'allais donc avec femme et enfant partir pour l'Indochine. Une lettre arrivée en pneumatique allait en décider autrement : Henri Wallon m'offrait un poste d'aide technique que le cnrs venait de lui accorder. C'est ainsi, en 1937, que j'entrai au laboratoire de psychobiologie de l'enfant. C'est ainsi que commença ma carrière. Wallon avait organisé ce laboratoire en 1925 dans une école communale de Boulogne-Billancourt. C'est en 1939 seulement qu'il fut transféré à Paris, 41 rue Gay-Lussaç, au cinquième étage de l'Institut national d'orientation professionnelle (inop). Je participai, comme tous les collègues, aux trois types d'activité : ensei gnement, recherche et la consultation psychologique que Wallon y tenait chaque jeudi, en ce temps-là le jour des écoliers. L'équipe de ses collaborateurs ne fonctionnait comme telle que pour pré parer la consultation. Préparation qui consistait principalement, sous la res- RENÉ ZAZZO ponsabilité de Cécile Beizman, à examiner les enfants : tests de développe ment, tests projectifs, etc. Informé préalablement par le dossier ainsi consti tué, Wallon recevait les enfants un par un. Je revois la scène telle qu'elle se déroulait dans son bureau de I'inop. Tous les collègues, une dizaine de personnes, étaient présents. L'enfant « consul tant » entrait par une porte distante de plusieurs mètres de la table où se tenait Wallon. Il avançait, plus ou moins intimidé, en direction de la table. Wallon le regardait s'avancer, observant — me semble-t-il — sa physionomie, son allure et le moindre de ses mouvements. L'enfant s'asseyait. L'entretien commençait. J'ai toujours eu le sentiment que cette marche de l'enfant de la porte vers la table était pour Wallon une épreuve aussi importante, sinon plus, que tous les renseignements fournis par les tests, fussent-ils de personnalité. J'ai dit que l'équipe du laboratoire n'existait que pour la consultation. La recherche en équipe, estimait Wallon, risquait d'éteindre l'inventivité, l'origi nalité des prétendus partenaires, de les assujettir à celui qui en avait la direc tion. Lui-même ne travailla jamais en équipe, mais seulement seul ou en duo. Chacun pour soi, quitte à être conseillé par le patron, puis critiqué ou félicité une fois le travail accompli. L'attitude de Wallon à cet égard, je l'illustrerai par un exemple frappant. Je devais faire à la Société française de psychologie une communication sur l'orientation des dessins de profil. J'avais établi que chez l'enfant droitier le prof il est en général orienté à gauche et ceci par le mouvement de la main fléchis sant sur le poignet. Le profil gauche, d'origine motrice, devient petit à petit une préférence visuelle. C'est cela sans doute l'essentiel de ma découverte. J'en parle à Wallon. Il paraît intéressé et me donne son accord pour que j'en fasse communication à la Société de psychologie. Ce que j'annonce aux collègues. Alors l'un d'entre eux, Prudhommeau, proteste avec véhémence. Tout cela, me dit-il, je l'ai démontré depuis longtemps et le patron est au cou rant : je ne comprends pas qu'il ne vous en ait pas informé. Nous allons donc trouver Wallon pour lui soumettre ce litige. Oui, admet-il, vous avez résolu le même problème à peu près de la même façon, mais pas tout à fait et par des cheminements différents. Solution : demandez qu'on inscrive au programme de la Société, à la même séance, deux commun ications : une de Prudhommeau, une de Zazzo. Ainsi fut fait. C'est en tant que aide-technique, avant la guerre, que j'ai eu la chance de travailler en duo avec Wallon. Il m'avait chargé d'étudier le langage gestuel des sourds-muets à l'Institut d'Asnières où, au mépris des instructions offi cielles, l'apprentissage du langage oral n'était pas pratiqué. Une fois par semaine je lui rendais compte de mes observations. De temps en temps il me conduisait en voiture à Asnières pour constater et tenter de juger par lui- même ce qui avait pu m'étonner, me déconcerter. Je n'avais pas le sentiment d'avoir affaire à un patron. Il me parlait d'égal à égal quand bien même il trouvait une solution à un problème qu'en vain je m'étais posé. Il avait l'art d'avancer avec modestie, de me laisser croire que c'était moi qui avançais. Je parle de la recherche bien entendu et pas de nos voyages en voiture. HENRI WALLON : SOUVENIRS Wallon n'était pas un as du volant. Trop lent, ou malhabile dans sa conduite, il s'attirait parfois les quolibets des chauffeurs qui étaient sur notre route. Je le voyais alors piquer son fard. Le théoricien de l'émotion était un émotif. Dans ce même temps d'avant-guerre il m'avait chargé des travaux prati ques destinés à ses étudiants de l'Institut de Psychologie. Le programme, établi par lui-même, exécuté sous la supervision de sa principale assistante Hélène Gratiot-Alphandéry, consistait principalement en l'étude des fonctions physio logiques avec manipulation d'appareils : spiromètre, ergographe, etc. Ainsi avant d'enseigner, je devais commencer par apprendre comment s'accompliss ait, d'ailleurs variable d'un enfant à l'autre, le développement physique et comment celui-ci était solidaire du développement psychique. Le terme de « psychobiologie » désignant notre laboratoire prit alors sa pleine significative. La partie « tests » des tp m'était évidemment plus familière. Comptant, sans doute un peu trop, sur ma formation américaine, Wallon me demanda d'adapter en français et d'étalonner la batterie non verbale de Grace Arthur. « Pour tout ce qui est biologique et statistique, me dit-il, je compte sur vous. Moi je suis clinicien. » En fait il savait mieux que moi l'usage abusif et les mésusages des tests et des chiffres. J'ai eu le temps de m'en convaincre. La compréhension que j'ai eu de lui, de sa personnalité, de l'œuvre qu'il poursuivait s'est approfondie petit à petit, souvent à l'occasion d'un trait d'humour inattendu, d'une remarque en douceur, d'une critique qu'il m'adressait brusquement. J'ai dit tout à l'heure que son laboratoire n'était pas vraiment une équipe de recherche, mais je considérais que, sous sa direction, son exemple, nous formions école. Or un jour, publiquement, j'employai ce terme d'école (wallonienne sous-entendu). C'était au cours d'un colloque où j'avais été convié comme représentant du laboratoire alors que mon amie Barbel Inhelder représentait Piaget. Wal lon l'a appris et a réagi vivement. Je l'entends encore « Ecole !... pourquoi pas une écurie ? » II voulait sans doute exprimer par là qu'ensemble nous ne cultivions pas un système de pensée comme on pouvait le dire de l'équipe de Piaget. C'est vrai que Wallon n'imposait pas une pensée, une direction de recherche. Il suggérait tout au plus des directions, créant un climat où chacun se révélait plus ou moins bien à lui-même. Il ne voulait pas « faire école », et c'est pourquoi sans doute sa postérité est moins évidente que celle d'un Piaget, d'un Freud ou de tout autre faiseur de système. N'empêche qu'il tenait à son idée-guide. J'en ai eu la preuve au moment de lui succéder. J'avais alors l'intention de rattacher mon service de psychologie clinique de l'hôpital Henri-Rousselle au laboratoire de la rue Gay-Lussac. Et ceci afin de sauvegarder l'existence de ce service hospitalier comme centre de recherche. Le Pr Fessard, alors président de l'Ecole pra tique des Hautes Etudes dont dépendait depuis 1929 notre laboratoire, accepta sous condition d'en changer le nom. RENÉ ZAZZO J'en fis part à Wallon. Après un long silence, il me répondit : « Je vous en prie. Gardez le nom de psychobiologie de l'enfant. » Ainsi, jusqu'à ma propre retraite, le laboratoire est resté tel que Wallon l'avait baptisé. Ma fidélité à Wallon s'est-elle bornée à respecter son vœu ? Un jour, je ne sais plus à propos de quoi, Wallon fit une réflexion qui me frappa de plein fouet. « Un disciple trahit toujours son maître... » II me regarde, constate sans doute mon désarroi, sourit et me tient à peu près ce langage : ce n'est pas à vous que je pensais, d'ailleurs je ne prétends pas être votre maître ou le seul. Non, j'énonçais une vérité d'ordre général. Moi-même à l'Ecole nor male je me suis senti le disciple de Frédéric Rauh et pendant plus de vingt ans j'ai été l'assistant dévoué de Nageotte à Bicêtre et à la Salpêtrière. Ils ont eu sur moi une très forte influence mais je me suis détaché d'eux, je les ai trahis sur plusieurs points. Il faut trahir autrui pour devenir soi-même. D'ailleurs cette trahison n'est-elle pas paradoxalement une forme de fidélité ? Wallon tenait d'ailleurs, qu'on lui soit fidèle ou non, à être compris dans toute la complexité de ce qu'il enseignait. Il m'en a administré brutalement la preuve tout au début de ma collaboration. C'était en 1937, alors qu'il donn ait ses premières leçons au Collège de France, un enseignement inscrit au programme d'un diplôme de l'Institut de Psychologie. Une délégation d'étu diants vint me trouver pour solliciter de moi des répétitions : « Ce que dit Wallon n'est pas toujours compréhensible et ce n'est pas seulement une ques tion de vocabulaire. Pourriez-vous nous l'expliquer ? » J'acceptai et en informai Wallon. Sa réaction cette fois-ci fut sèche et sans sourire : je vous l'interdis, s'exclama-t-il. Expliquer ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Comment allez-vous vous y prendre ? Vous allez aplatir mon enseignement, déformer mes idées en les simplifiant ? Il n'en est pas question. Timidement je lui fis remarquer que les étudiants risquaient alors d'échouer à l'examen. « Eh bien qu'ils échouent s'ils ne me comprennent pas. » Cette interdiction pesa désormais sur mon propre enseignement et j'en fis l'expérience quatre ans plus tard en 1941 quand les cours de Wallon furent interdits par les autorités de Vichy. Wallon me chargea de le remplacer pour l'enseignement qu'il donnait alors à I'inop. Comment allais-je faire pour le remplacer sans le déformer ? Je me sou viendrai toujours du trac que je ressentais. De surcroît, la déception des étu diants ajouta à mon trouble. A l'entrée de l'amphithéâtre les élèves guettaient la venue du Maître. Quand j'arrivai devant eux à la place de celui qu'ils attendaient, il y eut une sorte de brouhaha. Je me présentai et leur dis la raison de ma présence. Puis j'entrai tant bien que mal dans mon nouveau rôle. Bien entendu je faisais référence à Wallon aussi souvent que le thème de ma leçon l'exigeait. Mais les élèves attendaient plus. Un jour, en fin d'année, ils me demandèrent de leur faire un exposé systématique de la pensée wallonienne. Je refusai en arguant que c'était trop complexe, que je ne m'en sentais pas capable. Que le HENRI WALLON : SOUVENIRS mieux pour eux était d'aller aux sources : de lire par exemple De l'acte à la pensée qui venait de paraître. Et j'imaginais, en répondant ainsi, le sourire pudique et approbateur de Wallon. Le rappel de cet événement — daté de 1941 — déclenche en moi une multitude de réminiscences d'un tout autre registre. L'Occupation, la Résis tance. Plus largement : Wallon et la politique. Il faut d'abord rappeler que le nom d'Henri Wallon est entré dans l'His toire pour la première fois quatre ans avant la naissance du pionnier de la psychobiologie. Le grand-père de notre Wallon, qui lui légua son prénom, fut honoré comme « père de la République ». C'est en janvier 1875, à l'Assemblée nationale, que le député Henri Wall on, siégeant au centre droit, proposa pour les nouveaux textes constitutionn els, l'amendement qui porte désormais son nom : « Le président de la Répub lique est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans ; il est rééligible. » Sous la pression des nostalgiques de la Restauration l'Assemblée n'avait pas inscrit le mot République dans le projet de Constitution. L'amen dement Wallon fut voté à une voix de majorité. Henri Wallon, le nôtre, qui ne m'a jamais parlé de son grand-père (mort en 1904), de l'influence qu'il aurait pu avoir sur lui. Par contre, il m'a rap porté comme étant sa première leçon de morale et de civisme un propos de son père. La date est précise. Victor Hugo venait de mourir : 1885. Le jeune Henri avait donc six ans. Il accompagne ses parents dans la maison où repose l'auteur des Châtiments, de La légende des siècles, des Misérables... Au sortir de cette funèbre visite l'enfant demande : « Qui était ce monsieur ?» — « Un poète, un écrivain, répond son père, mais aussi un homme qui a lutté pour la liberté, pour le bien contre le mal, pour la défense des pauvres gens. Il faudra faire comme lui quand tu seras grand. » Je ne sais rien des activités sociales de Wallon dans les quarante ans qui vont suivre. En 1931, il adhère au Parti socialiste (alors sfio) mais aussi au « Cercle de la' Russie neuve ». Ce mais pourra surprendre le lecteur : il exprime en effet mon sentiment qu'il a milité plus activement au cercle pro soviétique qu'au Parti socialiste. C'est lui qui préface en 1935, sous le titre A la lumière du marxisme, un recueil des conférences faites les années précédentes à la commission scienti fique du Cercle de la Russie neuve. On y apprend que « des savants réunis en groupe (parmi lesquels le mathématicien Labérenne, l'astronome Mineur, le biologiste Prenant) ont commencé, chacun dans son domaine, à se servir du matérialisme dialectique comme méthode de travail ». Et on lit quelques lignes plus loin que « les auteurs ont pu, sur l'un ou l'autre point, s'écarter de la juste interprétation (du marxisme) ». La contribution personnelle de Wallon est une conférence intitulée « Psychologie et technique ». Je citerai un seul de ses exemples illustrant les 10 RENÉ ZAZZO modifications que la technique peut faire subir à l'homme, objet de la psy chologie. « Le sentiment de présence. Comment l'enfant va-t-il le réali ser ? (...) Il apprendra à distinguer comme un tout (par exemple) la bouche qui remue et les paroles qu'il entend. La présence d'un être ce sera la possibil ité d'assigner à des impressions de la vue et de l'ouïe (...) une même localisa tion dans l'espace. Mais que deviendra cette notion pour un enfant placé devant un poste de tsf ou qui entendra une voix connue au téléphone ? » Le lecteur se demandera peut-être s'il est besoin d'être marxiste pour fo rmuler cette question. Ce n'est pas le lieu d'en discuter. Mais pour Wallon la réponse est nette : rien vraiment compréhensible dans l'évolution de l'enfant, dans les conduites de l'homme, sans prendre en compte les condi tions matérielles d'existence (biologiques et sociales) et les conflits, les contra dictions qui échappent à toute logique linéaire. Les options politiques, elles, se passent de commentaires. A la fin des années 30, Wallon fut de toutes les manifestations antifascistes. Lorsque Franco déclenche la rébellion contre la République espagnole, il déplora la non-intervention du gouvernement de Léon Blum. Il fut de la délégation qui se rendit à Madrid, quelques mois avant sa chute, pour y manifester la sol idarité du peuple français. Une fois l'Espagne vaincue, vint le tour de notre pays. Wallon s'était su ffisamment distingué comme important militant de gauche pour être exclu du porte-voix dont il disposait au Collège de France. C'était donc, je l'ai déjà dit, en 1941. Il alla alors à Vichy afin d'y rencontrer le ministre Carcopino, son ancien condisciple à l'Ecole normale, pour l'accuser d'être aux ordres des nazis. Wallon m'a rapporté les propos échangés ce jour-là. J'ai pris l'initia tive d'interdire ton cours, expliqua Carcopino, pour que tu te mettes à l'abri, pour éviter ton arrestation imminente par les Allemands. J'ai tenté la même opération pour Paul Langevin. Il n'a pas voulu comprendre. Il est aujourd'hui entre leurs mains. Alors je te propose de venir à Vichy avec tes collaborateurs. On mettra tous les moyens à ta disposition. Ton laboratoire pourra fonctionner aussi bien qu'à Paris. Réponse de Wallon : « Ce sont les Allemands qui doivent quitter Paris. Pas moi. » Cependant, avec l'entrée en guerre de I'urss, les arrestations et les exécu tions se multiplièrent. Ainsi le philosophe Politzer et Salomon, le gendre de Langevin, furent fusillés au mont Valérien. Peu de temps après j'eus la visite au laboratoire du « camarade » Francis Cohen. « Nous avons un nouvel adhérent, m'annonce-t-il. Je suis venu pour te le présenter. Il s'appelle Hubert. » Je lui fis remarquer que cette visite était contraire à toutes les règles de la prudence. Alors il m'entraîna jusqu'au bureau de Wallon. On frappe à la porte, on entre. Wallon se lève. Francis fait les présentations : le camarade Gautherot, dit-il en me désignant, le camarade Hubert dit-il en désignant Wallon. Le dénommé Hubert me serra la main puis déclara : « II faut rem placer les disparus. Politzer et Salomon sont morts. J'adhère au Parti. » HENRI WALLON : SOUVENIRS 1 1 Wallon est resté fidèle au parti de Politzer et Salomon jusqu'à son der nier jour sans pour autant ne pas réagir quand il n'était pas d'accord ou ne comprenait pas la politique des dirigeants. Par exemple, avec Pignon, Picasso et quelques autres, il signa « la lettre des dix » qui réclamait au bureau politique la convocation d'un congrès extraordinaire pour mettre en question l'intervention sanglante de l'Armée rouge à Budapest, intervention approuvée par notre Parti. Bien entendu la lettre n'eut pas d'effet, sinon de scandale. Il y eut une fuite : la lettre réservée à nos dirigeants fut divulguée dans la presse. Je ne raconterai pas la suite, mieux vaudrait dire les suites, de cette histoire. Revenons au temps de l'Occupation. La « consultation Wallon » continuait comme si de rien n'était, à ce détail près que je disparaissais de temps en temps pour plusieurs jours dans le brouillard avec l'accord du patron. Un après-midi je déboule dans son bureau alors qu'il ne m'attendait pas. C'était un lundi et il était seul. Je lui dis, à bout de souffle : « II faut quitter les lieux immédiatement. La Gestapo peut être ici d'une minute à l'autre. » II ne bronche pas. Je lui explique brièvement la situation : « Un camarade, arrêté avant-hier, a probablement donné sous la torture l'adresse de notre planque à Saint-Ouen. En rentrant chez nous tout à l'heure, j'ai trouvé une voiture de la Gestapo. Un policier emportait ma serviette. J'ai pu m'échapper. Mais dans ma serviette il y avait des papiers avec l'adresse du laboratoire. Il faut partir, et vite. » « Je ne partirai pas, répond Wallon. Jeudi je reçois des enfants. » J'in siste : « Vous partez, c'est un ordre au nom de la Résistance. » Et j'ajoute : « Tout a été prévu pour le cas où vous seriez en danger, un couple de retraité vous hébergera dans le quartier de la Trinité. Je vous conduis chez eux. Vous direz que vous êtes un médecin de province venu se réfugier à Paris. » « Alors, riposte Wallon, je dois mentir et faire courir des risques à ces braves gens ! On pourra me reconnaître. Je ne resterai chez eux que quelques jours. » « Quinze jours, je réponds, ensuite on avisera. » L'accueil du vieux couple fut discret et chaleureux. Wallon était très mal à l'aise. Comme nous en étions convenus j'allai chez lui, rue de la Tour, pour y chercher sa femme, Germaine, avec chien et bagages. Puis je l'ai quitté sur un au revoir : « Dans quinze jours... » en tel endroit, à telle heure. Deux ou trois jours plus tard, passant par hasard rue de la Pompe, je rencontre Wallon en train de promener son chien. Il sourit d'un air embarr assé et me raconte : mon chien était perturbé dans ses habitudes, alors il a fallu revenir à la maison. Tout cet épisode date du printemps 1944. Les Allemands cantonnés à Paris n'avaient plus le moral et le zèle de la Gestapo était sans doute refroidi. En tout cas la visite redoutée n'eut pas lieu, ni au laboratoire ni chez Wallon. Ainsi, quatre mois plus tard, Henri Wallon, qui avait repris sa consul tation, était appelé par le gouvernement de la Libération, à prendre en charge le ministère de l'Education nationale. On l'avait prévenu qu'une voiture des ftp devait aller le chercher dans

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Type de la publication : Presse et revues

Thème : Santé et bien-être > Medecine

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ENFANCE0

publié par ENFANCE0

le 03/01/2012

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