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Production en Bliss chez l'infirme moteur cérébral - article ; n°1 ; vol.45, pg 35-50
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Enfance - Année 1992 - Volume 45 - Numéro 1 - Pages 35-50
In opposition to previous reports in the literature, the
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Jean A. Rondal
Dominique Humblet
Production en Bliss chez l'infirme moteur cérébral
In: Enfance. Tome 45 n°1-2, 1992. pp. 35-50.
Abstract
In opposition to previous reports in the literature, the spontaneous productions using the Bliss symbols of one adolescent subject
studied demonstrate a clear semantic and syntactic structuration. The possible dependency of the Bliss productions on the
tabular categorial display was also analyzed. This dependency seems to be minimal. The productions appear to be governed
overall quite normally by the subject's discursive project.
Résumé
Contrairement à des indications précédentes dans la littérature spécialisée, les productions spontanées en Bliss d'une
adolescente IMC, analysées ici, révèlent une structuration sémantique et syntaxique relativement élaborée. On a étudié
également la dépendance des productions en Bliss par rapport au dispositif symbolique tabulaire utilisé. Les productions ne
paraissent devoir qu'assez peu à la disposition spatiale des catégories de symboles, mais répondre normalement au projet
discursif du sujet.
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Rondal Jean A., Humblet Dominique. Production en Bliss chez l'infirme moteur cérébral. In: Enfance. Tome 45 n°1-2, 1992. pp.
35-50.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1992_num_45_1_1994Production en Bliss
chez l'infirme moteur cérébral :
structuration sémantique et syntaxique,
et dépendance vis-à-vis du dispositif tabulaire
Jean A. Rondal* Dominique Humblet*
RÉSUMÉ
Contrairement à des indications précédentes dans la littérature spécialisée, les pro
ductions spontanées en Bliss d'une adolescente IMC, analysées ici, révèlent une structu
ration sémantique et syntaxique relativement élaborée. On a étudié également la dépen
dance des productions en Bliss par rapport au dispositif symbolique tabulaire utilisé. Les
productions ne paraissent devoir qu'assez peu à la disposition spatiale des catégories de
symboles, mais répondre normalement au projet discursif du sujet.
SUMMARY
In opposition to previous reports in the literature, the spontaneous productions
using the Bliss symbols of one adolescent subject studied demonstrate a clear semantic
and syntactic structuration. The possible dependency of the Bliss productions on the
tabular categorial display was also analyzed. This dependency seems to be minimal. The
productions appear to be governed overall quite normally by the subject's discursive
project.
INTRODUCTION
Les travaux techniques sur l'utilisation du système Bliss principalement
par des sujets infirmes moteurs cérébraux (imc) restent rares en langue fran
çaise (voir cependant Lecocq, 1985, 1986a, 1986&). Une telle situation est év
idemment malheureuse. Si on peut envisager de doter les sujets handicapés
* Université de Liège, Laboratoire de Psycholinguistique, boulevard du Rectorat, 5,
B-4000, Liège.
ENFANCE, Tome 46, n° 1-2/1992, p. 35 à 50 36 JEAN A. RONDAL ET DOMINIQUE HUMBLET
moteurs graves de systèmes de communication alternatifs et augmentés
— certains de ces systèmes, comme le Bliss, étant déjà largement utilisés dans
les écoles spécialisées — on reste dans l'ignorance à peu près totale de ce que
ces sujets en font et peuvent en faire dans la pratique de la communication.
En ce qui concerne les troubles de la parole chez les imc, on sait
(cf. Lambert et Seron, 1982, pour une revue de la littérature) qu'ils reflètent
la diversité existant au niveau de la symptomatologie organique. Les lésions
du système nerveux central ont des répercussions directes ou indirectes sur les
mécanismes périphériques sous-tendant les activités impliquées dans
la parole (souffler le pneumo-glottique, phonation, mobilisation et coordina
tion des résonateurs supraglottiques, rythme). Les conduites langagières
elles-mêmes n'ont cependant fait l'objet que d'un nombre restreint d'études
dont il ressort que, s'il y a retard conséquent de développement, il ne devrait
pas y avoir de problème spécifique au niveau de la structuration du langage.
Dans un travail récent, Piolat et Sauvaire (1985) ont proposé à 8 sujets imc
spastiques ou athétosiques dépourvus de l'usage de la parole et âgés de 7 à
25 ans une tâche de rappel de récit construit à partir de symboles Bliss. L'his
toire composée était la suivante « C'est les vacances. La maman et le garçon part
ent. La maman aime partir et le garçon est content . La et le vont
voir la mer. Le garçon veut boire et la maman achète à boire » (les mots italiques
dans ce qui précède correspondent aux symboles Bliss effectivement utilisés).
L'histoire était illustrée à l'aide de trois images coloriées correspondant aux
trois événements : 1) la mère et le garçon partent ; 2) les deux personnages
regardent la mer ; 3) ils se dirigent vers une buvette. Les résultats indiquent que
la plupart des sujets imc ne se rappellent que le quart ou la moitié des éléments
du récit. La chronologie des événements est tantôt respectée tantôt altérée selon
les sujets. Quant à l'organisation propositionnelle des récits produits, elle reste
difficile à établir du fait d'un manque d'explicitation par les sujets de l'ensemble
des éléments des propositions et des relations entre propositions. Les auteurs
font cependant l'hypothèse que leurs sujets disposent d'un projet discursif qui
ne s'éloigne pas notablement de la base du texte malgré les difficultés d'évoca
tion liées aux limitations imposées par le handicap moteur. Piolat et Sauvaire
(1985) se sont également intéressées aux stratégies de choix des symboles Bliss
utilisés par les sujets. Il est clair, en effet, compte tenu des caractéristiques du
système Bliss (notamment la disposition des symboles en tableaux par catégor
ies grammaticales — noms, verbes, prépositions, etc.) — (cf. infra) — que la
forme des récits produits peut dépendre non seulement du projet discursif mais
également du mode d'organisation des symboles au sein des tableaux. Les indi
cations issues des analyses faites sur les récits ne permettent pas de dégager cla
irement la nature des stratégies de choix séquentiels des symboles Bliss effectués
par les sujets. Certains d'entre eux paraissent faire essentiellement usage d'une
stratégie dite spatiale, consistant à choisir les symboles séquentiellement selon
leur regroupement tabulaire mais sans que ces dépendances spatiales n'occul
tent complètement le projet discursif. D'autres sujets paraissent guidés par des
stratégies dites syntaxico-sémantiques et font dépendre la sélection séquentielle PRODUCTION EN BLISS CHEZ L'IMC 37
des symboles Bliss exclusivement du projet discursif. Mais aucune démonstrat
ion n'est fournie de la réalité psychologique des stratégies mentionnées et des
aspects différentiels suggérés.
La présente recherche portant sur un seul sujet étudié longitudinalement
s'est donnée pour buts : 1) d'obtenir un corpus (conversationnel) de plus
grande taille sur les productions en Bliss chez I'imc ; 2) d'analyser plus à fond
la structuration sémantique et syntaxique des énoncés produits ; et 3) d'élu
cider la dépendance tabulaire de l'organisation séquentielle des symboles uti
lisés dans les énoncés formulés en Bliss.
MÉTHODE
Sujets
F... a 14 ans au moment de l'étude. A la naissance, elle a dû être réanimée,
après un accouchement par césarienne et n'a respiré spontanément qu'au bout
de vingt minutes. Elle a présenté ensuite une hémorragie méningée avec début
de méningite. Par la suite, un diagnostic de quadriplégie athétosique fut posé.
F... est dépourvue de l'usage de la parole. Elle a reçu une éducation préscolaire
dans la région liégeoise entre 1976 et 1986. Elle suit actuellement les cours d'un
enseignement spécial secondaire. Le père est ouvrier, la mère ménagère. Une
sœur âgée de 6 ans et un frère de 10 ans, tous deux en développement normal,
complètent la famille. Au plan moteur, la préhension de F... est palmaire. Elle
ne dispose pas de la pince digitale. Le contrôle sphinctérien est acquis. Bien que
les mouvements de déglutition soient acquis, l'alimentation n'est pas auto
nome. F... peut maintenir la tête en position verticale. Elle peut passer seule de
la station assise à la station debout ou couchée et arrive à se maintenir debout.
Elle peut marcher seule mais manque de confiance et exige la présence d'un
adulte derrière elle. Son qi n'a jamais été calculé. On la décrit comme normale
ment intelligente. Sa compréhension du langage oral paraît satisfaisante. Elle
comprend les consignes et les explications verbales qui lui sont données lors des
activités scolaires. F... a été familiarisée avec le système Bliss en 1984. Actuelle
ment, elle utilise un tableau en carton déposé sur une table devant elle. Elle y
sélectionne très lentement les symboles Bliss en les indiquant soit à l'aide du
poing, soit de l'index gauche (cf. annexe 1 ).
Procédure
174 énoncés en Bliss produits séquentiellement par F... ont été recueillis en
situation de conversation libre avec l'orthophoniste de l'école (familière de F...)
pendant une période couvrant environ trois mois. Les séances conversationn
elles ont été enregistrées au moyen d'une caméra et d'un système Vidéo Panas
onic. Seuls les énoncés de F... ont été retranscrits. Les interventions de l'ortho
phoniste ont été volontairement limitées au minimum de façon à éviter toute 1
JEAN A. RONDAL ET DOMINIQUE HUMBLET 38
induction tout en assurant un contexte social et un accueil favorable aux pro
ductions de F... (par exemple, « De quoi, vas-tu me parler aujourd'hui ? », « Et
alors ? », « Ah oui ! », « C'est intéressant ça », etc.).
La segmentation en énoncés a été effectuée en adaptant aux énoncés réa
lisés en Bliss les règles de transcription et de segmentation mises au point par
Rondal, Bachelet, et Pérée (1985), pour l'analyse du langage parlé.
L'annexe 2 fournit le relevé séquentiel des énoncés produits par F... pendant
la période étudiée.
Analyses
Trois types d'analyse ont été effectuées sur ce corpus : 1) une analyse
syntaxico-sêmantique destinée à mettre en évidence l'éventuelle organisation
séquentielle des symboles Bliss constituant les énoncés ; 2) une analyse basée
Tableau 1 . — Indications de longueur d'énoncés (en symboles Bliss)
Distribution des énoncés selon la longueur
în nombre brut En pourcentage du nombre En pourcentage
total d'énoncés cumulatif
% arrondis à l'unité
supérieur
Enoncés à 1 symbole 14 8 8
Enoncés à 2 symboles 44 25 33
Enoncés à 3 symboles 33 58 66
§j Enonces à d symboles 3! 18
Enoncés à 5 symboles 15 9 93
Enoncésa6symDoles 8 5 93
Enoncés à 7 symboles 1 1 99
Enonces à S s> mboles 1 2 !00
Enoncés à 9 symboles Û 0 100
Enoncés a 1 0 symboles 0 0 100
1012 Enoncés à 1 1 svrnboles 1 1
1 74 1 00 %
(') Longueur de l'énoncé le plus long observé dans le corpus.
(2) Le dépassement des 100 % est évidemment dû aux arrondissements à l'unité supé
rieure au niveau du calcul des pourcentages. EN BLISS CHEZ L'IMC 39 PRODUCTION
sur la grammaire des cas de Fillmore (1968), et 3) une analyse probabiliste
séquentielle destinée à établir le degré de dépendance des productions de F...
par rapport au dispositif tabulaire.
RÉSULTATS
I / Analyse syntaxico- sémantique
L'indice lmpv (Rondal et al., 1985) fournit une indication globale de la
longueur moyenne des énoncés produits par F... Le tableau 1 reprend le lmpv
par séance conversationnelle, l'écart type sur ce lmpv et le L-Max (cf. Rond
al et al., 1985), c'est-à-dire la longueur de l'énoncé le plus long observé au
cours de l'épisode conversationnel. La base de comptage est le symbole Bliss
(c'est-à-dire dans la transcription fournie à l'annexe 2, le mot écrit corre
spondant en langage écrit).
On s'est interrogé sur l'organisation des énoncés de F... en termes des
classes grammaticales et de la position de ces classes grammaticales dans les
énoncés produits. Le tableau 2 fournit le résumé de cette analyse.
Tableau 2. — Fréquences distributives des classes grammaticales
selon la position dans l'énoncé (en pourcentages)
Catégories
grammaticales ' Positions 2
1 234567 89 10 11
C 133109534 7.7 0 25 0 00 0
N 69 5 57.5 56 9 68 9 73 1 66 7 75 33 3 100 100 100
V 12 6 30.6 29 3 25 9 19 2 33 3 0 66 7 0 0 0
A 4 1.9 43 1.7 0 0 0 0 0 0 0
(') L'énoncé le plus long comporte onze symboles Bliss.
(2) C : Circonstants (c'est-à-dire marqueurs temporo-spatiaux indépendants du verbe) ;
N : Noms ; V : Verbes ; A : Adjectifs.
II ressort que les énoncés produits par F... sont essentiellement du type
transitionnel nom ou circonstant ou verbe (moins fréquemment pour ces
deux dernières catégories) / nom ou fréquemment) / nom ou
verbe (moins fréquemment) / nom ou verbe (moins / ou / ou fréquemment).
En d'autres termes, F... aligne des séquences consistant en un ou plu- JEAN A. RONDAL ET DOMINIQUE HUMBLET 40
sieurs noms (parmi lesquels les noms renvoyant à des referents humains
dominent en fréquence) avec un verbe (dans 14 énoncés deux verbes, dont
certains sont des modaux, par exemple « vouloir aller »). Une petite pro
portion de ces séquences sont circonstanciées temporo-spatialement, l'ind
ication temporo-spatiale étant alors le plus souvent placée soit dans la pre
mière partie de l'énoncé, soit vers la fin. Comme indiqué au tableau 1,
98 % des énoncés ne dépassent pas 6 symboles et 84 % ne vont pas au-
delà de 4. Les quelques rares énoncés plus longs sont en fait des enumerat
ions (par exemple, en ce qui concerne l'énoncé le plus long enregistré
(118) : « marraine, papa, maman, tante, oncle, grand-père, grand-mère, mang
er, animal, sœur, fête ». Les verbes exprimés dans les énoncés — lorsqu'ils
le sont (62 énoncés sont sans verbe dont 40 qui comportent plus d'un sym
bole -Bliss, il faut remarquer cependant que 11 parmi ces 62 énoncés s'art
iculeraient en langage parlé correspondant sur une copule, par exemple « vi
siteur est chez moi », « triste, je suis », « ami est en retard », laquelle fait
partie du tableau dont F... dispose — cf. annexe 1 — mais n'est pas utili
sée) — sont essentiellement des verbes d'action (112 sur 126 soit 89 %) et
accessoirement des verbes d'état (dormir) et des verbes dits mentaux (per
ception, cognition et affect) pour un total de 14 soit 11 %. Cette utilisation
massive des verbes exprimant l'action peut renvoyer soit à une pratique
langagière encore assez comparable à ce point de vue à celles d'enfants par
lant plus jeunes (cf. Brown, 1973), soit, certes, à la composition de la partie
verbale du tableau Bliss utilisé par F... (on y retrouve, en effet, 30 verbes
d'action sur 43, c'est-à-dire 68 % pour 4 verbes d'état et 10 verbes ment
aux), soit encore une combinaison de ces deux influences.
Les verbes utilisés par F... paraissent avoir valeur fonctionnelle au plan
grammatical ; tout au moins peut-on en faire l'hypothèse. C'est en nous
appuyant sur cette hypothèse que nous avons cherché à élucider au moins
partiellement la fonction grammaticale des éléments nominaux exprimés
dans les énoncés de F...
Parmi les 174 énoncés produits, 55 nous ont paru suffisamment peu
ambigus (vidéo à l'appui) pour permettre une analyse (au moins hypothéti
que) des fonctions grammaticales, sujet, verbe, objet, il s'agit d'énoncés appa
remment monopropositionnels, sauf dans un cas (voir infra). Ces énoncés
sont identifiés à l'annexe 2 par le soulignement du numéro de série.
Un groupe d'énoncés important (21 unités soit 38 %) paraît être centré
autour d'une structure de type sujet - verbe intransitif (S-VI), généralement
dans cet ordre ; par exemple, Dimanche, je, promener) avec l'un ou l'autre cir-
constant temporel ou spatial éventuellement ajouté ou intercalé. Quelques-
uns de ces énoncés disposent d'un double sujet (par exemple, Dimanche, je,
famille, aller, restaurant). Un autre groupe d'énoncés également important
(25 unités soit 45 %) fait intervenir des verbes transitifs dans une structure du
type sujet - verbe transitif- objet direct — (éventuellement) objet indirect —
(S-VI-OD-OI, généralement dans cet ordre, par exemple, Maman, donner,
cadeau, je) avec l'objet indirect exprimé lorsque le verbe est un prédicat à PRODUCTION EN BLISS CHEZ L'IMC 41
trois arguments, et avec là aussi l'un ou l'autre circonstant temporel éven
tuellement ajouté ou intercalé.
Un troisième groupe d'énoncés (6 unités soit 11 %) est du type sujet-
attribut (SA) — (parfois attribut-sujet) — ou sujet-locatif (SL) parfois locat
if-sujet avec éventuellement un circonstant mais sans que la copule soit
exprimée (par exemple, ami, triste).
Les trois énoncés résiduels sont ambigus au plan structural dans la
mesure où l'élément verbal manquant ne permet pas une classification univo-
que selon la typologie grammaticale adoptée.
Il ressort de cette analyse que les énoncés (clairement interprétables du
point de vue syntaxico-syntaxique) sont organisés prépondéramment selon
des structures S-YI, S-VT-OD-(OI), et S-A ou S-L. On peut sans doute
reconnaître dans ces dispositifs séquentiels un patron général S-V-(O) et un
autre patron sujet-copule manquante — attribution qui se conforment aux
caractéristiques de la langue parlée autour de F... Les pressions explicites sur
F... par les éducateurs, et notamment l'orthophoniste chargée de son éduca
tion langagière dans l'établissement scolaire qu'elle fréquente vont évidem
ment dans le sens de ce patterning. On notera qu'il est important pour F...,
comme pour les autres sujets imc dans la même situation, et au même niveau
de maîtrise du Bliss, d'adhérer, pour ainsi dire, à quelques patrons syntaxi
ques séquentiels clairs pour l'entourage. Les tableaux de symboles Bliss
(cf. annexe 1) dont dispose F... sont en effet relativement pauvres en symb
oles foncteurs (prépositions, notamment). F... n'utilise d'ailleurs pas ou seu
lement très peu les quelques foncteurs qui y figurent. Elle dépend donc très
largement de la disposition séquentielle de façon à permettre à son interlocu
teur d'avoir une possibilité de saisir les relations de sens qu'elle cherche à
exprimer.
On retiendra encore que F... fait peu usage du symbole plusieurs et des
pronoms qui figurent pourtant sur son tableau. De même, elle ne pose prat
iquement aucune question. Son discours est essentiellement déclaratif descript
if. Lorsqu'elle utilise un pronom de 3e personne, en un cas (énoncés 21), elle
n'établit pas la coréférence nominale de ce pronom. Enfin, en deux occasions
au moins (énoncés 169, « sors, aller, chez moi, travailler » ; « dimanche, je,
triste, sœurs, aller, fête »), il semble que F... utilise la subordination, complét
ive, dans le premier cas, circonstancielle causale dans le second cas).
2 / Analyse casuelle
A quoi correspondent sémantiquement les catégories grammaticales uti
lisées par F... dans les énoncés interprétables retenus à la section précédente
comportant un verbe exprimé (soit 52 énoncés) ? De façon à répondre à cette
question, nous avons analysé les éléments nominaux de ces énoncés au
moyen d'une grille des cas inspirée de Fillmore (1968) et de Chafe (1970)
mais ne se conformant pas exactement aux listes de ces auteurs. Les cas sui- JEAN A. RONDAL ET DOMINIQUE HUMBLET 42
vants ont été retenus : 1) Agentif(A) : le cas typique de l'auteur animé d'une
action exprimée par le verbe ; 2) Etatif (Et) : l'animé ou l'inanimé se trouvant
dans l'état exprimé par le verbe ; 3) Instrumental (I) : le moyen typiquement
inanimé utilisé par l'agent de façon à accomplir l'action exprimée par le
verbe ; 4) Accompagnant (Ace) : l'animé avec lequel une action est effectuée ;
5) Expêrienceur (Ex) : l'animé percevant ou étant l'objet d'un état affectif;
6) Patient (P) : l'animé qui est l'objet de l'action exprimée par le verbe ;
7) Objet (O) : l'inanimé qui est de ou de l'activité perceptive
ou mentale exprimée par le verbe ; 8) Complétif (C) : l'inanimé qui complète
l'action explicitée par le verbe (par exemple, poser une question, chanter une
chanson) ; 9) Bénéficiaire (B) : le récipiendaire animé d'une action effectuée
par un agent sur un patient ou un objet; 10) Locatif (h) : le lieu où se
déroule l'action ou où intervient l'état ou l'activité mentale exprimée par le
verbe ; 11) Possessif (P) : le cas de l'animé qui dispose momentanément ou à
plus long terme de la possession d'un objet ; 12) Temporel (T) : l'indicateur
(nominal) de référence temporelle ; 13) But (Bu) ou cause : la raison pour
laquelle une action est effectuée, un état est entretenu. Cette liste a été
adoptée parce qu'elle nous paraissait de nature à décrire adéquatement la
nature sémantique des arguments nominaux utilisés par F...
Le tableau 3 résume les résultats obtenus.
Tablau 3. — Distribution des relations casuelles
au niveau des arguments nominaux des énoncés de F...
(valeurs brutes ; N = 52 énoncés)
A1 I Et Ace Ex Po 0 C Be L Po T Bu
4.3 1 II 2 0 0 10 5 3 19 0 11 !
(') A : Agent ; I : Instrumental ; Et : Etatif; Ace : Accompagnant ; Ex : Expêrienceur ;
Pa : Patient ; O : Objectif; C : Complétif; Be : Bénéficiaire ; L : Locatif; Po : Possessif; T :
Temporel ; Bu : But (cf. explications dans le texte).
Comme l'indique le tableau 3, les éléments nominaux en rôles casuels
d'agentif, d'étatif, d'objectif, de locatif, et de temporel, dominent largement,
ce qui confirme les analyses précédentes. Tous les agents relevés sont sujets
grammaticaux des phrases formulées (dans deux cas, il y a un double sujet,
par exemple, « Papa, moi... »). Tous les états exprimés sont sujets d'énoncés
copulaires ou copulaires potentiels (la copule manquant mais l'énoncé étant
clairement de nature copulaire (par exemple, « Docteur, chez moi, soir »).
Tous les objectifs sont objets directs des verbes transitifs exprimés. On
notera que les indications de Fillmore (1968) relativement aux processus dits
de subjectivalisation et d'objectivalisation (c'est-à-dire la relation entre le rôle
casuel en structure profonde (sémantique) et le rôle grammatical en structure
de surface sont respectées (à savoir : lorsqu'il y a un agent en structure pro- PRODUCTION EN BLISS CHEZ L'IMC 43
fonde ; il devient prioritairement sujet grammatical en structure de surface
— dans les phrases à la voix active, certes ; et lorsqu'il y a un patient ou un
objectif en structure profonde, il devient prioritairement l'objet direct du
verbe en de surface).
Enfin, on remarquera le nombre relativement important de cas non ou
peu exprimés par F... Les catégories casuelles vides concernent Fexpérien-
ceur, le patient, et le possessif, ce qui ne manque pas d'être quelque peu éton
nant au moins en ce qui concerne les deux dernières catégories, relativement
précoces à apparaître dans le discours de l'enfant en développement linguisti
que (parlé) normal.
3 / Dépendance tabulaire
De façon à établir dans quelle mesure l'organisation des énoncés de F...
dépend de la disposition des catégories d'éléments Bliss sur le tableau dont
elle dispose (cf. annexe 3), nous avons codé pour les 160 énoncés comportant
au moins deux symboles chaque déplacement effectué sur le tableau.
Les variables XI à XI 0 sont les déplacements effectués par F... sur le
tableau lors de la désignation consécutive des symboles de chaque énoncé.
Pour chaque énoncé, XI représente le déplacement entre le premier et le
deuxième symbole, X2 le entre le deuxième et le
troisième, et ainsi de suite. Nous avons chiffré les déplacements de la
manière suivante : si le symbole désigné à la suite d'un autre appartient à
la même catégorie (C-P-Y-E-S), alors le déplacement est coté 0 ; si le sym
bole désigné à la suite d'un autre appartient à la catégorie jouxtant celle de
ce dernier, le déplacement est coté 1 ; si deux symboles sont séparés par
une catégorie, le est coté 2, c'est-à-dire que F... « est passée
par deux catégories » ; et ainsi de suite. Les déplacements de gauche à
droite ont été considérés (encodes) comme positifs. Les déplacements de à gauche ont été notés par — et donc, dans l'analyse qui suit, consi
dérés comme négatifs. Les variables Xi permettent donc de quantifier et
d'analyser les déplacements effectués entre la désignation successive des
symboles. Sont-ils plus fréquents de gauche à droite que de droite à
gauche ? plus cours en fin d'énoncé, etc. ?
Pour XI, les déplacements sont positifs (de gauche à droite et d'une
catégorie (dans 38,1 % des observations) ; pour X2, les déplacements sont
nuls dans 21,6 % des observations et positifs (de gauche à droite) et d'une
catégorie dans 21,6 % des également ; pour X3, les déplace
ments sont nuls dans 24,1 %, positifs et d'une catégorie dans 15,5 % et posit
ifs et de deux catégories dans 22,4 % .
Envisageons maintenant la longueur moyenne des déplacements en
fonction de trois classes : 1) déplacements entre deux symboles dans la même
catégorie ; 2) déplacements d'une catégorie à l'autre de droite à gauche ;
3) déplacements d'une catégorie à l'autre de gauche à droite. Pour XI, nous
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