Palais et résidences des Mouradites : apport des documents des archives locales (la Tunisie au XVIIe s.) - article ; n°1 ; vol.150, pg 635-656

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 2006 - Volume 150 - Numéro 1 - Pages 635-656
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 66
Nombre de pages : 22
Voir plus Voir moins
COMMUNICATION
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES : APPORT DES DOCUMENTS DES ARCHIVES LOCALES (LA TUNISIE AU XVII e SIÈCLE)*, PAR M. AHMED SAADAOUI
Au XVII e siècle, les résidences de plaisance étaient très nom-breuses dans les environs de la capitale de la Régence de Tunis : « le terroir de Tunis, nous dit Jean Thévenot, est tout plein de ces métairies, qui sont bâties comme des bastides du terroir de Mar-seille » 1 ; le chroniqueur tunisois de l’époque, Ibn Abî Dînâr, rap-porte que les habitants de Tunis s’enorgueillissaient d’avoir presque tous des maisons de campagne dotées de vastes jardins où ils demeuraient une partie de l’année surtout pendant la saison chaude et à l’automne 2 . Les récits de voyage nous ont décrit certaines de ces maisons, et notamment celles que déte-naient des membres de l’aristocratie tunisoise, comme la rési-dence de Muhammad Shalabî, dit Don Philippe fils du dey Ahmad Khûja 3 , celle d’Ahmad Shalabî fils de Yûsuf Dey 4 ou celle
* Je remercie mon ami Jean-Luc Arnaud, chercheur au C.N.R.S., pour ses observations et ses remarques précieuses. 1. T HÉVENOT 1980, p. 1980. Nous renvoyons à l’Appendice situé en fin de communica-tion pour les références bibliographiques. 2. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 304. 3. T HÉVENOT 1980, p. 337, donne une description précise de cette maison de plaisance : « Deux jours après notre arrivée, Don Philippe nous envoya quérir, pour nous faire voir sa métairie qui est éloignée de la ville seulement d’une demi-lieue : le terroir de Tunis est tout plein de ces métairies, qui sont bâties comme des bastides du terroir de Marseille. Celle de Don Philippe est fort belle, elle est bâtie en tour carrée et est la plus haute qui soit à l’en-tour ; il y a cent et onze degrés à monter de la salle au haut de la tour, où l’on a fort belle vue, car on découvre de tous côtés à perte de vue une belle campagne pleine d’oliviers ; il y a là une grande salle, découverte par le haut, y ayant tout à l’entour des galeries couvertes, dont le toit est soutenu de plusieurs colonnes ; au milieu de ce lieu découvert est un grand réservoir d’eau, et il sert à faire plusieurs jets d’eau ; tout ce lieu est orné de marbre, comme aussi toutes les salles et chambres qui sont ornées d’or et d’azur, et de certains travaux de stuc fort agréable, et il y a partout des fontaines qui jouent quand on veut. » Voir également D ’A RVIEUX 1994, p. 62-68 et 97-98, qui parle longuement de ce personnage haut en couleurs et de sa maison. 4. T HÉVENOT 1980, p. 339, dépeint ainsi cette demeure sise près du pont édifié sur la Medjerda par Yûsuf Dey : « Une belle rivière passe près de la maison de Scheleby, et son
636 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS d’Ustâ Murâd 5 ; toutefois les plus belles résidences appartenaient aux Mouradites, comme les palais d’al-‘Abdaliyya à la Marsa, la demeure de Muhammad al-Hafsî à Ras al-Tâbiyya 6 et le parc du Bardo dit également Dâr Murâd Bey 7 , etc. Les membres de cette dynastie avaient par ailleurs des habitations à l’intérieur même de Tunis et dans d’autres villes de la Régence ; ils avaient une résidence à Grombalia 8 , une autre à Mornag 9 et une troisième à Béja portant le nom de Bardo. Pour étudier les plus célèbres des résidences mouradites et suivre leur évolution à l’époque husaynite, nous allons nous appuyer sur une nouvelle documentation puisée dans des archives locales. Deux sortes de documents sont mis à contribu-tion : le premier genre est formé par les actes de waqf 10 relatifs à
père fit bâtir pour la traverser un pont de pierre, qui a sept arche entre les arcades, les-quelles on a bâti avec de grosses pierres de taille depuis le fond jusqu’à la fleur de l’eau ; de sorte que l’eau passant par ces arcades et trouvant de l’autre côté l’eau plus basse, elle fait à chaque arcade une cascade de deux pieds de haut fort agréable à voir, et qui fait grand bruit. Il y a sur cette rivière plusieurs moulins de maréchaux, comme aussi pour moudre et pour presser les bonnets [...]. Ce sont tous esclaves du Scheleby qui travaillent à ces moulins. Au bout du pont est la maison de Scheleby, bâtie en forme de château ; il y a une fort grande cour, et puis d’autres plus petites, les chambres sont comme les autres, avec or, azur et travaux de stuc, et les fontaines partout, et tout pavé de marbre. Elles sont plus superbes que celles que j’avais vues auparavant. Il y a dans ces chambres de beaux tableaux, car ce Scheleby était autrefois fort riche ; son père lui laissa de grands biens, et entre autres dix-huit cents esclaves, mais il a beaucoup dépensé en débauche. » Dans sa chronique, I BN A D ÎNÂR 1967, p. 284-286, évoque longuement, ce manoir, la rivière, le pont, les moulins, la noria, etc. À propos de cette demeure, les documents de waqf (ANT, registre 3992, p. 82-83) indiquent également qu’Ahmad Jalabî (pour Shalabî) b. Yûsuf Dey al-Turkî constitue en habous , au profil de ses deux filles, ‘Aïsha et Khadîja et de leurs époux, Muhammad et ‘Alî, fils de Murâd II, un grand domaine dit Hanshîr al-Lakhmî, situé au nord de la Medjerda. Ce domaine est pourvu d’une maison de plaisance ( burj ) vaste et monumentale, d’entre-pôts, de boutiques, d’une huilerie, d’un fondouk , etc. L’acte notarié date des débuts de rajab 1081/14 novembre 1670. 5. D’A RVIEUX 1994, p. 95-96, parle avec beaucoup d’enthousiaste de cette demeure de plaisance tenue par un gérant espagnol nommé Don Manuel ; il décrit ses jardins, ses bos-qpuaegtns,e ssees  tjreotus vdaiet adua,nsse sl epsl aennsv idroena ud,e seMs ochoaumrsa deita ,sessu ra lpap raortuetem ednet sZ.aCgehtoteu amn.aiÀsopn rdoep ocsa dme- cette demeure, voir AL -W AZÎR AL -S ARRÂJ 1985, t. 2, p. 380 ; I BN A BÎ AL -D IYÂF 1990, t. 2, p. 47-48 et t. 4, p. 79 ; R EVAULT 1974, p. 414. 6. Il est question de la fameuse résidence des rois hafsides ; dans les sources du XVII e siècle, celle-ci apparaît comme propriété de Sulaymân Bey qui est le fils de Rajab Bey et le neveu de Ramdân Bey (I BN A D ÎNÂR 1967, p 230-231) ; puis vers 1640, Hammûda Pacha se l’approprie et l’offre au dey Ahmad Khûja. Deux décennies plus tard, et après avoir été réintégrée dans le domaine mouradite, elle est citée comme demeure du fils de Hammûda Pacha, Muhammad al-Hafsî. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 241 et D ’A RVIEUX 1994, p. 98. 7. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 248 et D ’A RVIEUX 1994, p. 98-99. 8. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 226. 9. Ibid ., p. 268. 10. Le waqf est un bien immobilisé au profit d’une œuvre de charité ou d’un groupe social.
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES (TUNISIE) 637 ce type d’édifices. En effet, les beys mouradites avaient immobi-lisé, au profit de leurs descendances, les quatre demeures et rési-dences concernées par cette recherche (Dâr al-Bey à la Kasbah, le Bardo de Tunis, al-‘Abdaliyya à la Marsa et le Bardo de Béja), et avaient constitué en waqf des biens immobiliers et fonciers pour les entretenir. Le second genre de documents que nous avons utilisés est constitué par les registres de comptabilité de l’intendance beyli-cale. Ils traitent des recettes provenant des biens waqf et des dépenses pour des travaux de construction ou de restauration effectués dans ces résidences. La dynastie mouradite qui est à l’origine de ces fondations s’est imposée à la tête du pays suite au recul du pouvoir des deys. Le fondateur de la dynastie mouradite, Murâd I er , était Corse, portant le nom de Jacques Santi capturé par des corsaires tuni-siens à l’âge de neuf ans. Son maître, Ramdân Bey, évoqué par la documentation à l’origine de cette communication, l’éleva et l’as-socia à son administration en lui confiant quelquefois la conduite du camp. En 1613, et après son investiture par Yûsuf Dey, Murâd Bey succéda à Ramdân Bey ; chef de l’armée et collecteur d’impôt, le nouveau bey, de façon lente et progressive, se dote de larges pouvoirs. Aussi, en 1631, le sultan lui octroie-t-il le titre de pacha ; une distinction qui en fit une personnalité de premier plan ; en outre, Murâd I er ne dépendait plus du dey, mais directe-ment d’Istanbul. Il quitta alors ses fonctions et imposa comme successeur son fils Abû ‘Abd Allâh Muhammad qui est connu sous le nom de Hammûda Pacha (1631-1666). En réalité la fon-dation de la dynastie mouradite est l’œuvre de ces deux premiers beys. Après la mort du dey Ustâ Murâd (1640), Hammûda Pacha s’impose en monarque absolu ; ensuite les Mouradites se main-tiennent à la tête de la Régence jusqu’à 1702. Ces derniers, qui se considèrent comme les héritiers des Haf-sides, ont mis la main sur plusieurs des propriétés de leurs prédé-cesseurs et, notamment, les palais et les résidences de plaisance. Certains monuments abordés par cette recherche confirment que les souverains du XVII e siècle cherchaient à faire renaître le faste de la cour hafside et avaient une admiration indiscutable pour elle. Les Mouradites étaient probablement plus proches des anciens rois de l’Ifriqiya que de leurs suzerains les sultans d’Istanbul.
638 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS Dâr al-Bey à Tunis Le palais de Dâr al-Bey s’élève près de la Kasbah hafside. Les recherches attribuent sa fondation au deuxième bey mouradite, Hammûda Pacha (1631-1666) 11 ; cependant notre documentation corrige cette datation et nous livre de nouvelles informations sur ce majestueux monument tunisois. Un premier acte de constitution de waqf concernant le Dâr al-Bey, dressé au milieu de rajab 1037/20 mars 1628, atteste que Murâd Bey, le maître du trône de Tunis, possède 1. la totalité de la grande maison ( al-dâr al-kubrâ ), les dépen-dances et les entrepôts situés sur son côté oriental ; 2. le ‘ulwu (construction à l’étage) qui surmonte, à la fois les entrepôts, un passage voûté ( sâbât ) et une partie de la « grande maison » et de ses dépendances. Cet ensemble qui est partielle-ment de construction récente se situe près du mausolée de Sîdî Ibn Ziyâd et du souk des Turcs. Ses limites sont : au sud, la partie du souk des Turcs occupée par les savetiers (al-Bshâmkiyya) ; à l’est, un café et la rue ; au nord, la porte d’entrée et la rue et, à l’ouest, une propriété de son fils Abû Abd Allâh Muhammad ; 3. la totalité de la maison ouvrant vers l’ouest, sise au même endroit. Ses limites sont : au sud, un jardin propriété de l’illustre Yûsuf 12 ; à l’est et au nord, une propriété de l’illustre Muhammad Yuldhâsh le Turc et à l’ouest, le côté de la porte d’entrée. Parmi ses dépendances figurent un ‘ulwu construit sur un passage voûté ( sâbât ) adjacent à la fois à ladite maison, sur le côté ouest, et au ‘ulwu de la « grande maison » et à une boutique construite au rez-de-chaussée du ‘ulwu et ouvrant vers le nord. Murâd Bey se présente devant les deux notaires et atteste qu’il vient de constituer en habous , au profil de son fils, le jeune ‘Abû Ô Abd Allâh Muhammad et de sa descendance, les biens waqf pré-cédemment mentionnés. L’acte énonce que ses filles comme ses fils ont le droit d’habiter ladite demeure, mais précise que seules les filles non mariées, c’est-à-dire les jeunes filles, les divorcées ou les veuves, pourront jouir de ce droit.
11. R EVAULT 1967, p. 323, S EBAG 1989, p. 27-28 et B ACHROUCH 1999, p. 228. 12. Il est question fort probablement de Yûsuf Râ’is qui est connu à travers d’autres sources.
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES (TUNISIE) 639 Un deuxième acte dressé à la même date certifie que Murâd Bey, le commandant des troupes victorieuses de Tunis, possède des biens fonciers et immobiliers (13 rubriques constituées de deux boutiques sises auprès de la résidence du bey et de nom-breux vergers et oliveraies des environs de Tunis) qu’il constitua en waqf au profit de la « grande maison », ses annexes et ses dépendances. La rente doit servir aux constructions, aux répara-tions et aux travaux d’entretien de ladite demeure. La constitu-tion du waqf révèle ainsi les intentions du fondateur : au faîte de sa gloire, trois ans seulement avant de recevoir le titre de pacha, Murâd I er considère sa demeure comme un palais royal qui a besoin de fonds importants pour son entretien et sa gestion. Un troisième acte, datant de la fin de rabî‘ II 1076/8 novembre 1665 13 , atteste que Hammûda Pacha est propriétaire de la totalité de la maison ouvrant vers l’ouest et connue sous le nom de Ramdân Bey. Sise auprès de la Kasbah, elle est attenante à la « grande maison ». Le fondateur constitue cette maison en habous au profit de ses enfants, Murâd, Muhammad, Hasan et Mnâ, et de leurs descendances. Dans cet acte, il est donc question d’une deuxième demeure attenante à la « grande maison », en possession de Hammûda Pacha, mais qui était auparavant propriété de Ramdân Bey. Pro-tecteur de Murâd I er , celui-ci a joué un rôle de premier plan dans l’histoire de la Régence au début du XVII e siècle. En effet, il est à l’origine du renforcement des pouvoirs du bey aux dépens de ceux du dey. Il est le premier à avoir reçu, du temps de ‘Uthman Dey (1594-1610) et à titre viager la responsabilité du commande-ment des troupes chargées de la collecte des impôts et de la paci-fication de la Régence. Les origines de Ramdân Bey sont très mal connues, Ibn Abî Dînâr nous dit que c’est un captif chrétien 14 , alors qu’al-Wazîr al-Sarrâj, en s’appuyant sur le texte de la stèle funéraire du bey, prétend qu’il est le fils d’un janissaire d’Alger
13. ANT, registre 3992, p. 114-115. Dans le même registre (p. 89-92) est consigné un acte daté des débuts de dhû al-Ka‘da 1072/18 juin 1662 indiquant qu’une partie de l’étage qui surmonte cette demeure est appelée ‘ulwu de Sulaymân Bey. Ce dernier, qui est, comme il a été dit plus haut, le fils de Rajab Bey et le neveu de Ramdân Bey, a hérité de cette habi-tation en étage de son oncle. Ici, comme dans le cas de la résidence de Ras al-Tâbiya, les mouradites s’approprient les biens de leur ancien bienfaiteur. L’acte nous apprend que Murâd II constitue en waqf ladite habitation au profit de ses enfants Muhammad, ‘Alî, Khadîja et Mustafâ et précise qu’elle est dotée d’un patio à deux portiques ( rahba bi-bur-tâlayn ) et de communs ( duwayra ). 14. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 207.
640 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS nommé Husayn et d’une captive chrétienne 15 . Quoi qu’il en soit, Ramdân Bey réussit à garder les fonctions de bey longtemps, jusqu’à sa mort en 1022/1613, donnant ainsi à la charge de bey une dignité qui s’est confirmée avec ses successeurs. Les Mouradites, ses héritiers dans la charge de la conduite de la mahalla , seront en quelque sorte ses légataires, ainsi l’acte du waqf cité plus haut nous informe que quelque temps après son décès, sa demeure était devenue propriété de Hammûda Pacha 16 . Celle-ci se situe tout près de la Kasbah, le siège du dey à cette époque. La maison de Murâd Corso se trouvait dans le même endroit ; les deux habitations étaient mitoyennes l’une de l’autre. Les deux demeures (al-Dâr al-kubrâ de Murâd I er et Dâr Ramdân Bey) formèrent ainsi ce qui portera plus tard le nom de Dâr al-Bey 17 . À l’époque du husaynite Hammûda Pacha (1782-1814), la résidence connut une extension sur le côté ouest. Actuellement, il est aisé, d’identifier les deux noyaux primitifs et l’extension husaynite. Les trois unités se succèdent d’est en ouest : Dâr Murâd I er s’organise autour du patio oriental, Dâr Ramdân Bey autour du patio central et l’extension tardive forme au rez-de-chaussée, des écuries et des entrepôts et à l’étage et sur deux niveaux, des appartements royaux ( sarâya ) donnant sur la place de la Kasbah. Depuis le XVII e siècle, un bain privé, des boutiques, des entre-pôts et de petites unités d’habitation complétaient cette rési-dence princière ; en effet, un acte datant de la fin de rabî‘ II 1076/8 novembre 1665 18 révèle des acquisitions dans ses environs, notamment à l’époque de Hammûda Pacha. Ce dernier acheta à ‘Aïsha b. Hamza Agha des boutiques, une maison dotée d’un jardin sises auprès du mausolée de Sîdî Ibn Ziyâd ; l’achat est cor-roboré par un acte qui date des débuts de safar 1061/24 janvier 1651. Le bey rasa l’ensemble et édifia sur son emplacement un bain doté d’une chaufferie, d’un puits équipé d’une noria actionnée par un chameau, précise le document, et de deux
15. W AZÎR ( AL -) AL -S ARRÂJ 1984-1985, t. 2, p. 355-356. 16. Nous l’avons signalé plus haut, la résidence royale des Hafsides à Ras al-Tâbiya a été acquise dans un premier temps par Ramdân Bey puis fut léguée à un de ses héritiers, en l’occurrence son neveu Sulamân Bey, et plus tard elle est revenue au mouradite Hammûda Pacha et ensuite, son fils Muhammad al-Hafsî. I BN A D ÎNÂR 1967, p. 230-231 et 241. 17. Le terme de Dâr al-Bey, ou demeure des beys, apparaît pour la première fois chez I BN A D ÎNÂR 1967, p. 219, qui rédigea sa chronique dans les années 1680. 18. ANT, registre 3992, p. 110-112.
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES (TUNISIE) 641 bassins, l’un alimenté en eau saumâtre du puits et l’autre en eau douce acheminée de l’extérieur de la ville par des conduites 19 ; cette conduite amenait également l’eau à l’ensemble de la rési-dence. Le même acte indique que Hammûda Pacha acheta un entrepôt et une maison, attenant au hammam, à Kmar b. ‘Abd Allah al-Turkî ; l’achat est corroboré par un acte daté de la fin de rajab 1054/2 octobre 1644. Un autre acte portant la même date atteste que Hammûda Pacha s’est approprié une maison sise près du mausolée de Sîdî Ibn Ziyâd ; ouvrant vers l’est, celle-ci est dotée d’un ‘ulwu et d’un sabât . Ladite maison fut achetée à ‘Aïsha b. Hamza Agha au début du mois de safar 1061/24 janvier 1651. Le bey démolit ces bâtiments et construisit sur leur emplacement une maison d’habitation avec des communs ( duwayra ) portant le nom de son fils Murâd. Sur un terrain mitoyen le bey bâtit une autre maison avec des dépendances qui porte le nom de son fils Muhammad al-Hafsî. Enfin, l’acte précise que Hammûda Pacha constitua en waqf le hammam, la maison dite de Murâd Bey, celle portant le nom de Muhamma al-Hafsi, leurs dépendances, une série de boutiques, un café, une véranda surmontant le café, etc., au profit de ses enfants (Murâd, Muhammad al-Hafsî, Hasan et Mnâ). Ce palais a été plus d’une fois remanié et agrandi sous les beys de la dynastie husaynite, aux XVIII e et XIX e siècles. Les registres de l’intendance beylicale témoignent de multiples travaux, à diffé-rentes époques, dans cette demeure. Les Mouradites avaient d’autres résidences à l’intérieur de la capitale. Citons la demeure dite Dâr Hammûda Pacha ; il s’agit probablement de Dâr Sughrâ, en opposition à Dâr al-Kubrâ dont il est question dans notre acte de waqf . Après avoir décrit Dâr al-Bey, qu’il appelle « la maison de Murâd Bey », le chevalier d’Arvieux signale une seconde maison mouradite occupée par Muhammad al-Hafsî : « La maison de Mehmed Bey son frère est dans la même rue, presque vis-à-vis de celle de Murad. Elle est d’une disposition assez particu-lière : le quartier des femmes est, à ce qu’on m’a dit, entièrement
19. C’est la première fois que je rencontre un document indiquant que certains bains de Tunis étaient alimentés en eau courante. Voir S AADAOUI 2003, p. 129.
642 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS dans le goût du pays, celui du maître est à l’italienne, il y a des cours fort ornées, des salles, des salons, des antichambres, des chambres, des cabinets, des garde-robes, des galeries, des jardins à fleurs et toutes les commodités que l’on peut souhaiter dans la maison d’un grand seigneur. » 20 La maison ainsi décrite semble correspondre à celle connue sous le nom de Hammûda Pacha qui, au moment de la visite du chevalier français, était occupée par son fils. Cette maison donne actuellement sur la rue de Sîdî Ben ‘Arûs. Elle a été étudiée par J. Revault ; la partie conservée serait « le quartier des femmes » 21 . D’autres demeures mouradites apparaissent dans les actes des waqf ; ainsi, quelques mois seulement après avoir succédé à son père aux fonctions de bey, Hammûda Pacha constitue-t-il en habous , au profit de sa jeune fille ‘Aïsha, une maison d’habitation sise auprès de la Kasbah, l’acte qui date de la fin du ramadan 1042/10 avril 1633, indique que la maison est dotée d’un étage et définit ses limites : au sud, le côté de la porte d’entrée ; à l’est, la maison de Mustafâ Agha et au nord, une propriété détenue aupa-ravant par les Hafsides 22 . Un autre acte atteste que le même souverain constitua en waqf une seconde maison au profit de la même fille et de sa descen-dance. Sise auprès du souk des Turcs, ladite maison est orientée vers le nord. L’acte, qui date de la fin rabî‘ II 1076/8 novembre 1665, précise qu’elle est nouvellement construite à l’emplacement d’une ruine 23 . Enfin, quelques mois avant son décès, Hammûda Pacha constitue en waqf , au profit de son fils Murâd, de ses petits-fils Muhammad et ‘Alî et de ses petites-filles Turkiyya et Khadîja, la maison dite Dâr Mustafâ Lâz. L’acte, qui date de la fin de safar 1076/10 septembre 1665, précise que ladite maison se trouve auprès de Suwaykat al-Jarwu et de la mosquée d’al-Nakhla 24 et
20. D’A RVIEUX 1994, p. 85-86. 21. R EVAULT 1967, p. 216-222. 22. ANT, registre 3992, p. 106-107. 23. Ibid ., p. 107-108. 24. La maison se trouve ainsi à côté de l’actuelle rue du Pacha, non loin de la madrasa de Hawânît ‘Ashûr et de la place de Ramdân Bey. AL -W AZÎR AL -S ARRÂJ 1985, t. 2, p. 420-421, précise que Dâr Mustafâ Lâz est connue à son époque (début du XVIII e s.) par le nom de Dâr Ramdân Bey. Voir la description de cette demeure bourgeoise chez R EVAULT 1967, p. 244-266.
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES (TUNISIE) 643 qu’elle est aussi nouvellement construite, à l’emplacement d’une ruine 25 . À l’instar des Hafsides, les Mouradites avaient également des résidences dans les environs de Tunis ; les plus célèbres sont celles de la Marsa et du Bardo.
Le palais d’al-‘Abdaliyya à la Marsa Au XIV e siècle, les sultans hafsides avaient des propriétés et des résidences de plaisance à la Marsa 26 . Des sources tardives et des études contemporaines attribuent la fondation d’al-‘Abdaliyya au 24 e sultan de cette dynastie Abû ‘Abd Allah Muhammad (1494-1526) 27 . Léon l’Africain, de passage à Tunis en 1516, note que « la Marsa est un village habité par des pêcheurs, des cultivateurs et des blanchisseurs de toiles. Il existe près d’elle des palais royaux et des propriétés où le roi actuel a coutume de passer tout 28 l’été » . Au XVII e siècle, les Mouradites s’approprient le palais et le constituent en waqf au profit de leur descendance. Un acte daté de la fin de muharram 1046/4 juillet 1636 atteste qu’Abû ‘Abd Allah Muhammad Bey, fils du défunt Murâd Pacha possède 1. la totalité de la parcelle subdivisée d’un verger planté d’arbres variés, sise à Marsâ Kartâjanna 29 , à l’est de Tunis ; le verger est connu sous le nom d’al-‘Abdaliyya et sa réputation rend superflu d’en préciser les limites. Parmi les dépendances de ladite parcelle, la terre nue qui lui est attenante sur le côté ouest, la moitié de la citerne, le quart du hammam qui s’y trouve et la totalité du grand et du petit enclos ( hawsh ) ; 2. la totalité de la parcelle septentrionale subdivisée d’un verger sis à Marsâ Kartâjanna et connu sous le nom d’al-‘Abda-liyya. Elle est dotée de puits ; une partie est plantée d’arbres,
25. ANT, registre 3992, p. 100-103. 26. I BN AL -S HAMMÂ ‘ 1984, p. 111 et AL -Z ARKASHÎ 1998, p. 218. Voir également R EVAULT 1974, p. 55. 27. A L -M AS ÛDÎ , 1323/1905-6, p. 84. 28. L ÉON L ’A FRICAIN 1956, p. 389. 29. Littéralement, Marsâ Kartâjanna signifie « le havre de Carthage » et c’est le nom qu’on donnait à cette époque et aux époques précédentes à une vaste région qui va du site antique de Carthage jusqu’aux rivages qui bordent la ville actuelle de la Marsa.
644 COMPTES RENDUS DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS l’autre est nue. Ses limites sont : au sud, la parcelle précédemment citée et un chemin ; à l’est, la même parcelle ; au nord, les héritiers d’al-Hillî et les puits et à l’ouest, un chemin ; 3. la totalité du verger planté d’arbres variés et doté d’un puits, d’une noria et d’un manoir ( burj ). Sis à Marsâ Kartâjanna, ses limites sont : au sud, une terre nue propriété d’al-Hillî ; à l’est, une parcelle subdivisée dudit verger et Sharâ‘a ; au nord, un chemin et à l’ouest, le terrain occupé par les puits ; 4. la totalité du verger, actuellement terre nue, sis au même endroit et mitoyen du verger précédemment cité. Ses limites sont : au sud, al-‘Abdaliyya ; à l’est, Sharâ‘a ; au nord, le verger précédemment cité et à l’ouest, une propriété des héritiers d’al-Amîn al-Sughayyir et les puits. La propriété des deux vergers et deux parcelles d’al-‘Abdaliyya précédemment cités est corro-borée par des actes fournis aux notaires. Le propriétaire cité plus haut s’est présenté devant les deux notaires et a attesté qu’il constituait en waqf la résidence d’al-‘Abdaliyya et ses dépendances et les propriétés qui l’entourent au profit de son fils Murâd et sa fille Yasmîna, tous deux mineurs sous sa tutelle, au profit de sa descendance et de la descendance de sa descendance, etc. À l’extinction de sa descendance le waqf 30 reviendra aux deux villes saintes de La Mecque et de Médine . Les propriétés des Hafsides à la Marsa passent ainsi dans le domaine des Mouradites ; l’acte énonce que des documents nota-riés corroborent la propriété des quatre parcelles du parc d’al-‘Abdaliyya acquise par Hammûda Pacha, mais il ne donne pas de détails quant au contenu de ces documents. En revanche, il laisse entendre que le parc hafside (les deux premières parcelles) fut augmenté par deux vergers qui lui sont mitoyens pour constituer l’ensemble des deux nouvelles résidences de plaisance entouré de jardins et portant désormais le nom d’al-‘Abdaliyya. En revanche, des documents tardifs citent la grande et la petite ‘Abdaliyya : il est fort probable que la première représente le domaine hafside et la seconde les deux vergers ajoutés par Hammûda Pacha et intégrés dans le patrimoine des Mouradites. Un second acte, daté du milieu de rabî‘ 1 er 1053/3 juin 1643, indique que le même bey constitua en waqf , au profit de la rési-
30. ANT, registre 3992, p. 74-76.
PALAIS ET RÉSIDENCES DES MOURADITES (TUNISIE) 645 dence de la Marsa, dix propriétés, notamment des oliveraies sises dans les environs de Tunis, à la Marsa et près de deux localités implantées sur le site de l’ancienne Carthage, Bannârî et Shilfa. L’acte précise que la rente des biens constitués en waqf servira à entretenir les deux parcs qui portent le nom d’al-‘Abdaliyya ; le curage, la réparation des puits et la maintenance des machines hydrauliques sont soulignés tout particulièrement 31 . Les registres de la comptabilité beylicale ( XVIII e -XIX e s.) révè-lent des interventions régulières sur les édifices et à l’intérieur du parc qui les entoure : des restaurations, des adjonctions ou des travaux habituels d’entretien et de jardinage. Le registre 2215 mentionne un chantier important à l’époque de ‘Alî Pacha (1735-1756) entre 1155 et 1160 (1742 et 1747), qui a coûté 1847 piastres 32 . Un autre registre révèle des aménagements et des travaux dans les vergers de la résidence princière à l’époque du quatrième bey husaynite ‘Alî Bey (1759-1782), durant les années 1174 et 1175 (1760 et 1761) 33 :
Le même registre mentionne un chantier de restauration et de reconstruction au cours des années 1182 et 1183 (1767 et 1768) 34 , qui a coûté 509 piastres. Parmi les travaux signalés figurent la réparation des fenêtres et la consolidation des balustrades des
31. Ibid ., p. 76-78. 32. Ibid ., registre 2215, p. 134. 33. Ibid ., Voir également le mémoire de B EYA A BIDI 2005, p. 125. 34. ANT, registre 2251.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.