La cigogne et l'autruche ou l'éducation linguistique dans la Cité des Chasseurs. - article ; n°1 ; vol.40, pg 27-37

de P. Gardner-Chloros (Auteur)

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Enfance - Année 1987 - Volume 40 - Numéro 1 - Pages 27-37
Dans cet article, nous présentons la première étape d'une
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Pénélope Gardner-Chloros La cigogne et l'autruche ou l'éducation linguistique dans la Cité des Chasseurs. In: Enfance. Tome 40 n°1-2, 1987. pp. 27-37. Citer ce document / Cite this document : Gardner-Chloros Pénélope. La cigogne et l'autruche ou l'éducation linguistique dans la Cité des Chasseurs. In: Enfance. Tome 40 n°1-2, 1987. pp. 27-37. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1987_num_40_1_2941 Résumé Dans cet article, nous présentons la première étape d'une recherche concernant le bilinguisme chez les enfants et plus particulièrement les relations entre le contexte sociolinguistique où ce bilinguisme est acquis et ses manifestations linguistiques et affectives. Cette recherche contrastera l'acquisition bilingue d'une part dans des familles de niveau social relativement privilégié, venant de nombreux pays et habitant Strasbourg pour des raisons professionnelles, avec d'autre part des enfants strasbourgeois de souche exposés, comme le premier groupe, au français, mais aussi au dialecte alsacien parlé au moins par certains membres de leur famille. La première étape consiste en des interviews dans les familles des enfants alsaciens habitant une banlieue strasbourgeoise de façon à déterminer quels sont les principes et les attitudes de la génération des adultes envers les deux langues en présence et envers le bilinguisme des enfants; en effet, nous faisons l'hypothèse que ces attitudes et ces principes, qui constituent en quelque sorte la carapace dans laquelle les langues sont présentées aux enfants, influent fortement sur leur apprentissage. Il se dégage de ces interviews une très forte ambivalence de la part de ces adultes envers le dialecte, qui est à la fois un puissant symbole d'appartenance régionale et d'identité alsacienne et un objet de honte, parfois même de mépris. Le français est admiré et considéré comme la seule langue essentielle pour les enfants; mais les attitudes qui se font jour vis-à-vis des «Français de l'Intérieur» traduisent aussi une certaine méfiance ou distance envers le français. Le bilinguisme lui-même, quoique généralement considéré comme un avantage est parfois vu aussi comme une source de problèmes, notamment par les enseignants. Dans ce contexte, où les attitudes des adultes sont si ambiguës et complexes, il est important de rechercher les retombées de cette complexité chez les enfants dans leurs relations aux deux langues; ces retombées peuvent aller jusqu'à un rejet total d'une des deux langues, comme le font apparaître trois des cas discutés durant les interviews. Abstract This article describes the first step in a research programme, which will compare the linguistic development of bilingual children in different social circumstances in order to try and understand the impact of those circumstances on the children's bilingualism. The first step consists in interviews with twenty families in a suburb of Strasbourg, all bilingual in French and the Alsatian dialect. The ambivalence of attitude of adults in these families towards each of the two languages — Alsatian being viewed with a mixture of pride, affection and shame, French with respect but some reservations — goes some 'way towards explaining the uneven bilingualism of the younger generation and underlies a total rejection of the dialect by some of the younger members of these families. Terne 40, N« 1-2-1987,- pp. 27-37, ENFANCE, Penelope GARDNER-CHLOROS * La cigogne et l'autruche, ou l'éducation linguistique dans la Cité des Chasseurs RÉSUMÉ Dans cet article, nous présentons la première étape d'une recherche concer nant le bilinguisme chez les enfants et plus particulièrement les relations entre le contexte sociolinguistique où ce bilinguisme est acquis et ses manifestations linguistiques et affectives. Cette recherche contrastera l'acquisition bilingue d'une part dans des familles de niveau social relativement privilégié, venant de nombreux pays et habitant Strasbourg pour des raisons professionnelles, avec d'autre part des enfants strasbourgeois de souche exposés, comme le premier groupe, au français, mais aussi au dialecte alsacien parlé au moins par certains membres de leur famille. La première étape consiste en des interviews dans les familles des enfants alsaciens habitant une banlieue strasbourgeoise de façon à déterminer quels sont les principes et les attitudes de la génération des adultes envers les deux langues en présence et envers le bilinguisme des enfants; en effet, nous faisons l'hypothèse que ces attitudes et ces principes, qui constituent en quelque sorte la carapace dans laquelle les langues sont présentées aux enfants, influent fortement sur leur apprentissage. Il se dégage de ces interviews une très forte ambivalence de la part de ces adultes envers le dialecte, qui est à la fois un puissant symbole d'appartenance régionale et d'identité alsacienne et un objet de honte, parfois même de mépris. Le français est admiré et considéré comme la seule langue essentielle pour les enfants; mais les attitudes qui se font jour vis-à-vis des «Français de l'In térieur» traduisent aussi une certaine méfiance ou distance envers le français. Le bilinguisme lui-même, quoique généralement considéré comme un avantage est parfois vu aussi comme une source de problèmes, notamment par les ensei gnants. Dans ce contexte, où les attitudes des adultes sont si ambiguës et complexes, il est important de rechercher les retombées de cette complexité chez les enfants dans leurs relations aux deux langues; ces retombées peuvent aller jusqu'à un rejet total d'une des deux langues, comme le font apparaître trois des cas discutés durant les interviews. (♦) LAD ISIS UA 668, CNRS. ' - - 28 SUMMARY This article describes the first step in a research programme, which will compare the linguistic development of bilingual children in different social circumstances in order to try and understand the impact of those circumstances on the children's bilingualism. The first step consists in interviews with twenty families in a suburb of Strasbourg, all bilingual in French and the Alsatian dialect. The ambival ence of attitude of adults in these families towards each of the two languages — Alsatian being viewed with a mixture of pride, affection and shame, French with respect but some reservations < — goes some 'way towards explaining the uneven bilingualism of the younger generation and underlies a total rejection of the dialect by some of the members of these families. Introduction. Cet article a pour but de décrire le contexte d'attitudes et d'identifica tions dans lequel se développe — ou ne se développe pas — le bilinguisme d'un groupe d'enfants strasbourgeois issus de familles parlant- à la fois le français et le dialecte alsacien. Contrairement à un certain nombre de chercheurs, nous estimons qu'il n'existe pas que deux types de bilinguisme, additif ou soustractif, mais autant de types de bilinguisme que de circonstances dans lesquelles un individu est exposé à deux langues ; et deuxièmement que ces circons tances interagissent de façon complexe chez l'enfant avec les processus de maturation et de développement psychologique et linguistique, aboutissant ainsi à des résultats encore plus variés que chez l'adulte qui apprend une deuxième langue. Les résultats des principales recherches dans ce domaine sont décrits dans l'ouvrage de J. Hamers et M. Blanc, « Bilingualité et bilinguisme». Dans le cas de l'Alsace, les attitudes des adultes bilingues, qui forment encore la majorité de la population, envers le français et le dialecte sont d'une extrême complexité (Tabouret-Keller, 1985). L'alsacien est la langue de l'affectivité, même pour ceux qui le maîtrisent à peine comme beaucoup de jeunes parents à Strasbourg ; le français est la langue de la promotion sociale et parler le « bon français » représente encore un idéal pour de nombreux Alsaciens. Mais comme nous l'exposerons ci-dessous, le sent iment d'appartenir à un groupe séparé et » différent des autres Français a aussi des répercussions sur les attitudes envers la langue française et sa transmission à la jeune génération. Cette génération est donc dès l'abord exposée à une grande ambivalence de la part des adultes envers les deux moyens de communication dont ils se servent quotidiennement. Il en résulte chez les enfants un bilinguisme ambivalent lui aussi, souvent inégal et même problématique au niveau psychologique. 1. Terrain de recherche. L'enquête, composée de vingt interviews dans des familles bilingues, a lieu dans la Cité des Chasseurs, quartier résidentiel faisant partie de la Robertsau, ancien village et maintenant faubourg de Strasbourg. La Cité est composée d'une centaine de chalets en bois préfabriqués mis en location . - - 29 par la ville de Strasbourg à loyer modéré après la guerre, destinés à des fa milles nombreuses. Aujourd'hui les locataires sont devenus propriétaires ; leurs enfants ont grandi mais dans de nombreux cas l'un ou l'autre d'entre eux habite encore dans la maison des parents avec sa propre famille, les autres enfants habitant ailleurs. Socialement, la Cité a subi une transfo rmation profonde et les , habitants actuels s'opposent passionnément à l'extension de la Cité prévue par la Ville qui voudrait y ajouter de nouveaux HLM. Les chalets avec leurs jardins sont entretenus avec soin et la Cité jouit maintenant d'excellentes communications avec le Centre- Ville. La population de la Cité est encore très alsacienne. Une seule parmi les familles interviewées était installée dans la Cité depuis moins de cinq ans, et presque toutes les personnes interviewées avaient vécu toute leur vie à Strasbourg. Dans quatre familles seulement l'un des deux partenaires était originaire d'une autre partie de la France ; dans deux autres cas l'un des deux était étranger mais dans les deux cas de langue maternelle all emande et donc dialectophone. Les sujets interviewés sont âgés entre 20 et 70 ans, la majorité se situant autour de la quarantaine. Le tableau 1 donne les professions des deux membres du couple pour chacune des familles interviewées. Tableau 1 : Profession des deux membres du couple A. cadres supérieurs, enseignants et /ou chercheurs 6 B. employés de bureau 12 C. travailleurs sociaux et para-médicaux 4 D. ouvriers, techniciens 8 E. maraîchers 2 F. employés de magasins 2 G. femmes au foyer 6 Total 40 II n'est point étonnant, vu de telles données démographiques, que ce quartier soit plus conservateur au niveau linguistique et donc plus diale ctophone que la moyenne strabourgeoise. Ceci est reflété dans le fait que plus d'un tiers des habitants de la Cité abonnés aux Dernières Nouvelles d'Alsace reçoivent la version allemande de ce journal, alors que pour l'e nsemble de Strasbourg le tirage en langue allemande n'est plus que de 25 %. La Cité est reconnue par ses habitants comme étant surtout dialecto phone, en partie à cause de la moyenne d'âge élevée et en partie parce que les habitants se considèrent comme étant encore plus à l'abri des tendances et des modes citadines que d'autres parties de la Robertsau, où pourtant l'emploi de l'alsacien dans les magasins demeure comme un mot de « passe entre les « vrais » Robertsauviens, de nombreux étrangers s'étant aussi installés dans le quartier. . Il est à remarquer cependant que les enfants ne parlent pour ainsi dire jamais l'alsacien à l'école de la Cité, même entre eux, comme nous avons pu le constater lors d'une journée passée dans cette école. Grâce en grande partie aux mesures répressives qui, après la guerre, avaient pour objet de faire disparaître à la fois la langue et l'identité alsaciennes, il s'est produit un changement consi dérable dans les identifications des petits citadins qui se considèrent main- - 30 tenant sans équivoque comme « français » au plan de l'appartenance natio nale, même si l'aspect linguistique de la question demeure complexe *. 2. Les interviews. Les vingt interviews eurent lieu dans la demeure même des familles interviewées; elles portèrent non seulement sur l'usage du français et du dialecte, mais aussi sur le caractère alsacien, l'accent, l'identité alsa cienne, sur l'utilité et les qualités du français ; sur l'Allemagne et ses rapports avec l'Alsace ; sur le bilinguisme des jeunes Alsaciens ; et sur la politique linguistique à adopter dans les écoles et par les médias. Elles durèrent chacune environ une heure et donnèrent l'occasion non seulement d'exprimer des opinions sur les thèmes cités ci-dessus, mais aussi de laisser remonter à la surface des sentiments profonds concer nant la question linguistique ainsi que de raconter des anecdotes tirées de l'histoire personnelle des sujets. Dans les paragraphes qui suivent, nous présenterons les commentaires et les opinions des sujets eux-mêmes, que nous avons regroupés selon un certain nombre de thèmes. Nous est imons que ces opinions forment partie du patrimoine linguistique de la jeune génération, car elles constituent l'habillage, en quelque sorte, dans lequel le français et l'alsacien leur sont transmis par leurs parents et leur entourage. A la fin de l'article, nous tenterons d'identifier un certain nombre d'éléments caractérisant le développement linguistique des enfants de la Cité, que l'on peut attribuer à la complexité des attitudes que nous avons explorées chez leurs aînés. I. L'alsacien : valeur symbolique, sentiments et signification. « C'est-à-dire, même une poésie, si elle est écrite en allemand, elle est beaucoup mieux carrément laissée en allemand que si vous la traduisez. C'est carrément le coin alsacien ; il faut le laisser alsacien ; donc il lui faut sa langue». Ménagère habitant la Cité des Chasseurs. La citation ci-dessus, qui provient d'une des personnes interviewées, traduit une équation, très générale parmi les sujets de cette - enquête, entre le dialecte alsacien et l'identité séparée des Alsaciens par rapport aux autres Français. Le dialecte est à tel point un . shibboleth pour les Alsaciens qu'il est employé dès qu'on sort de l'Alsace, même par ceux qui sont plutôt « anti dialecte» à la maison, lorsque l'on rencontre un autre Alsacien ou une voiture immatriculée «67»; l'alsacien est également l'un des objets de la nostalgie et du mal du pays pour les Alsaciens transplantés, encore une fois quelle que soit leur position intellectuelle envers la question linguistique en Alsace. En effet, le dialecte est décrit comme un «héritage», il fait (*)De 1945 à 1951, "l'enseignement de l'allemand était entièrement banni des écoles. Une loi de 1945 limitait l'emploi de dans la presse, notamment lorsque celle-ci était adressée aux jeunes ; les écoles et les autobus portaient le slogan : « C'est chic de parler français » etc. - - 31 partie du « patrimoine » des Alsaciens ; même pour ceux qui sont contre son enseignement, il constitue « une espèce d'identité». Pourtant l'identité séparée des Alsaciens est parfois mise en doute par certains interlocuteurs plus jeunes, et ce doute est reconnu par les personnes plus âgées : « On serait fichus sans l'alsacien» disent certains, mais ils rajoutent tout de suite que l'alsacien n'a pas la même importance pour les jeunes que pour eux. Un Alsacien qui ne parle plus la langue n'est pas vraiment un Alsacien, m'a^t-on dit, même s'il, le français d'Alsace; car c'est le dialecte surtout qui a donné une certaine autonomie à ce pays « tiraillé» entre la France et l'Allemagne. On reconnaît en même temps qu'on regrette l'érosion de l'identité spécifique des Alsaciens qui s'associe au déclin dans l'emploi du dialecte. La génération intermédiaire, celle des 40 à 60 ans, semble éprouver le plus fortement cette perte d'identité : « Nous, nous ne savons déjà plus vous répondre — nous ne sommes déjà plus de vrais Alsaciens» dit par exemple une dame qui pourtant avait élevé ses enfants en dialecte. Cette tristesse fait place à de la colère envers ceux qui s'estiment «trop bons» pour parler l'alsacien à cause de ses associations paysannes, voire vulgaires, et que l'on accuse de snobisme. On s'en prend notamment aux jeunes vendeuses et aux autres jeunes (surtout des femmes) qui font semblant de ne pas comprendre lorsque quelqu'un parle alsacien. Quand la personne qui refuse de parler l'alsacien a l'accent, elle s'expose encore davantage au ridicule de ses compatriotes. « Si mes collègues qui ont l'accent alsacien^font semblant de ne pas me comprendre», dit une puéricultrice, « je leur dis toujours : « Tu ne comprends pas ? Pourtant, toi tu as une tête à parler alsacien...». De même, un grand-père qui parlait toujours le dialecte à sa petite-fille m'expliqua que celle-ci faisait parfois semblant de ne pas le comprendre lorsqu'il lui disait de faire quelque chose qu'elle n'avait envie de faire et que lui pour sa part se défendait en disant : « Moi aussi je ferai le sourd la prochaine fois que tu me demanderas quelque chose. Tu as très bien compris ! ». Si certains n'éprouvent aucune disgrâce à comprendre l'alsacien, personne, — me dit-on —, ne veut être considéré comme défaillant en français. Selon un représentant des Postes et Télécommunications et un autre de l'Electricité, tous deux habitants de la Cité, même à la campagne où l'emploi de l'alsacien est encore très répandu, il est plus «prudent» de commencer les conversations avec les clients en français, quitte à passer presque tout de suite à l'alsacien si les deux parties le préfèrent, parfois à leurs soulagement à tous les deux. Les disparités entre la compétence linguistique effective et ce que l'on ' voudrait faire penser aux autres concernant cette compétence sont d'une grande complexité -psychologique, que certaines personnes reconnaissent : « On est trop près de la frontière», me répéta plusieurs fois au cours de notre entretien un vieux monsieur en hochant la tête ; « c'est ça, notre problème; on a toujours été trop près de la frontière»... Au niveau intellectuel, les sujets reconnaissent les avantages de cette position géographique. On me parla de l'ouverture des Alsaciens sûr. le monde germanique, de leur capacité naturelle de servir d'interprètes. Mais ce qui est, au niveau pragmatique, un avantage, peut néanmoins être source de problèmes à un autre niveau, dans le sens où même cet atout qu'est le bilinguisme contribue à différencier l'Alsacien des autres Français. En somme, on peut dire que le dialecte remplit un rôle paradoxal, encore maintenant, pour les personnes ayant répondu à cette enquête. D'une — - — 32 part il situe les Alsaciens dans un continuum linguistique et culturel dont ils sont fiers et qui leur confère des avantages qu'ils savent apprécier. D'autre part le dialecte est ce qui les distingue et les rend « plus germa niques» que les autres Français, chose qu'ils considèrent toujours comme un désavantage. Ce paradoxe n'est pas nouveau et a été décrit maintes fois, par exemple par F. Hoffet dans sa fameuse « Psychanalyse de l'Alsace». Mais ce qui ressort de cette enquête, c'est que des complexes que Hoffet situait au niveau des Alsaciens en tant que groupe il y a 35 ans déjà, se retrouvent toujours chez de jeunes Strasbourgeois aujourd'hui, si l'on en croit les sujets de cette enquête. II. Le français et les Français de l'Intérieur. Si le dialecte symbolise toujours le fait d'être Alsacien, le français, lui, est doté pour sa part des caractéristiques (présumées) des « Français de l'Intérieur». On parle de son vocabulaire plus riche que celui de l'alsa cien, de sa plus grande « précision», de sa complication et de ses qualités musicales. Comparé à l'alsacien, certains le considèrent comme étant un meilleur véhicule pour discuter d'idées, de choses intellectuelles, pour se «rapprocher de la réalité». D'autres, et ceux-ci sont en majorité, pensent qu'on s'exprime mieux dans la langue qu'on connaît mieux, et qu'en elles- mêmes toutes les langues se valent, avec une qualification en ce qui concerne la terminologie dans certains domaines (par exemple le domaine technique). D'autres encore, mais il s'agit là d'une minorité des personnes interro gées, défendent avec passion les vertus supérieures de l'alsacien par rapport au français. Lorsque je demandai à l'un de ceux-ci, horticulteur de métier, si malgré tous les avantages de l'alsacien qu'il venait d'énumérer, le français n'avait pas certaines qualités également, il prit soudain un air très naïf et répondit : « Ah ça, je ne sais pas... on ne réfléchit pas à ces choses-là, nous... on réfléchit aux légumes, aux fleurs»... Que pourrait-on ajouter, sauf peut-être que les autruches, aussi bien que les cicognes, semblent être des oiseaux indigènes de l'Alsace. Cependant, le déclin dans l'emploi du dialecte que tous reconnaissent» ne serait pas dû, selon ces interlocuteurs, au fait que le français constitue un meilleur véhicule de communication que le dialecte. Comme les études scientifiques tendent aussi à le montrer (Tabouret- Keller, 1985; Veltman, 1982, 1983), les sujets de cette enquête pensentfque des facteurs sociaux, le déclin du mode de vie rural, mais aussi la présence envahissante de la télévision, ont joué un grand rôle dans l'expansion du français. Il est frappant de constater que cette expansion n'est pas plus souvent attribuée à l'usage quasi-exclusif du français dans les écoles depuis plus de quarante ans. Mais le fait que le français soit la seule langue scolaire ne semble pas controversies parmi ce groupe de Strasbourgeois du moins. Par contre un autre facteur dont un grand nombre d'interlocuteurs garde un souvenir amer, fataliste ou parfois au contraire approbateur, et qui a sans doute joué un rôle dans cette même expansion, sont les punitions qu'on donnait aux écoliers qui parlaient alsacien à l'école, même en cour de récréation, il y a à peine dix ans dans certains lycées strasbourgeois. Si ce genre de mesures n'a pas encore mené à la disparition de l'alsacien, elle a du moins renforcé la séparation fonctionnelle entre les deux variétés ; en effet, il apparaît clairement que les sujets de cette enquête ont tous dans leur propre vie, des enclaves réservées à l'alsacien et d'autres réservées - - 33 au français. Un employé m'expliqua par exemple qu'il s'adressait toujours en français à son chef lorsqu'il devait lui faire un rapport de son travail, bien que tous deux soient plus à l'aise en alsacien et se le parlent l'un à l'autre dans des situations moins formelles. Poussé à trouver la raison de choix linguistique paradoxal, il dit : « Eh bien je pense que c'est parce que je demande son approbation pour ce que j'ai fait — comme un écolier qui va montrer son travail au maître». Ce commentaire illustre bien la complexité des facteurs qui contribuent au fait de choisir une langue dans une situation donnée. Ici le facteur déterminant est un acte de parole (demander l'approba tion de quelqu'un) mêlé à des souvenirs d'enfance. Le choix de la langue dépend également des stéréotypes que l'on peut avoir concernant le type de personne qui parle le français et le type de personne qui parle le dialecte. Dans cette enquête, des grands-parents âgés considéraient leur fille comme « francophone ». Elle-même regrettait d'être «surtout dialectophone » mais affirmait que ses propres enfants avaient comme première langue le français. Par hasard, j'interviewai également l'institutrice qui avait eu ces enfants dans sa classe ; elle prit les enfants en question comme exemple des jeunes en Alsace qui parlent mal le français pour avoir trop entendu l'alsacien à la maison. De telles perceptions contradictoires ne forment pas un cas unique dans ces entrevues. La compétence linguistique n'est pas jugée de façon objective, elle fait partie d'un jugement ou d'une catégorisation complexe concernant les affiliations linguistiques et culturelles de la personne. Le français, notamment, semble être lié à un idéal de raffinement et de sophistication, c'est d'ailleurs pourquoi on me dit qu'il fallait parler « un français correct », « prononcer correctement, » « tourner la phrase comme une parisienne la tourne». Par ailleurs, et c'est là qu'on retrouve encore cette ambivalence dans les attitudes qui ne peut que se communiquer aux enfants dans ce milieu, on éprouve également un certain détachement envers ceux qu'on appelle encore « les Français » ou « les Français de l' Intérieur » ; si certains se disent» handicapés » au plan linguistique par comparaison avec les Parisiens, d'autres accusent ces mêmes Parisiens d'être simplement de« beaux parleurs qui disent n'importe quoi». Il est clair néanmoins que ces contradictions, si elles existent toujours, sont plus atténuées, plus subtiles que celles qui existaient tout de suite après la deuxième guerre. Une famille francophone qui revint s'installer en Alsace après avoir passé les années de la guerre en Dordogne, me raconta qu'à ce moment-là elle s'était sentie beaucoup plus isolée que maintenant, la mentalité générale étant encore très « allemande », mais d'autre part, ces gens avaient été très étonnés de voir partout le slogan: «C'est chic de parler français» — après tout, me dirent-ils — , «c'est pas plus qu'autre chose». III. Bilinguisme et usage linguistique des enfants. L'attitude des sujets de cette enquête envers l'alsacien d'une part et envers le français d'autre part est, comme nous l'avons vu, grande ambivalence. Tout enfant grandissant et apprenant à parler dans un tel contexte fera, consciemment ou non, un certain nombre de choix, dont le plus évident serait théoriquement de cultiver les deux langues en même temps pour retirer les avantages de chacune. Mais en réalité, c'est rarement ce qui se produit. Après la guerre, me dit-on, les enfants de la Cité se divi saient encore en deux camps dans leurs jeux, les « Alsaciens» et les « Fran- - - 34 çais » et tous parlaient le dialecte. Maintenant, il est presque impossible de trouver un enfant d'âge scolaire dans la Cité qui parle couramment l'alsacien, quoique beaucoup le comprennent puisqu'on le parle chez eux. Le dialecte est pour ces enfants une langue passive, voire réprimée. Ceci n'est pas dû uniquement à l'influence de l'école qui, encore aujour d'hui, est le fief du français et qui pendant de nombreuses années, comme nous l'avons dit, avait banni totalement l'usage du dialecte. C'est aussi dû à une politique délibérée des parents de parler français aux enfants même lorsqu' eux-mêmes le maîtrisaient mal et qui ne commence que main tenant dans un certain nombre de cas à donner place à la politique contraire. C'est dû encore à une certaine méfiance envers le bilinguisme, dont on voit les avantages théoriques mais dont on se méfie dans l'éducation effective de ses enfants. « Je suis ' — mais profondément persuadé — mais alors profondément — que l'Alsacien moyen.:, ou petit ne sait ni correct ement le français, ni l'allemand... L'inculture de l'Alsacien moyen est plus grande dans les deux langues que, à niveau égal, chez l'Allemand pour sa propre langue ou chez le Français pour sa propre langue». C'est ainsi que s'exprima un professeur de français ayant lui-même élevé une famille nombreuse dans la Cité : dialectophone d'origine, il avait imposé l'usage du français à la maison. Ceux qui décidèrent de parler français à leurs enfants malgré le fait qu'eux-mêmes sont plus à l'aise en alsacien sont souvent les parents plus âgés (c'est-à-dire ceux dont les enfants sont maintenant adultes) dont on peut supposer qu'ils furent fortement influencés par la politique anti dialectique de la période d'après-guerre. « II fallait leur parler français», m'a-t-on dit par exemple en parlant de cette époque ; ou encore « C'était un parti pris après la Libération de parler français aux enfants». Il est rare que ces parents-là regrettent cette décision puisque, dans la majorité des cas, leurs enfants ont tout de même appris à parler couramment l'a lsacien même si certains parents reconnaissent que leur décision de principe a mené à ce qu'on parle un mélange des deux langues à la maison, qu'on appelle le « haggedi-baggedi» ou par un autre terme également péjoratif. Ils estiment que même le français imparfait qu'ils ont transmis à leurs enfants leur a été plus utile que ne l'aurait été l'alsacien. Par contre il existe aussi des parents plus jeunes, ceux dont les enfants ont au plus une quinzaine d'années, qui prirent la même décision et qui le regrettent maintenant amèrement, car ils se rendent compte que, con trairement à ce qu'ils pensaient, leurs enfants ne parleront jamais couram ment l'alsacien. Comme les parents d'après-guerre, ils ont voulu avantager leurs enfants à l'école et socialement en leur parlant français, mais dans leur cas cette influence francophone a rencontré une évolution sociale et linguistique plus générale qui a fait boule de neige et qui finit actuellement par écarter totalement l'alsacien de l'emploi des jeunes dans certaines classes sociales. Ceci mène à une frustration évidente chez certains parents, psychologiquement pris au dépourvu par le fait que leurs enfants ne parlent pas leur propre langue : « On pensait qu'ils l'apprendraient plus tard — mais ils ne le parlent pas du tout». Ainsi chez toute une catégorie de parents les principes énoncés maintenant sont en flagrante contradiction avec leurs propres pratiques éducatives dans le passé. Quant aux parents dont la langue dominante est le français, leurs efforts pour apprendre l'alsacien à leurs enfants se limitent généralement à l'emploi de quelques expressions qui leur reviennent de leur propre enfance et qui sont évoquées par certaines activités (une jeune mère donna

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Type de la publication : Presse et revues

Thème : Santé et bien-être > Medecine

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ENFANCE0

publié par ENFANCE0

le 03/01/2012

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