Aristote et la réforme de Clisthène - article ; n°1 ; vol.116, pg 37-51

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1992 - Volume 116 - Numéro 1 - Pages 37-51
Jean Ducat, Aristote et la réforme de Clislhène. P. 37-51 L'étude ne porte pas sur la réforme de Clisthène en elle-même, mais vise seulement à comprendre l'image qu'en donne Aristote au chapitre 1 de ÏAthenaion Politeia et, plus accessoirement, dans quelques passages de la Politique. Pour Aristote, le seul souci de Clisthène aurait été de rendre supportable par le corps civique athénien l'incorporation de nombreux «étrangers» (métèques et affranchis). Cette intention explique toutes les bizarreries du texte : c'est aussi elle qui fait que la réforme de Clisthène s'insère logiquement dans le schéma que propose Aristote pour l'évolution de la démocratie athénienne fondée par Solon.
Η μελέτη δεν ασχολείται με την ίδια την κλεισθένεια μεταρρύθμιση, αλλά προσπαθεί απλώς να συλλάβει την εικόνα της, όπως την αποδίδει ο Αριστοτέλης στο πρώτο κεφάλαιο της Αθηναίων Πολιτείας και, δευτερευόντως, σε ορισμένα εδάφια των Πολιτικών. Κατά τον Αριστοτέλη, μοναδικό μέλημα του Κλεισθένη θα ήταν να γίνει ανεκτή η ένταξη των πολυαρίθμων ξένων (μετοίκων και απελεύθερων) από το σώμα των αθηναίων πολιτών. Η πρόθεση του αυτή ερμηνεύει όλες τις ιδιορρυθμίες του κειμένου : χάρη σ' αυτήν, η μεταρρύθμιση του Κλεισθένη εναρμονίζεται λογικά στο σχήμα που προτείνει ο Αριστοτέλης για την εξέλιξη της αθηναϊκής δημοκρατίας, που ιδρύθηκε από το Σόλωνα.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Jean Ducat
Aristote et la réforme de Clisthène
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 116, livraison 1, 1992. pp. 37-51.
Résumé
Jean Ducat, Aristote et la réforme de Clislhène.P. 37-51 L'étude ne porte pas sur la réforme de Clisthène en elle-même, mais
vise seulement à comprendre l'image qu'en donne Aristote au chapitre 1 de ÏAthenaion Politeia et, plus accessoirement, dans
quelques passages de la Politique. Pour Aristote, le seul souci de Clisthène aurait été de rendre supportable par le corps civique
athénien l'incorporation de nombreux «étrangers» (métèques et affranchis). Cette intention explique toutes les bizarreries du
texte : c'est aussi elle qui fait que la réforme de Clisthène s'insère logiquement dans le schéma que propose Aristote pour
l'évolution de la démocratie athénienne fondée par Solon.
περίληψη
Η μελέτη δεν ασχολείται με την ίδια την κλεισθένεια μεταρρύθμιση, αλλά προσπαθεί απλώς να συλλάβει την εικόνα της, όπως την
αποδίδει ο Αριστοτέλης στο πρώτο κεφάλαιο της Αθηναίων Πολιτείας και, δευτερευόντως, σε ορισμένα εδάφια των Πολιτικών.
Κατά τον Αριστοτέλη, μοναδικό μέλημα του Κλεισθένη θα ήταν να γίνει ανεκτή η ένταξη των πολυαρίθμων ξένων (μετοίκων και
απελεύθερων) από το σώμα των αθηναίων πολιτών. Η πρόθεση του αυτή ερμηνεύει όλες τις ιδιορρυθμίες του κειμένου : χάρη σ'
αυτήν, η μεταρρύθμιση του Κλεισθένη εναρμονίζεται λογικά στο σχήμα που προτείνει ο Αριστοτέλης για την εξέλιξη της αθηναϊκής
δημοκρατίας, που ιδρύθηκε από το Σόλωνα.
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Ducat Jean. Aristote et la réforme de Clisthène. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 116, livraison 1, 1992. pp.
37-51.
doi : 10.3406/bch.1992.1693
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1992_num_116_1_1693ET LA RÉFORME DE CLISTHÈNE * ARISTOTE
Clisthène l'Athénien n'a pas eu de chance avec ses historiens grecs. On sait de quelle
manière Hérodote (V 66 et 69) rend compte de son œuvre : la présentation est tellement
réductrice qu'on la dirait malveillante, les seules motivations prêtées au législateur étant
le désir d'imiter son grand-père maternel et «un sentiment de mépris pour les Ioniens»
(P. E. Legrand). On n'en est d'ailleurs que plus étonné de voir le même Hérodote, dans
un autre passage (VI 131), définir Clisthène comme le fondateur de la démocratie athé
nienne. Reste VAthenaion Politeia, qu'il faut bien considérer comme le texte le plus
important. Il est remarquable, en effet, que, tout en suivant de très près Hérodote dans
son récit des événements, et tout en présentant lui aussi l'acte réformateur comme une
manœuvre de politicien, Aristote1 s'en écarte en insérant, avec le chapitre 21, un exposé
systématique du contenu des mesures prises. Il y était pratiquement contraint par le fait
que la réforme de Clisthène joue un rôle essentiel dans sa conception de l'évolution des
institutions d'Athènes.
C'est à ce chapitre qu'on s'intéressera, et à lui seul. Il ne s'agit donc pas de traiter de
la réforme en elle-même, mais uniquement de l'image qu'en donne Aristote. Cela dit, il
est évident qu'en lisant le texte aujourd'hui on ne saurait faire abstraction des recherches
qui ont été consacrées aux traces laissées par la réforme dans le paysage politique et social
* Abréviations utilisées :
Andrewes : A. Andrewes, « Kleisthenes' reform bill», CIQ 27 (1977), p. 241-248.
Bicknell : P. J. Bicknell, « Kleisthenes as politicien : an exploration», Sludies in Athenian Politics and
Genealogy (1972), p. 1-53.
Bordes : J. Bordes, Politeia dans la pensée grecque jusqu'à Aristote (1982).
Eliot : C. W. Eliot, The Coastal Demes of Attica (1962).
Lévêque — Vidal-Naquet : P. Lévêque et P. Vidal-Naquet, Clisthène l'Athénien (1964).
Lewis : D. M. Lewis, «Cleisthenes and Attica», Historia 12 (1963), p. 22-40.
Rhodes : P. J. Rhodes, A Commentary on Aristotelian Athenaion Politeia (1981).
Siewert : P. Siewert, Die Trittyen Attikas und die Heeresreform des Kleisthenes, Vestigia 33 (1982).
Stanton : G. R. Stanton, «The tribal reform of Kleisthenes the Alkmeonid», Chiron 14 (1984), p. 1-41.
Traill 1 : J. S. Traill, The Polilical Organization of Attica (1975). 2 : J. S. Demos and Trittys (1986).
Whitehead : D. Whitehead, The Demes of Attica (1986).
(1) L'emploi de ce nom ne signifie pas que le philosophe soit considéré comme ayant rédigé personnelle
ment VAthenaion Politeia. Il suffit qu'il l'ait inspirée, ce qui est évident. 38 jean ducat [BCH 116
de l'Attique classique. La compréhension du chapitre 21 se nourrit de ces études ; il doit y
avoir un va-et-vient entre la représentation et ce qu'on peut savoir de la réalité. Seule
ment, cette confrontation n'aura pas pour objet de juger de la valeur du texte comme
source, et ne prétend nullement enrichir notre connaissance de «ce qui s'est réellement
passé». Son seul but est la compréhension la plus complète possible de la pensée d'Aris-
tote. L'étude ne prendra pas la forme d'un commentaire suivi et complet ; pour cela, on se
reportera à Rhodes. On ne s'intéressera qu'à celles des phrases d'Aristote qui font pro
blème, et qui par là ont des chances d'être les plus significatives.
1 . § 2, βπως μετάσχωσι πλείους της πολιτείας, « afin que davantage de gens aient part à la
politeia i». Comment faut-il entendre ce mot? En tant qu'abstrait dérivé non de polis, mais
de polilès, il signifie très couramment la qualité de citoyen 2. Ce sens est bien attesté dans
YAP. En 13, 5, ώς πολλών κοινούντων της πολιτείας ου προσήκον en est sûrement un exemple,
puisqu'il est question du diapséphismos de 510. De même en 40, 2, où il s'agit du décret de
Thrasybule, εν φ μετεδίδου της πολιτείας πασι τοις έκ Πειραιέως συγκατελθουσι, puisque la suite
précise que, de notoriété publique, certains de ces gens étaient des esclaves. Le plus bel
exemple est celui, très connu, du chapitre 42, 1, qui décrit l'accession au corps civique :
μετέχουσι μέν της πολιτείας οι έξ αμφοτέρων γεγονότες αστών3. Mais, à cause du sujet même du
traité, le mot polileia y est souvent employé au sens de système politique, de forme de
gouvernement; c'est le cas, en particulier, dans la récapitulation du chapitre 41. Souvent,
aussi, de la qualité de citoyen on passe à la notion de «pleine participation aux droits
politiques», et de là à quelque chose qui est proche de notre idée de l'exercice du pou
voir4. Ainsi, en 15,2, τών ιππέων τών εχόντων έν Έρετρία την πολιτείαν ne peut guère se
traduire autrement que «les cavaliers, qui exerçaient le pouvoir à Érétrie»; en 36,1,
καταλέγουσι τών πολιτών τρισχιλίους ώς μεταδώσοντες την πολιτείαν, «(les Trente) choisissent
trois mille citoyens afin de les associer au pouvoir». Or, c'est le sens qui correspond au
dernier emploi de politeia avant le chapitre 21, c'est-à-dire en 20,1 : par la formule
άποδίδους τω πλήθει την πολιτείαν, qui n'est pas autre chose qu'une définition de la réforme,
Aristote veut bien dire que Clisthène s'est concilié la classe populaire «en remettant le
pouvoir entre ses mains».
Est-ce ici «pouvoir» ou «qualité de citoyen»? Le contexte s'accommode des deux
sens. Aristote a pu vouloir dire que le brassage5, en faisant disparaître certaines discrimi
nations, en faisant sauter certains verrous, permettait l'accès au pouvoir de plus larges
couches de la population ; il créait une dynamique de démocratisation. Mais — quoique
en ce cas le raisonnement soit moins évident, plus allusif — il a aussi pu vouloir dire que
le brassage a rendu possible, au sens de supportable pour la société, l'élargissement du
corps civique à une quantité non négligeable de nouveaux venus.
(2) Cette traduction me paraît préférable à celle, traditionnelle, de «droit de cité».
(3) On trouve même le sens technique de «décret accordant la qualité de citoyen» : 54,3.
(4) Sur ce glissement sémantique, cf. Bordes, p. 81-86.
(5) En effet, c'est par la médiation du brassage que l'augmentation est liée causalement au nombre de dix
choisi par Clisthène pour les tribus. Il n'y a pas une relation mécanique entre l'augmentation du des
tribus et celle de la masse des citoyens. ARISTOTE ET LA RÉFORME DE CLISTHÈNE 39 1992]
C'est la lecture de l'ensemble du texte qui permettra de trancher. Mais le contexte
proche, c'est-à-dire le verbe, donne déjà une indication. Ce verbe est μετέχειν. Certes, on
peut «avoir part» aussi bien au pouvoir qu'au statut civique. Mais μετέχειν semble former
avec της πολιτείας une expression toute faite pour désigner la possession de la qualité de
citoyen e.
D'ailleurs, si ces deux sens de politeia nous paraissent très différents, il n'en allait pas
de même pour Aristote. Dans le passage célèbre de la Politique où, après avoir écarté
diverses définitions possibles du citoyen et divers critères susceptibles de la caractériser, il
se risque enfin à une définition positive, on sait que celle-ci est μετέχειν κρίσεως και αρχής,
«le fait d'avoir part au pouvoir de décision et aux magistratures» (III 1275 a 23). La
qualité de citoyen ne peut donc se définir valablement que comme la faculté de participer
au pouvoir : pour Aristote, dès qu'on considère le citoyen complet et concret, les deux
sens de politeia n'en font qu'un. On ajoutera que dans la proposition βπως μετάσχωσι
πλείους της πολιτείας, ce n'est pas le groupe μετέχειν της πολιτείας qui porte le sens, mais
πλείους; l'idée-force, c'est l'augmentation. Il ne s'ensuit pas pour autant que le problème
du sens de politeia dans ce texte soit entièrement un faux problème. En effet, même dans
le système de pensée d'Aristote, augmenter le nombre des citoyens et permettre aux
citoyens (existants) de participer plus nombreux à l'exercice effectif du pouvoir ne
reviennent pas exactement au même.
2. § 3, δια τούτο δέ ουκ εις δώδεκα φυλάς συνέταξεν, δπως αύτω μή συμβαίνη μερίζειν κατά τας
ώστ' ου συνέπιπτεν <άν> προϋπάρχουσας τριττυς* ήσαν γαρ έκ τεττάρων φυλών δώδεκα τριττύες,
άναμίσγεσθαι το πλήθος, «voilà pourquoi il ne les a pas répartis en douze tribus, afin qu'il ne
puisse lui arriver de les partager selon les trittyes préexistantes : il y avait, en effet, douze
trittyes issues des quatre tribus, de sorte qu'ainsi on ne serait pas parvenu au brassage du
peuple». La formulation est assez étrange, et les commentateurs se plaisent à relever la
puérile erreur de raisonnement du grand philosophe : car il est bien évident que ce qui
importe, ce n'est pas le nombre, mais la nature des tribus, leur mode de constitution, et
que même si Clisthène avait adopté le chiffre de douze, elles auraient été aussi radical
ement différentes des anciennes trittyes qu'elles le furent en étant dix. Mais on ne peut se
contenter de relever cette étrangeté, et de l'expliquer soit par quelque relatif inachève
ment du texte, soit par la faute d'un disciple, ou de toute autre manière ; ce qu'il faut
surtout chercher, ce sont les intentions informulées qui amènent le texte à s'exprimer
comme il le fait.
Relevons d'abord la valeur symbolique et même presque magique accordée aux
nombres. L'auteur veut communiquer l'impression que la réforme n'aurait pas été
complète, c'est-à-dire n'aurait pas marqué avec le passé une rupture aussi définitive, si
elle n'avait pas changé les nombres aussi; comme si, par le seul maintien éventuel du
chiffre douze, quelque chose fût demeuré des anciennes trittyes qui pût contaminer les
nouvelles tribus. Cela n'a certes rien de puéril, et semble correspondre en effet à l'inten
tion du législateur : on admet volontiers que c'est tout à fait consciemment que Clisthène
(6) C'est le cas en 42, 1. En 8,5 et 26,4, on trouve l'expression μετέχειν της πόλεως qui semble absolument
équivalente à μετέχειν της πολιτείας. Sur le caractère stéréotypé de l'expression μετέχειν της πολιτείας, cf. Bordes,
p. 83-84 (et aussi p. 95, h. 143; p. 102; et, sur Aristote, p. 451, n. 47). 40 JEAN DUCAT [BCH 116
a substitué le système décimal, symbole d'une nouvelle rationalité, au système duodéci
mal appliqué jusque-là à la structuration du corps civique7.
Le texte répond à une question implicite qui est, non pas, comme on s'y attend,
«pourquoi dix tribus?», mais «pourquoi pas douze tribus?». On est tenté de lui rétor
quer : «mais, pourquoi justement douze?». Explicitement, le douze ne renvoie qu'aux
douze trittyes de l'ancien système ; pour Aristote, Clisthène aurait pu avoir tendance à
reproduire ce nombre par une sorte de facilité. Il y a peut-être aussi une autre réponse,
qui reste également implicite. Douze, ce sont les mois de l'année8, et cela nous renvoie
bien évidemment au calendrier prytanique. De ce point de vue, il aurait effectivement été
naturel que Clisthène créât douze tribus : le rythme de fonctionnement de sa Boulé aurait
alors épousé celui, naturel, des mois de l'année, au lieu que son choix du nombre dix
l'obligea à inventer une périodicité entièrement artificielle, autrement difficile à mettre en
œuvre. Tout cela est à entendre au niveau de ce que pensait Aristote, et n'implique pas
que le système prytanique ait réellement fait partie de la réforme elle-même : ce pro
blème, controversé, ne nous concerne pas ; il suffit qu'Aristote l'ait cru.
Mais ce ne sont là qu'hypothèses, et il faut en revenir à ce que le texte énonce. Si
pour une raison quelconque Clisthène s'était accordé la facilité de conserver ce nombre
douze, il eût pu lui arriver9 de retomber purement et simplement sur les anciennes trit
tyes. Par quel mécanisme, par l'intervention de quel malin génie, Aristote ne le précise
pas, mais tout se passe comme s'il estimait que, quand on ne les soumet pas avec une
rigueur systématique aux lois d'une rationalité nouvelle, les institutions ont une propen
sion naturelle à revenir à leur état antérieur. Si donc il avait agi ainsi, «il ne serait pas
arrivé (συμπίπτειν) que le peuple fût brassé». Les termes utilisés insistent sur l'enchaîn
ement et la conjonction complexes des moyens et des causes qui conduisent à une fin, dont
il est bien évident qu'elle est pour Aristote l'explication véritable : le brassage du peuple.
La même idée est déjà exprimée au § 2, à propos du passage de quatre à dix du nombre
des tribus : «parce qu'il voulait brasser» les Athéniens : cette augmentation en elle-même
apparaissait donc à Aristote comme un moyen de réaliser ce brassage. La constance de la
pensée est remarquable : au § 3 aussi, c'est au brassage qu'il pense, et à lui seul ; tous les
moyens lui sont bons, jusqu'au paralogisme, pour montrer que chaque détail de la
réforme, y compris le nombre des tribus (avec ses deux aspects : dix au lieu de quatre ; dix
et non pas douze), s'explique par cette intention. Il n'y a donc pas ici défaut, mais plutôt
excès de raisonnement.
3. § 4, διένειμε δέ καΐ τήν χώραν κατά δήμους τριάκοντα μέρη, δέκα μεν περί τό άστυ, δέκα δέ της
παραλίας, δέκα δέ της μεσογείου, και ταύτας επονομάσας τριττΰς, έκλήρωσεν τρεις εις τήν φυλήν
(7) Lévêque — Vidal-Naquet, p. 91-107, ont insisté sur cet aspect de la réforme (p. 97, discussion de
notre passage). Naturellement, la nouveauté du système décimal est toute relative, puisqu'il est indo-européen.
(8) Cf. le fgt 3 de YAP, avec le commentaire du Lexique de Patmos, qui rapproche explicitement le nombre
des anciennes trittyes de celui des mois de l'année.
(9) Συμβαίνειν, terme caractéristique, dans YAP, selon J. Day et M. Chambers {Arislotle's History of Athe-
nian Democracry [1962], p. 43-50), de ce qui survient par hasard (mais pour la conclusion qu'ils en tirent, voir les
critiques de Rhodes, p. 13). On trouve ce terme également chez Kleidémos (Jacoby 323 F 8), qu'Aristote
semble avoir utilisé ici : ainsi, cf. Aristote, § 2 <συν>ένειμε εις δέκα φυλάς αντί των τεττάρων avec Kleidémos δέκα
φυλάς ποιήσαντος αντί των τεσσάρων (αντί étant certes matériellement inexact, mais traduisant au mieux la non-
existence politique, au ive s., des tribus «ioniennes»); ce qui n'empêche pas YAP 21,5 d'être en désaccord avec
Kleidémos au sujet des naucraries (ci-dessous, n. 23).
A* ARISTOTE ET LA RÉFORME DE CLISTHÈNE 41 1992]
έκάστην, δπως εκάστη μετέχη πάντων των τόπων, «il divisa aussi le territoire par dèmes en
trente secteurs, dix de la ville et de ses environs, dix du bord de mer, dix de l'intérieur ; il
les appela trittyes et en attribua par le sort trois à chaque tribu, de façon que chacune eût
une part de toutes les régions». Les deux problèmes que pose ce passage ne sont pas, à la
différence des précédents, internes au texte (cet exposé d'un des mécanismes du brassage
est au contraire d'une parfaite clarté), mais naissent de la confrontation entre ce que dit
Aristote et ce que nous savons ou croyons savoir de la réalité.
Le premier problème est celui de la nature des trittyes. Ce sont des groupements de
dèmes (κατά δήμους), et, des expressions qu'il utilise (διένειμε την χώραν, τριάκοντα μέρη), il
ressort qu'Aristote les considère comme des ensembles territoriaux10. On l'a longtemps
suivi sur ce point, et Eliot offre le type d'une étude traitant les trittyes comme des
réalités géographiques11. Pour Traill 2, près de la moitié des trittyes (13, et même 14 si
on leur ajoute la trittye « Intérieur» de VI, qui ne se compose que d'une partie du terri
toire d'Acharnés) ne peuvent plus être comprises de cette façon12. Nul ne figure plus
maintenant les trittyes comme des territoires sur une carte, ainsi que le faisaient encore,
par exemple, Lévêque — Vidal-Naquet13. Depuis Traill 1, l'usage s'est imposé de les
représenter comme des constellations aux formes souvent bizarres, et dans Traill 2 la
discontinuité entre leurs composants est devenue telle que certaines parcourent l'Attique
dans toute sa largeur, ou dans une bonne moitié de sa longueur, ou relient inopinément le
Phalère à Rhamnonte, Kydathénaion à Probalinthos, Kollytos à Halai Araphénidès. Si
vraiment près de la moitié des trittyes sont non-territoriales, on ne peut plus parler
d'exceptions, et c'est la nature même de ce type de groupement qui est à penser autre
ment.
Puissance de la «raison graphique» : dès 1971, à propos des dèmes, W. E. Thompson
avait pratiquement formulé l'idée14; mais il a fallu — et il a suffi — qu'à la suite de
Traill 1 on cesse de représenter sur la carte de l'Attique les trittyes comme des terri
toires pour que le problème de leur nature soit posé en termes entièrement différents.
Ainsi, par exemple, se trouve évacué le problème des «enclaves». Tant qu'on pense les
trittyes comme des territoires, ces enclaves sont des monstruosités, auxquelles les seules
explications concevables sont du type de celles de Lewis et de Bicknell, c'est-à-dire
reposent sur ce concept de quasi «découpage électoral» contre lequel D. Roussel15 a just
ement protesté. Mais il reste à expliquer à quelles sortes de relations peuvent correspondre
les réseaux que dessinent ces trittyes non territoriales ; la tentative de Siewert n'a pas
beaucoup convaincu. Il est d'autre part excessif que le problème de la réforme de Clis-
thène se réduise, comme il tend à le faire, au seul problème des trittyes.
(10) Whitehead, p. 27, semble hésiter à prêter à Aristote cette interprétation ; elle me parait pourtant
inévitable.
(11) Sur ce moment de la recherche, cf. Whitehead, p. xx-xxi.
(12) Cf. Traill 2, p. 113-115. Le développement qui suit est fondé sur les conclusions de Traill 2 et sur
sa carte de l'Attique (trittyes concernées : I intérieur; II ville et côte; III ville; IV les trois; VI ville et côte;
VIII intérieur; IX ville ; X ville et intérieur). Mais cette vision très tranchée des choses a été contestée : voir le
compte-rendu de son travail par G. R. Stanton dans Gnomon 63 (1991), p. 25-30. Pour Stanton, trittye clis-
thénienne est par principe synonyme de trittye territoriale ; d'éventuelles trittyes non territoriales ne pourraient
résulter que de modifications apportées au système, mais il ne croit pas du tout à leur existence.
(13) P. 15.
(14) «The Deme in Kleisthenes' Reforme», Symbolae Osloenses 46 (1971), p. 72-79, notamment p. 76.
(15) Tribu et cité (1976), p. 281. 42 JEAN DUCAT [BCH 116
II y a plus : si l'on suit Traill 2, certaines de ces trittyes non territoriales réalisent à
l'intérieur d'elles-mêmes le brassage. Phylè, qui est dans la montagne, est rattachée à une
trittye côtière, celle de Thria (VI); le groupe Kolonai-Eitéa-Sémachidai appartient à la d'Alopékè et est donc considéré comme faisant partie de la ville ; de même pour
Probalinthos, lié à Kydathénaion (III), et pour Ikarion, lié à Kollytos (II); inversement,
Diomeia, qui est tout près d'Athènes-ville, est rattachée à le trittye côtière de Halai
Araphénidès (II également). Aristote, dont le brassage est, dans ce texte, une des idées
maîtresses, aurait dû s'intéresser à cet aspect des trittyes — de certaines trittyes. Or il
n'en dit mot. Est-ce la preuve que Traill se trompe? Est-ce parce que ce trait n'est pas
clisthénien et résulte de modifications? Mais ce peut être aussi tout simplement parce
qu'il n'entre pas à ce point dans le détail. Son étude ne s'appuie pas sur une analyse
complète de l'organisation de l'Attique ; il reste au niveau des principes de la réforme, et
ne connaît, comme instruments du brassage, que les tribus (et aussi, comme on verra, les
dèmes).
L'autre problème soulevé par ce début du § 4 est bien connu : peut-on accepter
l'affirmation selon laquelle Glisthène aurait utilisé le sort pour répartir, les trittyes entre
les tribus? L'opinion la plus répandue voit là une simple inférence d'Aristote; il aurait
donné cette explication parce qu'elle correspondait à sa vision de la réforme comme
inaugurant la démocratie extrême, et parce que le sort lui apparaissait comme le moyen
le plus efficace pour réaliser le brassage. Mais en réalité — Eliot est celui qui a le plus
insisté sur ce point — les termes même du problème rendraient impossible le recours au
sort, car il fallait avec des trittyes fort inégales réaliser des tribus égales. W. E. Thomps
on16 a élevé contre cette façon de voir des objections dont certaines sont loin d'être
négligeables. D'abord, Clisthène n'était pas tenu de réaliser des tribus strictement égales
en population (il était peut-être plus important qu'elles fussent égales en nombre
d'hoplites), et il n'est pas établi que les quota bouleutiques aient été exactement proport
ionnels. Surtout, il semble s'être arrangé pour qu'aucune trittye urbaine ne soit «grande»
(au sens d'ELiOT : plus de vingt bouleutes), et pour qu'une seule trittye côtière soit
«petite» (moins de treize bouleutes). Cela peut apparaître comme une stratégie visant
précisément à rendre possible, sans résultats monstrueux, l'utilisation du tirage au sort. À
quoi Andrewes a répondu en faisant remarquer que la possibilité restait néanmoins
ouverte d'obtenir une tribu excessivement petite, ce qui supposait un tirage au sort au
moins légèrement «orienté». Que conclure? Est-ce Clisthène qui s'est donné beaucoup de
mal pour respecter les apparences d'un tirage au sort qui faisait peut-être partie de sa
proposition initiale, mais qu'il dut fortement guider? Ou sont-ce certains historiens d'au
jourd'hui qui s'en donnent pour sauver à tout prix une affirmation d'Aristote? Je suis
d'autant plus tenté de laisser la question ouverte qu'il s'agit d'un aspect tout à fait
mineur du texte.
4. § 4, και δημότας εποίησεν αλλήλων τους οίκουντας εν έκάστω των δήμων..., «et il a fait
co-démotes ceux qui habitaient dans chacun des dèmes ...». La formulation frôle la tauto
logie : ceux qui habitent dans le même dème ne sont-ils pas co-démotes par définition ? Il
faut essayer de reconstituer ce qu'Aristote a voulu dire en réalité. Plusieurs voies sont
possibles. On peut mettre l'accent sur δημότας εποίησεν : pour Aristote, Clisthène n'aurait
(16) «Three Thoueand Acharnian Hoplites», Historia 13 (1964), p. 400-413, aux p. 402-408. ARISTOTE ET LA RÉFORME DE CLISTHÈNE 43 1992]
pas créé les dèmes, qui auraient préexisté à sa réforme en tant que petites communautés
humaines sans existence officielle, sans existence politique surtout. C'est cette exis
tence-là que Clisthène leur aurait donnée, et l'émergence du dème au niveau politique
serait précisément marquée par l'apparition de cette appellation de co-démotes, concréti
sée — on le voit par la suite — par une institution précise, le démotique 17. De ceux qui
n'étaient auparavant que des habitants des dèmes, il aurait fait (έποίησεν) des démotes ; le
démote serait le premier visage du nouveau citoyen athénien.
On peut mettre l'accent sur αλλήλων. Δημότας αλλήλων dit plus que δημότας seul et
insiste sur les relations de solidarité qui font du dème la cellule primaire de la participat
ion, le lieu où les citoyens apprennent à vivre politiquement ensemble. C'est une chose à
laquelle Aristote a sûrement pensé, lui qui définit toute société humaine comme un réseau
de κοινωνίαι, et qui insiste sur le rôle que jouent les petites communautés dans l'édification
des grandes.
Enfin, on peut aussi mettre l'accent sur τους οίκοΰντας, en glosant : «ce sont ceux qui
habitaient dans chaque dème qu'il a rendus co-démotes»; c'est le principe du domicile
partagé qui a été utilisé par Clisthène pour édifier cette nouvelle solidarité — étant
entendu qu'il se transforme aussitôt en un autre, celui de la naissance, car le dème tel
qu'il est devient une communauté pour toujours.
On ne saurait toutefois affirmer la réalité des intentions qui viennent d'être prêtées à
Aristote, et il serait hasardeux d'expliquer ainsi la formulation qu'il a choisie. Il vaut
mieux pour l'instant s'en tenir à ce qu'il a dit; c'est donc la finalité qu'il prête à cet
aspect de la réforme qui doit nous éclairer sur l'interprétation qu'il voulait en donner :
...ίνα μή πατρόθεν προσαγορεύοντες έξελέγχωσιν τους νεοπολίτας, αλλά των δήμων
άναγορεύωσιν..., «pour éviter qu'en s'interpellant par le nom de leur père ils ne dénoncent
les nouveaux citoyens, et les faire au contraire s'appeler par le nom de leur dème»18. On
s'aperçoit à ces mots que ce qu'Aristote avait dans l'esprit tout au long de la phrase, et
déjà quand il écrivait δημότας έποίησεν αλλήλων, ce n'était pas une large vision de l'impor
tance du dème dans la vie athénienne, mais une réalité précise et limitée, le démotique ;
une question, donc, d'appellation. L'essentiel dans le dème, pour Clisthène vu par Aris
tote, c'est le démotique, par lequel les Athéniens auraient été désormais tenus de s'inter
peller, à l'exclusion de tout autre système et notamment du patronyme.
Que faut-il en penser? Whitehead19 admet que Clisthène ait voulu que le démot
ique chassât le patronyme, mais, contrairement à Aristote, il n'indique pas pourquoi il
aurait eu ce désir. Car le but que donne Aristote est inacceptable : comme Rhodes l'a
exposé, cette finalité (éviter de mettre en évidence, par l'emploi du patronyme, l'origine
étrangère de£ citoyens de fraîche date) ne pourrait fonctionner que dans le cas de figure
tout à fait extrême d'un ex-étranger au nom typiquement athénien ayant un père au nom
typiquement étranger; d'ailleurs, les Athéniens se connaissaient suffisamment, au moins
au niveau du dème, pour n'avoir pas besoin d'indices de ce genre. On se demande
(17) C'est ainsi que Whitehead (p. 32), suivant Thompson (cf. n. précédente), comprend cette phrase.
(18) Whitehead (p. 11, n. 29) pose une distinction tranchée entre προσαγορεύειν qui se référerait à l'usage
quotidien, et άναγορεύειν qui désignerait l'appellation officielle. Je ne suis pas convaincu, car, d'abord, à supposer
que telle ait été son intention, Clisthène aurait sûrement souhaité que le démotique s'imposât dans les deux cas ;
et surtout, au §5, Aristote emploie προσαγορεύειν à propos des noms très officiellement donnés aux dèmes.
(19) P. 69. Jean ducat [BCH 116 44
comment Clisthène, à supposer qu'il en ait eu l'intention, aurait pu s'y prendre pour
obliger les Athéniens à abandonner le patronyme au profit du démotique. En réalité,
comme on sait20, le démotique n'a jamais évincé le patronyme, et la solution la plus
officielle a consisté à les combiner ; en affirmant, à la fin du § 4, que les Athéniens de son
temps s'appellent d'après leur dème, Aristote joue sur les mots, car son raisonnement
exigerait qu'ils ne s'appellent que d'après leur dème.
Toutes ces bizarreries ne peuvent s'expliquer que par la présence, momentanée en
apparence mais en réalité permanente tout au long de ce passage, des néopolitai ; c'est ce
mot qui commande le sens. Nous avons ici un exemple de l'espèce d'attraction exercée
par ce thème majeur du texte sur ses éléments constitutifs. Aristote tient absolument à
montrer que l'institution du dème a pour unique but non exactement de permettre l'au
gmentation du corps civique21, mais, celle-ci une fois effectuée (dans la réforme ou avant),
de la rendre tolérable par la société athénienne, en la camouflant en quelque sorte grâce à
l'appellation par le démotique. Celui-ci aurait un effet isonomique ; lui aussi réaliserait le
brassage, en rendant les citoyens — tous les citoyens, anciens et nouveaux — semblables
au niveau de leur nom. Il ne paraît donc pas nécessaire de postuler l'existence quelque
part dans le texte d'une lacune, dont aucune trace ne peut être décelée, pour expliquer
l'apparition soudaine du mot et du concept néopolitai. On y verra plutôt l'irruption au
grand jour de la véritable pensée d'Aristote, qui chemine dans les couches profondes du
texte, en ne remontant à la surface qu'à la faveur de rares percées. Il pouvait d'ailleurs
considérer le thème de l'augmentation du corps civique comme suffisamment introduit
déjà par la proposition βπως μετάσχωσι πλείους της πολιτείας du § 2, dont l'interprétation
proposée ci-dessus reçoit, des néopolitai du § 4, une confirmation qui paraît décisive.
5. § 5. Nous passerons rapidement sur l'explication que donne Aristote à propos des
démarques, parce qu'elle ne met pas en jeu les thèmes centraux du texte. C'est simple
ment un exemple de la tendance « antiquariste », typique des Atthidographes, qui consiste
à expliquer une institution par une autre institution, plus ancienne mais infiniment plus
obscure. Nous ne savons pratiquement rien sur les naucraries 22, mais Aristote lui-même
ne devait avoir comme information que ce qu'il lisait chez ses prédécesseurs. Il paraît
hasardeux d'affirmer que «les dèmes ont remplacé les naucraries», à la fois parce que les
naucraries ont certainement continué d'exister après 508/7 23, et parce que leur nombre
n'avait rien à voir avec celui des dèmes. Quant à dire que «les démarques avaient les
mêmes fonctions que les anciens naucrares», ce n'est pas l'hypothèse formulée par
J. K. Davies24 de la levée par les démarques des eisphorai qui peut l'étayer de façon
satisfaisante, car elle s'appuie précisément sur VAP (le présent passage combiné avec 8,3),
ce qui fait courir un risque de cercle vicieux. Ces deux affirmations d'Aristote ont bien des
(20) Je renvoie à l'exposé de Whitehead, p. 69-75.
(21) En effet, contrairement à ce qu'affirme D. Roussel, Tribu et cité, p. 277, Aristote ne dit pas que les
dèmes admettaient les étrangers plus facilement que n'importe quelle autre instance l'eût fait à leur place.
(22) Bibliographie dans Whitehead, p. 15, n. 43; y ajouter J. Vélissariopoulos, Les nauclères grecs
(1980), p. 14-21 (cf. P. Brun, Eisphora, Syntaxis, Stratiotika [1983], p. 22, n. 6).
(23) Kleidémos, 323 F 8 Jacoby : «Clisthène ayant institué dix tribus au lieu de quatre, il se fit que les
Athéniens se sont répartis en cinquante parties, appelées naucraries» (trad. Vélissariopoulos).
(24) Wealth and the Power of Wealth in Classical Athens (1981), p. 146-7, suivi par Whitehead, p. 132. ARISTOTE ET LA RÉFORME DE CLI8THÈNE 45 1992]
chances d'être de simples inférences nées de son désir de donner aux dèmes des anté
cédents administratifs.
L'aspect le plus intéressant de ce paragraphe est évidemment ailleurs : dans la façon
dont il reconstitue le processus de nomination des dèmes. On a vu ci-dessus Aristote
s'intéresser au démotique au point d'en faire la cause de l'institution des dèmes ; rien
d'étonnant donc à ce que leurs noms, qui en sont l'origine, l'intéressent aussi. Les
citoyens athéniens, comme les localités de l'Attique, sont avant tout un ensemble d'ap
pellations. Mais ce qu'il dit ne va pas sans problèmes.
Premier problème. Le texte distingue deux catégories de dèmes. Les uns, dit-il,
portent des noms de lieux (τους μέν άπό των τόπων), les autres, des noms dérivés de ceux de
héros locaux considérés comme des fondateurs (τους 8έ άπό των κτισάντων). À ce point,
l'auteur juge nécessaire d'introduire une explication : ου γαρ άπαντες ύπηρχον ετι P. Lond.
èv P. Berol. τοις τόποις. C'est cette explication qui fait difficulté, comme le marque l'hés
itation des papyri. Le sujet de ύπηρχον est-il οί κτίσαντες ou οί δήμοι? Faut-il préférer ετι ou
έν ? Pour répondre à ces questions, qui sont liées entre elles 25, la seule méthode sûre est de
suivre au plus près le raisonnement. Que s'agit-il d'expliquer (γαρ) dans la phrase pré
cédente? Normalement, le membre le plus proche. Pour Aristote, le procédé le plus
naturel de nomination était par les noms des bourgs qui servaient de centres aux dèmes, à
la fois parce que c'est le plus spontané et parce que les noms de ce type sont de loin les
plus nombreux parmi ceux des dèmes attiques. Ce qui donc demandait une explication,
c'était l'existence de noms tirés de ceux de héros fondateurs. Il s'ensuit, d'abord que c'est
οί δήμοι qui est le sujet de ύπηρχον, et ensuite qu'il faut lire έν. L'explication d'Aristote est
simple : si Clisthène (car c'est lui qui est le sujet de tous les verbes) a donné à certains
dèmes, moins nombreux, de tels noms, c'est parce que ces dèmes-là étaient implantés
dans des endroits pour la désignation desquels il n'existait pas de toponymes.
Second problème : à quoi correspondent les deux catégories de noms de dèmes distin
guées par Aristote? On sait qu'effectivement les noms des dèmes sont de deux sortes : les
uns sont des toponymes, tantôt transparents, tantôt obscurs ; les autres sont des noms
collectifs à allure de patronymes ou de gentilices en -adai ou -idai (28 noms sur 130, soit
21 %). Il semble d'abord aller de soi que ces catégories coïncident avec celles dont parle
Aristote 2β. Pourtant, il faut prendre garde au fait que les deux types de division (celle par
l'allure des noms et celle par la présence ou non d'un héros fondateur) sont en principe
(25) Voir l'exposé des différentes possibilités dans Rhodes (p. 258), qui choisit la solution avec tri et ol
κτίσαντβς comme sujet; il est suivi, mais, semble-t-il, non sans hésitation, par Whitehead (p. 210 et n. 197). Il
me semble que sous-entendre οί κτίσαντες conduit logiquement à lire ensuite lu, tandis que οί δήμοι va mieux avec
έν parce que le sens accordé en ce cas à ύπηρχον fait que ce verbe ne s'accommode plus d'un complément au
datif ; il faut donc un régent à τόποις. Comme le dit d'ailleurs Rhodes, la première lecture ne donne véritabl
ement un sens que si l'on corrige τόποις en δήμοις, ce pour quoi il n'existe bien sûr aucun indice paléographique;
en outre, la phrase explique ce qui n'a pas besoin de l'être, la nomination par les topoi, et porte sur l'expression
la plus éloignée; enfin, la formulation est bizarre, car ce qu'on attend, c'est ού γαρ ύπηρχον έτι άπασι τοις τόποις
(ou, plutôt, δήμοις). C'est pourquoi je préfère la lecture avec oî δήμοι sous-entendu et èv, tout en me rendant
compte qu'elle fait attribuer à ύπάρχειν le sens de «se trouver (quelque part)», «être situé», au Heu de son sens
normal de «se trouver (à la disposition de)». Si on choisit ce texte, on comprend aisément la genèse de l'erreur
transmise par le papyrus de Londres: la séquence ού γάρ ...ύπηρχον Ιτι est naturelle, presque mécanique. —
Rhodes a peut-être tort d'affirmer que pour le sujet sous-entendu oî δήμοι et ol κτίσαντες sont les seules possibili
tés ; on peut aussi penser à οί 'Αθηναίοι, qui est déjà au § 2, <βυν>ένειμε πάντας. Cette histoire est à
deux personnages, Clisthène et «le chœur» des Athéniens.
(26) Ainsi Rhodes, p. 257.

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