Ethnicité et politique dans la guerre civile : À propos du basmačestvo au Fergana - article ; n°1 ; vol.38, pg 195-222

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Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants - Année 1997 - Volume 38 - Numéro 1 - Pages 195-222
Marco Buttino, Ethnicity and politics during the Civil War : the case of the basmachestvo in Fergana. In Central Asia (in Turkestan) the Soviet government was, at first, not only a political but also an ethnic dictatorship. The Russian minority who seized power met an armed opposition of Muslims: the basmachestvo. The conflict between Russian émigrés and the local population was due to the crisis of the old regime's iastitutional order, or in other words the crisis of the colonial order was the starting point of the conflict and not the contrary. To that was added the creation of new powers based on ethnicity and territoriality. This article means to look over thoroughly the case of a region in Turkestan: the Fergana where the Russian political elite builds up and uses ethnic oppositioas. Thus the Red Army enroled Russians, Armenians and Aastrian war prisoners who, for one reason or another, accepted to fight the Maslims. Later on, the ruling Rassiaas used Maslim soldiers from other regions to fight the basmachi. But the allies were not always so obvious. At some point an armed organization of Russian settlers took side with the basmachi, so did the Maslim communists who, succumbing to national solidarity, signed secret agreements with the basmachi. This micro-analysis of different situations is a way to examine on a more general scale the reasons and means of ethnic conflicts.
Marco Buttino, Ethnicité et politique dans la guerre civile : à propos du basmačestvo au Fergana. En Asie Centrale (au Turkestan) le pouvoir soviétique fut, à ses débuts, une dictature non seulement politique mais ethnique. La minorité russe qui s'empara du pouvoir se heurta à une opposition armée musulmane : le basmačestvo. Le conflit entre les Russes immigrés et les populations locales était dû à la désorganisation des iastitutions de l'ancien régime, c'est-à- dire que c'est la crise de l'ordre colonial qui provoqua le conflit ethnique et non le contraire. À cela s'ajoutait la constitution de nouveaux pouvoirs fondés sur l'appartenance ethnique et territoriale. Cet article examine plus particulièrement le cas d'une région du Turkestan, le Fergana, où l'élite politique russe créa et utilisa les conflits ethniques. Ainsi l'armée rouge se servit des Russes, des Arméniens et des prisonniers de guerre autrichiens qui, pour différentes raisons, étaient prêts à combattre les musulmans. Par la suite le pouvoir russe enrôla des soldats musulmans, originaires d'autres régions, pour lutter contre les basmači. D'autres alliances virent le jour, comme cette organisation armée de colons russes qui rallia les basmači ou cette solidarité nationale qui réunit par des accords secrets basmači et communistes musulmans. Cette micro-analyse de la situation permet de traiter de manière plus générale des raisons et des modalités des conflits ethniques.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Marco Buttino
Ethnicité et politique dans la guerre civile : À propos du
basmačestvo au Fergana
In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 38 N°1-2. pp. 195-
222.
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Buttino Marco. Ethnicité et politique dans la guerre civile : À propos du basmačestvo au Fergana. In: Cahiers du monde russe :
Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 38 N°1-2. pp. 195-222.
doi : 10.3406/cmr.1997.2488
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_1252-6576_1997_num_38_1_2488Abstract
Marco Buttino, Ethnicity and politics during the Civil War : the case of the basmachestvo in Fergana. In
Central Asia (in Turkestan) the Soviet government was, at first, not only a political but also an ethnic
dictatorship. The Russian minority who seized power met an armed opposition of Muslims: the
basmachestvo. The conflict between Russian émigrés and the local population was due to the crisis of
the old regime's iastitutional order, or in other words the crisis of the colonial order was the starting point
of the conflict and not the contrary. To that was added the creation of new powers based on ethnicity
and territoriality. This article means to look over thoroughly the case of a region in Turkestan: the
Fergana where the Russian political elite builds up and uses ethnic oppositioas. Thus the Red Army
enroled Russians, Armenians and Aastrian war prisoners who, for one reason or another, accepted to
fight the Maslims. Later on, the ruling Rassiaas used Maslim soldiers from other regions to fight the
basmachi. But the allies were not always so obvious. At some point an armed organization of Russian
settlers took side with the basmachi, so did the Maslim communists who, succumbing to national
solidarity, signed secret agreements with the basmachi. This micro-analysis of different situations is a
way to examine on a more general scale the reasons and means of ethnic conflicts.
Résumé
Marco Buttino, Ethnicité et politique dans la guerre civile : à propos du basmačestvo au Fergana. En
Asie Centrale (au Turkestan) le pouvoir soviétique fut, à ses débuts, une dictature non seulement
politique mais ethnique. La minorité russe qui s'empara du pouvoir se heurta à une opposition armée
musulmane : le basmačestvo. Le conflit entre les Russes immigrés et les populations locales était dû à
la désorganisation des iastitutions de l'ancien régime, c'est-à- dire que c'est la crise de l'ordre colonial
qui provoqua le conflit ethnique et non le contraire. À cela s'ajoutait la constitution de nouveaux
pouvoirs fondés sur l'appartenance ethnique et territoriale. Cet article examine plus particulièrement le
cas d'une région du Turkestan, le Fergana, où l'élite politique russe créa et utilisa les conflits ethniques.
Ainsi l'armée rouge se servit des Russes, des Arméniens et des prisonniers de guerre autrichiens qui,
pour différentes raisons, étaient prêts à combattre les musulmans. Par la suite le pouvoir russe enrôla
des soldats musulmans, originaires d'autres régions, pour lutter contre les basmači. D'autres alliances
virent le jour, comme cette organisation armée de colons russes qui rallia les basmači ou cette solidarité
nationale qui réunit par des accords secrets basmači et communistes musulmans. Cette micro-analyse
de la situation permet de traiter de manière plus générale des raisons et des modalités des conflits
ethniques.MARCO BUTTINO
ETHNICITÉ ET POLITIQUE DANS LA GUERRE CIVILE
À PROPOS DU BASMAČESTVO AU FERGANA
/. Le terrain d'enquête
Nous examinerons l'importance de l'aspect ethnique et territorial dans les
conflits qui se développèrent au cours de la guerre civile. Mon terrain d'enquête est
une région aux marges de la Russie, au sud du Turkestan, aux confins de l'Afgha
nistan et de la Chine. Il s'agit du Fergana, une vallée perdue entourée de hautes mont
agnes, mais très importante par sa position stratégique au cœur de l'Asie Centrale
et par le fait qu'elle était le principal fournisseur du coton utilisé dans l'industrie tex
tile de la Russie d'Europe.
Cependant qu'en Russie sévissait la guerre civile, au Fergana des bandes armées
s'opposèrent au pouvoir soviétique et réussirent à en limiter la portée aux seuls quart
iers européens des villes. Les révolutionnaires russes appelaient leurs adversaires
les basmači, terme désignant dans la langue locale des « bandits ». Quant à ces der
niers, ils se définissaient comme des combattants, des djigits, commandés par
d'influents kurbaši, c'étaient des gens du lieu, des musulmans, et ils s'opposaient au
nouveau colonialisme agressif des révolutionnaires russes1. D'ailleurs, au Fergana,
le banditisme était pratique courante depuis que la région avait été intégrée dans
l'Empire et que l'économie de marché avait fait irruption brutalement dans la vie des
paysans musulmans ; et on avait gardé aussi le souvenir des révoltes fameuses (celles
de 1878, de 1882, de 1885, de 1893, de 1898) et celui, plus récent, du soulèvement
de 1916.
Après le mois d'octobre, les basmači (nous employons à contre-cœur ce terme
qui fait désormais partie du langage commun) devinrent plus nombreux et leurs
kurbaši plus influents dans un contexte où la pauvreté, pour beaucoup, signifiait la
faim. En effet, la production de coton s'était effondrée et parmi les ouvriers agricoles
il y avait de nombreux chômeurs2. En 1919, quand on essaya pour la première fois
de faire le compte de ceux qui n'étaient pas en mesure de subvenir à leurs propres
besoins, on s'aperçut qu'au Fergana ils étaient 283 000, à savoir 13 % de la populat
ion locale3. Un monde paysan musulman se trouvait ruiné par la crise du coton et,
parmi les milliers d'exclus dans la détresse, beaucoup, momentanément ou de façon
plus méthodique, se livraient au basmačestvo.
Cahiers du Monde russe, 38(1-2). janvier- juin 1997, pp. 195-222. 196 MARCO BUTTINO
Les bandes avaient grossi leurs rangs et elles bénéficiaient du soutien populaire
depuis que les Gardes rouges avaient attaqué et tué des milliers de personnes dans la
ville de Kokand, siège du gouvernement musulman, parallèle au gouvernement
soviétique. On était en février 1918 et, ce même mois, le gouvernement révolution
naire russe décréta que tout le coton appartenait à l'État et qu'il devait être réquisi
tionné. Les Soviétiques s'étaient imposés par la violence et leurs nationalisations
assorties de menaces (fusiller séance tenante quiconque n'aurait pas livré le coton,
tels étaient les termes du décret) étaient des représailles contre ceux qui avaient sou
tenu le gouvernement musulman4. Dans ces conditions il ne fallait pas s'étonner si
les soviets, créés dans les quartiers européens des villes, ne réussissaient pas à trou
ver des partisans les kišlaki (villages indigènes). Par conséquent ils étaient obli
gés de s'adresser aux anciens des villages et aux responsables de l'administration du
régime précédent. Mais, quand ils recevaient des ordres ou des demandes de la part
des autorités soviétiques, ces derniers consultaient les chefs des basmači locaux
avant de les satisfaire5.
En réalité, au début, le gouvernement soviétique avait essayé de faire participer
les paysans musulmans et de les contrôler, et non seulement de les réprimer. Mais la
population ne collaborait pas et, surtout après la tuerie de Kokand, elle était terrori
sée par les Soviétiques. Aussi les kišlaki tendaient-ils à échapper à l'influence des
représentants du gouvernement et, de cette façon, ils évitaient aussi le risque de
représailles de la part des basmači6. Dans une localité qui sera au centre de notre
attention, Yuezd d'Andizan, les instructeurs chargés de former des comités de pay
sans pour réglementer l'utilisation de la terre et de l'eau rapportèrent que bon nombre
d'habitants avaient fui et que ceux qui étaient restés vivaient dans la terreur des sol
dats. Quand un train arrivait en gare et qu'on entendait siffler, la population épou
vantée ramassait le peu de choses qui lui était nécessaire et s'enfuyait dans les
champs. Les instructeurs, arrivés dans le village, convoquèrent une assemblée par
l'intermédiaire des star япу (anciens) et ceux-ci envoyèrent les pjatidesjatniki (repré
sentants de la population locale dans l'ancienne administration) de maison en mai
son pour demander aux gens de venir à l'assemblée. Mais ils ne trouvèrent que les
femmes et les enfants, les hommes avaient fui ou, s'ils étaient chez eux, ils restaient
cachés7.
Avec le temps la situation ne subit aucune amélioration. Vers la moitié de
Tannée 1919, à un congrès du parti communiste, on décrira la situation dans les
termes suivants :
« Au Fergana le pouvoir soviétique n'existe que daas les villages à population russe. Dans
les campagnes musulmanes le pouvoir soviétique n'existe pas. Il y subsiste l'ancien
régime du temps de Nicolas, quand il y avait des přístavy (commissaire tsaristes) et des
volostnye upraviteli; les premiers ont été remplacés par des commissaires nommés par le
gouvernement, tandis que les seconds ont été remplacés par des bandes de brigands. Le
nombre des brigands ne fait qu'augmenter et vous avez l'impression que la population
tout entière est une bande de brigands. » 8
Quelques mois plus tard, les Soviétiques finiront par reconnaître que les basmači
ne sont autres que des paysans ruinés9.
Les incursions des basmači étaient fréquentes et contribuaient à l'isolement des
villes contrôlées par les Russes. L'une des principales cibles des basmači était les
petites gares ferroviaires, où leurs attaques bloquaient le passage des trains, empê- ETHNICITÉ ET POLITIQUE : LE BASMAČESTVO AU FERGANA 197
chant aussi bien l'arrivée des denrées alimentaires dans les villes que les déplace
ments rapides des soldats. Autre objectif des basmači : les localités où se trouvaient
les exploitations minières employant des ouvriers russes et les petites usines coton-
nières. Les ouvriers européens avaient probablement aussi peur des basmači que les
paysans des kišlaki des soldats russes, aussi suivaient-ils les recommandations faites
par les soviets de garder leurs armes à portée de la main et d'organiser des équipes
de surveillance. Des bruits relatifs à des épisodes de violence imputés aux bandes
couraient continuellement et on rapportait qu'elles tuaient les Européens sans aucune
distinction et qu'elles violaient et enlevaient les femmes10.
Les Russes constituaient une minorité vivant dans un milieu qu'ils sentaient
comme hostile, mais ils possédaient des armes et ils étaient fermement décidés à ne
pas céder leur propre blé. Leur isolement contribuait à les rendre agressifs. En effet
le pouvoir soviétique n'était connu dans les kišlaki que sous les traits de soldats char
gés des réquisitions. Ces dernières n'étaient pas vraiment des opérations contrôlées
et réglementées sur la base de critères formels. Dans les rapports du parti commun
iste lui-même, on peut lire :
« Ils [Les soldats] mettent tout à sac chez les musulmans et ils ne s'arrêtent pas là, ils tuent
aussi. Nos soldats, au lieu de se poser en défenseurs, se comportent comme des pillards et
des assassins : ils tuent et effacent les traces. Dans les kišlaki la population est terrorisée
et fuit. Et naissent les bandes de brigands. Peut-être, objectera quelqu'un, le responsable
de cette situation n'est pas le parti mais l'Armée rouge qui crée la violence. Oui, mais au
sommet il y a toujours le parti. » ll
Et que dira-t-on plus tard ? Le basmačestvo « a été créé par le pouvoir soviétique
et par nos détachements militaires » n, à savoir par les réquisitions et par les expéd
itions militaires « punitives ». Ces expéditions se terminaient par des représailles
contre les habitants des kišlaki car, comme on le savait depuis longtemps, les basmači
n'étaient presque jamais pris :
« L'ennemi est vaincu quelque part, il disparaît, puis il se rassemble en nombre consistant
dans un lieu isolé et le voici qui ressurgit quelque part ailleurs. » 13
Mon propos n'est pas de présenter ici un traité systématique sur les vicissitudes
de la guerre civile au Fergana, mais plutôt de mettre en évidence les questions
susceptibles d'ouvrir un débat plus vaste sur la guerre civile en se référant aux
diverses situations présentes dans le « cas » du Fergana. La période examinée va
jusqu'à l'été 1920, quand l'arrivée de l'Armée rouge provenant de Russie entraîna la
supériorité militaire des Soviétiques et la fin de l'autonomie politique du Turkestan.
//. Les questions
1. Le retour à l'ordre en partant « du bas »
La dissolution du Gouvernement provisoire et des organismes du gouvernement
local ainsi que l'abolition des lois et de la légitimité des fonctionnaires de l'État bou
leversèrent l'ordre établi sur tout le territoire de la Russie. Au Turkestan, la révolut
ion bolchevique constitua un pas en avant vers le chaos. Telle était l'opinion des
représentants des forces modérées russes et des leaders du mouvement national 198 MARCO BUTTINO
musulman, qui s'étaient évertués à endiguer les conflits entre immigrés et population
locale et à préparer les élections de l'Assemblée constituante. Le gouvernement
révolutionnaire (sovnarkom) s'érigea en direction politique d'un pouvoir citadin (de
Taškent) militarisé, partisan de la suprématie russe et désireux d'étendre sa propre
influence au Turkestan tout entier par la force des armes. Durant ses premiers mois
d'existence, le gouvernement se chargea de protéger les habitants des quartiers euro
péens des villes principales, de contrôler les chemins de fer et d'étendre son
influence aux colons. Il eut donc une aire d'influence dont les confins territoriaux et
ethniques étaient bien définis. Toutefois, même à l'intérieur de ces limites, le
sovnarkom du Turkestan fut incapable de gouverner effectivement et de contrôler les
conflits ethniques qu'il ne faisait qu'alimenter par l'envoi d'expéditions miliaires qui
se terminaient en représailles contre la population musulmane.
Entre-temps, une autre tentative pour ramener l'ordre, un ordre plus concret au
niveau local, était en train de s'effectuer dans les villages russes. Ce pouvoir local
(vlast ' na mestah) s'employait à affirmer la priorité des intérêts individuels (du vi
llage) sur les intérêts généraux (les paysans surtout tendaient à se soustraire aux
demandes de blé provenant des villes). Le nouvel ordre « du bas » se présentait
comme une myriade de pouvoirs autonomes, comme une affirmation de règles indi
viduelles et un refus d'ingérences externes; c'était donc le désordre à tous les
niveaux. Le vlast ' na mestah se répandit pendant cette période dans toute la Russie :
quelquefois il fut célébré comme une forme de démocratie directe, émanant du bas;
dans le cas qui nous intéresse, il s'agit d'une dictature locale, avec une connotation
ethnique précise.
Il existait une forme de pouvoir local dans la population musulmane aussi,
comparable sous certains aspects au vlast ' na mestah des Russes : les détenteurs du
pouvoir étaient des kur baši (comme Irgaš, Madamin-bek et bien d'autres) qui, ayant
beaucoup d'hommes à leur service, étaient en mesure de contrôler un territoire,
d'imposer l'ordre aux bandes mineures et à celles qui pratiquaient effectivement le
banditisme, et de défendre les villages contre les incursions armées des Soviétiques.
Leur pouvoir sur les hommes et sur le territoire n'était pas contesté par les Russes
seulement, car il y avait aussi des kur baši qui exerçaient un pouvoir analogue au ser
vice des Soviétiques et qui combattaient les opposants. Sur le conflit principal, entre
Russes et population locale, se greffaient d'autres conflits au sein de la population
locale, entre les chefs de factions opposées.
Il est utile d'examiner de plus près la formation à partir du bas de ces pouvoirs
armés et opposés, aussi bien dans les villages de colons (voir ci-après le cas 1) que
dans les villages kišlaki et dans les quartiers musulmans de certaines ville (cas 2).
2. La mobilité des alliances politiques
Les considérations précédentes nous poussent à penser que la guerre civile ne fut
pas seulement une guerre entre forces pro- et contre-gouvernementales, mais une
trame complexe et changeante de conflits locaux. Les conflits qui se produisaient
dans les hautes sphères de la politique (le gouvernement central, la direction des part
is du gouvernement et de l'opposition) et les conflits locaux avaient des dynamiques
relativement autonomes. Les seconds étaient évidemment conditionnés par ce qui se
passait à l'échelon plus élevé, mais ils exprimaient aussi des intérêts spécifiques sus
cités par les mutations dans la configuration globale du pouvoir. L'autonomie du
«jeu » local par rapport au jeu central se manifestait dans le fait que les protagonistes ETHNICITÉ ET POLITIQUE : LE BASMA ČESTVO AU FERGANA 199
des conflits locaux pouvaient changer de camp, être pour ou contre le gouvernement,
et continuer à poursuivre leurs propres desseins. Certes, les forces politiques qui
agissaient à un niveau plus élevé n'étaient pas indifférentes à ces dynamiques
locales : ces forces en effet, en offrant leur protection aux groupes locaux, acquér
aient une influence qui pouvait s'avérer utile dans la négociation des rapports de
force à leur niveau14.
Dans notre cas, cette démarche est utile pour comprendre les rapports entre le
gouvernement central de Г URSS, celui du Turkestan et les situations locales, à
savoir le niveau des rapports sociaux réels. Si nous examinons ce niveau « bas »,
nous pouvons trouver des colons armés par le gouvernement devenus hostiles à
celui-ci (cas 3) et des kurbaS. qui passèrent du côté des Soviétiques pour revenir
ensuite dans le camp anti-soviétique, tout en conservant leur propre position de chefs
des factions locales. Certes la politique du gouvernement favorisa ces changements :
les basmači étaient disposés à traiter quand la conduite des négociations du côté gou
vernemental était confiée à des communistes musulmans qui admettaient les raisons
des adversaires et étaient prêts à accepter bon nombre de leurs requêtes. L'organisat
ion des communistes musulmans (le Musbjuro) était devenue puissante grâce aussi
à l'existence des basmaà, du fait qu'elle était la seule force au pouvoir en mesure de
traiter avec eux (nous reprendrons cet aspect dans le cas 7). La politique du gouver
nement, isolé et faible même s'il était agressif, évoluait alors que les intérêts locaux
restaient constants : voilà pourquoi les communautés et les groupes changeaient de
camp sans changer eux-mêmes. L'autonomie des groupes locaux leur était conférée
par une identité propre, et qui ne dépendait pas de leurs alliances politiques, à savoir
être pour ou contre les Soviétiques.
3. De quelle façon les homme politiques se servirent de l'ethnicité
Nous pouvons considérer des formes d'identité sub-ethnique (par exemple, la
communauté de voisinage ou la famille clanique), ethnique et supra-ethnique
(musulmane ou européenne) et découvrir l'importance de ces identités diverses dans
l'action sociale. Dans les situations de forte tension sociale, comme celle qui consti
tue notre terrain de recherche, la vie en commun se brise selon les lignes qui mar
quent justement une différence, qui devient méfiance et hostilité. Dans ce processus,
les phénomènes spontanés sont rares : en effet, il existe généralement un leadership
politique ou moral du groupe qui examine l'opportunité de construire des barrières
et de traduire la diversité en conflit. Il existe donc un choix et il y a des promoteurs
du conflit.
Derrière les événements survenus au Fergana nous trouvons continuellement des
comités, des soviets, des bandes locales, etc, qui intervenaient dans les parties en
conflit, rien ne semble « spontané ». On s'aperçoit que ces mêmes organisations et
leurs leaders, qui étaient l'expression de l'autonomie du groupe, étaient en même
temps les ennemis de toute autonomie : tous en effet exigeaient la discipline au sein
du groupe et se montraient généralement impitoyables envers ceux qui agissaient de
leur propre chef ou qui trahissaient. Ces mêmes actes de violence terrible, qui se pro
duisaient continuellement au Fergana à cette époque-là, n'étaient pas des actions
spontanées, mais le résultat d'une préparation et d'un calcul. Ce pouvait être le lea
der politique ou moral de la communauté qui « précipitait » les situations, mais il
arrivait souvent que quelqu'un devienne leader par le simple fait d'avoir favorisé le
passage du conflit de la sphère potentielle à l'acte violent. L'affirmation des 200 MARCO BUTTINO
communautés était donc le résultat d'un conflit interne, et le conflit se présentait
comme l'occasion pour un groupe d'élite de s'affirmer sur les autres.
Les événements d'octobre fournissent un exemple éclatant de ce que je viens
d'énoncer quand la montée au pouvoir de l'élite révolutionnaire russe favorisa un
brusque durcissement de l'opposition aux musulmans. Au Fergana ce furent l'inte
rvention des Gardes rouges et la mise à sac de Kokand qui précipitèrent le conflit
ethnique.
L'arrogance coloniale des révolutionnaires, qui exacerbait Phostilité envers les
musulmans, était liée au Fergana à l'apparition soudaine parmi les immigrés du
groupe le plus exposé aux menaces des autres et donc le plus agressif potentielle
ment. Le rôle de pointe dans le conflit avec la population locale fut joué par des
Arméniens dont la communauté se sentait menacée par le milieu musulman dans
lequel elle vivait (la mobilisation de cette communauté fait partie du conflit qui avait
commencé en Turquie avec le génocide de 1915 et qui se poursuivait en Transcau-
casie). Le gouvernement soviétique arma cette communauté et s'en servit contre les
musulmans, d'abord pour mettre à sac Kokand (où le gouvernement musulman aussi
se servit d'hommes venus de l'extérieur de la région), puis dans la guerre contre les
basmači dans d'autres localités du Fergana (cas 4). Un cas pratiquement analogue fut
celui des prisonniers de guerre autrichiens enrôlés dans les Gardes rouges, qui vou
lurent obtenir des armes et des honneurs à faire valoir pour pouvoir rentrer chez eux
(cas 5). Un autre cas encore est celui des détachements de l'Armée rouge, formés de
Tatars et de Bachkirs non originaires du Turkestan, qui furent employés contre les
basmači (nous en trouverons une trace dans le cas 7). Les Soviétiques profitèrent du
fait que ces soldats se sentaient plus proches de la population locale (il s'agissait de
musulmans qui combattaient contre d'autres musulmans) pour affaiblir leurs adver
saires en « torpillant » leur appel à l'unité au nom de l'islam.
4. De quelle façon l'ethnicité conditionna la politique
L'opposition aux musulmans et donc l'existence d'un fort sentiment d'apparte
nance à leur propre communauté amenèrent les Russes à choisir des leaders qui
fussent avant tout russes et porte-drapeaux de la suprématie de la minorité russe. En
d'autres termes, l'ethnicité conditionnait la politique.
Chez les musulmans, la situation était analogue. En 1917 leur mouvement natio
nal, faisant appel aux droits de la majorité et à la valeur de la loi islamique, avait sou
tenu l'Assemblée constituante et s'était opposé aux bolcheviks. Puis les « commun
istes nationaux » (les musulmans entrés au parti au printemps 1919), en leur qualité
de force gouvernementale, conçurent un projet qui entra en conflit avec celui des
communistes russes, parce qu'ils reconnaissaient la priorité du respect des droits de
la majorité. Si nous limitons notre champ d'observation au Fergana, nous observons
que les kurbaS contrôlaient généralement des communautés restreintes, mais qu'ils
faisaient constamment appel aussi à l'unité de tous les musulmans et qu'ils étaient
prêts à s'entendre avec les Russes si ceux-ci voulaient bien reconnaître la souverai
neté de la majorité. Des kurbaS. renommés, comme Madamin-bek, s'entendirent
pendant un certain temps avec les colons qui s'étaient rebellés contre les Soviétiques,
et ils négocièrent ensuite avec le gouvernement (avec le groupe musulman du
gouvernement) (cas 6), auquel ils indiquèrent la voie pour sortir du conflit armé et
de la résistance ethnique, à savoir créer un système politique qui respectât la souve
raineté populaire. Les révolutionnaires, naturellement, jugèrent cette proposition ET POLITIQUE : LE BASMAČESTVO AU FERGANA 201 ETHN1CITÉ
inacceptable : elle constituait en effet, à leurs yeux, un retour au temps du Gouver
nement provisoire et de la démocratie « bourgeoise ».
Quand l'arrivée de Russie de l'Armée rouge changea les rapports de force au
Turkestan, les révolutionnaires russes tentèrent de donner au conflit une solution dif
férente. D'abord, l'Armée rouge fit un usage extrêmement violent de ses forces, uti
lisant également avec ostentation de nouvelles armes meurtrières (les aéroplanes)
pour semer la terreur et vaincre « moralement » aussi l'ennemi (je me réfère par
exemple à l'expédition militaire contre Irgaš) (cas 7). Ensuite négociations et opéra
tions militaires alternèrent. Ce n'est qu'après avoir reconquis le contrôle politique au
Turkestan et défini un « statut » de non-autonomie pour la néo-colonie que Moscou
favorisa la participation politique des musulmans, dans une position subalterne et à
travers le filtre du parti communiste. Apparemment les divisions ethniques furent
ainsi surmontées, les nationalismes opposés furent matés et un nouvel ordre
s'affirma au-delà des particularismes.
Ce fut l'aboutissement d'une guerre civile dans laquelle combattaient un
« front » soviétique formé de Russes qui regrettaient l'ancien régime impérial, de
colons qui défendaient l'autonomie de leurs villages, de кигЬая qui passaient d'un
camp à l'autre en conservant leur pouvoir personnel, d'Arméniens au service des
Russes et puis des Anglais, de prisonniers de guerre disposés à combattre pour qui
conque leur permettrait de rentrer chez eux, et enfin de soldats russes, tatars et bach-
kirs envoyés par la Russie pour rétablir l 'ordre. Tous étaient des « révolutionnaires »,
c'est-à-dire des hommes en quête d'un ordre qui n'existait plus, et leurs logiques
étaient différentes et conflictuelles. 202 MARCO BUTTINO
Cast
Le pouvoir local (vlasť na mestah) des colons russes :
le cas de Dîalal-Abad
Dans toutes les zones d'immigration du Turkestan, les colons russes s'organisè
rent pour défendre leur blé et résister aussi bien aux demandes d'approvisionnement
des villes qu'à la menace constituée par la présence d'une population locale réduite
à la famine. La querelle pour le blé s'aggrava durant l'été 1918, quand les Cosaques
reconquirent Orenburg et bloquèrent la ligne ferroviaire Samara-Taskent, et quand
s'installa à Ašhabad un gouvernement anti-soviétique soutenu par les tribus
turkmènes, qui rendit impraticable la voie ferrée menant à la mer Caspienne. Le
Turkestan dut faire face à la crise alimentaire sans pouvoir compter sur un approvi
sionnement russe ; il ne disposait donc que de sa seule production nationale, insuffi
sante. Le Semirec'e, région du Turkestan où les immigrés européens étaient les plus
nombreux et la production de blé la plus abondante, était isolé à cause du manque de
transports et parce qu'une révolte des Cosaques y avait éclaté. L'oblast' du Syr-
Darija dont Taškent était le chef-lieu avait, elle aussi, une bonne production. Là, dans
les uezdy d'Auly-Ata et de Černaev, les colons étaient relativement prospères mais
ils devaient affronter une population kazakhe décimée par la faim et les épidémies,
et ils étaient talonnés par les demandes de blé provenant de Taškent. Au cours de
l'été 1918, ces colons se rebellèrent contre les Soviétiques15. Il ne faut donc pas
s'étonner si le congrès des organisations chargées des approvisionnements, qui se
tint en juillet à Taškent, désigna le Fergana comme la région la plus riche en blé,
même si, depuis des années, elle était déficitaire, étant donné que partout on avait
semé du coton. À ce congrès, les délégués du Fergana soutinrent en effet que les
excédents de leur région pourraient satisfaire une grande partie des besoins du
Turkestan et ils indiquèrent l'wrz<id'Andi/an comme le plus riche en blé16.
Arrêtons-nous donc sur Yuezd d'Andizan et, à l'intérieur de celui-ci, sur la zone
d'immigrés qui gravitent autour de D/alal-Abad. Les premiers paysans européens
s'y étaient établis à la fin du xixe siècle et ils avaient ensuite favorisé l'installation
d'autres colons qui, surtout après 1905, étaient arrivés en masse de Russie et
d'Ukraine. En 1914, il y avait déjà une dizaine de petits villages, avec une populat
ion de 8 000 Européens environ : plus de la moitié des colons immigrés au Fergana
s'étaient établis dans cette zone. Les terres, désormais cultivées par les colons, appar
tenaient à des tribus semi-nomades kirghizes, qui en avaient été expropriées sans
aucun dédommagement. Quatre mille autres immigrés vivaient aux alentours, dans
la ville d'Andizan où se trouvait aussi une garnison militaire17.
La formation du gouvernement révolutionnaire russe de Taškent fut probable
ment considérée par ces colons comme un fait rassurant. Les révolutionnaires semb
laient représenter une protection des intérêts des Russes surtout quand, à Kokand,
les leaders musulmans proclamèrent l'autonomie du Turkestan vis-à-vis de la Russie
et que cette initiative provoqua des manifestations de soutien de la part de la popul
ation indigène dans ce même uezd de Džalal-Abad18. La dictature révolutionnaire
était appréciée aussi parce qu'elle n'avait pas cédé devant les Kirghiz, alors que, à la
tête du gouvernement de Kokand, se trouvaient les leaders musulmans qui, au cours
de l'année 1917, avaient orienté le Comité du Gouvernement provisoire vers une
politique de médiation et de défense des nomades contre les violences des colons.

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