Analyse de l'industrie lithique - article ; n°1 ; vol.37, pg 159-272

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Gallia préhistoire - Année 1995 - Volume 37 - Numéro 1 - Pages 159-272
114 pages
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Pierre Bintz
Catherine Grunwald
I. Analyse de l'industrie lithique
In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 159-272.
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Bintz Pierre, Grunwald Catherine. I. Analyse de l'industrie lithique. In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 159-272.
doi : 10.3406/galip.1995.2138
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1995_num_37_1_2138- Analyse de l'industrie lithique I
Pierre BlNTZ* et Catherine GRUNWALD**
Pierre 1 ou même entre les deux gisements voisins de LES MATIERES PREMIERES
Jean-Pierre 1 et 2.
La palette des matériaux siliceux utilisée est très diversi Dans un deuxième temps, nous avons effectué une
fiée et constitue une des originalités de l'industrie recherche sur les provenances des matières premières
lithique. La caractérisation des différentes variétés de pour en évaluer la circulation et la gestion. Les massifs du
matières premières s'est faite en deux étapes. Vercors et de la Chartreuse notamment recèlent d'im
portants réservoirs de matières premières siliceuses Dans un premier temps, nous avons utilisé des critères
(tabl. I ; Bintz, Grunwald, 1990). Des prospections intensde reconnaissances faciologiques (couleur, texture, struc
ives, non seulement des environs immédiats du site mais ture), sans préjuger de l'origine des silex, pour effectuer
de l'ensemble des massifs subalpins, ainsi que du Bugey et un classement préalable de la totalité de l'industrie
du Jura méridional ont permis de constituer une litho- lithique en familles désignées par des lettres ; la pert
thèque de référence. La caractérisation des silex repose inence de ce classement en groupes élémentaires a pu être
sur la reconnaissance macroscopique (parfois complétée vérifiée par des appariements à l'intérieur des familles qui
par une analyse microscopique) des constituants sédi- correspondent chacune, en première approximation, à
mentologiques et micropaléontologiques, de la texture et un rognon de silex. Une famille est constituée à partir
éventuellement des structures. Cinq types principaux ont d'un minimum de 5 pièces ; la catégorie des « divers »
été identifiés. regroupe les silex trop peu nombreux pour constituer
une famille ou trop altérés (feu, patine) pour être identi
fiables. Il a ainsi été possible de déterminer 158 familles Type 1
regroupant 5852 silex sur les 6368 dénombrés dans les II s'agit d'une chaille, aisément reconnaissable, de coudeux gisements de Saint-Thibaud (tabl. I). Ce premier tri leur brun-ocre à jaune ou bleu-gris à violacé, à texture a pu être exploité selon différentes directions : hétérogène, riche en pellets et bioclastes parfois rubéfiés
• réalisation de nombreux raccords entre outils (raccords (avec fantômes de foraminifères, algues dasycladales,
etc.), caractérisée par un litage millimétrique dû à l'altede cassures ou remontage de chutes de burins notam
ment) et remontages complets ou partiels de blocs sil rnance de bandes de calcédoine généralement fibroradiée
et de bandes à concentrations d'oxyde de fer. Ce type de iceux ;
silex affleure dans le Valanginien de tout le massif de la • gestion du silex en fonction de la qualité de la matière Chartreuse de façon assez abondante et tout particulièr
première ; ement au voisinage même des abris Jean-Pierre 1 et 2 où il
• utilisation des appariements pour préciser des raccords est accessible sous forme de blocs fracturés dans les ébou-
stratigraphiques entre les zones nord et sud de Jean- lis, à mi-pente des montagnes qui bordent la vallée de
* UFR de Géologie, Institut Dolomieu, Université Joseph-Fourier, 15 rue Maurice-Gignoux, 38031 Grenoble cedex et URA 164 du CNRS, Laboratoire
d'Anthropologie et de Préhistoire des Pays de la Méditerranée Occidentale (LAPMO), Université Aix-Marseille I, 29 avenue Robert-Schuman, 13621
Aix-en-Provence cedex 1.
** Centre de Documentation de la Préhistoire Alpine, 2 rue Lechatelier, 38000 Grenoble.
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Couz. Dans le Vercors, ces silex ne sont présents que sur
le versant ouest et dans la basse vallée de la Vernaison. La
•*. distinction en quatre sous-types porte sur la texture, le ue S S
grain, le litage et l'abondance des microfossiles. Ils sont
g bien représentés dans les couches inférieures du gisg •z #
ement. Il s'agit d'un silex de qualité généralement 1
tation médiocre, souvent diaclasé. U/GS N - il 13/3 LU 3A O/l/X i/i3/a cû S" ^ LU u o S
Type 2 S X F/Bh s e» £ 1 s* m II présente des caractéristiques proches du type 1 (bio-
pelmicrite à foraminifères) avec recristallisation partielle
en sphérolites de calcédoine, mais à grain plus fin et non if § Q Q
1 lité. Ce silex affleure également dans les calcaires valangi- i est
S. 1 P niens du Fontanil de Chartreuse mais est absent de la valH- o
lée de Couz ; des échantillons ont été récoltés dans la val8
ota lée du Guiers distant de 10 km du gisement. Peu prisé, ils _ _ os Çm s ^i H n'a été utilisé qu'au Magdalénien et à l'Azilien inférieur, M S ■s s
z U et en faible quantité. DE/CQ/I f, CY/FY AT/FL GL/FX C/FE teres. i— T3b O U a S II K/d/1/3 /33/H3
prem AY/BM/BP/BR/BS CM/CO/CP/DF Type 3 CA/FV/FW/GI DL/DM/DU/DX EC/EJ/EO/FC A/B/C/FQ/FS A/C/EP/ES/EV BD/BI/BJ/GA F/L/O/FG A/B/C/T 1 A/F/Q/U matières T3a II a été abondamment taillé à toutes les époques. D'aspect S
f < homogène et de couleur variée, de teinte généralement
claire, parfois zones, ces silex peuvent présenter des des total
u, taches ou mouchetures plus sombres, des reliquats calci- ines T2
tiques incomplètement silicifiés ou des géodes de quartz
■^ T2c ou ferrugineuses. Ils sont essentiellement constitués - - d'une pâte siliceuse cryptocristalline contenant quelques
m fantômes de micro-organismes (bryozoaires, foraminifT2b X ^O ê ères et spicules de spongiaires), quelques grains de Q
siles quartz détritique et de calcite. Ce type se présente sous /GB/J •c EA ce i co u ? Q deux variétés : le type 3a légèrement rugueux car incom
t l plètement silicifié et le type 3b très lisse à grain très fin. total
- - Ces silex sont généralement de bonne qualité mais peuK ft T1 k vent présenter des défauts (géodes, diaclases). Ils peuvent M > •3 niqi être récoltés en position primaire au sein même des cal■c *~ caires sénoniens de Chartreuse ou du Vercors mais se pré
sentent plus fréquemment en position secondaire, reman-c m m CÛ Q iés dans les conglomérats de base de la molasse miocène
itioi R/DS VHI ou en poches karstiques tertiaires (Éocène et Oligocène)
1— Q ^" U LU où ils sont très facilement exploitables. Ce remaniement O u. Q Lj£ Q Q lu -5^< tertiaire est parfois lisible sur le cortex (rubéfaction,
Tia D B/C aspect lisse ou piqueté), mais ceci n'est pas systématique ; B/M Is
i— quelques gisements aujourd'hui totalement enfouis sous
la végétation et les éboulis ont été retrouvés dans des car91 IP H 4 2 rières d'exploitation de sable ou d'argile ; c'est le cas des ? i To a À 1 I 9 9 $ sites de Gerbaix et de La Fru (fig. 1). Au col de la
Charmette, au cœur du massif de la Chartreuse, un
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Chambéry
H gîte siliceux
■>-*. barre rocheuse
Ctenobkfr crête
K col
5 km — % cours d'eau
Fig. 1 — Massif de la Chartreuse, carte des affleurements des gîtes siliceux et des sites de la fin du
Paléolithique supérieur : m, Miocène ; o, Oligocène ; s, Sénonien ; v, Valanginien ; q, Quaternaire ;
1, abri sous roche de La Fru (Saint-Christophe, Savoie) ; 2, site de plein air de Gerbaix
(Saint-Christophe, Savoie) ; 3, grottes Jean-Pierre 1 et 2 (Saint-Thibaud-de-Couz, Savoie) ;
4, site magdalénien de plein air du col de la Charmette (Proveysieux, Isère) ; 5, grottes de La Buisse-
Voreppe (Isère) ; 6, site épipaléolithique de plein air de la clairière de Girieux (Proveysieux, Isère).
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important réservoir de silex affleure dans les mêmes Type 5
conditions géologiques ; la découverte récente (Bintz, C'est un silex de texture homogène, gris clair, de texture
Roche, 1995) d'un atelier de taille magdalénien, actuell mudstone à nombreux bioclastes, des foraminifères nauti-
ement à l'étude, confirme l'exploitation in situ de ce gîte loïdes dont l'origine est à rechercher dans le Bathonien-
(fig. 1). Mais en règle générale la localisation précise de Bajocien du Jura méridional.
ces sites est difficile. Ce type de silex affleure également
dans le nord du massif du Vercors (val de Lans) , mais Type 6
aucun caractère discriminant ne permet à l'heure actuell
C'est un silex gris sombre à gris clair, à grain fin parfois e de les distinguer ; il ne pourra donc pas servir d'indi
tacheté ou marbré de blanc, texture wackestone ou mudstocateur de déplacement des groupes préhistoriques.
ne avec spongiaires abondants, bioclastes et pellets accom
Ces trois types de silex peuvent également être récol pagnés de quartz détritique et de cristaux rhombo-
tés dans les formations quaternaires (alluvions du Guiers, édriques de calcite ; ces silex se distinguent par leur
delta glacio-lacustre de Saint-Laurent-du-Pont...) où ils bonne qualité et la rareté des défauts de structure. Ils peu
sont très facilement accessibles. Ils sont reconnaissables vent contenir des orbitolines du groupe Paracoskirolina
par l'usure en forme de galet de leur cortex. Provenant mencki ou Palorbitolina sp., caractéristiques d'un milieu cir
calittoral du talus externe ou d'une plate-forme carbona- de ces alluvions, des rognons ont été testés avec succès à
la taille. On pourra remarquer que ces variétés de silex tée ; ils sont datés du Barrémien supérieur ou de l'Aptien
jalonnent l'axe de circulation naturel nord-sud entre inférieur (Arnaud-Vanneau, 1980). Les silex à orbitolines
cluse de l'Isère et combe de Savoie constitué par le val de ne sont connus dans l'état actuel de la carte des gîtes sil
Couz, la cuvette des Echelles et le col de la Placette iceux qu'en certains points du plateau de Vassieux (Bintz,
(ng. 1). 1990).* Ceci conduit à envisager pour ce type Grunwald,
de silex une provenance du sud du Vercors à 80 km à vol
d'oiseau. Type 4
Parmi les silex qui n'ont pas fait l'objet d'un class
C'est un silex gris clair hétérogène avec de nombreux ement par familles (rangés dans la catégories des
débris d'organismes macroscopiques, riche en spicules de « divers »), signalons des silex à bryozoaires avec des
spongiaires, caractéristique d'un faciès circalittoral ; il Ostracodes ou des Ataxophragmiidés et des Rotaliidés
provient des niveaux de calcaire kimméridgien du Bugey représentant des faciès fréquents au Crétacé supérieur.
à 25 km au nord-ouest de Saint-Thibaud. Des silex de cet âge et à description concordante ont été
Tabl. II — Économie du silex, sources d'approvisionnement et distances minimales parcourues ;
les valeurs représentent les pourcentages en poids des matières premières transportées.
Distance mMtnaJe locate «ctftltm tomtalne >iokro
-:■ taMJMMNt d'approvîikmrkinicnt sud fura sudVercob
Divers Types T1 etT2 T3 T4 et T5 T6 TO et quartz
couches % % % %-é % : %
4 Mésolithique ancien 5AB 61,4 32,5 0 0,1 1,4
2,1 12,5 6B1-2 3,3 73,9 0 8,3
Azilien 6C 5,4 77,9 0 4,8 5,4 6,5
7 14,6 48,3 0 7,5 3,8 25,8
Magdalénien 9A 61,6 29,9 1,1 0 6,3 0,9
9B 35,3 52,7 5 0 6,1 0,8 supérieur
Jean-Pierre 2 46,3 43,4 1,5 0 2,2 6,7
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échantillonnés par A. Masson (1985) dans la molasse bur- dont 768 façonnées. La faiblesse numérique des
digalienne, les conglomérats éocènes du Bugey et de outillages de certaines couches a sans doute limité les poss
Haute-Savoie. ibilités d'évaluation statistique mais ce handicap est com
pensé par une bonne différenciation stratigraphique des
couches qui a permis de recueillir des séries homogènes TypeO
et d'individualiser des unités culturelles suffisamment II regroupe des silex dont la provenance reste inconnue
fines. mais probablement assez lointaine. Ils se caractérisent
Certains regroupements de couches présentant les tous par leur bonne qualité.
mêmes caractéristiques typologiques ont été nécessaires
pour compenser la faiblesse numérique des vestiges. * L'étude des outillages a été essentiellement conduite
* * selon une optique diachronique afin de mettre en év
Les trois premiers types constituant les seules sources de idence les changements et la périodisation des cultures.
La destruction partielle du gisement n'a par contre pas matières premières de Chartreuse ont logiquement été
permis de développer une approche palethnologique. les plus exploités (à plus de 80 % le plus souvent).
Soulignons cependant les variations dans l'exploitation L'ensemble de la séquence peut se subdiviser en trois
de ces ressources locales (tabl. II) : si les Magdaléniens ensembles sur des critères typologiques qui se sont nett
ont privilégié les chailles valanginiennes aux silex séno- ement dégagés d'une première analyse :
niens, dès l'Azilien inférieur la tendance s'inverse. Les • l'ensemble du Magdalénien supérieur (couches 9A et 9B
Mésolithiques reviennent à un choix local. Les silex exo auquel se rattache Jean-Pierre 2) fortement marqué par la
gènes (types 4, 5, 6 et 0), dont les proportions se situent prédominance des lamelles à dos et une bonne représent
autour de 10 %, sont davantage le reflet du déplacement ation des burins, des perçoirs et des outils composites ;
des populations préhistoriques. Le tableau I fait global • l'ensemble de ÏÉpipaléolithique (couches 7 à 5C) bien indiement apparaître une plus grande variété des types exo vidualisé par la présence de pointes à bord abattu et une gènes pour les couches 9 (Magdalénien supérieur), mais
prédominance des grattoirs ; en pourcentage de poids de matière première importée
• l'ensemble du Mésolithique ancien (couche 5AB) qui voit ce sont les Aziliens qui l'emportent. En terme de distance
l'apparition des pièces géométriques et des microburins parcourue, la plus grande variété de silex importés et une
parallèlement à la forte décroissance des pointes à bord certaine prépondérance des silex du type 0 d'origine
abattu. inconnue, donc probablement plus lointaine que les
autres chez les Magdaléniens, militent en faveur d'une
plus grande mobilité sur de plus grandes distances. Enfin
METHODES D'ETUDE il ressort du tableau II une nette polarité dans les prove
nances des matières premières exogènes : nord-ouest et Devant les difficultés d'application des listes typologiques
nord (Jura sud et Haute-Savoie) au Magdalénien, sud classiques, trop uniformes et rigides, aux industries post
(Vercors) à partir de l'Azilien. glaciaires des Alpes du Nord et des régions voisines, il
nous a paru utile d'élaborer un répertoire typologique
apte à mieux rendre compte de la spécificité des Pierre BINTZ et Catherine GRUNWALD
ensembles lithiques régionaux. Les cultures de la fin du
Paléolithique supérieur et les termes du passage au
Néolithique dans les Alpes du Nord et leur piedmont sont
maintenant bien documentés en matériel lithique grâce à
l'apport de nombreux sites stratifiés de fouilles récentes. LES OUTILLAGES LITHIQUES
Pour mieux saisir les mutations que connaissent ces cul
tures il est nécessaire de disposer d'un système cohérent Toutes couches confondues, l'industrie lithique est abon
dante compte tenu des faibles surfaces fouillées préser de classement se basant sur des critères normalisés ; il est
vées de la destruction partielle du gisement. Abstraction ainsi plus facile de faire des comparaisons entre couches
faite des petits éclats (< 1 cm), on dénombre 6368 pièces d'un même gisement ou entre gisements d'une région.
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 159-272, © CNRS Éditions, Paris 1996 164 Pierre BINTZ et Catherine GRUNWALD
Pour élaborer ce répertoire de classement nous nous PRESENTATION DES RESULTATS
sommes largement inspiré des méthodes mises au point Pour permettre de faire des comparaisons entre les par D. Binder (1987) auxquelles nous renvoyons le lec couches d'une même séquence, une présentation stanteur pour en connaître les principes de base. dardisée des résultats s'est avérée nécessaire. Pour chaque
Le mode de classement, basé essentiellement sur des couche différents tableaux d'inventaires exposent les
critères technologiques, est hiérarchisé, ce qui permet données chiffrées de l'industrie.
d'introduire des modifications sans altérer l'ordre du 1) Un tableau d'inventaire global par type de matières
classement. À la suite de D. Binder, nous avons retenu les premières regroupe les données du débitage et des pièces
mêmes niveaux de « segmentation » en groupes, classes et techniques ainsi que les produits retouchés par groupes
types. Nous avons adopté une notation alphanumérique typologiques essentiels pour permettre de mettre en év
pour identifier les catégories : les deux premières lettres idence les caractères dominants. Un taux de transformat
désignant le groupe, les deux numéros, la classe et le type ion a été évalué ; il représente le rapport entre le nombre
(tabl. III et annexe I, p. 240 et 176-177). Les critères qui de pièces ayant subi un aménagement et le nombre total
permettent de distinguer les groupes sont dans l'ordre : de pièces. Ce taux permet d'estimer pour chaque catégor
ie de silex le degré de transformation subi par la matiè• la nature du support, critère qui permet de rendre
re première introduite sur le site. Ce taux est théoriquecompte du phénomène microlithique ;
ment égal à 1 si la totalité des produits a été aménagée. • la position et la nature des enlèvements ;
2) Un tableau d'inventaire des produits du débitage
• la morphologie des microlithes. fournit un décompte numérique des différentes catégor
ies de pièces débitées. La rubrique « chaîne opératoire » La liste des types retenus est présentée en annexe I
(p. 176-177). Cette nouvelle grille descriptive hiérarchi donne une estimation globale des produits correspon
sée permet ainsi de mieux rendre compte des faciès dant aux différentes phases de la transformation de la
régionaux et des évolutions internes (exprimées par les matière première (Geneste, 1985 ; Pelegrin et alii, 1988).
types), tout en préservant les constantes typologiques Il permet également d'évaluer les conditions d'introduct
ion dans le site des blocs siliceux ; l'absence ou la pré(exprimées par les groupes et les classes) propres aux
grands ensembles culturels reconnus à plus grande échell sence de certains produits tels que les éclats corticaux
e. Il faut souligner l'importance de certains types comme peut renseigner sur le stade de préparation du bloc avant
indicateurs culturels ; ces « pièces évolutives » permettent son introduction sur le site.
dans une séquence continue de caractériser des stades 3) Un tableau de répartition des silex par type de
évolutifs ou d'établir des relations intergisements. matières premières en nombre et en poids ; les données
pondérales permettent de mieux apprécier en terme L'étude du débitage est limitée à un classement des
d'énergie la quantité de matières premières transportées. produits selon une double approche :
Les rapports entre poids et nombre de pièces donnent • l'utilisation des critères dimensionnels et morpholog une estimation approchée de la productivité.
iques classiques ; 4) Un tableau de décompte des outils (inspiré de
• l'appréciation du degré de transformation de la matiè Binder et alii, 1991) présente dans l'ordre : le groupe des
re première basée sur le concept de chaîne opératoire. enlèvements irréguliers (El) , suivi de la catégorie des non
Chaque pièce est affectée d'un code à quatre chiffres se microlithiques à l'intérieur de laquelle les groupes sont
référant aux caractéristiques morphologiques et techno classés selon l'ordre de dominance, et enfin les groupes
logiques de la pièce (annexe II, p. 177). comprenant les microlithiques. Le groupe dominant El
représentant les éléments à retouches fortuites, inclasToutes les informations concernant les objets découv
sables, est placé en tête de liste pour permettre une esterts ont été saisies sur ordinateur : données recueillies
imation en pourcentage large et restreint qui ne prend sur le terrain, données dimensionnelles et pondérales,
pas en compte le groupe El. données typologiques et technologiques codées, matières
premières, altérations. Ces informations constituent 5) Un tableau qui donne le décompte des supports uti
l'amorce d'une banque de données qui devrait concerner lisés comparé au taux de débitage de chaque catégorie de
pièces. Une évaluation du taux de transformation est pro- l'ensemble des gisements des Alpes du Nord.
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 159-272, © CNRS Éditions, Paris 1996 Analyse de l'industrie lithique 165
• 1 éclat débité ; posée (rapport pièces débitées/pièces retouchées) pour
• 1 fragment de nucleus. chaque catégorie du débitage. Il met en évidence le choix
des supports pour la confection des outils. Quatre nucleus sont à lamelles.
Les dessins des pièces lithiques réalisés par J.-P. Le poids moyen de cet ensemble est de 218 g ; si l'on
Laurent, R.-F. Doulière et N. Papet concernent la totalité excepte 4 blocs siliceux à peine débités (poids compris
du matériel récolté à l'exception de quelques pièces à entre 260 et 522 g), le poids moyen ramené à 132 g reste
retouches irrégulières. encore élevé, ce qui traduit une gestion peu économique
de la matière première.
Ensemble du Magdalénien supérieur
Deux couches, correspondant à deux phases d'occupat L 'outillage retouché
ion, ont été identifiées dans Jean-Pierre 1 : couche 9B Les tableaux d'inventaire des outillages (tabl. VII et
datée à Jean-Pierre 1 de 13 070 + 210 BP qui a pu être cor- XLIII) montrent une prépondérance des pièces façon
rélée par raccord de silex avec l'unique couche de Jean- nées (à morphologie bien déterminée) sur les pièces sim
Pierre 2 datée de 13 300 + 280 BP et 9A qui se plement retouchées (groupe RL) ou à retouches fortuites
situe palynologiquement au milieu du Boiling. (groupe El). Avec 58 %, les lamelles à bord abattu consti
Chaque niveau a livré une série lithique suffisamment tuent le groupe dominant, mais comparé aux 80 % de la
abondante pour autoriser une étude séparée dans le but grotte des Romains à Pierre-Châtel (Desbrosse, 1976 ;
de mettre en évidence d'éventuels changements dans la Margerand, 1986) ce taux reste encore très modeste. À
composition des assemblages lithiques entre les deux noter la présence d'une pointe à dos courbe (pointe azi-
occupations. L'industrie osseuse est réduite à deux fra lienne) (fig. 3, n° 1) dont il faut signaler la présence dans
gments d'aiguilles et un os débité (fig. 56) . Les pièces pré presque tous les gisements magdaléniens régionaux
sentant des traces d'usage ou des émoussés (nombreuses même si elle est toujours très discrète. Les éléments à une
dans la couche 9) font l'objet d'une étude séparée de S. ou plusieurs troncatures (27 %) sont caractéristiques de
Philibert {cf. infra, p. 287). la couche 9B ainsi que les pièces denticulées associées aux
troncatures ; on compte 6 géométriques qui sont des
Couche 9B de Jean-Pierre 1 bitroncatures à bord (s) abattu (s) (rectangles) (fig. 5,
nos 7-10 et fig. 6, nos 1,2). Le tableau de décompte global de l'outillage (tabl. IV)
L'abondance des lamelles à bord abattu justifie une traduit une forte activité de débitage, impression encore
brève étude morphologique et dimensionnelle résumée renforcée si l'on considère les éléments inférieurs à 1 cm
dans les tableaux IX et X regroupant les données de l'enon pris en compte dans les calculs de pourcentage. Le
nsemble des couches magdaléniennes, 9A, 9B et Jean- faible taux de transformation (0,12) touche particulièr
Pierre 2. Les pièces sont généralement fragmentées ement le silex local, type 1, où il est de 0,06.
(90 %), à bord abattu rectiligne, étroites (moyenne de
7 mm, mais plus larges à Jean-Pierre 2), obtenues par Le débitage (tabl. V)
retouches directes, abruptes ou semi-abruptes et sans latéII est assez nettement orienté vers la production de
ralisation préférentielle. Quelques lamelles ont conservé lamelles (40 %), les lames restent à un taux relativement leur extrémité distale pointue, parfois finement retoufaible. Les pièces corticales sont bien représentées (20 %) chée (fig. 5, nos 1, 13 et fig. 6, n° 28). Des retouches loca
mais la rareté des éclats d'entame pose la question d'une lisées sur la face inverse ou des encoches directes sont vispréparation des rognons siliceux sur les lieux d'approvi iblement destinées à préparer la zone de fracture (fig. 5,
sionnement. n° 2 et fig. 6, n° 15). Les bases sont parfois tronquées et la
La couche 9B a livré 14 nucleus dont 2 en zone nord. cassure peut présenter une fine retouche (type lamelle ou
Ils se répartissent de la manière suivante : rectangle de Couze). Les bulbes sont rarement conservés.
• 1 de forme pyramidale à un plan de frappe ; Si l'on considère l'amplitude de la retouche on peut di
stinguer deux catégories ûe lamelles : • 4 de forme prismatique dont 2 à un plan de frappe ;
• 5 de polyédrique dont 3 à un plan de ; • les lamelles à retouches semi-abruptes, fines, n'enta
• 2 blocs informes ; mant que très superficiellement le bord ;
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• les lamelles à retouches abruptes, entamant profondé ture primitive (BU31). Il a fait l'objet d'un remontage
ment le bord. partiel qui intègre quatre pièces dispersées aux deux
extrémités du site : deux lamelles provenant l'une du Le tableau X et la figure 2 présentent les données
carré D5, l'autre du carré V3, et deux chutes (il manque dimensionnelles comparées aux lamelles brutes ; pour
une chute intermédiaire) provenant du carré H2. celles-ci les mesures ne prennent en compte que les
pièces entières (33 % du total) dont la longueur moyen Le n° 1239-2 (fig. 8, n° 4), silex DL, est un perçoir
ne est de 23 mm (mode à 22 mm) , la largeur de 9,4 mm d'axe à rostre long (extrémité cassée) sur lame à bulbe
(mode à 8,5 et 10), l'épaisseur de 2,5 mm (mode à 2,5). aminci (PEU). Ce type, rare dans le Magdalénien régio
Il faut noter que ces valeurs sont très proches de ceux des nal, a également été trouvé à La Colombière (fouilles
lamelles de la grotte des Romains bien que la technologie Desbrosse, inédit) ; les mêmes formes, d'affinité nor
soit différente (Margerand, 1986). dique, sont connues dans le Magdalénien supérieur du
Centre de la France (industrie de Marsangy cf. Schmider, Les caractères dimensionnels des lamelles à bord abat
1979 ; Fagnart, 1988). tu de Saint-Thibaud sont proches de ceux des lamelles
brutes ; si l'on considère la longueur il faut admettre que Les nos 1381 et 139-1 (fig. 8, n° 1), silex El, forment un
les lamelles brutes n'ont dans l'ensemble pas subi de fra outil double sur support laminaire : perçoir d'axe proxi
gmentations susceptibles de produire plusieurs lamelles à mal (cassé en deux morceaux) à extrémité usée, grattoir
bord abattu ; la largeur n'a été que faiblement réduite par à fine retouche sur extrémité distale ; l'angle de la cassu
l'abattage. Le graphique (fig. 2d) montre qu'il y a une re finement retouché indique un réaménagement de
relation directe entre l'amplitude des retouches et l'épais l'outil après la cassure.
seur de la lamelle. Les lamelles semblent donc avoir été
débitées suivant un module proche de celui de l'outil, Couche 3 de Jean-Pierre 2
contrairement à ce qui a été pratiqué à la grotte des
La petite série lithique (fig. 24 à 27) se rattache à l'industRomains où les lamelles ont été abondamment fraction
rie de la couche 9B (raccord de silex entre les deux nées. À Saint-Thibaud on est en présence d'une écono
couches) correspondant à la première phase d'occupatmie de débitage opportuniste sans doute imposée par la
ion magdalénienne du site. Numériquement trop réduit, mauvaise qualité de la matière première.
cet ensemble ne peut pas se prêter à des évaluations staLes burins et grattoirs sont en nombre réduit ; le tistiques. La composition de l'outillage est dans l'edécompte des chutes de burin (tabl. XI) permet de don nsemble identique à celle de la couche 9B de Jean- ner une évaluation plus optimiste du nombre de burins et Pierre 1 ; elle s'en distingue par l'absence de pointes à rend compte des affûtages répétés, attestés par quelques bord abattu courbe, par la plus grande taille des lamelles remontages (fig. 10). Le nombre plus élevé de burins à dos et par la présence de lamelles à cassure retouchée dièdres par rapport aux burins sur troncature s'explique (type Couze cf. Bordes, Fitte, 1964) (fig. 24, nos 12, 14, 17, en partie par les transformations réalisées au cours des 18). Il faut toutefois noter la présence d'une lamelle à affûtages qui aboutissent toujours au burin dièdre, l'enl bord abattu pointue, et d'une pointe à troncature oblique èvement primitif se faisant à partir d'une troncature. La et base à retouche type Couze (fig. 24, n° 13). Un outil
distinction entre burins dièdres et sur troncature n'a composite associe perçoir, denticulé et troncature donc, à notre sens, qu'une signification technologique (fig. 25, n° 13). Un remontage partiel a pu être réalisé à
probablement liée à l'économie des matières premières, partir d'un nucleus polyédrique bipolaire à une face et non culturelle. Quelques outils caractéristiques méri plane à enlèvements lamellaires et l'autre bombée à enlètent une description particulière. vements d'éclats ; le remontage intègre 4 lamelles, 7
Le n° 948 (fig. 13, n° 1), silex DK, carré H4, est une éclats et 1 burin nucléiforme sur tablette de nucleus avec
lame à retouches bilatérales écailleuses rasantes, présen sa chute provenant de Jean-Pierre 1 (couche 9B, carré
tant un léger étranglement à la base et une troncature H3) et attestant la contemporanéité des deux sites
proximale (code RA12) ; ce type perdure à l'Azilien (fig. 27). Ce burin appartient au silex local de qualité
ancien. médiocre (type 1). Enfin le site a livré un lot d'outils fo
Le n° 1188 (fig. 10, n° 2), silex El, carré D5, est un rtement émoussés et ocrés suggérant une activité spéciali
burin dièdre multiple qui conserve la trace d'une sée (cf. infra, Philibert, p. 297).
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 159-272, © CNRS Éditions, Paris 1996 Analyse de l'industrie lithique 167
Couche 9A de Jean-Pierre 1 Il faut signaler la présence de pièces se rapportant
typologiquement au groupe des burins ; elles sont fabrLe tableau de décompte global (tabl. XII) montre une
iquées sur grands éclats épais par enlèvements burinants activité de débitage particulièrement développée (93 %)
déterminant un large biseau, souvent irrégulier, pouvant et un taux de transformation des produits qui touche éga
être oblique ou parallèle à la face d'éclatement (fig. 12, lement tous les types de silex.
n° 1 et fig. 20, n° 1). Difficilement classables par leur mor
phologie dans la catégorie des burins et ne présentant Le débitage aucune trace d'utilisation (cf. infra, Philibert, p. 295), ces
II est caractérisé par un équilibre entre les différents pro pièces doivent être interprétées comme des éclats débités
duits avec une bonne représentation des lame (Ile) s. Les (ou burins nucléiformes) par la mise en œuvre de la tech
pièces corticales sont bien représentées (20 %), mais les nique du coup de burin ; elle permet d'obtenir des chutes
pourcentages sont plus élevés pour les silex locaux suffisamment rectilignes et bien calibrées susceptibles
(types 1 et 2) ; les pièces totalement corticales restent d'être utilisées comme supports d'armatures ou de
néanmoins rares, ce qui permet d'envisager l'hypothèse pointes. Le remontage de certaines chutes a permis de
d'un épannelage partiel des rognons sur les zones d'ap vérifier cette hypothèse. Dans quatre cas sur cinq cette
provisionnement. On peut pourtant constater la présence technique a été appliquée au silex de mauvaise qualité
de plusieurs gros blocs siliceux, comportant de larges (type 1) qui se prête difficilement au débitage lamellaire
plages corticales, à peine exploités, malgré leur bonne (cf. infra, Calley, p. 276). Un atelier de taille de silex mag
qualité au moins pour certains d'entre eux. Un bloc par dalénien découvert récemment en Chartreuse sur un site
tiellement exploité, appartenant au type 3, a pu être de plein air (Bintz, Roche, 1995) a livré, parmi plusieurs
remonté ; il a été introduit à l'état brut et son abandon en centaines de silex débités, quelques très grandes pièces
cours d'aménagement s'explique par la présence d'un présentant les mêmes caractéristiques technologiques.
défaut (géode) qui n'avait sans doute pas été repéré à la Ces différentes observations complétées par l'étude tech
récolte. nologique de S. Calley (cf. infra, p. 273) montre que les
Préhistoriques ont utilisé différentes chaînes opératoires La couche 9A a livré 24 nucleus dont 17 dans la zone
pour l'obtention de produits allongés. nord et 7 dans la zone sud. Ils se répartissent selon les
catégories suivantes :
L'outillage retouché • 4 de forme pyramidale dont 3 à un plan de frappe et 2
à deux plans de frappe ; L'inventaire typologique de l'outillage fait apparaître une
• 5 prismatiques dont 4 à un plan de frappe et 1 à deux prédominance des pièces façonnées comme pour 9B
plans de frappe ; (tabl. VII). Les non-géométriques sont largement domi
• 1 discoïde à un plan de frappe ; nants avec un taux de lamelles à dos (34,8 %) supérieur à
• 7 polyédriques dont 2 à un plan de frappe et 5 à deux 9B, mais les éléments tronqués (5,1 %) sont en diminut
plans de frappe ; ion. On notera l'absence de pièces bitronquées (géomét
riques) et la présence de deux pointes à dos courbe dont • 2 blocs informes ;
une comportant un cran à la base (emmanchement • 5 éclats débités.
déduit des analyses tracéologiques, cf. infra, p. 291), fabrDix-neuf nucleus sont à lamelles et neuf comportent
iquée sur chute de burin (type MP24, fig. 16, n° 1). Cette une plage corticale.
pièce illustre l'utilisation possible d'une chute de burin
Le poids moyen de cet ensemble (sans compter les comme support d'outil.
blocs informes, les fragments et les éclats débités) est de
Les indices laminaires/lamellaires sont élevés mais en 95 g, et si l'on excepte un gros nucleus très partiellement
régression par rapport à la couche 9B ; il faut mentionner débité, il s'élève à 79 g. Treize se recrutent parmi
la forte utilisation des pièces techniques tels que les élles types 1 et 2 de médiocre qualité et d'origine locale, ce
éments corticaux ou de réavivage (20 %) comme supports qui pourrait en partie expliquer le gaspillage de matière
d'outils. première. Le poids moyen élevé et la prédominance des
nucleus à un plan de frappe ne traduisent pas le souci de Dans son ensemble l'outillage (très proche de celui de
tirer le meilleur parti de la matière première. la couche 9B) entre bien dans le cadre du Magdalénien
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 159-272, © CNRS Éditions, Paris 1996

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