Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce : problèmes de géographie administrative dans la première moitié du Ille siècle après J.-C. - article ; n°1 ; vol.4, pg 209-221

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Cahiers du Centre Gustave Glotz - Année 1993 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 209-221
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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Monsieur Michel Christol
Monsieur Xavier Loriot
Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce : problèmes de
géographie administrative dans la première moitié du Ille siècle
après J.-C.
In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 4, 1993. pp. 209-221.
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Christol Michel, Loriot Xavier. Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce : problèmes de géographie administrative dans la
première moitié du Ille siècle après J.-C. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 4, 1993. pp. 209-221.
doi : 10.3406/ccgg.1993.1378
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccgg_1016-9008_1993_num_4_1_1378Aurelius Basileus, gouverneur de
Cappadoce : problèmes de géographie
administrative dans la première moitié
du Ille siècle après J.-C.
Michel Christol
Xavier Loriot
Universités de Paris I et Paris IV
Les progrès de la recherche épigraphique en Turquie ne cessent de
réserver des surprises. C'est ainsi que la récente découverte d'un milliaire au
nom d' Aurelius Basileus non seulement invite à reconsidérer la carrière et la
datation de ce personnage sénatorial, mais surtout offre un nouvel exemple des
modifications qui affectèrent au début du Ille siècle la géographie
administrative de l'Anatolie romaine.
En 1 900, l'épigraphiste anglais Munro copiait à Eskiyapar, village situé à
une quarantaine de kilomètres au N.-E. de l'antique Tavium, une borne
milliaire commémorant la réfection sous Alexandre Sévère d'une route, alors
identifiée comme reliant Tavium à Amasia, per I [ . ]ur. Basileum I [l]eg. Aug.
pr. pr. {CIL III, 14184 42)1. Depuis cette découverte les spécialistes de
prosopographie ont unaniment reconnu en cet [A]urelius Basileus — la
restitution du gentilice apparaissant quasi certaine — un légat impérial
prétorien de Galatie, dont Tavium, chef-lieu du peuple celtique des Trocmes,
était partie intégrante depuis la constitution de la province2. Ce point de vue,
formulé d'abord par les éditeurs du Corpus3, fut successivement repris par
1 La pierre est aujourd'hui conservée au musée de Çorum, où l'a revue David H. French (cf.
infra, note 9). Elle a malheureusement été endommagée depuis le début du siècle. Elle est
mentionnée (sans texte) par D.H. French, Roman Roads and Milestones in Asia Minor
(RRAM) 11,1 (BAR Int. Ser. 392), Oxford, 1988, p. 128, n° 324 (Eskiyapar 1), avec
bibliographie.
2 Strabon, XII, 5, 2 (cf. A.H.M. Jones, The Cities of the Eastern Roman Provinces, 2e éd.
Oxford, 1971, p. 112 et p. 119-121). La frontière nord du territoire de Tavium, séparant cette
cité de celle d'Amasia (cf. Strabon, ΧΠ, 3, 39), est difficile à établir avec précision. Elle passe
un peu au nord d'une ligne Sungurlu-Alaca (cf. Studia Pontica, ΠΙ, p. 222-231 et St. Mitchell,
Regional Epigraphic Catalogues of Asia Minor (RECAM), II, The Inscriptions of North Galatia
(BAR Int. Ser. 135), Oxford, 1982, p. 19), indiquée par un tireté sur la carte procurée par
D.H. French dans //. Arasurma sonuçlari toplantisi (Izmir, 1984), Ankara, 1985, p. 125 (cf.
aussi Epigraphica Anatolica, 8, 1986, p. 76). Les villages modernes d'Eskiyapar, Çomar,
Cevheri et Kaymaz, cités dans la présente étude, se situent tous au sud de cette ligne. En
revanche les localités de Gungôrmez et de Sapa, expressément mentionnées comme dépendant
d'Amasia (cf. //. Arastirma sonuçlari toplantisi, p. 126) ainsi que Hamdi où a été retrouvée une
borne nommant un gouverneur du Pontus sous Maximin le Thrace (AE 1986, 652, cf. RRAM
II/l, p. 130, n° 341) sont au nord de cette limite. Voir la carte jointe, p. 221.
3 CIL, ΠΙ, Suppl. 2 (1902), p. 231610. 210 M. Christol, X. Loriot
A. Jardé4, A. Stein5, R. K. Sherk6, G. Barbieri7. Il se trouve aussi dans les
ouvrages de B. Rémy sur l'administration des provinces anatoliennes : celui-ci
y proposait de plus de dater le passage de Basileus en Galatie vers les années
227-229 ou 232-2358.
Or tout vient d'être remis en question par David H. French, lequel estime
que Basileus n'administra point la Galatie, mais la Cappadoce. Il étaie cette
opinion sur la trouvaille, en 1984, aux environs de Kayseri/Caesarea (Çifte
Turbe, à 4 km. du centre de la ville) d'un second milliaire signé de ce
personnage. Il en a publié le texte, avec transcription, photographies et un bref
commentaire9. Bien que convenables les photos ne permettent pas de vérifier
partout les lectures proposées, notamment dans la partie supérieure de la borne
qui a bien souffert.
Aussi reprendrons-nous, pour les dix premières lignes du texte, la
transcription de French, puis la transposerons-nous à côté en lettres capitales,
en tenant compte des diverses observations de l'auteur dans l'apparat critique
et en procédant à toutes les vérifications qu'il est possible d'effectuer sur la
photo pour amender à l'occasion le texte édité :
Imp.C<a>esar.Marci. 1 IMP.OESAR MARCI
Aure<l>i. D(omini) n(ostri). Antonini. f<il>ius 2 AVREL D Ν ANTONINI FIVS
pius.felix.Aug Di- 3 PIVS EELIX AVG DI
vi.Severi.nepos.Di- 4 VI SEVERI NEPOS DI
5 VI ANTONINI FIL IMP IIII vi.Antonini.fil(ius) imp.IIII
cos.III.p.p pro<co>s Caes VI 6 COS.III.P.P.PROSCAESVI
EI.Marc(us).Aurel(ius) Alexan- 7 EI.MARC.AVREL.ALEXAN
der.nobilissimus Caes 8 DER.NOBILISSIMVS CAES
etpius.Aug.n(oster).per.Aur.Basile- 9 EITIVS.AVG.N.PER.AVR.BASILE
um praesidem provinc(iae) 10 VM PRAESIDEM PROVINC
1. 9 : ETPIVS French.
L'éditeur estime que les lettres, peintes en rouge, peuvent être bien lues.
Mais il doit aussi constater que sa lecture et ses interprétations font apparaître
4 Etudes critiques sur la vie et le règne de Sévère Alexandre, Paris, 1925, p. 12-13, note 5.
5 PIR2, 1 (1933), A 1465.
6 The Legates ofGalatiafrom Augustus to Diocletian, Baltimore, 1951, p. 83-84.
7 L'Albo senatorio da Settimio Severo a Carino, Rome, 1952, p. 197, n° 965.
8 Les fastes sénatoriaux des provinces romaines d'Anatolie au Haut-Empire, Paris, 1988,
p. 98 ; Les carrières sénatoriales dans les provinces romaines d'Anatolie au Haut-Empire,
Istanbul-Paris, 1989, p. 169-170, n° 131. Mais voir aussi note suivante.
9 "Aurelius Basileus, Governor of Cappadocia", dans H.E. Herzig & R. Frei-Stolba (edd.),
Labor omnibus unus. Gerold Walser zum 70. Geburtstag dargebracht..., Historia
Einzelschriften, 60, Stuttgart, 1989, p. 38-44 (l'édition du milliaire figure aux p. 38-40, avec
une photographie, p. 41, fig. 1). D'où AE, 1989, 731, et la rapide rectification de B. Rémy,
"L'activité des fonctionnaires sénatoriaux dans la province de Galatie au Haut-Empire d'après
les inscriptions", REA, 92, 1990, 1-2, p. 88, note 28. Voir aussi B. E. Thomasson, Laterculi
praesidum, I, Gôteborg, 1984, 28 (Galatia), n° 40, et Addendorum series altera, Gôteborg,
1992, p. 11. Basileus, gouverneur de Cappadoce 211 Aurelius
une contradiction chronologique entre le nombre des acclamations impériales
attribuées à Sévère Alexandre et celui des consulats qu'il aurait revêtus, selon
les indications gravées aux lignes 5-6. D'après le comput consulaire on se
trouverait après 229, selon celui des acclamations de victoire avant 22610.
De même il n'a pas pris garde que ces indications relatives à la titulature
impériale se trouveraient en position anormale, si elles devaient se rapporter à
Sévère Alexandre, car elles précéderaient la dénomination du prince, au lieu
de la suivre. Ces éléments n'appartiendraient-ils pas plutôt à la titulature d'un
prince nommé au début de l'inscription, à savoir Elagabal, dont Sévère
Alexandre fut l'associé pendant quelques mois ?
Il importe donc de réexaminer attentivement le document afin d'en
améliorer la lecture et d'essayer de réduire toutes les anomalies : en plus de
celles qui viennent d'être énumérées, par exemple celles qui apparaissent à la
ligne 6 avec la curieuse lecture CAES VI, et à la ligne 9 avec l'étonnante
formule plus Aug(ustus) n(oster) appliquée à Sévère Alexandre.
Commençons par le bas du texte, correspondant aux lignes 7-10, car les
photos sont ici les plus claires, cette partie de la borne milliaire ayant
incontestablement moins souffert que la supérieure :
1- Au début de la ligne 7, les lettres El, qui seraient incompréhensibles si
le texte ne se rapportait qu'à un seul prince, doivent être lues E<T>. Une
banale erreur de gravure a altéré la seconde lettre de la conjonction de
coordination. D'ailleurs, à la ligne 9, D. H. French n'avait pas hésité à
retrouver dans les deux premières lettres gravées (El) le mot E<T>. Mais, à
notre avis, si cette solution s'impose à la ligne 7, elle n'est pas la bonne à la
ligne 9.
2- Au début de la ligne 9, les lettres EITIVS sont bien lisibles là où
French a vu ET PIVS. Mais puisqu'aucun point séparatif ne vient les couper,
elles peuvent appartenir à un seul mot. On lira donc EITIVS=FILIVS. Ne
devait-on pas retrouver, déjà, d'une façon évidente, à la ligne 2, derrière la
graphie EELIX le cognomen FELIX ? Le graveur a été, dans les deux cas,
insouciant à la forme du F et il a répété les mêmes erreurs, mineures au
demeurant.
Ces deux corrections suffisent pour établir désormais une lecture
cohérente des lignes 7 à 10 :
et Marc(us) Aurel(ius) Alexan
der nobilissimus Caes(ar)
filius Aug(usti) n(ostri) per Aur(elium) Basile-
um praesidem prôuinc(iae)
10 Sur les divers computs en vigueur durant le règne de Sévère Alexandre, voir R. Cagnat,
Cours d'épigraphie latine, 4e éd., Paris, 1914, p. 213-214 ; A. Degrassi, I fasti consolari
dell'impero romano, Rome, 1952, p. 62-65 ; surtout en dernier lieu X. Loriot, "Les
acclamations impériales dans la titulature de Sévère Alexandre et de Gordien III", ZPE, 43,
1981, p. 225-235 ; D. Kienast, Rômische Kaisertabelle. Grundzùge einer rômischen
Kaiserchronologie, Darmstadt, 1990, p. 177-179. M. Christol, X. Loriot 212
Nous disposons ainsi d'une titolature de Sévère Alexandre sous le règne
d'Elagabal, correspondant à la période au cours de laquelle, après avoir été
adopté par son cousin11 à l'instigation de Julia Maesa, et avoir pris le surnom
d' Alexander12, le jeune homme fut associé au pouvoir. Elle doit donc être
confrontée aux autres documents de la même période. Même lacunaires, les
diplômes militaires de Rome et de Monza13, si on les confronte avec celui de
Planinica, publié voici trente ans par S. Dusanic et P. Petrovic14, permettent
d'établir, non sans que subsistent encore des problèmes, la titulature officielle
du jeune prince pendant la corégence. On trouve en effet soit :
Imperator Caesar Marci Aurelli Antonini filius, diui Antonini Magni Pii
nepos, diui Severi Pii pronepos, Marcus Aurellius Alexander nobilissimus
Caesar imperi et sacerdotis, consul
soit :
Imper. Caes.15 Marci Aurelli Antonini Pii Felicis Augusti filius, diui
Antonini Magni Pii nepos, diui Severi Pii pronepos16, Marcus Aurellius
Alexander, nobilissimus Caesar imperii et sacerdotis11 , consul...
Sur le milliaire de Kayseri nous ne disposons pas de tous ces éléments.
Mais le titre de filius Aug(usti) n(ostri) s'explique par l'adoption du jeune
prince par l'empereur Elagabal : sans que l'on ait à hésiter, l'expression
résume d'elle même la généalogie développée ailleurs ; elle s'accorde donc,
bien qu'elle soit unique pour l'instant, avec les renseignements que fournissent
d'autres documents épigraphiques et les sources littéraires.
De même on ne s'étonnera ni de l'absence des titres Imperator et Caesar,
s'ils appartiennent régulièrement à la titulature de Sévère Alexandre durant
cette période, ni de celle de la longue formule imperii et sacerdotis explicitant
le terme de nobilissimus Caesar : dans une inscription de Rome des éléments
de la dixième cohorte prétorienne rendent l'hommage promis à Hercule
invincible pro salute dd. nn. imp. Caes. M. Aur. Antonini p. f. Aug. et M.
Aur. Alexandri nobilissimi Caes. totiusque domus diuinae eorumx%.
11 Sur ces événements S.N. Miller, CAH, XII (1939), p. 56.
12 Dion Cassius, LXXIX, 17, 3 ; Hérodien, V, 7, 3 ; A. Jardé, Etudes critiques, p. 2-3 ; sur
la parenté avec Elagabal, ibid., p. 5.
13C/L,XVI, 140 et 141.
14 S. Dusaniò et P. Petroviò, Ziva Antika, 12, 1962, p. 380-385 (AE, 1964, 269, cf. AE,
1966, 339).
15 Ces deux éléments sont absents du début de la titulature de Sévère Alexandre dans la partie
interne du diplôme militaire de Planinica, mais ils se trouvent dans le texte de la face externe.
Nous ne les développons pas pour l'instant
16 Les éléments de la généalogie ont aussi disparu de la face interne à Planinica.
17 Nous préférons l'interprétation plus littérale de S. Dusanic à celle de J.C. Mann, insérée
dans l'ouvrage de M. Roxan, RMD 1954-1977, p. 96, note 3.
18 CIL VI, 323 (ILS 474). Les papyri donnent souvent à Elagabal et à Sévère Alexandre César,
pris ensemble, le titre de Sebastos, comme il est courant au lue siècle pour les jeunes princes
associés au pouvoir (voir H.-G. Pflaum,"P. Licinius Gallienus, nobilissimus Caesar et Imp. Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce 213
On peut à présent tenter d'améliorer la lecture de la première partie de
l'inscription où devait être gravée à l'origine la titulature d'Elagabal. Dans ce
texte, la généalogie de ce prince est exacte : elle fut conservée après son
assassinat selon toute vraisemblance, car elle correspondait parfaitement à celle
que voulait désormais s'attribuer Sévère Alexandre, se définissant comme fils
de Caracalla, diui Severi nepos et diui Antonini fil.. En revanche les lignes 1 et
2 où, initialement, se trouvait la dénomination propre d'Elagabal au nominatif
(MARCVS AVRELIVS ANTONINVS), ont dû subir des remaniements ou des
retouches afin d'adapter le texte inscrit à la nouvelle situation, même au prix
d'un résultat maladroit : on a rappelé, semble-t-il une première fois, que
Sévère Alexandre se prétendait fils de Caracalla.
Il reste donc à résoudre les difficultés des lignes 5-6, où se trouvaient
initialement les éléments du comput impérial d'Elagabal. Vraisemblablement
ils n'ont pas été retouchés, si l'on admet que la mention du troisième consulat
de ce prince place l'inscription avant le 1er janvier 222. Toutefois, première
anomalie : l'absence de la mention du grand pontificat (PM), qui ouvre en
général la série des titres impériaux, après la dénomination du prince et ses
titres de victoire. Deuxième anomalie : le titre IMP IIII se trouve là où l'on
attendrait normalement l'indication de la puissance tribunicienne. Troisième
anomalie : après les titres de consul pour la troisième fois et de père de la
patrie, l'énigmatique séquence PROS CAES VI développée par French en
pro<co>s Caes VI. Cette dernière sera aisée à rectifier. Il s'agit d'une erreur
de gravure par incompréhension de l'original : on rétablira le mot proconsul,
comme le soutient l'examen du texte en majuscules :
PROSCAESVI
PROCON SVL(AE=N).
Plus délicate est la résolution de l'anomalie précédente ; ce n'est que par
hypothèse que nous nous orienterions vers la correction suivante qui
achèverait d'harmoniser les éléments du comput :
IM ΡΙΠΙ
PM<TR>P ΠΠ.
Ceci placerait le milliaire entre le 10/12/220 et le 9/12/221. Cette donnée,
qui concorde avec le troisième consulat et avec la mention d'Alexandre Sévère
comme César, permettrait de dater la première rédaction de la borne milliaire
de la période s'étendant entre le 26 juin 221 et le 9 décembre 221.
M. Aurelius Numerianus à la lumière de deux nouveaux milliaires d'Oum-el-Bouaghi", Bull.
d'Arch. algérienne, 2, 1966, p. 175-182 = Afrique romaine. Scripta Varia, I, Paris, 1978, p.
229-236). Mais les titulatures les plus développées réservent à Elagabal les attributs d'
Autokratôr Kaisar : P. Bureth, Les titulatures impériales dans les papyrus, les ostraca et les
inscriptions d'Egypte (30 a.C-284 p.C), Bruxelles, 1964, p. 107. 214 M. Christol, X. Loriot
Nous en savons suffisamment, maintenant, pour affronter le milliaire
d'Eskiyapar, attribué traditionnellement à la province de Galatie19:
IMP CAESAR
PIVS FELIX
AVGMAVR
SEVERVS ALEXAN
DER NOBILISSIM
VS CAESAR VIAM
VETVSTATE
COMLAPSAM
[RIESTTTVIT PER
AJVRBASILEVM
[L]EG AVG PR PR
ΚΓ
Face aux irrégularités ou anomalies de rédaction les jugements ont été
divers. Les uns, comme Jardé, estimaient que l'inscription fut regravée " sur
une autre qui daterait d'Elagabal et d'Alexandre et dont il subsisterait des
mots"20. D'autres, tout en conservant cette hypothèse, estiment possible que
par erreur ou inadvertance le lapicide ait gravé le titre de nobilissimus Caesar
après la titulature officielle de l'empereur, ce qui conduit à penser que, dans sa
version actuelle, la pierre fut définitivement gravée après l'assassinat
d'Elagabal21. De fait, cette datation s'impose, car la dénomination Marcus
Aurelius Severus Alexander ne se comprend qu'au moment où Sévère
Alexandre fut le seul maître de l'Empire. D'ailleurs le singulier restituii
implique aussi que l'ultime rédaction se produisit sous le règne d'un seul
prince. Enfin le titre de leg(atus) Aug(usti) pr(o) pr(aetore) d'Aurelius
Basileus confirme cette datation. C'est pour ces raisons que, les fastes de
Galatie étant complets au tournant des règnes d'Elagabal et de Sévère
Alexandre, au contraire de R.K. Sherk qui en restait à une datation large (222-
235), B. Rémy avait repoussé le gouvernement de ce sénateur vers 227-229 ou
232-23522.
Il importe à présent, puisque le milliaire de Kayseri place le
gouvernement d' Aurelius Basileus en Cappadoce, d'insérer ce personnage
dans les fastes de cette province. Il est évident que le milliaire d' Eskiyapar
date, dans son ultime rédaction, d'un moment postérieur au 13 mars 222. En
revanche il est tout aussi certain que pour celui de Kayseri les dernières lignes
attestent, puisqu'elles ont été gravées de la même main, - y compris la mention
du gouverneur-, qu'il fut rédigé, pour ce qui doit correspondre à la version
initiale, entre le 26 juin 221 et le 9 décembre 221 (à quelques semaines près,
en tenant compte des délais de transmission). Faut-il rappeler que sur la
première borne le prince s'appelle M. Aurelius Severus Alexander alors que
sur la seconde l'on a trouvé la dénomination M. Aurellius ? La
19 Voir supra p. 21 1 avec note 1.
20 A. Jardé, Etudes critiques, p. 12-13, note 5.
21 R.K. Sherk, Legates ofGalatia, p. 83.
22 B. Rémy, Carrières sénatoriales, p. 169. Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce 215
conclusion qui s'impose pour concilier ces deux données est de faire
d'Aurelius Basileus le gouverneur de Cappadoce durant la corégence
d'Elagabal et de Sévère Alexandre, puis au début du règne de Sévère
Alexandre : il se serait occupé des travaux de restauration des routes pendant
cette période. Cependant son gouvernement fut de brève durée. Après M.
Munatius Sulla Cerialis, qui conserva son poste jusqu'au début du règne
d'Elagabal23, M. Ulpius Ofellius Theodoras fut envoyé dans la province : mais
tous les milliaires que celui-ci fit ériger sont antérieurs à l'association de
Sévère Alexandre. On datera donc son gouvernement de 218 à 220 ou 221,
restreignant ainsi la fourchette chronologique proposée par B. Rémy24. Ce qui
signifie qu'Aurelius Basileus lui succéda, peut-être dans le courant de 221.
Mais ce dernier, s'il fut maintenu après l'assassinat d'Elagabal, le fut pour peu
de temps, car avant le 10/12/222 se trouvait dans la province Asinius
Lepidus25.
On parvient donc aisément à insérer Aurelius Basileus dans les fastes de la
province de Cappadoce. On observera de plus que sur le milliaire de Kayseri il
est appelé praeses prouinciae, titre neuf pour l'époque. Π ne s'agit pas ici d'une
épithète élogieuse rejetée en fin d'inscription26, mais d'un véritable substitut du
titre de legatus Augusti pro praetore. On rapprochera donc ce milliaire du
texte de l'inscription funéraire de Sex. Varius Marcellus qui qualifie ce
dernier de praeses prouinciae Numidiae vers la fin du règne de Caracalla ou
sous Macrin27 et du cursus de L. Marius Perpetuus, gravé par un centurion de
la légion Ma Italica, à Apulum en Dacie28, qui le qualifie de praeses
23 Voir infra note 33.
24 B. Rémy, Carrières sénatoriales, n° 183, p. 236 (qui date ce gouvernement entre 218/219 et
221/222) ; déjà B.E. Thomasson, Laterculi praesidum I (1984), col. 271, n° 40 (219-222).
25 B. Rémy, Carrières n° 184, p. 237 ; déjà B.E. Thomasson, Laterculi
praesidum I (1984), col. 271, n° 41.
26 Praeses optimus :CIL V, 4343 et 4344, CIL III, 4414 (ILS 1140) ; praeses amplissimus :
CIL III, 1457 (ILS 1097) ; praeses clementissimus : ILS 9488...; sur l'histoire du terme G.
Barbieri, Albo, p. 3 et p. 562-568 ainsi que H.-G. Pflaum, Procurateurs équestres, p. 1 ΠΙ
16. Les emplois dans le contexte des carrières sénatoriales sont examinés par M. Christol,
Essai sur l'évolution des carrières sénatoriales dans la 2e moitié du Ille s. op. J.-C, Paris,
1986, p. 283-286. Ceux que l'on trouve dans les cursus équestres ont été examinés par A.
Magioncalda, dans M. Christol- A. Magioncalda, Studi sui procuratori delle due Mauretanie,
Sassari, 1989, p. 12-14.
27 CIL X, 6569 (ILS 478), cf. /G XIV, 91 1 (IGR 1, 402) et CIL XV, 7326 (ILS 8687) et Dion
Cassius LVIII, 30, 2 et 30, 4. Sur sa carrière H.-G. Pflaum, Carrières, II, p. 638-642, n°
237·; A. Birley, Septimius Severus, the African Emperor, Londres, 1971, p. 304-306 ; M.
Corbier, L'aerarium Saturni et l'aerarium militare, Rome, 1974, p. 437-448 ; A. Birley, The
Fasti of Roman Britain, Oxford, 1981, p. 296-299 ; H. Halfmann, "Zwei syrische Verwandte
des severischen Kaiserhauses", Chiron, 12, 1982, p. 217-235, partie, p. 226-231. Pour les
dernières étapes de son cursus, M. Christol, "Gouverneurs de Numidie sous les Sévères : Q.
Cornelius Valens et Sex. Varius Marcellus", dans L'Africa romana IV (Sassari, 1986), Sassari,
1987, p. 493-507, partie, p. 501-507 : il mourut vraisemblablement lors du gouvernement de
Numidie en 216 ou peut-être en 217 ap. J.-C.
28 CIL, ΠΙ, 1178 (ILS 1165). 216 M. Christol, X. Loriot
prouinciae Arabiae29. Cette inscription de Cappadoce constitue donc un
nouveau jalon précieux dans l'histoire de ce terme.
Il importe à présent de revenir sur l'importante modification de
géographie administrative que représente le transfert à la Cappadoce de
Tavium et de sa chôrà30 Π n'est certes pas facile de saisir les motifs qui ont pu
inspirer une telle mesure. Sur le plan géographique, le report sur l'Halys de la
frontière orientale de la Galatie rend encore plus étrange la configuration
territoriale de cette province31. Et surtout, le remaniement imposé par
l'autorité romaine a pour effet de rompre l'unité traditionnelle de Yethnos des
Galates, même si l'on peut supposer que demeuraient intacts au sein du Koinon
Galatôn les liens culturels et religieux unissant leurs trois cités32. Faut-il voir
là un geste de défiance, voire une sanction à l'égard de populations
généralement réputées pour leur loyalisme ? Les fréquentes retouches
apportées par l'administration impériale dans le découpage des gouvernements
provinciaux d'Asie Mineure doivent, dans bien des cas, être liées aux
événements contemporains et notamment aux répercussions des luttes pour le
pouvoir suprême. Il semblerait qu'une certaine agitation ait régné en Anatolie
romaine après la défaite de Macrin et la restauration en la personne d'Elagabal
de la dynastie sévérienne. C'est ainsi que Dion Cassius mentionne la mise à
mort, vers 219, d'un gouverneur de Cappadoce du nom de Sulla33, lequel
s'identifie à M. Munatius Sulla Cerialis, consul ordinaire en 215 et attesté
épigraphiquement comme légat de cette province en 217/218. Son exécution
toutefois ne paraît pas avoir de rapport direct avec la situation de la région.
Par ailleurs, Dion signale la tentative de coup d'état imputée, à tort ou à
raison, à un certain Paetus Valerianus34 : d'origine galate, précise l'historien,
ce sénateur avait été soupçonné de vouloir soulever en sa faveur les légions de
Cappadoce et d'avoir dans ce but fait frapper à son effigie de pseudo-monnaies
d'or (en réalité des médailles destinées à ses maîtresses !). L'épisode est
obscur et le personnage inconnu par ailleurs. Y aurait-il quelque rapport entre
ces événements et le changement de province de Tavium ?
29 PIR2 , V/2 (1983) M 311. Sur la date de son gouvernement de Dacie, G. Barbieri, Albo, n°
357, d'après une inscription peu connue (depuis AE 1960, 226). Cf. aussi I. Piso et P.
Rogozea, ZPE, 58, 1985, p. 214-215 sur IDR 111,1, n° 128 (AE 1987, 849) et G. Alfôldy,
ZPE, 70, 1987, p. 195-202 (AE 1987, 69) avec stemma familial.
30 Voir supra note 2.
31 Sur les vicissitudes de la Galatie d'Auguste au Ille siècle, voir en dernier lieu l'étude de B.
Rémy, L'évolution administrative de l'Anatolie aux trois premiers siècles de notre ère, Lyon,
1986, avec de nombreuses cartes.
32 Nos connaissances sur le koinon de Galatie (ou des Galates) sont rassemblées par J.
Deininger, Die Provinziallandtage der rômischen Kaiserzeit (Vestigia, 6), Munich et Berlin,
1969, p. 66-69.
33 Dion, LXXIX, 4, 5.
344, 7. Non mentionné dans le répertoire dressé par H. Halfmann, "Die
Senatoren aus den kleinasiatischen Provinzen", Epigrafia e Ordine Senatorio, Rome, 1982, II,
p. 643-646. Dion ne dit pas expressément qu'il était membre du Sénat, mais son appartenance à
Yamplissimus ordo ne fait guère de doute d'après le contexte. Aurelius Basileus, gouverneur de Cappadoce 217
Le nouveau statut territorial des Sebastenoi Trokmoi, inauguré sous
Elagabal, en 221 au plus tard, était encore en vigueur au début du règne de
Maximin le Thrace. En effet, Kurt Bittel a publié en 1985 un milliaire en
provenance de Çomar, village dépendant du territoire de Tavium, érigé en
l'honneur de Maximin et de Maxime César par les soins du gouverneur
Licinnius Serenianus35 :
Imp(eratori) Caeslari G(aio) I(ulio) Vero I Maximilno pio felilci Aug(usto)
et G(aio) I I(ulio) Vero Malximo nobilisslimo Caesari relstitulit per
Licinniulm Serenianum le/<g>(atum) Aug(usti) pr(o) pr(aetore).
Licinnius Serenianus, gouverneur consulaire de Cappadoce de 234 à 236
environ36, est bien connu par de nombreux documents littéraires et
epigraphiques et en particulier par une série de milliaires jalonnant la grande
route de Cesaree à Melitene. Sa présence à Çomar confirme donc, comme le
souligne justement D.H. French, l'appartenance de cette localité à la
Cappadoce37. Un mot au sujet de lardate de ce texte: il est à notre
connaissance le premier des milliaires de Licinnius Serenianus à mentionner le
César Maxime38, qui fut associé au pouvoir de son père dans les premiers mois
de 23639. Il nous permet donc de resserrer de quelques mois, dans les fastes de
Cappadoce, l'intervalle séparant la dernière mention de Serenianus de la
première attestation de son successeur présumé, Sex. Catius Clementinus
Priscillianus.
Les remarques précédentes nous amènent à reconsidérer deux inscriptions
jadis étudiées par l'un d'entre nous dans une étude consacrée à l'extension aux
provinces de l'insurrection des deux Gordiens, dans les premiers mois de
l'année 23840. Parmi les rares inscriptions qui mentionnent ces empereurs
éphémères et témoignent ainsi du ralliement à leur cause d'un certain nombre
de gouverneurs figurent en effet deux milliaires respectivement mis au jour à
Cevheri et à Kaymaz41, c'est-à-dire ici encore dans le périmètre de la cité de
Tavium. Le mieux conservé de ces deux tituli, celui de Cevheri, jadis publié
35 K. Bittel, Beobachtungen an und bei einer rômischen Strasse im ôstlichen Galatien,
Heddenheim, 1985, p. 24 et fig. 33, a-d (non vidimus) (AE, 1985, 813). Le texte a été revu
par D.H. French, "Aurelius Basileus", p. 39 (sans photogr.) dont nous donnons la
transcription.
36 PIR2, V/l (1970) L 245 ; B. Rémy, Carrières sénatoriales, p. 238-239, n° 187. Pour une
liste de ses milliaires (incluant quelques inédits), voir D.H. French, RRMAM, II/2, p. 514.
37 D.H. French, "Aurelius Basileus", p. 41-43.
38 Les deux corégents sont associés sur quelques milliaires où le nom du gouverneur a disparu
ou a été martelé (CIL, III, 6933 et 6952 ; AE, 1977, 814 ; D.H. French, RRMAM, II/l, p.
202, n° 253, sans le texte). Il n'y a pas de raison déterminante de les attribuer systématiquement
à Licinnius Serenianus, comme le veulent French et B. Rémy, Carrières sénatoriales, p. 238
(cf. X. Loriot, ANRW, U/2, p. 680 note 189).
39 X. "La date du P. Reinach 91 et le dies Caesaris de Maxime", ZPE, 11, 1973, p.
147-153 (cf. ANRW, Π/2, p. 676 et note 157).
40 X. Loriot, "Un milliaire de Gordien II découvert près de Cesaree de Palestine et l'extension
aux provinces de l'insurrection de 238 après J.-G", REA, 80, 1978, p. 72-84.
41 Ibid., p. 81, n° 5 et 6.

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