La représentation de l'enfant dans la société urbaine française contemporaine - article ; n°1 ; vol.15, pg 53-67

de M.-J. Chombart,de,Lauwe (Auteur)

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Enfance - Année 1962 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 53-67
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de
... »

M. J. Chombart de Lauwe La représentation de l'enfant dans la société urbaine française contemporaine In: Enfance. Tome 15 n°1, 1962. pp. 53-67. Citer ce document / Cite this document : Chombart de Lauwe M. J. La représentation de l'enfant dans la société urbaine française contemporaine. In: Enfance. Tome 15 n°1, 1962. pp. 53-67. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1962_num_15_1_2280 La représentation de l'enfant dans la société urbaine française contemporaine par M.-J. CHOMBART DE LAUWE Dans toute société, les individus jouent certains rôles déterminés par •des statuts, en fonction des systèmes de valeurs propres à leur culture et en fonction des structures sociales qui en découlent. Afin qu'ils puissent se conformer à ces rôles attendus, chaque société leur présente des modèles, soit d'une façon directe, normative, soit d'une façon plus diffuse, existent ielle. Comme l'individu appartient à plusieurs groupes sociaux : atelier, famille, association sportive, syndicat, parti politique, etc., et que les exi gences de ces groupes à son égard ne sont pas toujours les mêmes, il lui faut changer constamment de modèles. Il peut y avoir conflit entre ces diffé rents modèles : ainsi, par exemple, celui du militant, consacré à une cause, et celui du père de famille, attentif à ses enfants, ne vont pas toujours de pair. Si cette réadaptation constante est quelquefois difficile pour une per sonnalité adulte, pour l'enfant, dont la personnalité s'édifie, elle peut être source de conflits. La société a, d'une part, une certaine vision spontanée de l'enfant, d'autre part, elle veut lui donner de lui-même une image idéale sur laquelle il pourra, espère-t-elle, se modeler. Bien des aspirations d'une société s'expriment au travers des modèles de l'enfant qu'elle éduque avec le but de le faire devenir un adulte d'un certain type. Mais, dans une même société, les différents milieux sociaux n'ont pas les mêmes modèles. Ainsi, dans une société hiérarchique du type occidental comme la nôtre, les modèles varient en fonction des différentes classes sociales. Chacune veut, en effet, édifier un type d'homme dont le rôle n'est pas nécessairement le même pour la société globale, et les qualités diffèrent, non seulement en fonction du rôle à tenir, mais aussi en fonction des conditions de vie et des courants culturels. En étudiant les problèmes relatifs à l'enfant inadapté (1), nous avions remarqué que les difficultés des enfants se manifestaient sous des formes différentes dans les divers milieux sociaux. Si tous les symptômes exis taient qualitativement dans chacun de ces milieux, en mil. eu ouvrier le pourcentage d'enfants ayant des réactions violentes était significativement (i) M. J. Chombart de Lauwe .• Psychopathologie sociale de l'enfant inadapté — Paris, 1959 — Ed. CNRS. M, J. CHOMBART DE LAUWE 54 plus élevé qu'en milieu aisé. Les attitudes de repli, de fermeture variaient en sens inverse. Or, ceux qui ont étudié les deux milieux savent bien que chez les ouvriers l'extériorisation des sentiments est plus spontanée, tandis que dans les classes aisées, on approuve davantage la réserve. Ces enfants traduisaient, dans leur façon de manifester leurs troubles, des comporte ments habituels à leurs milieux sociaux. Les modèles changent aussi au cours du déroulement de l'histoire. Les rôles et les comportements des enfants, décrits dans le roman pour en fants, ne sont plus les mêmes au XIXe siècle, au moment de la guerre de 1914 et aujourd'hui. Du fait des transformations rapides de notre société, des modèles anciens et récents coexistent et sont une source de difficultés de plus pour l'enfant qui, élevé selon un système de valeur, en rencontre d'autres, en devenant adolescent, puis adulte, ou bien qui est tiraillé à un moment donné entre des modèles divers. Il y a également transformation des modèles en fonction du dévelop pement de l'enfant. Celui-ci (bien des auteurs l'ont remarqué) s'identifie d'abord à son père ou à sa mère, suivant son sexe. Il y a imitation, dans certains de ses rôles et de ses comportements, du parent qui sert alors de modèle. Puis, très vite, l'enfant prend conscience de son propre rôle, s'oppose à l'adulte et se construit d'après un modèle d'enfant qu'il devine par tâto nnements au - travers des récompenses et des punitions. L'image, dessinée a partir de ce que doit faire ou non l'enfant, et en fonction de la manière dont il doit le faire, traduit un modèle du rôle et du comportement de l'enfant vu par sa famille. Lorsque l'enfant grandit et se socialise, non plus seulement par l'i ntermédiaire de ses parents, mais directement, au contact de son quartier, de son école, de groupes de camarades, il va rencontrer et rechercher d'autres modèles. Cette forme de la socialisation est de plus en plus précoce, du fait de l'évolution de la famille, dont l'influence s'exerce seule de moins en moins longtemps. (1) Les analyses et les observations qui sont faites ici reposent sur une recherche en cours, qui a deux lignes principales. L'une consiste en l'étude de l'évolution des représentations et des modèles dans une société donnée, en fonction d'événements, de transformations des conditions de vie et de courants culturels. L'autre essaie de mieux faire connaître les influences qui s'exercent sur l'enfant, au cours de sa socialisation, après les phases d'imitation du jeune enfant et d'identification aux parents. Les travaux de différents psychologues, en particulier ceux de Wallon (2) et de Pia- get (3), ainsi que les interprétations des psychanalystes (4), ont permis (1) Voir à ce sujet P. H. et M. J. Chombart de Lauwe : « L'évolution des besoins et la conception dynamique de la famille » in Revue française de sociologie — Tome I, N' IV — i960. (2) Wallon (H.) — « Psychologie et éducation de l'enfance. » Enfance, Numéro spécial, recueil d'articles et de conférences, Numéros 3-4, mai-octobre 1959. (2') Les origines du caractère chez l'enfant. 2e édit., Paris, P.U.F. (j) Piaget (J.) — « Pensée égocentrique et pensée sociocentrique » in Cahiers i nternationaux de sociologie. Vol. X, 6e année — 1961. (4) L.^gache (D.) — « La personnalité et les relations avec autrui. » Bulletin de Psychologie, tome VIII, N° 3, 10 janvier 1955. LA REPRÉSENTATION DE L'ENFANT 55 de comprendre ces mécanismes et, plus généralement, ceux de la sociali sation. Nous nous posons la question inverse, c'est-à-dire : comment la société, assez globalement ou dans chacun de ses groupes, propose-t-elle ses modèles, quels sont-ils, et comment veut-elle construire cet enfant ? Pour atteindre ces buts, nous avons mis au point une méthode qui repose sur des techniques diverses. Des analyses de modèles sont menées en dépouillant des documents divers, à l'aide d'un questionnaire systéma tique : d'une part, ce qui s'adresse à l'enfant : presse et romans, livres de lecture, guides moraux, description de la vie et des caractères d'enfants célèbres, films pour enfants... D'autre part, les documents correspondants s'adressent à l'adulte. Des observations de type ethnographique, ainsi que des interviews de parents et d'éducateurs permettront de voir dans quelle mesure les modèles sont acceptés et transformés. Simultanément, l'observation des changements dans les grands courants pédagogiques pourra expliquer, dans une certaine mesure, la transformation des modèles. Dans ce premier travail, nous abordons l'analyse des modèles qui exercent une influence sur l'édification de la personnalité de l'enfant. Nous soulevons également le problème des conflits possibles lorsque celui-ci se trouve pris au milieu de modèles multiples et parfois divergents. I. — MODÈLES OFFERTS A L'ENFANT Les modèles offerts par la société sont donc présentés soit d'une façon directe, plus ou moins normative, so;<" d'une façon diffuse, inconsciente. Nous allons tenter de préciser où et comment sont présentés ces modèles en milieu urbain. La recherche en cours ne porte pas sur le milieu rural. Si les mass-média diffusent partout des images identiques, celles que la rue du village ou de la grande ville montrent ne sont pas absolument les mêmes, et les types d'« enfant idéal » souhaités par les parents des deux milieux varient sans doute aussi. A) Modèles offerts spontanément à l'enfant. Dès qu'il sort de chez lui, l'enfant rencontre d'autres modèles qui émanent inconsciemment de notre culture. Il y a d'abord les images : affiches murales, journaux étalés sut les kiosques, réclames aux devantures des commerçants. Il y a aussi les mannequins dans les magasins d'hab'lle- ment dont le physique et le geste traduisent une certaine façon d'être correspondant à une mode tout comme leurs vêtements. A côté de ces images, il va entendre les réflexions des voisins, des commerçants, qui s'ex tasient sur certaines de ses qualités physiques et sur sa façon de faire. Dans la rue de son quartier (surtout çn milieu ouvrier), chez les amis de ses parents, au jardin public, il aura tôt fait d'apprendre les stéréotypes de l'en fant « bien mignon et gentil ». Toutes ces impressions qu'il reçoit du monde extérieur ne sont pas sans imprégner l'enfant. Il « apprend » ainsi sa société, et se forme selon son style, pour le meilleur et pour le pire. La simple représentation d'une « pin-up » sur une affiche de Music-Hall, ou d'un gangster armé d'un coït, peut s'inscrire dans sa mémoire, lorsqu'il l'a côtoyée quatre fois par jour pendant un mois, en se rendant à l'école, même s'il n'y fait pas attention 56 M. J. CHOMBART DE LAUWE ou semble l'oublier. Il retrouve d'ailleurs les mêmes personnages dans les journaux, achetés et abandonnés par ses parents, et sur lesquels il jette un regard attentif ou indifférent. Ces personnages, presque toujours des adultes, se présentent parfois à lui comme des héros auxquels il aimerait devenir semblable : artistes, sportifs, savants ou... gangsters... Ce ne sont pas des enfants, mais il peut y avoir chez la petite fille ou le garçon imitation du modèle de l'attitude ou du comportement. Il existe d'ailleurs, là aussi, des personnages d'enfants modèles, mais ils sont beaucoup plus rares que ceux des criminels... Il en a été ainsi, par exemple, pour ce jeune garçon de huit ans qui, doué de courage et d'esprit d'initiative, sauve son père, tombé devant son tracteur qui allait l'écraser, en réussissant à faire faire marche arrière à la machine. Les journaux ne lui consacrèrent que peu de place, alors que des crimes spectaculaires occupent souvent les premières pages. Les enfants qui font preuve d'héroïsme sont moins à l'honneur dans la grande presse que les personnages cités plus haut. En revanche, les enfants enlevés font beaucoup parler d'eux, ce qui est sans doute nécessaire pour permettre leur sauvetage, mais terrorise les enfants de certains quartiers (1), et sollicite l'imagination des déséquilibrés. Toutes ces images, toutes ces réflexions entendues de-ci, de-là, finissent par tracer pour l'enfant une figure de « l'enfant idéal » qui lui servira de modèle. Mais cette figure n'est pas unique. Même si l'on arrivait à dessiner une sorte de portrait-robot moyen de ses différents aspects, chaque enfant en percevrait probablement plusieurs et, soit en ferait une synthèse per sonnelle, soit hésiterait entre quelques-uns, selon les situations dans le squelles il se trouve. Cette multiplicité des modèles se précise en observant les présentations directes, volontaires, que la société en fait à l'enfant. B) Les modèles proposés directement. Différentes personnes, différents groupes s'adressent à l'enfant pour l'éduquer ou l'amuser. Ce faisant, ils lui montrent des enfants ou des ado lescents jouant certains rôles, ayant certains comportements, qui sont donnés comme bons ou mauvais. OU ET PAR QUI SONT PRÉSENTÉS CES MODÈLES ? Les parents sont les premiers à mettre en avant des enfants dont ils approuvent la conduite : ce peut être un des enfants de la famille, qui répond le mieux à leurs aspirations, ou l'enfant d'amis, ou un petit voisin, qui est toujours cité en exemple. Parfois le modèle proposé par un des parents est lui-même quand il était enfant, idéalisé inconsciemment par le temps ou par la nécessité de s'imposer. Les grands-parents, cousins, etc., renforcent ou contredisent parfois ces modèles. Nous développerons ultérieurement, grâce à des enquêtes faites auprès de parents, quels sont les modèles les plus typiques dans différents milieux sociaux et dans des situations familiales particulières. Il en sera de même pour les modèles que l'école montre, soit dans certains livres de lecture, soit dans les livres d'histoire (la façon dont sont décrits les personnages (i) Nous avons noté à ce sujet les conversations des enfants revenant de l'école, et longeant les kiosques. L'histoire du petit garçon qui sauva son père passa au contraire inaperçue à leurs yeux. LA REPRÉSENTATION DE L'ENFANT 57 célèbres est typique en ce sens). Au catéchisme, d'autres exemples seront encore décrits. La recherche, dans sa phase actuelle, porte surtout sur les présentations qui en sont faites par les mass-média. De nombreux journaux, de qualité variable s'adressent directement aux enfants, de même, les édi teurs leur consacrent diverses collections de romans, récits d'aventure, etc. Enfin, il existe pour eux des émissions de télévision et des films spéciaux. Certains des personnages de la télévision, des films et des journaux sont les mêmes : le petit « Rusty » est à la fois le héros de la télévision et d'un mensuel, de même pour les personnages d'adulte, « Aigle Noir », « Tar zan », « Ivanhoë », et pour les enfants qui parfois les accompagnent. Différents auteurs ont fait de bonnes mises au point sur la litt érature enfantine, d'autres assurent dans des revues spécialisées des biblio graphies analytiques des différentes publications pour l'enfant. Certains ont observé le comportement de l'enfant devant son journal, d'autres ont démonté les mécanismes commerciaux, d'autres encore ont écrit les princi paux thèmes rencontrés. Il ne s'agit pas pour nous de faire de nouvelles études sur ces sujets, mais bien, nous appuyant sur les connaissances apport ées par ces travaux, d'analyser les modèles qui vont peut-être marquer les enfants. Les personnages présentés ont pour but de distraire et d'éduquer. Dans les journaux de mouvement, le deuxième but est toujours sous-jacent, tandis que, dans la presse commerciale, le premier prime ; mais si certains de ces journaux se présentent également comme éducatifs, d'autres ne mettent pas en avant ce point de vue. Une partie de ces derniers est même connue des psychologues et éducateurs comme spécialisée dans la violence, le racisme ou la simple vulgarité. La Commission de Contrôle sur les publi cations destinées à la jeunesse (1) pallie le pire. Mais des psychologues et enseignants de tendances diverses (2), analysant et commentant l'e nsemble de la presse enfantine, sont unanimes à dénoncer la nocivité de cer taines publications. Bien que souvent critiquée, cette presse subsiste, est lue par des jeunes et n'en demeure pas moins une expression de notre société. Elle se justifie à ses propres yeux et à ceux des censeurs par le fait que le but poursuivi par le héros est en lui-même moral, mais l'enfant admire un homme qui, parfois, emploiera les moyens les plus barbares pour arriver à ses fins. L'identification à ce personnage pourra se faire tout autant dans le compor tement violent que dans le rôle de justicier. Si l'enfant peut libérer son agressivité en copiant ces héros et s'attribuer la force qui lui manque, il ne faut pas oublier non plus la puissance qu'exerce l'image sur une personn alité qui se construit et cherche à se modeler. Le dynamisme, le courage et le goût de l'action dont l'enfant a besoin trouvent dans d'autres journaux des expressions très valables. (1) Cette Commission de contrôle existe depuis qu'une loi du 16-7- 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (modifiée en décembre 1958 et en janvier 1959), régit la littérature enfantine en France. (2) Citons en particulier E. Gerin, pour la Bonn" Presse (cathol. )et R. Dubois, pour les éditions de Francs et Franches camarades. 58 M. J. CHOMBART DE LAUWE Quels sont les modèles ? Les modèles présentés dans les journaux et les romans pour enfants sont des adultes, des adolescents ou des enfants. Si nous nous intéressons principalement aux modèles d'enfants, nous ne pouvons passer complète ment sous silence ceux des adultes qui incarnent souvent pour le jeune un certain idéal de l'homme ou de la femme contemporaine. D'autre part, certains enfants préfèrent s'identifier à des « grandes personnes » ou à des adolescents plus âgés qu'eux-mêmes (1). L'image de l'adulte. Les adultes le plus souvent mis en avant dans la presse enfantine contemporaine sont : les artistes, les sportifs, les personnages royaux et prin ciers, les militaires, les marins, aviateurs et explorateurs, les savants, les médecins, les « Indiens » de types divers (sages ou cruels), les policiers, shérifs, détectives, les bandits, gangsters, etc. Ces êtres sont des hommes et des femmes, soit réels, soit paraissant comme possibles. Il sont situés dans la période actuelle ou dans le passé. En ce cas, ils sont également, soit des personnages célèbres et connus, donnés en exemple, soit des héros inventés. Enfin, d'autres êtres mythiques sollicitent aussi l'admiration des enfants. Tous les degrés existent, depuis le chevalier un peu idéalisé jusqu'au « superman » dont les capacités dépassent complètement celles de l'espèce humaine. Leurs qualités positives les plus souvent rencontrées sont le courage et l'esprit d'initiative, caractéristiques qui sont aussi fréquemment l'apanage des héros enfants et adolescents. Il faudrait aussi décrire certains stéréotypes, la distraction naïve du savant, la sagesse antique de l'Indien, etc. Mais nous avons seulement pour but de dégager quelques traits de caractères de ces adultes qui les apparentent à ceux des jeunes héros qui nous intéressent plus spécialement ici. Il a déjà été beaucoup dit sur l'ensemble des personnages adultes présentés dans les journaux d'enfants. La sélection de ceux qui existent réellement pose des problèmes ; elle ne montre souvent qu'un aspect bien particulier de l'adulte de notre société. Quant aux personnages mythiques, ils pourraient correspondre aux besoins de rêve de l'enfant, mais ce rêve est un peu trop meublé de coups de poings et de revolvers (2). Les modèles d'enfants. Les enfants copient peut-être encore plus directement les modèles proches de leur âge qui sont mis sous leurs yeux, bien que le mécanisme d'identification ne soit pas simple (3). Les jeunes personnages rencontrés (1) Comme l'ont montré plusieurs enquêtes : — Enquête de Brauner (A.), in Nos livres d'enfants ont menti, éd. Sabri, 1951. — Enquête de l'U.N.A.F. : « Résultat des tr avaux d'enquête de la Commission de l'U.N.A.F. sur la presse juvénile », in Réalité famil iale, N" 9, 1958. — Enquête du Centre de Recherches et d'Information pédagogique de la Bonne Presse — voir le compte rendu dans Gerin (E.), Tout sur la presse enfantine, éd. Presse, 1958. (2) Divers journaux, en particulier les journaux de mouvements, échappent à ces critiques. (3,) L'identification dont il est question ici n'est évidemment pas « l'identification - relation d'objet », mais bien l'identification à des modèles et des rôles. Voir à ce sujet Lagache (D.), — op. cit. LA REPRÉSENTATION DE UENFANT 59 dans la presse et le roman pour enfant sont, comme pour les héros adultes, des différents types : les enfants d'apparence réelle, vivant dans des condi tions de vie moyennes, des qui ont encore une apparence réelle, mais qui mènent des aventures extraordinaires (ce type est très fréquent), des enfants mythiques, tels « superboy ». Certains personnages sont interméd iaires entre ces deux derniers types. Il existe dans cette ligne toute une série de petits princes, de danseuses ou de jeunes détectives. Nous pouvons aussi citer certains enfants célèbres disparus (par exemple, des jeunes saints ou martyrs dans les journaux confessionnels), ou des anecdotes concernant l'enfance d'hommes ou de femmes célèbres. Les qualités qui caractérisent la plupart de ces jeunes héros (1) sont encore le courage, l'esprit d'initiative et la possibilité d'adaptation à toutes sortes de situations. Mis à part les récits destinés aux plus jeunes enfants, peu sont présentés en train de jouer. Certains ont des vies d'adultes. Souvent, lorsque l'enfant vit en famille, l'action est cachée aux parents. Le jeune héros veut agir tout seul. L'absence d'un milieu familial n'est plus qu'assez rarement l'occasion des déboires de l'enfant, comme c'était si souvent le cas au XIXe siècle, mais lui donne l'indépendance dont il a besoin. En faisant vivre de tels modèles, les auteurs savent sans doute qu'ils obéissent' plairont aux enfants, mais « ... les personnages à des schémas de comportements qui peuvent devenir des modèles de conduite » (2), et des normes pour les groupes auxquels ils sont présentés. Malheureusement, ces modèles sont, dans le cas présent, parfois incompatibles, d'une part avec les de l'« enfant idéal » donnés par la société à l'adulte, et d'autre part avec l'image des rôles à tenir par l'enfant en face de l'adulte, tels que les parents ou les éducateurs la perçoivent. II. — REPRÉSENTATION DE L'ENFANT OFFERTE PAR LA SOCIÉTÉ A L'ADULTE La société offre différentes images de l'enfant aux adultes. Ceux-ci intègrent ces images, en les transformant plus ou moins suivant leurs expériences personnelles et leurs besoins. Ils arrivent ainsi par influences diffuses ou directes à se faire une idée de ce qu'est l'état d'enfance et de ce que doit être le comportement d'un enfant modèle. Où les adultes rencontrent-ils ces modèles ? L'adulte aussi perçoit des images de l'enfant : images étalées dans la rue par les affiches, les vitrines, stéréotypes entendus dans les conversations chez les commerçants, etc. Les jeunes mères, en particulier, reçoivent toute une formation par les plus âgées au square, ou dans les salles d'attente des dispensaires où elles conduisent régulièrement leur bébé. Ces images, secré- (1) Nous analysons principalement pour les journaux contemporains les personna ges qui sont les héros de récits à épisodes suivis et répétés. Chaque journal en a généra lement un ou plusieurs, assez typiques. Pour les romans, nous dépouillons les person nages principaux des romans regroupés dans les grandes collections pour enfants. Un travail simultané est mené sur le plan historique afin d'établir des comparaisons. (2) Fouilhe (P.) — Journaux d'enfants, journaux pour rire. Ed. Centre d'activi tés pédagogiques — Paris, 1955. 60 M. J. CHOMBART DE LAUWE tées par la vie quotidienne, sont communes à l'enfant et aux parents, tandis que d'autres sont réservées à l'adulte. En effet, celui-ci, dans ses journaux, ses romans, ses films, voit des enfants qui ont certaines attitudes, certains comportements. Divers romanciers ont raconté leurs souvenirs d'enfance sur des tons romantiques ou réalistes. D'autres ont créé des personnages, aujourd'hui célèbres, tels : Gavroche, le Petit Chose, Poil de Carotte, Trott, le Petit Prince... jusqu'à la récente Zazie, et bien d'autres, dont la liste est fort longue. Chacun de ces petits personnages est un type d'enfant particulier. Au cinéma, il faudra rappeler ceux qui ont été incarnés par Jackie Coogan, ou Shirley Temple, et, depuis la dernière guerre, l'enfant du « Voleur de bicyclette », « Los Olvidados », les « Scuscia », ceux de « Quelque part en Europe », des « Jeux interdits », celui des « 400 coups ». Nous retrouvons encore ici la fameuse Zazie passée cette fois au cinéma. Enfants victimes, enfants problèmes, incompris, enfants dont on essaie de comprendre les réactions différentes des nôtres, chacun d'entre eux demanderait une longue analyse. Mais chacun a sa façon de vivre une situation particulière, dramatique, comique ou banale, qui en fait une expli cation de ce qu'est l'enfant. A côté de ces figures littéraires ou imagées, certains journaux s'effor cent de donner des connaissances objectives de l'enfant. Les fémi nins ont souvent des chroniques psychologiques et pédagogiques relatives à l'enfant. Enfin, certains parents vont plus loin et cherchent, grâce aux publications et réunions de mouvements tels que « l'école des parents », à acquérir des informations aussi poussées que possible de la psycho pédagogie. Quelques modèles. En fonction de cette grande diversité de représentations de l'enfant qui régnent dans notre société, nous avons dégagé quelques modèles typiques que peuvent avoir les adultes. L'enfant est parfois sujet de poésie. C'est une petite créature de rêve, d'innocence. Il représente un peu notre paradis perdu. L'enfance correspond alors pour les individus au mythe de l'âge d'or pour l'humanité. Pour d'autres, l'enfant est le « petit » de l'espèce, qui attendrit et amuse. Il se présente alors comme une petite créature pleine de charme et émouvante. Il a de belles boucles blondes, des fossettes, des vêtements bleus ou roses de bébé, ou bien le nez en l'air, des taches de rousseur et un blue-jean. On lui attribue parfois un regard naïf et cru, voir sans pitié sur le monde des « grandes personnes ». D'autres le voient sous un angle assez sociologique, comme celui sur qui l'avenir de la société repose. Les Etats totalitaires ont utilisé cette vision de l'enfant. Dans cette même perspective, bien des personnes le conçoivent comme le futur adulte qui pourra rétablir une situation familiale en diffi culté ou, tout au moins, être l'occasion d'une promotion sociale. Quelques- uns vont encore plus loin : l'enfant est pour eux « le mutant », non plus celui qui est le signe du paradis perdu, mais celui qui pourra peut-être le construire ; celui qui visitera l'espace et découvrira la manière de guérir le cancer. Certains, voyant aussi l'enfant comme le futur adulte à éduquer, LA REPRÉSENTATION DE L'ENFANT 61 ont une attitude plus pessimiste. Pour eux, la nature de l'enfant est mauv aise et doit être réformée. Cette position était fréquente à la fin du XIX* siècle et au début du XXe siècle, dans certains milieux catholiques. Nous en avons trouvé des exemples dans des manuels s'adressant aux parents et conseillant la sévérité, et même l'usage de châtiments corporels. Cette vision de l'enfant n'a pas entièrement disparu aujourd'hui. Dans une ligne proche de cette dernière, certains adultes considèrent l'enfant comme une source de soucis et d'ennuis. Il faut alors l'instinct parental ou des dévoue ments particuliers pour avoir le courage de s'y consacrer Enfin, pour d'autres, il se présente comme un objet utilitaire, une source de profits pour les parents qui, grâce à des nouvelles na'ssances, ap portant des primes, s'achètent des appareils ménagers. Il semble bien que cette vision n'existe réellement qu'en milieu sous-prolétarien, mais elle est souvent exprimée par certains romanciers (par exemple Christianne Roche- fort, dans « Les petits enfants du siècle ») ou par des détracteurs des avan tages sociaux. A côté de toutes ces images de l'enfant : objet utilitaire, personnage distrayant ou cause de soucis, futur adulte, ou espoir de l'humanité, ou du groupe familial, refuge du rêve, ou transposition narcissique d'une image idéalisée de soi-même enfant, il existe un courant qui s'efforce de donner une vision objective de l'enfant. Nous l'avons signalé ci-dessus, divers journaux ont une rubrique qui donne des explications sur la psychologie de l'enfant et des conseils pédagogiques. Ces nouvelles connaissances passent dans une certaine mesure dans le public et modifient certaines images que l'on se faisait de l'enfant. Elles sont fort utiles, mais une mauvaise assimila tion de certains courants présente des dangers. D'une part, la prise de cons cience de besoins auxquels les parents ne pourront pas répondre peut créer chez eux de l'angoisse. D'autre part, certains anxieux auront tendance à considérer leur enfant comme « celui qu'il ne faut pas frustrer », et ce faisant, ils le priveront de l'autorité qui lui est indispensable. Ajoutons encore que certains parents souhaitent systématiquement faire adopter à leur enfant des modèles de comportement qui correspondraient à un autre niveau de maturation psycho-physiologique ou sociale que le sien. Pour les uns, il s'agit de lui conserver le plus longtemps possible son charme de bébé, de petit enfant dépendant de sa famille, alors qu'il souhaite s'affi rmer et prendre davantage d'indépendance. Tandis que d'autres veulent le faire paraître systématiquement en avance sur la moyenne de son âge. Ces différentes représentations de l'enfant, ces courants culturels, ces attitudes de l'adulte, vont amener les parents et les éducateurs à avoir cer tains modèles de l'« enfant idéal » qui vont influencer les comportements éducatifs. Les parents, spécialement, les évoquent plus ou moins consciem ment et leur comparent leurs propres enfants, avec joie quand ils retrouvent chez eux des traits de caractères qui les rapprochent de cet idéal, avec tris tesse ou irritation quand ils ne répondent pas aux normes désirées. L'enfant souffre lorsqu'il sent qu'il ne répond pas aux rêves de son père et de sa mère. Mais il rentre en conflit avec eux si l'idéal sur lequel il veut person nellement se modeler diffère profondément de celui que lui proposent ses parents. De tels conflits sont typiques de l'adolescence, mais existent dès l'enfance de façon moins nette, ou peut-être moins extériorisée. Les psychia-

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Type de la publication : Presse et revues

Thème : Santé et bien-être > Medecine

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publié par ENFANCE0

le 09/12/2011

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