Culture économique, culture technologique, culture organisationnelle - article ; n°1 ; vol.36, pg 191-203

De
Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants - Année 1995 - Volume 36 - Numéro 1 - Pages 191-203
Jacques Sapir, Economie culture, technological culture, organizational culture: Elements allowing to interpret Russian and Soviet economic history. The problem of economic culture constitutes one of the inevitable transit points of all reflection on the economic future of post-Soviet Russia. Whenever behavior does not comply with expectations it is usual to ascribe the source of these regrettable dysfunctions to economic culture — and more specifically to discrepancies dubbed archaisms The notion of economic culture acts in this case simultaneously as a saturating assumption and as a normative model : cultures that do not enhance the value of the market are being labelled simply as archaic. Yet, the notion of economic culture might be extremely useful to understand the differences and the specificities of each eonomic path. This notion connects History with Economy and — when correctly defined — provides a most pertinent analytical instrument.
Jacques Sapir, Culture économique, culture technologique, culture organisationnelle. Éléments pour une interprétation de l'histoire économique russe et soviétique. La question de la culture économique constitue un des points de passage obligé de toute réflexion sur le devenir économique de la Russie post-soviétique. Quand les comportements ne correspondent pas à ce que l'on en attend, il est courant d'imputer à la culture économique, et spécifiquement aux différences passant alors pour des archaïsmes, la source de ces regrettables dysfonctionnements. La notion de culture économique fonctionne dans ce cas simultanément comme hypothèse saturante, mais aussi comme modèle normatif : les cultures qui ne valorisent pas le marché sont considérées d'emblée archaïques. Or, la notion de culture économique peut être extraordinairement utile pour comprendre les différences et les spécificités de chaque trajectoire économique. Cette notion se situe bien à l'interface entre Histoire et Économie, et constitue, si elle est correctement définie, un instrument d'analyse d'une grande pertinence.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Jacques Sapir
Culture économique, culture technologique, culture
organisationnelle
In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 36 N°1-2. pp. 191-
203.
Abstract
Jacques Sapir, Economie culture, technological culture, organizational culture: Elements allowing to interpret Russian and Soviet
economic history. The problem of economic culture constitutes one of the inevitable transit points of all reflection on the economic
future of post-Soviet Russia. Whenever behavior does not comply with expectations it is usual to ascribe the source of these
regrettable dysfunctions to economic culture — and more specifically to discrepancies dubbed archaisms The notion of economic
culture acts in this case simultaneously as a saturating assumption and as a normative model : cultures that do not enhance the
value of the market are being labelled simply as archaic. Yet, the notion of economic culture might be extremely useful to
understand the differences and the specificities of each eonomic path. This notion connects History with Economy and — when
correctly defined — provides a most pertinent analytical instrument.
Résumé
Jacques Sapir, Culture économique, culture technologique, culture organisationnelle. Éléments pour une interprétation de
l'histoire économique russe et soviétique. La question de la économique constitue un des points de passage obligé de
toute réflexion sur le devenir économique de la Russie post-soviétique. Quand les comportements ne correspondent pas à ce
que l'on en attend, il est courant d'imputer à la culture économique, et spécifiquement aux différences passant alors pour des
archaïsmes, la source de ces regrettables dysfonctionnements. La notion de culture économique fonctionne dans ce cas
simultanément comme hypothèse saturante, mais aussi comme modèle normatif : les cultures qui ne valorisent pas le marché
sont considérées d'emblée archaïques. Or, la notion de culture économique peut être extraordinairement utile pour comprendre
les différences et les spécificités de chaque trajectoire économique. Cette notion se situe bien à l'interface entre Histoire et
Économie, et constitue, si elle est correctement définie, un instrument d'analyse d'une grande pertinence.
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Sapir Jacques. Culture économique, culture technologique, culture organisationnelle. In: Cahiers du monde russe : Russie,
Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 36 N°1-2. pp. 191-203.
doi : 10.3406/cmr.1995.2427
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_1252-6576_1995_num_36_1_2427JACQUES SAPIR
CULTURE ÉCONOMIQUE, CULTURE TECHNOLOGIQUE,
CULTURE ORGANISATIONNELLE :
Éléments pour une interprétation de l'histoire économique
russe et soviétique
La question de la culture économique constitue, semble-t-il, un des points de pas
sage obligé de toute réflexion sur le devenir économique de la Russie post-soviét
ique. Quand les comportements des acteurs ne correspondent pas à ce que Ton en
attend dans les interprétations occidentales dominantes, il est courant d'imputer à la
culture économique, et spécifiquement aux différences passant alors pour des
archaïsmes, la source de ces regrettables dysfonctionnements. La notion de culture
économique fonctionne dans ce cas simultanément sur deux modes parallèles. Elle
est utilisée comme hypothèse saturante (ils ne réagissent pas de la même façon que
nous car ils sont différents de nous), mais aussi comme modèle normatif : les cultures
qui ne valorisent pas l'individu et le marché sont considérées d'emblée archaïques.
Ceci devrait être suffisant pour convaincre tout chercheur soucieux d'un peu de
rigueur d'abandonner une telle notion et de la laisser aux idéologues. Nous allons
pourtant défendre la thèse inverse ; la notion de culture économique peut être extra-
ordinairement utile pour comprendre les différences et les spécificités de chaque tra
jectoire économique. Cette notion se situe bien à l'interface entre Histoire et Écono
mie et pourrait constituer, si correctement définie, un instrument d'analyse d'une
grande pertinence. Néanmoins, pour ce faire, il convient de bien mesurer les diverses
dimensions possibles d'une telle culture et de les relier à un cadre interprétatif
dégagé de tout idéalisme.
1. La culture économique, comme on vient de le dire, a été un élément central
dans de nombreuses analyses portant sur les transformations des économies post
soviétiques et la transition à l'économie de marché1 . Celle-ci a été perçue comme une
révolution culturelle nécessitant une assistance technique spéciale2.
Une particulièrement bonne définition de la culture économique, dans le sens où
cette notion est alors utilisée, a été donnée par un auteur russe. Il s'agit :
Cahiers du Monde russe, XXX VI ( I -2). janvier-juin 1995. pp. 191 204. 192 JACQUES SAP1R
« de la combinaison des méthodes institutionnelles par lesquelles des sociétés concrètes,
des groupes et des individus s'adaptent aux conditions économiques de leur existence. La
culture économique consiste en comportements stéréotypés et en connaissances écono
miques. »3
De fait, une telle définition s'articule sur trois niveaux distincts, une culture éco
nomique théorique, consistant en la somme des axiomes de la pensée économique
dominante, la culture économique des décideurs, qui découle de leur plus ou moins
grande exposition aux enseignements de la science économique ou de leur expé
rience, enfin la conscience économique de l'ensemble de la population. Cette
construction, pour élégante qu'elle soit, suppose que l'on puisse identifier de
manière précise ces trois niveaux. Il ne fait guère de doute que le premier est repré
senté par le discours économique de ce que O. Favereau a appelé la « théorie stan
dard »4, soit une démarche théorique basée sur deux hypothèses clés, la présence
d'agents individuels maximisant un résultat espéré (ou rationalité substantive) et la
possibilité de pouvoir quantifier et réduire en informations explicites simples la tota
lité des connaissances nécessaires à l'action économique3. Il y a donc identification
du niveau théorique avec un corpus particulier, celui de la pensée néo-classique
moderne, sous sa forme intégrale ou dans ses variantes dites néo-keynesiennes6. Il
s'agit d'un discours dont on ne peut que reconnaître la cohérence et les prétentions à
la généralisation, et qui se présente comme, potentiellement, une science « dure », à
l'instar des sciences de la nature7. On peut cependant se demander si il ne repose pas
sur un certain nombre d'hypothèses ad hoc, c'est-à-dire d'hypothèses destinées à
faciliter la démonstration du résultat visé par le modélisateur8.
Le second niveau renvoie quant à lui à une dimension plus directement culturelle,
soit les modes de pensée d'un groupe dirigeant. On peut alors voir, dans le cas de la
continuité entre la Russie et l'URSS, un véritable génotype économique, pour
reprendre l'expression de E. Maiminas9. Les comportements dits « de masse » vont
alors renvoyer à des théorisations plus ou moins rapides de réponses à des sondages,
ou de stéréotypes sur les comportements10. On peut ainsi réaliser combien sont in
timement mêlées, même si c'est de manière inconsciente, les dimensions normatives
et d'hypothèses saturantes dans une telle définition de la culture économique.
2. Appliquée au cas de l'URSS et de la Russie, cette définition conduit à mettre
en valeur un fond considéré comme archaïque, et qui constituerait un important obs
tacle à la transition.
Ja. Kuzminov identifie ainsi trois couches de traditions dans la culture écono
mique russe11, l'une provenant du passé féodal, qui expliquerait la vigueur des tradi
tions étatistes12, une deuxième, issue de la période communiste, qui aurait renforcé
les traits de la première, enfin une troisième constituée des traditions locales de mar
ché. Il convient donc de changer cette culture, à travers l'introduction de nouvelles
normes, mais aussi un effort massif de formation, tant des responsables que de la
population13. De manière cohérente, Ja. Kuzminov est aujourd'hui (1994) le doyen
du Haut Collège Économique ( Vysšaja škola ekonomikï), une institution de formation
supérieure largement financée par les pays européens.
L'analyse historique du processus de formation de la culture économique russe
pose néanmoins certains problèmes. Il est loin d'être démontré que la nature « féo
dale » de la société russe, pour ce que vaut une telle notion, ait été à l'origine d'un
renforcement de l'État au sens traditionnel du terme14. On peut au contraire suggé- CULTURE ÉCONOMIQUE, TECHNOLOGIQUE ET ORGANISATIONNELLE 1 93
rer que c'est le processus de modernisation économique engagé dans la seconde moit
ié du XIXe siècle qui est à l'origine du développement d'un courant étatiste, en par
ticulier dans les élites russes15. C'est une caractéristique de tous les pays ayant eu à
développer des stratégies dites de « rattrapage » que de s'appuyer sur une interven
tion directe, forte, de la puissance publique en économie16. A cet égard, la trajectoire
de la Russie, puis de l'URSS, n'a rien d'exceptionnel17.
Cependant, si Ton admet la thèse que l'effort de modernisation, par opposition à
un processus « naturel », est bien l'un des facteurs de constitution d'une culture éco
nomique étatique, on peut alors se demander si la culture économique russe et sovié
tique n'est pas justement adaptée à une transition conçue comme une modernisation
autoritaire. Le fait que des conseillers occidentaux puissent se faire les apôtres d'un
pouvoir fort au nom du passage à l'économie de marché irait dans ce sens18. On peut
alors s'interroger sur la pertinence qu'il y a à insister sur le changement culturel.
L'exemple du Japon montre que la modernisation procède aussi de l'utilisation de
formes culturelles anciennes qui sont soit instrumentalisées, soit réadaptées, pour
tenir compte des nouvelles conditions19.
Le discours dominant sur la culture économique se heurte ici à la contradiction
qu'il y a entre une démarche normative et une démarche instrumentaliste. Or, la défi
nition donnée de la culture économique a été complètement structurée par l'aspect
normatif, comme en témoigne l'importance conférée au premier étage, qualifié de
théorique. En même temps, cette définition a été construite dans le cadre d'un projet
instrumentaliste, puisqu'il s'agissait de se demander en quoi la culture économique
pouvait retarder la transition. On aboutit ainsi à une impasse, qui pourrait justifier
l'abandon de la notion de culture économique et de ce thème de réflexion. C'est par
un élargissement de cette notion et une transformation de ses bases théoriques que
Ton peut sortir de cette impasse.
3. On propose ici de présenter la notion de culture technologique comme angle
d'approche largement ignoré du problème des continuités économiques en Russie et
en URSS.
Une anecdote illustrera le propos. Л a été longtemps soutenu que la nature du sys
tème soviétique, et en particulier la propriété d'État des moyens de production (du
moins de leur majorité), étaient des obstacles insurmontables à l'innovation20. Ainsi
pourrait-on expliquer la dépendance de l'URSS vis-à-vis des importations de technol
ogie occidentale21. Ce point, qui fut âprement discuté au début des années 80, est en
réalité douteux ; un travail approfondi sur les données ne permet pas de montrer une
réelle dépendance de la croissance soviétique des importations occidentales après
196522. Mais l'histoire que l'on va raconter est plus modeste. Dans les années 70,
l'industrie soviétique commençait à produire des machines à commande numérique et
ce que l'on appelait alors des lignes de production automatisées. On s'est étonné de
leur faible diffusion dans l'économie. En fait, des études faites sur 500 usines qui
avaient été ainsi rééquipées ont établi que la productivité de ces entreprises avait chuté
à la suite de leur modernisation. La réponse tenait au fait que les nouvelles machines
étaient à la fois plus souvent et plus longtemps en panne que les anciennes23. En
d'autres termes, elles n'étaient pas technologiquement intégrantes.
Cette histoire est à relier à une seconde. La théorie standard prévoit que, dans un
processus d'optimisation, si les moyens des agents optimisateurs sont comparables et
si le programme d'optimisation est identique, il n'y a qu'une solution technologique 194 JACQUES SAPIR
possible à chaque problème donné. Considérons maintenant le cas de la compétition
automobile, et particulièrement celui de la Formule 1. On est en présence d'un règl
ement connu de tous, relativement simple par comparaison à des choix économiques,
et concernant quelques intervenants dont les moyens sont largement comparables.
Pourtant, la diversité des solutions technologiques a été, et reste, historiquement la
règle. Mais cette diversité n'exclut pas certaines tendances. Ainsi, les constructeurs
britanniques privilégient-ils les moteurs à 4 ou 8 cylindres, alors que les
italiens sont plus à Taise dans les 6 ou les 12 cylindres. Des nouveaux venus, comme
les Français et les Japonais, ont souvent choisi des solutions nouvelles, comme les
10 cylindres par exemple. Ajoutons à cela que, en moyenne, les châssis britanniques
sont plus performants mais que les moteurs italiens sont souvent plus puissants.
Quel est le lien maintenant entre ces deux histoires ? Si Ton admet, comme nous
y incite la seconde, que les choix technologiques sont le produit de cultures détermi
nées24, alors on peut comprendre pourquoi, dans certains cas, des objets deviennent
inassimilables, ce qui était la morale de la première histoire. Ces cultures peuvent
renvoyer à des choix précédents, et aux leçons des échecs et des succès passés.
Un exemple en est donné par le développement des premières turbines à réaction
à la fin des années 30, ce qui nous conduit à deux histoires parallèles. À ce moment-
là, les ingénieurs allemands choisirent la solution techniquement la plus efficace, le
compresseur axial. Ils furent cependant limités par la technologie de l'époque, en
particulier en matière d'usinage et de résistance des matériaux. Les ingénieurs br
itanniques, et spécifiquement ceux de Rolls Royce, qui venaient de mettre au point
des compresseurs extrêmement performants pour des moteurs à pistons, en particul
ier dans le cadre de la coupe Schneider, et qui étaient en train d'appliquer les leçons
apprises au moteur des Spitfire et Hurricane (dont la puissance fut multipliée par
deux en quatre ans), employèrent d'emblée la même solution technique, le compres
seur centrifuge25. Ceci leur permit d'obtenir des résultats supérieurs, en matière de
rapport poussée/poids et de fiabilité, en dépit du fait que la solution techniquement
adoptée n'était pas théoriquement la meilleure. On voit ici comment une expérience
conditionne des choix. Il ne faudrait cependant pas croire que la brillante équipe de
chez Rolls Royce maîtrisait tous les aspects du problème, comme le montre une
seconde anecdote. En 1939, le gouvernement britannique suggéra de faire construire
les moteurs merlin par Ford en Grande-Bretagne. Les ingénieurs de chez Ford décla
rèrent initialement leur incapacité à le faire, en raison des tolérances trop élevées
acceptées chez Rolls Royce, par rapport à leurs propres standards26. Ceci était vis
iblement un héritage de la construction quasi manuelle chez le constructeur britan
nique, confronté aux pratiques de mécanisation de chez Ford. Le merlin fut donc
redessiné, ce qui en améliora la fiabilité.
4. Ces diverses anecdotes peuvent être rassemblées dans un cadre théorique, qui
s'appuie sur les notions de connaissance et d'information implicite. Elles montrent,
en particulier dans le cas évoqué de Rolls Royce, que l'entreprise peut être considé
rée comme un système organisational agissant pour la solution de certains pro
blèmes. Il est ici clair, et c'est un point fondamental pour comprendre la notion de
culture technologique, que des compétences accumulées s'incarnent dans un produit
de base, qui peut ensuite être utilisé dans une vaste combinaison de produits finaux27.
La morale des histoires que l'on vient de conter est donc qu'il existe des « styles »
au sens où l'on a des manières distinctes et repérables de concevoir comme de réali- CULTURE ÉCONOMIQUE, TECHNOLOGIQUE ET ORGANISATIONNELLE 1 95
ser des objets ou des actes28. Dans le domaine industriel, ces styles sont liés aux
caractéristiques des activités de Recherche et Développement (R & D) et de product
ion. Les connaissances mises en œuvre y sont largement tacites, c'est-à-dire qu'elles
ne sont pas transmissibles directement à travers la consultation d'une documentation,
d'un manuel, voire du savoir d'un individu identifiable29.
Cette constatation s'intègre particulièrement bien dans la conception de la
connaissance développée par Hayek. Pour ce dernier, la connaissance est tout autant
pratique que scientifique30. Qui plus est, elle est avant tout procédurale, en ce sens
que l'on connaît la procédure à adopter pour aboutir à un résultat voulu plus que ce
résultat. C'est ce qui confère aux activités humaines, et en particulier dans la pro
duction, la flexibilité nécessaire pour s'adapter à des circonstances nouvelles. Ainsi :
« la plus grande partie de la connaissance utilisée n'est d'aucune manière 'disponible'
sous une forme toute préparée. La plus grande partie consiste en des techniques de pen
sées qui permettent à l'ingénieur individuel de trouver la nouvelle solution rapidement
quand il est confronté à une nouvelle constellation de circonstances. »31
Un tel processus implique un apprentissage constant de la part des agents, à tra
vers des interactions entre eux, dont certaines sont conscientes et d'autres, non. La
connaissance a ainsi une dimension sociale, voire collective, en même temps qu'elle
est individuelle32. Nous devons admettre qu'elle se construit socialement mais ne se
manifeste qu'à travers des formes individuelles d'appropriation.
La connaissance accumulée dans certains bureaux d'études et services de
recherches et constituée de savoirs acquis soit de manière empirique, soit de manière
scientifique, constitue alors un bien collectif qui n'est pas réductible au « génie » de
l'un des membres ou à la somme des capacités de chacun. On peut ainsi considérer
qu'il y a dans une organisation, que celle-ci soit une entreprise ou un syndicat, voire
un parti, une dimension cognitive essentielle33. Elle traduit un savoir organisationnel
qui s'incarne soit dans des règles de fonctionnement, soit dans des pratiques collec
tives souvent informelles34. On est donc confronté à un double mouvement ; d'une
part il faut considérer les organisations comme des système d'apprentissage, et
d'autre part il faut tenir compte du fait que tout apprentissage a une dimension orga-
nisationnelle, par sa capacité à donner naissances à des règles ou des pratiques répé
tées qui font convention35.
Dès lors, il apparaît que la rupture du collectif, soit à travers une réorganisation,
soit en cas de fermeture de l'entreprise à laquelle il appartient, entraînerait une perte
nette36. Ceci contredit les explications traditionnelles de la théorie standard sur les
avantages de la flexibilité, qui ne considèrent que les rapports inter-individuels au
sein d'une organisation37. En ce sens, la notion de savoirs collectifs, qui représente
la part collective de la connaissance, dans son mode de construction et d'évolution,
est une réponse tout aussi valide à la nécessité de l'organisation que la théorie des
coûts de transaction38.
Cette dimension collective de l'acquisition des savoirs et de la connaissance
dépasse par ailleurs les limites de l'organisation individuelle. Elle peut se traduire
par la mise en place de relations stables de coopération entre organisations qui ne
sont pas réductibles à la concurrence39. On est alors confronté à l'émergence de sys
tèmes en réseau qui sont, en réalité, une nouvelle forme d'intégration, mais qui tr
aduisent des spécificités importantes quant à la nature de l'information utilisée40. Le 196 JACQUES SAPIR
balancement historique entre l'intégration industrielle dont la forme presque parfaite
fut donnée par Krupp au tournant du siècle, et donc la prédominance des formes de
coordination par le commandement sur la coordination par le marché, et la désinté
gration des grandes firmes, traduisant cette fois une de la coordination
par le marché sur le commandement, apparaissent ainsi comme un phénomène plus
complexe qu'on ne le croit. La multiplication de firmes de taille moyenne là où,
avant, existait un nombre réduit de grandes entreprises intégrées, ne signifie donc pas
nécessairement la victoire du marché sur l'organisation. Celle-ci se reconstitue sous
une forme nouvelle, à travers des réseaux expulsant les principes de la coordination
marchande de la sphère de la relation entre ses membres.
5. Il apparaît ainsi que la stabilité de l'organisation, qu'elle soit firme ou réseau,
est un élément déterminant de l'émergence d'une culture technologique, et visibl
ement organisationnelle. On peut se demander si ceci est compatible avec l'idée d'un
processus de sélection. Cette idée, centrale dans la conception hayekienne41, devrait
conduire à un processus d'uniformisation des différentes cultures technologiques, à
travers le rejet des solutions inadaptée. Ainsi, la culture technologique ne serait
qu'un phénomène transitoire, appelé à disparaître. On peut cependant remarquer que
rien ne prouve qu'un tel processus soit rapide à l'échelle historique ; même comme
processus transitoire, la culture technologique pourrait toujours être une notion per
tinente durant une période donnée. Cependant, on peut même contester les effets du de sélection. Pour que ce dernier aboutisse réellement à un processus
d'uniformisation, encore faut-il qu'un système de contraintes dures existe dans
l'activité considérée42, et que les résultats donnent lieu à des interprétations uni
formes. Ces deux conditions sont, en réalité, très restrictives. En premier lieu, on
peut montrer que, dans la plupart des cas, les contraintes ne sont que modérément
dures ; si les solutions les moins efficientes sont éliminées, des solutions moyenne
ment efficientes ne le sont pas. Ceci peut provenir d'une instabilité générale de
l'environnement, ou de la capacité de certains agents à modifier ce dernier (ce que
l'on appelle la possibilité d'une action stratégique). Dans des situations de concur
rence entre des grandes organisations43, soit verticales soit en réseau, on est ainsi
rarement en système de contraintes dures. Par ailleurs, les résultats de la concurrence
peuvent être rendus difficilement interprétables en raison de la présence de
« bruits »**. Ceux-ci peuvent consister en des éléments de distorsion des informat
ions, mais aussi dans des innovations qui, du fait de la modification de l'environne
ment qu'elles entraînent, rendent un résultat donné non généralisable. Dans le cas de
la compétition automobile, le progrès technique dans le domaine des systèmes de
distribution (rappel pneumatique des soupapes) et l'introduction de nouveaux maté
riaux, sont cités comme des causes suffisantes pour que des moteurs de 8 cylindres
soient compétitifs face à des 10 ou des 12 cylindres43. L'évolution n'est ainsi sus
ceptible de conduire à la sélection de solutions uniformes que dans un système de
règles extrêmement contraignant, et en supposant une forme d'état stationnaire du
point de vue de l'innovation.
La présence d'une situation de compétition n'est donc pas ainsi contradictoire
avec l'émergence de cultures technologiques et organisationnelles, de plus en plus
spécifiques. On peut même ajouter que, en cas de présence de « bruits » importants
comme de coûts de transactions élevés, ce phénomène de différenciation, conduisant
à des cultures de plus en plus hétérogènes, devrait s'accélérer. CULTURE ÉCONOMIQUE, TECHNOLOGIQUE ET ORGANISATIONNELLE 197
6. П convient maintenant de revenir au cas russe. Deux caractéristiques mar
quantes des entreprises soviétiques peuvent être identifiées, leur pérennité et leur
taille, particulièrement importante.
La pérennité des entreprises est une des conséquences de la propriété d'État.
L'innovation organisational le ne pouvant, alors, que prendre la forme de la création
de nouvelles entreprises. Cependant, on peut s'interroger sur la signification d'une
telle pérennité quand les effectifs connaissaient de très fortes rotations, en particulier
durant les années 3046. La pérennité de la firme n'a pris un sens, du point de vue de
la stabilité du collectif, qu'une fois cette rotation de la main d'œuvre ramenée à des
proportions plus faibles, soit dans la seconde moitié des années 5047.
En ce qui concerne la taille de l'entreprise, une étude récente montre qu'elle était
très supérieure à celle des entreprises occidentales du secteur correspondant.
Comparaison de la taille moyenne des entreprises
dans les industries soviétiques et européennes.
(nombre de salariés par entreprise)
CEE
(Belgique, Danemark,
URSS, 1987 RFA, France,
Italie, Hollande,
Grande-Bretagne)
Sidérurgie 517 3.833
Métallurgie non-ferreuse 160 2.699
Constructions mécaniques 196 1.731
dont : industrie électro-technique 299 1.645
Autres constructions de machines 102 1.468
Véhicules 705 4.828
Chimie 221 1.871
Matériaux de construction 437 126
Industrie légère 650 102 agro-alimentaire 183 289
Moyenne générale pour l'industrie 846 163
Source : Économie européenne, 45, décembre 1990, p. 48.
Cependant, il faut savoir que la proportion de salariés employés à la production
principale était relativement faible, de l'ordre de 50 %48, proportion que l'on retrou
vait si l'on considérait cette fois le stock de machines-outils49. Plus que de la consti
tution de grandes entreprises monopolistes, la taille de l'entreprise soviétique se
déduit d'un processus d'internalisation. Ce dernier consiste dans la préférence don
née aux capacités internes de l'entreprise par rapport à des capacités extérieures,
pour la réalisation de certaines activités. Globalement, la direction des entreprises
soviétiques était réticente à la sous-traitance, et tentait de construire une sorte
d'autarcie technique30. Ce comportement était une réaction directe aux effets désor-
ganisateurs de la pénurie ; cette dernière se manifestait dans les relations inter-entre- JACQUES SAPIR 198
prises sous la forme de délais imprévus, de livraisons insuffisantes et de non-respect
des nonnes de qualité pour les approvisionnements51. Il était donc logique de cher
cher à réaliser soi-même le plus de choses possibles.
Bien évidemment, l'autarcie technique était, et est toujours, une impossibilité.
Les entreprises soviétiques devaient donc recourir à la sous-traitance, qui leur était
souvent imposée par les autorités centrales. Dans ce cas, le processus d'internalisa-
tion se reproduisait à l'échelon supérieur, sous la forme de réseaux solidement struc
turés à l'intérieur de ministères, ou d'associations de production. Les relations offi
cielles au sein de ces réseaux étaient adossées à des échanges en troc, d'un volume
souvent considérable, qui n'étaient pas intégrées dans la planification officielle32.
Ces réseaux d'intégration verticale était ainsi le lieu de processus de négociation per
manents, donnant naissance à un savoir particulier sur les relations bilatérales. Un tel
résultat n'a, par ailleurs, rien de typiquement soviétique et correspond à une évolu
tion logique33. Il en résultait à la fois une grande stabilité de ces relations, mais aussi
une rigidité évidente, dans la mesure où la probabilité du choix d'un partenaire exté
rieur au réseau était très faible.
On peut donc considérer, d'un point de vue théorique, que le fonctionnement
journalier de l'économie soviétique se caractérisait par des coûts de transaction
extrêmement élevés. L'équilibre entre ces derniers et les coûts d'organisation était
donc tel que le développement d'entreprises de très grande taille peut être considéré
comme une solution « normale »м, sans même évoquer les raisons politiques qui
pouvaient aller dans le même sens.
Ces éléments vont donc dans le sens de la constitution d'une forte culture tech
nologique et organisationnelle, dont on peut penser qu'elle a commencé à se coagul
er de manière stable dans la seconde moitié des années 50. La dimension technolo
gique de cette culture peut se caractériser par une priorité des innovations tractées par
la production53, au détriment des innovations poussées par la demande, une grande
stabilité des choix technologiques, pouvant aller au conservatisme, et une tendance
constante à la réutilisation de produits au processus de production bien maîtrisé, dans
des emplois nouveaux56. Une telle culture technologique n'exclut nullement l'inno
vation ; cependant celle-ci prend une forme très différente de ce que l'on peut ren
contrer dans les économies occidentales. L'interaction entre l'innovation de la pro
duction et les nouvelles connaissances scientifiques a été souvent plus faible, à la fois
pour des raisons politiques (le secret militaire), organisationnelles (les bureaux
d'études étaient souvent des entreprises séparées), et enfin techniques (la qualité des
composants).
Il y a aussi clairement une dimension organisationnelle de cette culture. Elle
s'incarne à la fois dans des modes d'organisation interne, qui privilégient le contact
direct avec le responsable sur la délégation de pouvoir écrite57, et dans des modes de
relations entre les dirigeants de différentes entreprises. Le rôle des « contacts », les
fameux svjazi, est souvent fondamental dans une logique qui privilégie la fidélité au
partenaire connu sur la compétition58.
7. Cette exploration de la culture technologique et organisationnelle suggère
maintenant de nouvelles pistes pour la redéfinition de la culture économique.
En premier lieu, il convient de mesurer l'importance de la notion d'anticipation,
qui est centrale dans le discours économique dominant. Ce dernier repose en fait sur
une tautologie ; comme l'a démontré Hayek ; il suppose que les agents sont en ÉCONOMIQUE, TECHNOLOGIQUE ET ORGANISATIONNELLE 199 CULTURE
mesure de réaliser des anticipations correctes, si ce n'est rationnelles, pour aboutir à
l'équilibre. Or, de telles ne sont possibles que si Ton est déjà à l'équil
ibre59. En réalité les agents doivent construire une conception du monde, ne serait-
ce que celui, limité, de leur action quotidienne, à partir d'une situation où l'ignorance
l'emporte sur la connaissance, où les informations sont autant implicites qu'explic
ites, et dans un processus d'interaction constant avec les autres agents60. Les anti
cipations doivent alors être comprises comme des systèmes de règles orientés vers
une adaptation réussie de l'individu à son environnement.
Ceci conduit, ensuite, à abandonner la notion de rationalité, qu'elle soit substant
ive (on maximise un résultat) ou procédurale (on maximise un processus)61, au prof
it de comportements cohérents avec les infrastructures institutionnelles et les
contraintes matérielles et techniques de marchés déterminés62. Il n'est donc pas
impossible que l'on puisse rencontrer dans la réalité les comportements prêtés par la
théorie économique standard aux agents. Mais, ces ne traduisent
nulle rationalité immanente ; la connaissance parfaite, quand elle se manifeste,
« n'est pas une propriété de l'agent mais une propriété d'un marché spécifique avec
ses structures institutionnelles »63.
Ceci est d'autant plus important que Ton peut montrer que les agents écono
miques sont, dès le départ, plongés dans des mondes différents, ce que L. Boltanski
et L. Thévenot appellent des « cités », avec leurs systèmes de valeurs propres64. En
restant dans le domaine des relations marchandes, on peut aussi montrer que les mar
chés sont extrêmement différents, du fait de leur nature propre65, ou en raison de
celle des biens qui y sont échangés. Le commerce inter-industriel, par exemple, pri
vilégie la complémentarité sur la substituabilité. Or, cette dernière caractéristique est
cruciale pour la démonstration de la possibilité d'une coordination automatique,
thèse centrale dans la théorie de l'équilibre général66. Si on doit en relativiser
Г importance, au profit justement de la complémentarité, la coordination entre les
agents doit se construire socialement67.
On aboutit alors à un troisième résultat, c'est la nécessité de penser les systèmes
de représentation comme intégrant cette diversité. En effet, on peut raisonnablement
supposer que les agents économiques sont plongés dans au moins deux marchés dif
férents, tout comme ils évoluent dans des « cités » différentes. La nécessité d'être
cohérent à chaque endroit soulève bien entendu un problème important. Deux solu
tions opposées sont possibles ; la première consiste à admettre une parfaite sépara
tion des comportements, sans interaction ni contaminations réciproques, dans une
sorte de schizophrénie consciente ou inconsciente. La seconde consiste à considérer
que l'on est en présence de gradations dans la cohérence, celle-ci étant stricte dans
un compartiment, et relative dans les autres. Ceci revient à supposer qu'un système
de représentation est en réalité hégémonique. La première solution est certainement
possible transitoirement. On peut cependant douter qu'elle puisse engendrer une
configuration stable, et tout particulièrement si l'agent doit se mouvoir dans plus de
deux compartiments. La seconde solution quant à elle se propose de résoudre non
seulement le problème du système de représentation de l'agent individuel, mais aussi
celui du système de représentation au niveau de la société.
On aboutit alors à désigner sous le nom de culture économique deux niveaux dis
tincts mais enchâssés. On a tout d'abord un système de représentation auquel adhère
une partie majoritaire ou économiquement et politiquement dominante de la populat
ion, et qui traduit l'hégémonie d'un ensemble de règles et de conventions, issues

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