Retraite, préretraite, neutralité actuarielle et couverture du risque de chômage en fin de carrière - article ; n°1 ; vol.291, pg 203-218

De
Économie et Statistique - Année 1996 - Volume 291 - Numéro 1 - Pages 203-218
Retraite, préretraite, neutralité actuarielle et couverture du risque de chômage en fin de carrière
L'étude de la retraite et de la préretraite fournit une bonne occasion de nuancer l'opposition habituelle entre fonctions d'assurance et fonctions redistributives de la protection sociale. Un certain usage voudrait qu'on réserve le qualificatif d'assurantiels à des systèmes de retraite qui n'opèrent aucune redistribution interpersonnelles ex post autre que celle qui est induite par les différences aléatoires d'âge au décès. De tels systèmes satisfont un principe de neutralité actuarielle qui implique, en particulier, qu'un individu partant en retraite plus tôt que la moyenne doit compenser sa durée de retraite plus longue et sa durée de cotisation plus courte par un flux annuel de pension plus réduit. Or ce principe est clairement mis en
défaut lorsqu'on s'intéresse aux effets globaux du couple retraite-préretraite puisque les individus à qui la préretraite permet un départ précoce bénéficient d'une « redistribution », indirectement financée par les individus qui partent en retraite à l'âge normal.
Faut-il en conclure que la préretraite ne remplit pas un rôle d'assurance ? La réponse est évidemment négative, puisque cette préretraite sert bien à couvrir un risque particulier, celui d'une exclusion anticipée du marché du travail. Cette fonction étant précisée, il reste à examiner en détail les conditions dans lesquelles elle est remplie, et notamment dans une perspective comparative.
Retirement, Early Retirement, Non-Discriminatory Actuarial Evaluation and the Coverage of the Unemployment Risk at the End of a Career
The study of retirement and early retirement provides a good opportunity to qualify the frequent differentiation between the insurance and redistributive functions of social security. It is fairly common practice to save the term insurance for pension systems that make no interpersonal ex-post redistribution other than that induced by the random differences in age at death. Such systems satisfy the principle of non-discriminatory actuarial evaluation, which implies in particular that an individual taking retirement earlier than the norm must make up for his longer retirement and shorter contribution period by taking a lower annual pension. Yet this principle is clearly shown to be erroneous by a study of the overall effects of the retirement/early retirement relation. This is because the individuals taking early retirement benefit from a redistribution indirectly financed by the individuals who retire at the normal age.
Does this mean that early retirement does not fulfil an insurance role? The answer is obviously negative as this early retirement covers a specific risk; that of early exclusion from the labour market. With this function clarified, a detailed study needs to be made of the conditions in which it is fulfilled, especially from a comparative point of view.
Ruhestand, Fruhverrentung, versicherungsmathematische Neutralitat und Absicherung des Arbeitslosigkeitsrisikos am Ende des Berufslebens
Eine Untersuchung uber den Ruhestand und die Fruhverrentung bietet eine gute Gelegenheit, um den ubiichen Gegensatz zwischen der Versicherungs- und der Umverteilungsfunktion der Sozialversicherung in einem neuen Lichte zu sehen. Einer bestimmten Tradition zufolge sollte die Bezeichnung Versicherung Rentensystemen vorbehalten bleiben, die au(3er bei den aleatorischen Altersunterschieden beim Tode keinerlei Ex-posf-Umverteilung zwischen den Personen vomehmen. Solche Système erfûllen einen versicherungsmathe- matischen Neutralitàtsgrundsatz, der insbesondere zur Folge hat, daft ein Individuum, das frûher als der Durchschnitt in den Ruhestand geht, die lângere Dauer seines Ruhestandes und die kurzere Dauer seiner Beitragszahlung durch eine geringere Jahresrente ausgleichen mufl. Bei nàherer Untersuchung derglobalen Effekte des Begriffspaares Ruhestand/Fruhverrentung
wird jedoch die Nichterfullung dieses Grundsatzes klar aufgezeigt, da den Individuen, denen der Vorruhestand ein vorzeitiges Ausscheiden aus dem Berufsleben ermôglicht, eine Umverteilung zugute kommt, die von den Individuen, die erst bei Erreichung des gesetzlichen Rentenalters in den Ruhestand gehen, indirekt finanziert wird.
1st daraus zu schlieBen, daB die Fruhverrentung die Versicherungsfunktion nicht erfùllt? Selbstverstândlich fàllt die Antwort negativ aus, da diese Fruhverrentung zur Absicherung eines besonderen Risikos dient, und zwar desjenigen des vorzeitigen Ausschlusses vom Arbeitsmarkt. Nach Pràzisierung dieser Funktion sind noch die Bedingungen, unter denen sie erfûllt wird, im einzelnen zu prufen, insbesondere in einer komparativen Perspektive.
Jubilaciôn, prejubilaciôn, neutralidad actuarial y cobertura del riesgo de paro en fin de carrera
El estudio de la jubilaciôn y de la prejubilaciôn proporciona una buena oportunidad para matizar la consabida oposiciôn entre funciones de seguro y funciones redistributivas de la protecciôn social. Segûn cierto uso, se suele mâs bien reservar el calificativo de aseguramental a unos sistemas de jubilaciôn que no realizan ninguna redistribuciôn interpersonal ex post excepto la que se induce de las diferencias aleatorias de edad de defunciôn. Semejantes sistemas satisfacen un principio de neutralidad actuarial que implica, en especial, el que un individuo que se jubila antes que la media deba compensar la duration mâs larga de su jubilaciôn y la duration mâs coda de su cotizaciôn por un flujo anual de pension mâs reducido. Ahora bien, este principio cae en falta si nos interesamos por los efectos globales de la
pareja jubilaciôn-prejubilaciôn ya que aquellos individuos a los que la prejubilaciôn les permite una salida precoz se benefician de una redistribuciôn, financiada indirectamente por los individuos que se retiran a la edad normal.
i,Debemos concluir de aquello que la prejubilaciôn no desempena un papel de seguro? La respuesta es evidentemente negativa, puesto que esta prejubilaciôn sf sirve para cubrir un riesgo en particular, el de una exclusion anticipada del mercado laboral. Ya definida esta funciôn, queda por examinar en sus pormenores las condiciones segûn las que se desempena, y siguiendo un enfoque comparativo.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 144
Nombre de pages : 19
Voir plus Voir moins

Monsieur Didier Blanchet
Madame Cécile Brousse
Mahrez Okba
Retraite, préretraite, neutralité actuarielle et couverture du risque
de chômage en fin de carrière
In: Economie et statistique, N°291-292, Février 1996. pp. 203-218.
Citer ce document / Cite this document :
Blanchet Didier, Brousse Cécile, Okba Mahrez. Retraite, préretraite, neutralité actuarielle et couverture du risque de chômage
en fin de carrière. In: Economie et statistique, N°291-292, Février 1996. pp. 203-218.
doi : 10.3406/estat.1996.6040
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/estat_0336-1454_1996_num_291_1_6040Résumé
Retraite, préretraite, neutralité actuarielle et couverture du risque de chômage en fin de carrière
L'étude de la retraite et de la préretraite fournit une bonne occasion de nuancer l'opposition habituelle
entre fonctions d'assurance et fonctions redistributives de la protection sociale. Un certain usage
voudrait qu'on réserve le qualificatif d'assurantiels à des systèmes de retraite qui n'opèrent aucune
redistribution interpersonnelles ex post autre que celle qui est induite par les différences aléatoires
d'âge au décès. De tels systèmes satisfont un principe de neutralité actuarielle qui implique, en
particulier, qu'un individu partant en retraite plus tôt que la moyenne doit compenser sa durée de
retraite plus longue et sa durée de cotisation plus courte par un flux annuel de pension plus réduit. Or
ce principe est clairement mis en
défaut lorsqu'on s'intéresse aux effets globaux du couple retraite-préretraite puisque les individus à qui
la préretraite permet un départ précoce bénéficient d'une « redistribution », indirectement financée par
les individus qui partent en retraite à l'âge normal.
Faut-il en conclure que la préretraite ne remplit pas un rôle d'assurance ? La réponse est évidemment
négative, puisque cette sert bien à couvrir un risque particulier, celui d'une exclusion
anticipée du marché du travail. Cette fonction étant précisée, il reste à examiner en détail les conditions
dans lesquelles elle est remplie, et notamment dans une perspective comparative.
Abstract
Retirement, Early Retirement, Non-Discriminatory Actuarial Evaluation and the Coverage of the
Unemployment Risk at the End of a Career
The study of retirement and early retirement provides a good opportunity to qualify the frequent
differentiation between the insurance and redistributive functions of social security. It is fairly common
practice to save the term "insurance" for pension systems that make no interpersonal ex-post
redistribution other than that induced by the random differences in age at death. Such systems satisfy
the principle of non-discriminatory actuarial evaluation, which implies in particular that an individual
taking retirement earlier than the norm must make up for his longer retirement and shorter contribution
period by taking a lower annual pension. Yet this principle is clearly shown to be erroneous by a study
of the overall effects of the retirement/early retirement relation. This is because the individuals taking
early retirement benefit from a "redistribution" indirectly financed by the individuals who retire at the
normal age.
Does this mean that early retirement does not fulfil an insurance role? The answer is obviously negative
as this early retirement covers a specific risk; that of early exclusion from the labour market. With this
function clarified, a detailed study needs to be made of the conditions in which it is fulfilled, especially
from a comparative point of view.
Zusammenfassung
Ruhestand, Fruhverrentung, versicherungsmathematische Neutralitat und Absicherung des
Arbeitslosigkeitsrisikos am Ende des Berufslebens
Eine Untersuchung uber den Ruhestand und die Fruhverrentung bietet eine gute Gelegenheit, um den
ubiichen Gegensatz zwischen der Versicherungs- und der Umverteilungsfunktion der
Sozialversicherung in einem neuen Lichte zu sehen. Einer bestimmten Tradition zufolge sollte die
Bezeichnung "Versicherung" Rentensystemen vorbehalten bleiben, die au(3er bei den aleatorischen
Altersunterschieden beim Tode keinerlei Ex-posf-Umverteilung zwischen den Personen vomehmen.
Solche Système erfûllen einen versicherungsmathe- matischen Neutralitàtsgrundsatz, der insbesondere
zur Folge hat, daft ein Individuum, das frûher als der Durchschnitt in den Ruhestand geht, die lângere
Dauer seines Ruhestandes und die kurzere Dauer seiner Beitragszahlung durch eine geringere
Jahresrente ausgleichen mufl. Bei nàherer Untersuchung derglobalen Effekte des Begriffspaares
Ruhestand/Fruhverrentung
wird jedoch die Nichterfullung dieses Grundsatzes klar aufgezeigt, da den Individuen, denen der
Vorruhestand ein vorzeitiges Ausscheiden aus dem Berufsleben ermôglicht, eine "Umverteilung" zugute
kommt, die von den Individuen, die erst bei Erreichung des gesetzlichen Rentenalters in den Ruhestand
gehen, indirekt finanziert wird.
1st daraus zu schlieBen, daB die Fruhverrentung die Versicherungsfunktion nicht erfùllt?Selbstverstândlich fàllt die Antwort negativ aus, da diese Fruhverrentung zur Absicherung eines
besonderen Risikos dient, und zwar desjenigen des vorzeitigen Ausschlusses vom Arbeitsmarkt. Nach
Pràzisierung dieser Funktion sind noch die Bedingungen, unter denen sie erfûllt wird, im einzelnen zu
prufen, insbesondere in einer komparativen Perspektive.
Resumen
Jubilaciôn, prejubilaciôn, neutralidad actuarial y cobertura del riesgo de paro en fin de carrera
El estudio de la jubilaciôn y de la prejubilaciôn proporciona una buena oportunidad para matizar la
consabida oposiciôn entre funciones de seguro y funciones redistributivas de la protecciôn social.
Segûn cierto uso, se suele mâs bien reservar el calificativo de aseguramental a unos sistemas de
jubilaciôn que no realizan ninguna redistribuciôn interpersonal ex post excepto la que se induce de las
diferencias aleatorias de edad de defunciôn. Semejantes sistemas satisfacen un principio de
neutralidad actuarial que implica, en especial, el que un individuo que se jubila antes que la media deba
compensar la duration mâs larga de su jubilaciôn y la duration mâs coda de su cotizaciôn por un flujo
anual de pension mâs reducido. Ahora bien, este principio cae en falta si nos interesamos por los
efectos globales de la
pareja jubilaciôn-prejubilaciôn ya que aquellos individuos a los que la prejubilaciôn les permite una
salida precoz se benefician de una "redistribuciôn", financiada indirectamente por los individuos que se
retiran a la edad normal.
i,Debemos concluir de aquello que la prejubilaciôn no desempena un papel de seguro? La respuesta es
evidentemente negativa, puesto que esta sf sirve para cubrir un riesgo en particular, el de
una exclusion anticipada del mercado laboral. Ya definida esta funciôn, queda por examinar en sus
pormenores las condiciones segûn las que se desempena, y siguiendo un enfoque comparativo.PROTECTION SOCIALE
Retraite, préretraite, neutralité
actuarielle et couverture
du risque de chômage
en fin de carrière
L'étude de la retraite et de la préretraite fournit une bonne occasion de nuancer
l'opposition habituelle entre fonctions d'assurance et fonctions redistributives de
la protection sociale. Un certain usage voudrait qu'on réserve le qualificatif Didier et Cécile Okba* Blanchet, Mahrez Brousse
d'assurantiels à des systèmes de retraite qui n'opèrent aucune redistribution
interpersonnelle ex post autre que celle qui est induite par les différences aléatoires
d'âge au décès. De tels systèmes satisfont un principe de neutralité actuarielle qui
implique, en particulier, qu'un individu partant en retraite plus tôt que la
moyenne doit compenser sa durée de retraite plus longue et sa durée de cotisation
plus courte par un flux annuel de pension plus réduit. Or ce principe est
clairement mis en défaut lorsqu'on s'intéresse aux effets globaux du couple
retraite-préretraite puisque les individus à qui la préretraite permet un départ
précoce bénéficient d'une « redistribution », indirectement financée par les
individus qui partent en retraite à l'âge normal.
Faut-il en conclure que la préretraite ne remplit pas un rôle d'assurance ? * Didier Blanchet est
La réponse est évidemment négative, puisque cette préretraite sert bien à couvrir chef de la division
Redistribution et poli un risque particulier, celui d'une exclusion anticipée du marché du travail. Cette tiques sociales de l'Insee,
fonction étant précisée, il reste à examiner en détail les conditions dans lesquelles Cécile Brousse appart
ient au département de elle est remplie, et notamment dans une perspective comparative. l'Emploi et des revenus
d'activité de l'Insee et
Mahrez Okba fait partie
de la Délégation à l'Emp
loi. fonction de ce que permet la rémunération du Une couverture-retraite limitée au risque Les auteurs remercient,
sans les engager, les capital détenu en vue de la retraite, d'où une viager suggère des règles de gestion rapporteurs anonymes contrainte d'équilibre entre valeurs actualisées relativement simples... pour leurs commentair des cotisations et des prestations versées ou es sur une première
version de ce texte. Les La littérature sur la retraite fait un usage fré reçues au cours du cycle de vie (cf. encadré).
opinions émises n'impl quent d'un concept de neutralité actuarielle qui Cette contrainte ne signifie pas que ces systèiquent que les auteurs, est directement dérivé de la contrainte d'équili mes ne conduisent à aucune redistribution et non leur institution.
Les noms et dates entre bre qui s'impose à des systèmes qui fonction ex post. Dans tous les cas, un système de re
parenthèses renvoient à neraient en capitalisation pure. Dans de tels traite doit, au minimum, couvrir ce qu'on qualila bibliographie en fin systèmes, les droits à retraite sont calculés en fie de risque viager (Bichot, 1988), c'est-à-dire d'article.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 203 le sens d'une plus grande justice distributive si l'incertitude sur la durée de vie. Cette couvert
on en déduisait une modulation des cotisations ure implique qu'il y aura toujours une redistr
ibution a posteriori en faveur des individus qui par catégories sociales à espérances de vies
auront vécu plus longtemps que la moyenne, différentes : les systèmes usuels, parce qu'ils
mais cette redistribution est la seule qui soit ne respectent pas cette règle, sont, en effet,
envisagée a priori. En particulier, de tels syst anti-redistributifs, au détriment des catégor
èmes ne sont pas censés redistribuer entre caté ies de population à revenu faible qui ont égale
gories de population pour lesquelles les écarts ment les espérances de vie les plus faibles (2).
d'espérance de vie présenteraient un caractère
prévisible. Ils ne peuvent non plus procéder à La troisième raison est que ce principe consti
une redistribution entre individus qui choisi tuerait une règle de gestion particulièrement
raient de demander le versement de leur rente attractive dans le cadre de régimes de retraite
viagère plus ou -moins tôt, ce qui les conduit à « à la carte », qui offriraient une plus grande la
appliquer un abattement en cas de départ anti titude quant aux choix d'âge de départ. On sait
cipé. Le terme d'actuariellement neutre sera qu'une évolution vers des régimes de cette na
précisément attribué à cet abattement si la ture aurait certains avantages. Face au renché
réduction de prestations sur la durée de vie res rissement de la retraite auquel doit conduire le
tante équilibre juste, après actualisation, le vieillissement de la population, il se pose, en
manque à gagner en termes de cotisations effet, un problème d'arbitrage entre une retraite
versées. moins élevée ou une retraite plus tardive (3). Or
trancher ce problème sous forme d'une modifi
Si cette règle de neutralité actuarielle s'impose cation mécanique et uniforme de l'âge de la re
aux systèmes de capitalisation privés, c'est en traite normale n'est pas évident. Des systèmes
raison de la double nécessité d'équilibrer les de retraite plus flexibles auraient ainsi l'intérêt
comptes et d'éviter l'écrémage des bons ri de laisser les individus décider de l'arbitrage
sques par des assureurs concurrents. Mais elle qui leur convient le mieux, or ceci ne peut être
ne s'impose pas automatiquement aux systè fait que si cette liberté s'accompagne des inci
mes obligatoires. La possibilité déjouer sur les tations correctes qui mettent l'individu en face
mécanismes de répartition leur permet, par des coûts collectifs induits par son choix : l'ap
exemple, d'effectuer toutes les formes souhai plication de coefficients d'abattement pour dé
tables de redistribution intergénérationnelle, et part anticipé qui soient conformes au principe
notamment de fournir des retraites supérieures de neutralité actuarielle constitue précisément
à ce qu'impliquerait la neutralité actuarielle à l'une des façons d'y parvenir (cf. encadré).
certaines générations de retraités. Ils permett
ent aussi une redistribution intragénération-
nelle entre individus à niveaux de revenu ou ... mais la couverture du risque
espérances de vie inégaux, et entre individus fin de carrière est un problème
qui cessent l'activité à des âges différents. plus complexe...
L'idée d'un certain alignement de ces systèmes
sur ce principe de neutralité actuarielle n'en est Beaucoup de systèmes tendent ainsi à se rap
pas moins défendue, et ceci pour trois raisons. procher de cette règle de neutralité actuarielle.
Par exemple, les systèmes français par points
D'une part du fait que, en régime permanent à en sont assez proches. Mais ceci n'est pas une
long terme, ces régimes restent soumis à une règle générale. D'une part parce que, dans un
contrainte financière qui s'exprime en termes à grand nombre de cas, la prolongation de l'acti
peu près équivalents à celle qui prévaut en capi vité au-delà de l'âge de la retraite normale, là
talisation (cf. encadré). où elle est autorisée, conduit rarement à des ma
jorations de pension qui soient vraiment signi
ficatives. D'autre part parce que la règle de Ensuite, parce que ce principe de neutralité
neutralité actuarielle est effectivement mise en actuarielle, d'une certaine façon, se trouve ici
coïncider avec un principe de justice ou d'équit défaut lorsqu'il existe des voies alternatives de
é (1), au moins au sens de la justice commutat sortie d'activité anticipée, du type préretraite, à
ive : calculer le montant de retraite de façon à
ce que chacun récupère, en moyenne, ce qu'il a
versé sous forme de cotisation revient bien à 1. Cette dualité du terme apparaît du reste dans le terme
anglo-saxon «actuarial fairness », dont la traduction littérale est l'idée de verser « à chacun selon son effort ». « équité » plutôt que « neutralité » actuarielle. L'alignement sur ce principe assurantiel aurait 2. Voir l'article de F. Legros, dans ce numéro.
du reste des implications qui iraient aussi dans 3. La réforme de 1993 va, en partie, en ce sens.
204 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 Encadré
NEUTRALITÉ ACTUARIELLE, RETRAITE À LA CARTE
ET COUVERTURE DU RISQUE FIN DE CARRIÈRE
Définition de la neutralité actuarielle condition de neutralité actuarielle conduit à un taux
de remplacement croissant avec l'âge de départ, et
Considérons un système de retraite fonctionnant en également croissant avec n. Par exemple, avec un
capitalisation avec un taux d'intérêt réel égal à r. taux de croissance démographique de 1 % par an
On supposera, pour simplifier, un salaire constant et les conditions de mortalité actuelles, le taux de
égal à w (pas de progrès de productivité), un taux cotisation de 20 % permet de servir une retraite qui
de cotisation également fixe et de valeur x. L'âge a représente 73 % du salaire net (point A). Si on est
est compté à partir de l'entrée dans la vie active. dans une population stationnaire (n = 0) et avec les
On suppose une durée de vie limite de co. Si R est condition de mortalité limites des projections Insee,
l'âge de départ en retraite, le niveau de pension ce taux de remplacement chute à 39 % (point B),
p(R) qui satisfait la condition de neutralité actuar mais il remonterait à 55 % avec une retraite portée
ielle doit vérifier, en traitant l'âge a de manière à 65 ans (point B').
continue et en notant s(a) la probabilité de survie
jusqu'à l'âge a : Neutralité actuarielle pour un système de
retraite à la carte
xwj s (a)e ~'a da = p(R)\ s (a)e ~ra da (D
Dans un système de retraite à la carte, l'individu se
On sait que, en équilibre à long terme, un système rait amené à choisir son âge de départ en retraite
R et son niveau de vie moyen C sur le cycle de vie, de répartition doit suivre une règle à peu près équi
valente. Si la population croît au taux n, un résultat l'arbitrage correspondant pouvant se formaliser
démographique classique est en effet que l'effectif comme maximisation d'une fonction d'utilité sur ces
d'âge a sera proportionnel à s(a)erna, d'où la con deux arguments. Cette maximisation est illustrée
trainte d'équilibre instantanée du système : sur les graphiques B. L'orientation des isoquantes
d'utilité qui y ont été représentées traduit l'hypos(a)e' I s (a)e ~na da = p {R )| thèse que l'utilité est croissante avec le niveau de da (2) 0 fl vie moyen, à âge de la retraite donné, et l'hypo
qui est exactement la même contrainte que la con thèse que l'individu n'accepte de retarder son
trainte (1) si on remplace le taux d'intérêt rpar le départ qu'en échange d'un supplément de niveau
taux de croissance démographique n (1). Le graphi de vie d'autant plus fort que sa durée de retraite
que A-1 donne la forme résultante pour le taux de résiduelle est faible.
remplacement du salaire net p(R)/[w(\-x)], tou
jours dans l'hypothèse d'un salaire d'activité Au niveau collectif, parmi les combinaisons (C,R)
constant, avec un taux de cotisation de 20 %, un possibles, seules sont financièrement viables celles
début d'activité à l'âge de 20 ans, avec les condi qui respectent la contrainte d'équilibre entre res
tions de mortalité qui prévalaient en 1989 et sources et dépenses, qui équivaut à la contrainte
différentes valeurs de n. Le graphique A-2 donne le de neutralité actuarielle (3) et qui, dans la représent
même profil mais recalculé à partir des tables de ation simplifiée qu'on adopte ici, se réduit à la
mortalité limites retenues par l'Insee dans ses der droite de neutralité actuarielle partant de l'origine
nières projections (Dinh, 1994). On y vérifie que la qui est donnée sur la le graphique B-1 : si tout le
Graphique A
Taux de remplacement du salaire net selon l'âge de liquidation, pour un taux de cotisation de 20 %
et un âge de début d'activité égal à 20 ans (barème actuarieilement neutre)
1 • Mortalité de l'année 1989 2 - Mortalité limite des projections de l'Insee
1,8, 2,5
50 60 70
Âge de liquidation n : taux de croissance de la population.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 205 Encadré (suite)
monde partait à la retraite dès l'âge 0 (âge de début peut traduire par l'existence d'une fonction de sur
d'activité), alors le niveau de vie moyen serait lui vie dans l'emploi se(a). Dans ce cas, ex ante, les
aussi égal à zéro ; si on travaillait toute sa vie, on individus peuvent se mettre d'accord sur un sys
bénéficierait d'un niveau de vie moyen identique au tème couvrant les deux incertitudes, l'incertitude sur
salaire brut moyen, ce qui serait le maximum attei- cet âge de sortie du marché du travail et l'incert
gnable, mais évidemment sous-optimal puisque des itude sur l'âge au décès. Si les individus ont une
individus ne bénéficieraient d'aucun temps de aversion extrême pour le risque, alors le barème
retraite. L'optimum collectif est ainsi en R*, interméd optimal serait le barème horizontal indépendant de
iaire entre ces deux cas extrêmes, et c'est le point l'âge de sortie R. Ce barème devra vérifier la nou
où se positionneront spontanément les individus velle condition d'équilibre financier de la caisse qui
confrontés au barème neutre qui reproduit, au n\-. s'écrit :
veau individuel, cette contrainte collective. «0 JO
~na da = p I (1 -se (a)) s (a)e ~na da V] Se (a) s (a)e (3) o o Supposons maintenant que l'individu soit confronté
à un barème du type du graphique B-2, qui donne Cette condition peut aussi être lue comme un autre
davantage aux individus quittant l'activité de bonne type de de neutralité actuarielle, puis
heure. Il se positionnera alors en R", qui est a prior qu'elle signifie que ex ante, les individus ne sont,
i plus favorable, mais qui n'est pas viable en en moyenne, ni perdants ni gagnants au système.
régime permanent puisque seuls sont viables les Mais elle n'impliquera aucunement que soit vérifiée
états qui se situent sur la droite de neutralité actuar la condition (2) plus restrictive. Cet exemple rap
ielle. À partir de cette situation, un ajustement du pelle que le critère de neutralité actuarielle est ainsi
barème sera donc inévitable. S'il se fait en redres relatif aux types de risques qui sont pris en compte.
sant le barème pour le faire tendre vers la neutralité Il ne s'agit pas d'un critère absolu. Ceci étant, le
actuarielle, alors on rejoint la situation du graphique système de double assurance complète n'est possi
B-1 . Mais si l'ajustement se fait juste par élévation ble que si le phénomène d'exclusion du marché du
générale des cotisations ou baisse uniforme des travail peut être parfaitement vérifié et contrôlé,
prestations à tous les âges de départ, alors on dé sans quoi l'octroi d'un remplacement intégral du
bouche sur l'équilibre R"* du graphique B-3 dont on revenu perdu à n'importe quel âge risquera de
constate qu'il est sous-optimal par rapport à l'équi conduire à un très fort phénomène de désincitation
libre R* (Blanchet, 1994). Par comparaison, le au travail (tout le monde est incité à demander
barème actuariellement neutre constitue donc bien l'allocation de bonne heure). De fait, les barèmes
un moyen efficace d'arriver à des choix décentrali réalistes seront intermédiaires entre la neutralité ac
sés optimaux en matière d'âge de la retraite. tuarielle relative au seul risque viager définie par le
critère (2), et le barème horizontal soumis au cri
Neutralitéactuarielleetcouverturedurisquefin tère (3).
de carrière
Faut-il pour autant conserver cette règle si on con 1. Ce sont ces deux formules qui permettent notamment d'établir sidère maintenant le cas extrême inverse où l'âge l'équivalence entre les deux systèmes dans le cas oùr=n, c'est- de sortie d'activité ne serait plus le résultat d'un à-dire le cas où il y a identité du taux d'intérêt réel et du taux de
choix individuel, mais correspondrait à un âge aléa croissance économique. On sait que cette situation théorique cor
toire d'exclusion du marché du travail, ce qu'on respond à la « règle d'or » des modèles de croissance optimale,
Graphique B
Fixation de l'âge de la retraite selon la nature du barème de liquidation
7 - Barème neutre 2 - Barème non neutre et non équilibré 3 . Barème non neutre et équilibré
Niveau de vie (C)
w
R* R"* R* Âge de la retraite (R)
206 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 des taux proches du taux plein. La question se fonction de couverture du risque vieillesse au
pose donc de savoir ce qui justifie ces écarts à la sens où l'entendaient les concepteurs des syst
règle. Signifient-ils nécessairement que les sys èmes de retraite actuels (5), et dont l'imbrication
tèmes en question sont mal calibrés ? Peut-être, est évidemment étroite avec la fonction d'ass
mais pas nécessairement, car ces écarts signi urance-chômage. Dans ces conditions, la ques
fient aussi que la retraite, ou le couple retraite- tion de savoir si la préretraite est de l' assurance,
préretraite, remplissent d'autres fonctions que de la solidarité ou de la redistribution est en par
la simple couverture d'un risque viager. Deux tie mal posée, et la meilleure réponse à y donner
interprétations principales sont possibles à cet est de dire qu'elle est les trois à la fois. À partir
de là, puisqu' assurance il y a, la question va égard.
plutôt être d'examiner de quelle façon le risque
Une première idée est que les systèmes ne sont y est couvert et géré : ceci peut englober la
pas neutres parce qu'ils visent à encourager au question des modalités du financement de la
départ précoce, ou à décourager une prolongat couverture (6), que nous ne développerons
ion d'activité excessive. Cette motivation est pas ici ; ceci englobe surtout le problème du
notamment apparente dans les plans de retraite contrôle des phénomènes de risque moral
spécifiques que les entreprises ont mis en place, et des dérapages qu'ils peuvent entrainer
aux États-Unis, depuis que la loi leur interdit de pour le système.
se séparer de leurs employés sur la base d'un
« Age Discrimination 4. critère d'âge (4), et une littérature abondante
in Employment Act », ... auquel la théorie de l'assurance a été consacrée à tenter de la justifier par voté en 1967 : il vise à l'existence de contrats implicites de rémunérat suggère plusieurs réponses possibles... interdire toute forme de
discrimination dans ion à l'ancienneté, qui auraient l'intérêt de
l'emploi qui soit liée au fidéliser et motiver les employés, mais qui ren Le problème d'assurance qui se pose peut en seul critère d'âge, et a dent leur maintien au travail coûteux au-delà l'occurrence se résumer de la façon suivante ainsi rendue illégale
l'existence d'un âge de d'un certain âge (Lazear, 1979). Cet objectif de (7). Il existe un âge de retraite « normal » à part
la retraite obligatoire régulation du marché du travail est aussi appa ir duquel l'individu sait par avance qu'il pour(qui du reste, n'existait rent dans les dispositifs de préretraite qui ra se dispenser de travailler. Mais il existe une que dans certains sec
teurs d'activité). prévoient que le départ d'un actif âgé soit com probabilité non nulle pour qu'il se trouve dans
pensé par une embauche d'un actif plus jeune. la quasi-obligation de renoncer à l'activité à un
âge inférieur à cet âge de la retraite normale,
L'autre idée, celle qui nous intéresse ici, est que que ce soit parce que, ayant perdu son emploi, il
cette distorsion vise non pas à encourager une a une probabilité négligeable d'en retrouver un,
sortie précoce volontaire mais à atténuer les ou pour une raison de santé qui le rend inapte au
conséquences financières d'une sortie précoce travail. Face à ce type de risque, on pourrait
involontaire. Il s'agit donc fonction de imaginer que la couverture théoriquement opt
couverture d'un risque d' imale soit une solution de couverture complète : employ abilité réduite
en fin de carrière, dont on note d'ailleurs qu'il quel que soit l'âge auquel un individu se décla-
est partiellement induit par l'existence du sys
tème de retraite lui-même, la perspective d'une
5. Ce risque vieillesse, à l'origine, est le risque de ne pouvoir retraite proche étant l'une des raisons qui ren subvenirà ses besoins parson propre travail au-delà d'un certain dent peu motivant pour l'employeur l'emploi âge. C'est à la couverture de ce risque vieillesse que les
d'un travailleur âgé. Comme pour toute opéra systèmes de retraite étaient primitivement dédiés, avant que
l'amélioration générale de l'état de santé de la population et tion d'assurance, cette fonction de couverture l'allongement de la durée de vie n'aient plutôt transformé ces ne peut être satisfaite qu'en consentant à une systèmes en composantes d'une gestion ternaire des cycles de
redistribution ex post vers ceux qui subissent ce vie, avec une division formation/activité/repos. Comme on le
sait, cette évolution a conduit à faire apparaître de plus en plus risque d'exclusion précoce du marché du tra déplacée la notion de risque vieillesse (sur l'évolution de ce vail, et dont l'activité cesse donc de bonne concept on se référera à Ewald, 1983 ou Gaultier, 1989). Ce
qu'on qualifie ici de risque fin de carrière est pourtant de nature heure, financée directement ou indirectement
comparable à ce risque vieillesse : la seule raison qui retient de par ceux qui ne subissent pas ce même risque. le désigner par ce terme est qu'il intervient à un âge qui, par
ailleurs, ne correspond plus à ce que recouvre l'idée de
On voit dès lors en quoi il serait restrictif de ré vieillesse. Pour l'étude d'autres aspects assurantiels de la
retraite (au sens d'assurance sociale), on se référera encore à server le terme d'assurantielle à la seule cou Bodie (1990). verture du risque viager et d'opposer à cette 6. Sur ressources budgétaires, par cotisations, avec ou sans
fonction d'assurance la redistribution opérée accumulation de réserves.
7. Pour des développements techniques plus complets sur ces par le système de préretraite. Cette dernière est applications de la théorie de l'assurance aux problèmes de aussi la manifestation d'une fonction d'assu retraite flexible, on se référera à l'ouvrage récent de Fabel
rance, dont on note d'ailleurs la parenté avec la (1994).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 207 rerait irréversiblement exclu du marché du tra par l'assuré. Par exemple, en assurance-malad
vail, il bénéficierait d'un remplacement total du ie, réguler la dépense par un ticket modérateur
salaire perdu, ou dans une proportion comparab plutôt que par la vérification directe de la né
le au remplacement dont il bénéficie au mo cessité des dépenses engagées correspond à une
Comme il est indiqué ment de la retraite (8). Mais cette solution de sous-assurance et donc une perte de bien-être 8.
en encadré, il faut préci couverture complète reste toute théorique. Ap global : tant qu'elle est techniquement possible ser que ce type de cou pliquée à la lettre, il est probable qu'elle débou et pas trop coûteuse, la solution du contrôle apverture vérifiera toujours
une contrainte de neut cherait sur un problème de risque moral paraît préférable. De la même manière, une
ralité actuarielle, mais considérable, avec une très forte désincitation couverture du risque fin de carrière plus effiqui sera une condition au travail, y compris pour des individus qui ne cace sera obtenue si on est en mesure de vérifier plus complexe, qui fait
intervenir la distribution sont pas exclus du marché du travail, condui la réalité du problème d'aptitude au travail ou
des âges de sortie d'act sant à un abaissement général de l'âge d'arrêt d'exclusion qui interdit à l'assuré de se maintenivité. d'activité. Cet abaissement, au demeurant, ir sur le marché du travail (Bentzel, 1986). Ce
pourrait tout autant résulter d'un problème de faisant, on met l'accent sur une différence im
risque moral du côté de l'employeur, qui tirerait portante entre retraite et préretraite, qui sera
parti du système pour externaliser vers la pro que la première est attribuée sur la base d'un
tection sociale ses problèmes de gestion de simple critère d'âge, alors que la seconde est
main-d'œuvre. Or cet abaissement généralisé attribuée sur la base de critères plus étroits
ne serait pas la modalité la plus efficace de d'employabilité. Cette démarche peut être vue
couverture du risque considéré, puisqu'une comme une illustration générale du principe de plus importante des vrais exclus se politique économique qui veut qu'on dispose
rait disponible à moindre coût grâce à des me d'un nombre d'instruments au moins égal au
sures plus sélectives, que ce soit par des voies nombre de buts indépendants à poursuivre.
directes (contrôle) ou indirectes (autosélect Puisqu'il s'agit ici d'assurer à la fois un risque
ion). Une certaine limitation des conditions viager et un risque de durée d'activité, il est
d'attribution apparaîtra ainsi justifiée, ce qui logique de chercher à le faire à l'aide de deux
pourra se faire sous plusieurs formes. instruments distincts : la retraite normale et la
préretraite. Cette dernière tend par là même à se
rapprocher de l' assurance-chômage, dont elle Si l'on se refuse à un contrôle direct des com
portements, on peut rechercher des barèmes de constitue une des modalités particulières.
liquidation incitatifs qui soient intermédiaires
entre la couverture totale et le barème actuariel- Ensuite, avec ou sans contrôle de l'employa-
lement neutre, les aspects théoriques de cette bilité, une façon de limiter les risques de dérive
solution ayant été notamment envisagés par du système est de n'y autoriser l'entrée qu'à
Diamond et Mirrlees (1978, 1986). Le barème partir de seuils d'âge plancher. On plafonne
intermédiaire devra être ajusté de sorte à four ainsi l'extension potentielle que peut prendre le
nir la couverture la plus forte possible aux indi système à l'aide d'un critère qui a l'avantage de
vidus qui sont effectivement exclus du marché la simplicité, mais qui présente l'inconvénient
du travail à chaque âge, tout en évitant de désin- d'être arbitraire (9).
citer au travail les individus qui sont encore en
mesure de se maintenir sur le marché du travail. Enfin, tenant compte de ce que le problème de
Sa mise en place suppose néanmoins une info risque moral à prendre en compte se situe aussi
rmation précise sur la distribution des préféren bien au niveau de l'employé que de l'em
ces individuelles en matière de niveau de ployeur, les dispositifs de contrôle ou d'incita
revenu ou de désutilité du travail. Elle a, par tion peuvent aussi bien viser ce dernier :
ailleurs, l'inconvénient de ne pas pouvoir éviter participation aux frais de prise en charge du
toute forme de détournement du système : des travailleur âgé par le système de protection
individus à forte préférence pour le loisir seront sociale, contrôle des justifications
toujours incités à tirer parti de la possibilité de
départ précoce fournie par le système, et la né
cessité de limiter au maximum l'ampleur de ce
comportement de passager clandestin conduir es C'est déjà de cette façon que les systèmes de retraite avaient
choisi de réguler la couverture du risque vieillesse tel qu'il était ait comme toujours à une couverture incomp défini à l'origine : face à l'impossibilité de concevoir une retraite lète des vrais exclus. sur mesure, adaptée au problème de maintien au travail des
différentes catégories d'individus ou de profession, le choix a été
fait d'offrir une couverture uniforme et non contrôlée, sur la seule Ce problème de sous-couverture est en fait ca base d'un critère d'âge (voir Blanchet (1995) pour le ractéristique d'une situation où l'on se refuse à développement de cette idée et ses implications en matière de
opérer un contrôle sur la réalité du sinistre subi de la préretraite).
208 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 ,
ques à la procédure de licenciement de ces n'était plus nécessaire d'avoir été licencié pour
travailleurs, éventuellement contrôles ou in y avoir accès. On tend ainsi à se rapprocher
citations ex ante visant à prévenir le risque de d'une logique de pure retraite à la carte, mais
déclassement de travailleurs dont les problèmes sans le caractère régulateur qu'auraient eu les
de fin de carrière auraient été mal anticipés. abattements pour départ anticipé imposés par le
principe de neutralité actuarielle. De fait, le dis
positif connaît un succès important, avec un
... que l'on retrouve dans l'histoire flux de nouveaux bénéficiaires qui finit par at
de la préretraite en France... teindre 72 000 en 1982 (cf. graphique I).
L'examen des dispositifs de préretraite qui Dans ces conditions, l'entrée en vigueur de la
existent dans les différents pays développés retraite à 60 ans, en 1983, constituait un prolo
montre une utilisation plus ou moins poussée ngement presque logique de l'évolution ainsi
de ces différents instruments. On peut com entamée. Elle ne s'est d'ailleurs pas traduite par
mencer par l'exemple français, où l'histoire de une rupture très sensible sur les courbes d'évo-
la préretraite illustre un balancement entre les
différents modes de contrôle du système. Les
Graphique I premiers dispositifs de préretraite mis en place Flux annuels de préretraites de 1973 à 1992 en France présentent un caractère restrictif ou (au sens large) sélectif qui conduit à bien souligner leur diffé
rence d'avec les systèmes de retraite. La pre 1 ■ 140 000 mière mesure s 'inscrivant dans une logique de
■ A'Iacsd préretraite est ainsi l'allongement, en 1961, de 120 000
la durée d'indemnisation du chômage pour les ■ 100 000 / \i salariés perdant leur emploi après 60 ans : le ca
Garanties ractère limitatif de la mesure tient ici au faible 80 000 de ressources taux de remplacement du salaire perdu, qui (total) A / 60 000 n'est que de 35 %. Cette mesure est ensuite sui \\ ' .• vf \ y\ \ ASFNE-., .-. .-'
vie, en 1963, par la création d'une allocation, 40 000
— • dite Allocation spéciale du Fond national pour 20 000 l'emploi (ASFNE), cofinancée par l'État et 1 V
■ ■ i i i i ■ l'Unedic et destinée aux salariés âgés des sec 0
1973 1975 1977 1979 1981 1983 1985 1987 1989 1991 teurs ou zones d'emploi en restructuration. ACSD : contrat de solidarité préretraite démission. L' ASFNE permettait aux salariés âgés de plus ASFNE : Allocation spéciale du Fond national de l'emploi (FNE).
de 60 ans licenciés par une entreprise signataire AB : premiers paiements allocation de base du régime d'assu
rance-chômage, 55 ans et plus. d'une convention avec l'État de conserver 80 à Source : Salzberg, 1994. 90 % de leur rémunération nette antérieure : la
couverture était donc supérieure, mais avec la
Graphique II contrepartie d'un plus grand ciblage.
Taux d'activité des hommes de 55-59 ans
et 60-64 ans* (France, 1 968 à 1 992) Or la période suivante montre justement les
conséquences d'une évolution simultanée vers
une couverture plus large et un ciblage de
moins en moins précis, avec un impact sur les
flux d'entrées dans le système qui est illustré
par le graphique I. Une autre forme de préret
raite apparaît d'abord en 1972 sous l'appella
tion de « garantie de ressources licenciement ».
Gérée non par l'État comme l' ASFNE mais par
les partenaires sociaux dans le cadre de l' assu
rance-chômage, elle garantit aux salariés licen
ciés après 60 ans un revenu de remplacement
égal à 70 % du salaire. À partir de 1977, le bé
néfice de cette garantie de ressources est étendu 1 968 1 970 1 972 1 974 1 976 1 978 1 980 1 982 1 984 1 986 1 988 1 990 1 992 aux salariés démissionnaires après 60 ans. On
* Le taux d'activité est défini « au sens du recensement ». Sa voit que ce type très particulier d'allocation baisse inclut la totalité de l'effet préretraites proprement dit, mais chômage ne relève plus guère du principe de la une partie seulement de du chômage de fin de carrière.
préretraite au sens strict dans la mesure où il Source : Bordes et Guillemot, 1994.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 209

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.