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Hommage à Julian de Ajuriaguerra : le cérémonial d'accueil - article ; n°4 ; vol.46, pg 407-413
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Enfance - Année 1993 - Volume 46 - Numéro 4 - Pages 407-413
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de
Daniel Marcelli
Hommage à Julian de Ajuriaguerra : le cérémonial d'accueil
In: Enfance. Tome 46 n°4, 1993. pp. 407-413.
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Marcelli Daniel. Hommage à Julian de Ajuriaguerra : le cérémonial d'accueil. In: Enfance. Tome 46 n°4, 1993. pp. 407-413.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1993_num_46_4_2073HOMMAGES ET SOUVENIRS
Désormais, Enfance propose à ses lecteurs deux nouvelles rubriques : « Synthèse de tr
avaux » et « Hommage et souvenirs ».
Julian de Ajuriaguerra nous a quittés en mars 1993. Il était professeur honoraire au Col
lège de France, et avait apporté sa contribution à Enfance dès 1951 (son premier article dans
Enfance, paru dans le n° 5, s'intitule : « A propos des troubles de l'apprentissage de la lecture.
Critiques méthodologiques »).
Nous avons confié à Daniel Marcelli, professeur de Psychiatrie de l'enfant et de l'adoles
cent à la Faculté de médecine de Poitiers, le soin de rédiger un hommage au maître sous l'autor
ité et avec les conseils duquel il a publié un ouvrage de Psychopathologie de l'enfant paru
en 1982 (lre éd.), dans la collection « Abrégé » chez Masson.
C'est cet hommage que nous publions aujourd'hui.
Hommage à Julian de Ajuriaguerra
Le cérémonial d'accueil
Daniel Marcelli
J'ai rencontré pour la première fois J. de Ajuriaguerra, alors qu'il avait
depuis déjà longtemps pris de la distance par rapport à la clinique psychopat
hologique. Il était alors plus préoccupé et intéressé par la psychologie du
développement que par la psychopathologie de l'enfant. A l'inverse en ce qui
me concerne, tout imprégné d'une formation hospitalière, la perception déve-
loppementale était pour moi une notion plus théorique que pratique. Nos
rencontres autour d'un sujet dont J. de Ajuriaguerra s'était éloigné, la cl
inique psychopathologique de l'individu en développement m'ont apporté
cette curiosité et cette sensibilité en particulier dans ce domaine que j'appelle
rai les « rythmes interactifs » et leur devenir dans la construction du moi de
l'enfant. Je lui en suis profondément redevable.
Pour un jeune enfant le moment du coucher est un temps chargé d'émot
ions, hautement symbolique. Le clinicien consultant, pédiatre ou pédopsyc
hiatre, est vite conduit à explorer cet instant de la journée et à en repérer les
distorsions : peur du noir, phobie du coucher, rituels plus ou moins envahiss
ants, rythmies, etc.
Paradigme de la séparation, le coucher de l'enfant illustre également la
dynamique familiale organisée autour de cette « menace » : présence apai-
ENFANCE, Tome 47, n° 4/1993, p. 407 à 413 408 DANIEL MARCELLI
santé des parents qui se relaient paisiblement auprès de l'enfant, disponibilité
tranquille, agitation vespérale, cri et excitation croissante, angoisse mont
ante, etc. Recevant régulièrement à ma consultation des bébés ou jeunes
enfants (moins de 3-4 ans) et des adolescents, je suis souvent frappé de la
continuité sémiologique entre les difficultés d'endormissement et de sommeil
chez l'adolescent et le jeune enfant. Il n'est pas rare d'observer à 12-15 ans
d'intervalle (vers 2-3 ans puis 15-16 ans ou même 17-18 ans) les mêmes
conduites symptomatiques chez le même sujet.
Il n'y a là rien de très original. Si je parle du coucher, c'est parce que le
coucher implique l'existence... du lever. Or, curieusement avant de rencontrer
J. de Ajuriaguerra, je crois que personne ne m'avait parlé de cet instant
magique, secret, intime, celui des retrouvailles entre la mère et son bébé après
quelques heures de sommeil, en un mot le « cérémonial d'accueil ». J. de Aju
riaguerra décrivait ainsi ce moment particulier : « II s'y joue tout un réper
toire de conduites d'ordre émotionnel, verbal et manipulatoire, très ritualisé,
où la mère se sent obligée et éprouve un grand plaisir à répéter un manège
qui provoque chez le nourrisson des réactions prévisibles, lequel encourage à
son tour la mère à continuer » [1]. Il avait, avec sa caméra super 8, filmé
quelques-uns de ces moments et m'en parlait avec chaleur et enthousiasme
alors que je lui lisais le chapitre « troubles du sommeil » de l'abrégé de psy
chopathologie de l'Enfant en gestation.
Le moment du lever ne connaîtrait-il aucune « déviance psychopatholo
gique » au point d'être ignoré des cliniciens ?
A la même époque, je m'occupais d'un accueil familial spécialisé rece
vant des enfants victimes de sévices parentaux et placés en famille nourricière.
Je me souviens que, lors de visite à domicile avec l'assistance sociale, nous
conduisions une petite fille de 3-4 ans chez sa mère (le juge des enfants avait
imposé la présence d'un tiers lors des rencontres mère-enfant du fait de la
gravité des sévices). La mère jetait un regard à sa fille (jetait est le terme qui
me vient et qui décrit parfaitement l'interaction) et lui disait détournant aus
sitôt les yeux : « Tiens, merdeuse, te v'ia. » Le ton n'était pas celui des mères
qui affectionnent les mots un peu vulgaires pour parler à leur bébé...
Il y a bien une « pathologie du cérémonial d'accueil » même si celui-ci
est peut-être plus du côté du parent que de l'enfant (encore y aurait-il beau
coup à décrire sur les enfants qui s'éveillent tantôt souriant et calmes, tantôt
criant et tendus ou bruyant et agités ou patients et silencieux ou babillant et
heureux...).
Tous nous connaissons l'importance du « dialogue tonique » entre la
mère et son jeune bébé, des capacités d' « ajustement postural »
de l'un et de l'autre, de l'un avec l'autre. Les postures d'allaitement en sont
une remarquable illustration [2].
Qu'il s'agisse d'ajustement postural, de dialogue tonique ou de cérémon
ial d'accueil, la rythmicité entre mère et bébé est au centre de la compréhens
ion interactive. La description que donnait J. de Ajuriaguerra dans son
séminaire et plus encore dans les discussions de vive voix ne laisse aucun HOMMAGE A JULIAN DE AJURIAGUERRA 409
doute sur l'importance que celui-ci donnait à cette rythmicité. Il est peut-être
dommage que J. de Ajuriaguerra ait utilisé l'expression « ritualisée » ren
voyant à une interaction répétitive et ne mettant pas assez en lumière l'i
mportance des « brisures de rythmes » que sont la surprise, les attentes tromp
ées. Quoi qu'il en soit, si à plusieurs reprises je me suis intéressé au rythme
d'abord puis à la construction de la temporalité ensuite, c'est à J. de Ajuria
guerra que je le dois.
Bien sûr, les psychiatres d'inspiration phénoménologiste de la première
partie de ce siècle avaient longuement et répétitivement insisté sur le poids du
temps dans l'organisation psychique : le temps vécu, le temps subjectif. Ils
l'avaient fait dans la suite des réflexions philosophiques du xix6. En revanche,
la psychanalyse n'a jamais abordé de façon frontale la construction psy
chique du temps. Peut-être est-ce la position un peu « marginale » de
J. de Ajuriaguerra qui lui donna cette sensibilité particulière au rythme.
Que signifie le rythme ? Pent a reï « tout coule » disaient les Grecs.
Rythme provient de rei qui signifie le fait de couler, un écoulement. Le
rythme n'est pas, contrairement à une idée reçue, assimilable à la répétition :
le rythme n'est pas réductible à la seule cadence. H. Meschonnic [7] s'élève
précisément contre cette réduction fréquente du rythme à la seule cadence, ce
qui en littérature a souvent abouti à réduire le à la versification et
plus encore à la métrique. Pour H. Meschonnic « le rythme est l'inscription
d'un sujet dans son histoire » (p. 85). Pour cet auteur : « Les rythmes sont la
part la plus archaïque dans le langage. Ils sont dans le discours un mode li
nguistique préindividuel, inconscient comme tout le fonctionnement du lan
gage. Ils sont dans le discours un élément de l'histoire individuelle » (p. 100).
Le rythme est une valeur idiosyncrasique de l'individu. « Si le sens est une
activité du sujet, si le rythme est une organisation du sens dans le discours, le
rythme est nécessairement une ou une configuration du sujet
dans son discours. Une théorie du rythme dans le discours est donc une théor
ie du sujet dans le langage » (p. 71). Emergence du sujet, importance du
sens, partie la plus archaïque et idiosyncrasique de l'individu, le rythme est
au cœur du sujet, au cœur du discours.
Comment le rythme vient au bébé ? Ou en d'autres termes comment les
bébés peuvent-ils gérer la contradiction entre l'émergence d'un temps rétro-
jectif de mémorisation et celle d'un temps projectif d'attente et d'anticipation.
Est-ce simplement l'équipement génétique individuel qui fait un bébé
tonique, remuant, vigilant, un autre calme, dormeur, détendu, l'un « mou »
et l'autre vif, etc.
Dans certains de mes articles [5, 6] j'ai tenté de mettre en évidence une
contradiction développementale d'un côté, une construction idiosyncrasique
de l'autre, la construction idiosyncrasique étant le résultat de la contradic
tion logique et dont le « rythme » pourrait être la trace
individuelle.
La contradiction développementale relève du paradoxe du développe
ment qu'on pourrait énoncer de la façon suivante : pour un individu, grandir 410 DANIEL MARCELLI
consiste à changer et à rester le même. R. Emde dans un récent travail [3]
s'attarde longuement sur ce paradoxe essentiel à la psychologie (et à la psy
chopathologie ?) du développement : fixité des « tempéraments » et des struc
tures émotionnelles d'un côté, mais difficulté de prédiction et apparition de
changements multiples au cours de la croissance d'un individu d'un autre
côté. Pour ma part, j'ai toujours été attentif au fait qu'on exigeait de l'env
ironnement des éléments contradictoires et inconciliables comme facteurs de
stimulation du développement du bébé. Et, me semblait-il, on ne mettait pas
assez en lumière cette incompatibilité environnementale. Ainsi en est-il de la
répétition et du changement/surprise. Tous les travaux portant sur la
mémoire montrent à l'évidence combien la répétition d'un événement, d'une
situation est importante : il existe une corrélation positive entre mémoire et
répétition.
Mais tout aussi nombreux sont les travaux qui montrent combien atten
tion et changement (d'événement, de contexte, de situation...) sont dépendants
l'un de l'autre. Là aussi, il existe une corrélation positive entre attention et
changement. A ma connaissance (mais cette dernière est bien lacunaire en
matière de psychologie du développement) je n'ai pas trouvé de travaux analy
sant spécifiquement cette contradiction logique : le bébé pour stimuler et enri
chir sa mémoire a besoin d'invariant et de répétition ; le même bébé pour maint
enir en éveil son potentiel d'attention a besoin de surprise et de changement.
Bien sûr la réponse intuitive est que le secteur où doit régner la répétition
n'est pas le même que celui où intervient le changement. Mais ces différences
n'ont pas fait l'objet d'études spécifiques.
Comment cette contradiction logique et développementale est-elle gérée
par le bébé et par ses proches ?
Mon hypothèse est la suivante : cette contradiction constitue la base de
la « construction interactive idiosyncrasique » entre le bébé et ses proches au
premier rang desquels la mère mais aussi le père, la nourrice-gardienne éven
tuelle, les grands frères ou sœurs, les grands-parents, etc. (notons au passage
que l'existence ou non de ces divers acteurs doit probablement être suscept
ible de modifier le rythme spécifique à la dyade mère-bébé, et la question de
savoir combien d'interactions rythmiques différentes un bébé est capable
d'intégrer reste en suspend). L'instrument de cette construction idiosyncra
sique c'est le rythme en tant que processus temporel faisant intervenir la pe
rmanence et la répétition tout comme le changement et la surprise. La ponc
tuation de cette construction grammaticale interactive s'organise autour de
l'anticipation avec ses deux versants, l'anticipation confirmée d'un côté, l'a
ttente trompée de l'autre.
Encore une fois, au risque de me répéter, c'est la manière dont chaque
dyade négogie ce subtil équilibre d'allure incompatible qui caractériserait ce
qu'on pourrait appeler le rythme idiosyncrasique de la personne. Est-ce celui-
ci qu'on retrouvera ultérieurement dans le rythme du discours tel que le défi
nit M. Meschonnic ? Il est probablement trop tôt pour le dire, mais j'avoue
que cette hypothèse me séduit. HOMMAGE A JULIAN DE AJURIAGUERRA 411
Précédemment, j'avais proposé de différencier dans l'organisation
séquentielle de la vie d'un bébé les macrorythmes d'un côté, les microrythmes
de l'autre. A la lecture de travaux récents, je m'aperçois que cette distinction
est utilisée par d'autres auteurs, elle est même parfois amplifiée. Ainsi
A. J. Sameroff [8] distingue les macrorégulations, grands événements de la
vie de chaque individu, les minirégulations, organisation quotidienne famil
iale de la vie du sujet, enfin les microrégulations, interactions brèves entre le
partenaire et son environnement. Les macrorégulations sont sous la loi des
influences sociales élargies, les minirégulations sous celle de la vie familiale,
les microrégulations sous celle des échanges affectifs entre deux personnes.
Pour ma part, j'avais dans un article sur la répétition et le changement
distingué « le cadre de macrosituations et du macrorythme du bébé, où la
répétition est probablement le facteur organisateur principal et le cadre des
microsituations et des microrythmes où le rôle de la surprise de l'inattendu
paraît non moins essentiel » [5].
En effet, il est facile de comprendre combien les secteurs de la répétition
d'un côté, celui de la surprise de l'autre, doivent être distincts. Aujourd'hui
j'ajouterai les précisions suivantes :
— les macrorythmes concernent surtout la sphère des besoins physiologi
ques vitaux du bébé : repas, sommeil, éveil, toilette, promenade... Ils sont
le domaine privilégié de la répétition sur le nycthémère d'une part, et des
anticipations confirmées d'autre part. Ces macrorythmes appartiennent
typiquement à ce qu'on appelle d'un anglicisme barbare : « le comporte
ment contingent » (traduction littérale de l'anglais qui aboutit à un quasi
contre-sens dans la langue française...). Ce comportement « contingent »
qui devrait plutôt être appelé « congruent » marque le lien entre un
contexte particulier et la survenue d'une réponse, d'une situation, d'un
état régulièrement et prévisiblement lié au précédent. Le comportement
« contingent/congruent » correspond à la confirmation des anticipations ;
— les microrythmes concernent surtout la sphère des besoins affectifs et
interactifs : cérémonial d'accueil, jeu du coucher, jeu interactif entrecou
pant les séquences macrorythmiques du repas, de la toilette, de l'habil
lage. Ce sont des moments « gratuits où mère et bébé sont ensemble pour
le plaisir ». Ces sont le domaine privilégié des surprises, des
changements de rythmes (jeu des marionnettes, de cache-cache, de la cha
touille ou de la petite bête qui monte, etc.) et appartiennent aux
séquences relativement brèves d'interaction proximale entre le bébé et son
partenaire du moment. Si mère et bébé attendent ces moments, ils y
jouent souvent à des surprises et des anticipations trompées (d'abord du
fait de la mère quand son bébé a 2-3 mois, puis du fait du bébé quand
celui-ci entre dans le deuxième et troisième trimestres de vie).
J'ai émis l'hypothèse que ces anticipations trompées sont toutes aussi
importantes que les anticipations confirmées pour le développement cogni-
tif/affectif du bébé. 412 DANIEL MARCELLI
La manière dont la mère « dose » les unes et les autres représente cette
« construction interactive idiosyncrasique » reprise très rapidement par le
bébé lui-même.
Le dosage entre anticipation confirmée et anticipation trompée est bien
sûr quantitatif (il peut y avoir très peu de moment avec anticipation tromp
ée), mais il est aussi qualitatif (les anticipations confirmées peuvent préval
oir dans le jeu qui devient monotone et figé sinon stéréotypé ; les anticipa
tions trompées peuvent prévaloir dans le domaine des soins qui deviennent
chaotiques et aléatoires). Il s'agit donc d'un nécessaire équilibre contradict
oire, ce que les études portant sur la contingence parentale (au sens anglo-
saxon) ne semblent pas prendre en considération. De même y aurait-il à
entreprendre une étude du rôle de la surprise dans l'interaction parents-
enfant et à décrire une « psychopathologie de la surprise ».
Prenons un exemple dans le développement normal. D. Stern [9]
constate les fréquentes expressions de « fausse surprise » dans le « parler
bébé » des locuteurs babillant avec un bébé... moment d'interaction en appa
rence inutile (à quoi cela peut bien servir de parler à un bébé, pourraient dire
certains) pendant lequel précisément on fait semblant d'être surpris. Qu'est-
ce que l'adulte transmet au bébé lorsque son discours est ainsi tissé de
« fausses surprises » ?
Autre exemple : Emde rappelant les travaux de Wolff [10] note que les
nourrissons juste après la naissance arrêteront l'allaitement au sein pour prê
ter attention à un stimulus intéressant, et « les cycles d'intérêt et d'éveil attent
if sont relativement indépendants des cycles biologiques de faim et de som
meil » [4]. Par-delà la posture d'allaitement proprement dite, on peut
imaginer que chaque mère, selon son propre rythme, ses attentes (ou impat
iences) à l'égard du bébé, ses fantaisies organisées autour de l'alimentation,
laissera le bébé interrompre plus ou moins la tétée, ou au contraire aura ten
dance à imposer son propre rythme et ses suspensions de rythme, cherchera
à « caler » le rythme d'attention du bébé sur le rythme de la tétée ou invers
ement accentuera la déconnexion, voire l'antagonisme de ceux-ci.
Dans le domaine psychopathologique, les cliniciens constatent fréquem
ment combien les bébés anorexiques ont des yeux grands ouverts, une sorte
d'hypervigilance et d'hyperattention sur l'environnement avec souvent une
qualité d'éveil en avance par rapport à l'âge. Mon expérience clinique per
sonnelle confirme toujours ces constatations. Une mère, ancienne anorexique
mentale, avec son bébé de quelques mois lui-même atteint d'une redoutable
anorexie, m'explique combien sont longs les repas et combien il faut passer
de temps à distraire son fils.
Puis-je formuler l'hypothèse de travail suivante : dès la naissance cette
mère, profondément angoissée par l'alimentation, contrôlant difficilement des
fantasmes de dévoration-destruction, a peut-être favorisé, en les connotant de
façon positive puis renforcé les moments de suspension de la tétée, moments
fréquents et naturels dans les premiers repas. Il est possible de penser que,
pour cette mère, la tétée soit un moment de contrainte, certes nécessaire mais HOMMAGE A JULIAN DE AJURIAGUERRA 413
angoissant. C'est d'ailleurs ce que celle-ci a déclaré. Ces suspensions de la
tétée sont alors valorisées et favorisées comme autant de moments joyeux,
d'attention conjointe mère-bébé sur un objet extérieur : un hochet, un rayon
de lumière... Ces moments se chargent alors de plaisir, de détente, d'amuse
ment. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ces nourrissons anorexiques
semblent littéralement « manger des yeux » les personnes et les objets de leur
proche environnement alors qu'ils se ferment et deviennent hostiles quand ils
doivent absorber quelque chose...
Pour en revenir à notre exemple clinique, il est sûr qu'à partir de ces
expériences précoces, un rythme idiosyncrasique infernal s'est créé très tôt,
rythme au cours duquel chaque bref moment d'une bouchée nécessaire avalée
doit être entrecoupé de long moment de distraction tourné vers l'extérieur.
Détail qui ne me paraît pas dénué d'intérêt : à plusieurs reprises la mère
déclare que, pour nourrir son enfant, « il faut l'avoir par surprise » en même
temps que je note l'air sérieux et concentré de ce petit bonhomme lorsqu'il
regarde autour de lui. Est-ce une inversion des anticipations telles que je les
ai décrites, l'attente trompée saturant la relation de soin et l'anticipation
confirmée, la relation ludique ?
Ainsi, dans cette dyade mère-bébé, dominée par l'angoisse anorexique de
la mère, le jeu de la surprise, les attentes trompées ont fait immixtion dans
l'organisation du rythme du repas entravant l'organisation d'un rythme pai
sible, tranquille et prévisible, fait d'anticipations confirmées entre le temps-de
la faim et le temps de la satiété...
BIBLIOGRAPHIE
[1] Ajuriaguerra J. de, Séminaire du Collège de France, année 1981-1982.
[2] Cukier-Hemeury F., Lézine L, Ajuriaguerra J. de, Les postures d'allaitement au sein chez
les femmes primipares, Psychiatrie de l'enfant, 1979, 22, 2, 503-518.
[3] Emde R., L'expérience du bébé au cours des relations : aspects affectifs et développemen-
taux, in A. J. Sameroff, R. N. Emde (Eds), Les troubles des relations précoces, Paris, puf,
1989, 1 vol., 56-83.
[4] Emde R., Génétique des émotions, in Emotions et affects chez le bébé et ses partenaires,
Paris, Eshel, 1992, 1 vol., 59-132.
[5] Marcelli D., Entre la répétition et le changement, Lieux de l'enfance, 1986, 5, 67-78.
[6] D., Le rôle des microrythmes et des macrorythmes dans l'émergence de la pensée
chez le nourrisson, Psychiatrie de l'enfant, 1992, 35, 1, 57-82.
[7] Meschonnic M., Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Paris, Verdier,
1990, 2e éd., 1 vol.
[8] Sameroff A. J., Les principes du développement et la psychopathologie, in Les troubles
dans les relations précoces, sous la direction de A. J. Sameroff, R. Emde, Paris, puf, 1989,
1 vol., 33-55.
[9] Stem D., Mère-enfant, les premières relations, Bruxelles, Mardaga, 1977, 1 vol.
[10] Wolff P. M., The development of attention in young infant, Annals of New York Academy
of Sciences, 1965, 118, 815-830.
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