Henry et Henry-Louis Rouvière, apothicaires ordinaires du roi, d'après de nouveaux documents - article ; n°270 ; vol.74, pg 219-233

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1986 - Volume 74 - Numéro 270 - Pages 219-233
Henry und Henry-Louis Rouvière, « apothicaires ordinaires du roi », nach neuen Dokumente.
Die Verfasserin ergänzt, mittels unveröffentlichten Notariatsurkunden, die Arbeiten von Dorveaux und Bouvet über Henry Rouvière und sein Sohn Henry-Louis, gibt insbesonderem die Todesdaten der beiden (2. Dezember 1710 für den Sohn, 8. Dezember 1721 fur den Vater) und erwähnt zahlreiche Einzelheiten über ihre Lebensbedingungen und ihre persönliche und berufliche Laufbahn.
Henry and Henry-Louis Rouvière, apothecaries in ordinary to the king, according to new documents.
With these notarized and unpublished documents, the author completes the work of Dorveaux and Bouvet on Henry Rouvière and his son Henry-Louis, precisely noting the dates of their deaths (2 December 1710 for the son, 8 December 1721 for the father) and furnishing numerous details on the conditions of their lives and their personal and professional existence.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Yolande Zéphirin
Henry et Henry-Louis Rouvière, apothicaires ordinaires du roi,
d'après de nouveaux documents
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 74e année, N. 270, 1986. pp. 219-233.
Zusammenfassung
Henry und Henry-Louis Rouvière, « apothicaires ordinaires du roi », nach neuen Dokumente.
Die Verfasserin ergänzt, mittels unveröffentlichten Notariatsurkunden, die Arbeiten von Dorveaux und Bouvet über Henry
Rouvière und sein Sohn Henry-Louis, gibt insbesonderem die Todesdaten der beiden (2. Dezember 1710 für den Sohn, 8.
Dezember 1721 fur den Vater) und erwähnt zahlreiche Einzelheiten über ihre Lebensbedingungen und ihre persönliche und
berufliche Laufbahn.
Abstract
Henry and Henry-Louis Rouvière, apothecaries in ordinary to the king, according to new documents.
With these notarized and unpublished documents, the author completes the work of Dorveaux and Bouvet on Henry Rouvière
and his son Henry-Louis, precisely noting the dates of their deaths (2 December 1710 for the son, 8 December 1721 for the
father) and furnishing numerous details on the conditions of their lives and their personal and professional existence.
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Zéphirin Yolande. Henry et Henry-Louis Rouvière, apothicaires ordinaires du roi, d'après de nouveaux documents. In: Revue
d'histoire de la pharmacie, 74e année, N. 270, 1986. pp. 219-233.
doi : 10.3406/pharm.1986.3320
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1986_num_74_270_3320et Henry-Louis Rouvière, Henry
apothicaires ordinaires du roi,
d'après de nouveaux documents
LA VIE et les activités d'Henry Rouvière et de son fils Henry-Louis ont
fait l'objet de savantes publications du Dr Paul Dorveaux en 1904 et de
Maurice Bouvet dans cette même Revue en 1930 et 1959. La découverte au
Minutier central des Archives Nationales de nombreux actes concernant cette
famille nous permet de compléter ces travaux sur divers points non dénués
d'intérêt. La plus importante de ces pièces est l'inventaire après décès de
Rouvière père commencé le 1 1 décembre 1721 et qui comprend cinq cahiers,
en tout soixante-dix pages recto-verso (CXII, 323).
Henry Rouvière, les débuts de sa carrère, sa demeure
Henry Rouvière est un provincial monté à Paris. Il était né à Aubenas, en
Vivarais. Propriétaire de biens dans son pays natal, il en avait laissé l'usufruit
à son frère Samson Rouvière, qui mourut avant lui. Dans son testament du
4 février 1721 , Henry fait don de 1 000 livres à sa belle-sur veuve et lui laisse
la jouissance, sa vie durant, de tous ses biens en Vivarais. Il ordonne qu'à la
mort de cette parente, les biens en question reviennent moitié aux pauvres
d'Aubenas, moitié à l'hôpital Saint-Ambroise de cette ville (CXVIII, 320).
Le 11 décembre 1671, Henry Rouvière, alors apothicaire des armées du
roi, épousait à Mayenne Louise Le Balleur, qui mourra en septembre 1718.
Bien que nous n'ayons pas trouvé leur contrat de mariage, on peut penser
que la famille Le Balleur appartenait à un milieu modeste : dans les actes où
elle doit apposer sa signature, on voit que Mme Rouvière trace péniblement
son nom et au moment de son décès, sa seule héritière, une nièce, Henriette-
Louise, mariée à un chapelier de Mayenne, nommé Moulinet, fort gêné dans
ses affaires, ne sait ni écrire, ni même signer (CXVII, 296).
Ve arrondissement, Version révisée le d'une 27 avril communication 1985, et publiée présentée dans à le la bulletin Société historique de cette société, et archéologique La Montagne du
Sainte-Geneviève et ses abords, n° 269, mai 1985.
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XXXIII, N° 270, SEPTEMBRE 1986. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 220
Dans le tome II de son Temple d'Esculape, Nicolas de Blégny, évoquant,
pour l'année 1680, les largesses du roi envers le monde médical, nous apprend
que « Monsieur de Rouvière, apothicaire ordinaire du roy, ayant servi douze
ans à l'armée en qualité d'apothicaire-major avec beaucoup d'approbation,
vient d'estre récompensé de ses services par le don gratuit que le Roy lui a
fait de la charge d'apothicaire ordinaire des camps, armées et hospitaux de
sa Majesté ». Sans doute cette expérience militaire est-elle à l'origine, parmi
les spécialités de sa fabrication, d'une « eau vulnéraire d'un grand effet dans
les plaies d'arquebusades ».
Rouvière avait déjà reçu des preuves de la bonne volonté royale à son
égard. Le 18 janvier 1677, il avait été pourvu de lettres de provision pour la
charge d'apothicaire ordinaire en la petite écurie du Roi l. Par ces lettres
signées de Colbert, il remplaçait à la fois Jean Poisson et Philibert Boudin.
Le 26 janvier, il prêtait serment entre les mains du comte d'Armagnac, grand
écuyer de France, pour cette double charge.
En 1682, il est élu syndic du corps et communauté des apothicaires des
maisons royales.
Profitait-il de son titre d'apothicaire du roi pour faire de la clientèle
privée ? Ceci expliquerait les plaintes déposées par l'apothicaire Cristome
Gaillard. Mais un arrêt rendu par le Grand Conseil le 2 1 juillet 1 678 déchargea
Rouvière, sa femme et Louis Avril, leur garçon de boutique, de ces plaintes
et condamna Gaillard aux dépens.
Parmi les démonstrations les plus connues faites au Jardin des Apothicair
es de la rue de l'Arbalète figurait la préparation de la célèbre thériaque. Elle
avait été faite en public, au Jardin, en 1667 par Moyse Charras, et en 1684
par Mathieu-François Geoffroy, Antoine Josson et Simon Boulduc. En 1689,
la provision est épuisée. Sous les auspices de Daquin, premier médecin de
Louis XIV, Henry Rouvière va faire publiquement la démonstration de sa
science en confectionnant 1 400 livres de thériaque.
Le 31 juillet 1694, il décide de présenter sa candidature à la compagnie
des maîtres apothicaires de Paris. Il prend alors l'engagement d'opter pour
cette compagnie dès qu'il sera admis à la maîtrise. Le 3 septembre, il verse
500 livres au bureau des apothicaires pour sa réception. Il s'engage aussi à
donner 300 livres s'il venait à vendre une de ses charges d'apothicaire ordi
naire du roi en sa Petite écurie. En réalité, il va tout garder : les deux charges
de la Petite écurie et celle d'apothicaire des armées. Les syndics de la commun
auté des apothicaires du roi jugent ses prétentions abusives et l'attaquent
devant le lieutenant général de police, mais le 8 août 1696, il obtient, par un
arrêt contradictoire du Conseil privé du roi, permission de conserver ses trois
privilèges.
1. L'hôtel des Petites-Écuries se trouvait dans la rue du même nom, passé la porte Saint-
Denis. H. ET H.-L. ROUVIÈRE, APOTHICAIRES ORDINAIRES DU ROI 22 1
C'est le 7 octobre 1694 qu'il est reçu maître après avoir fait pour son chef-
d'uvre une tablette de Pulvis laetitiae 2. Le 29 du même mois, il se présente
à la Faculté de médecine de Paris pour signer le registre du Concordat, puis
se rend chez le lieutenant général de police pour y prêter le serment exigé des
apothicaires.
Bien établi dans la profession, il achète, le 2 mars 1697, une grande
maison pour 33 000 livres. C'est là qu'il passera sa vie entière, rue Neuve-
Saint-Honoré, paroisse Saint-Roch. Cette rue était formée par le prolonge
ment de la rue Saint-Honoré après la démolition de la porte Saint-Honoré en
1633. Des hôtels particuliers et des maisons de rapport vont former là tout
un nouveau quartier. On y trouvera plusieurs apothicaires, sans compter,
plus bas dans la rue, paroisse Saint-Eustache, la demeure de Jean-Baptiste
de Vaux, apothicaire du duc d'Orléans.
Un acte de vente du 22 mars 1692 (XX, 380) nous donne les origines de
la maison d'Henry Rouvière : « une place à bastir ou estoit cy-devant une en mazure, présentement démolie à l'enseigne de la Croix d'Or » ; elle
était « contiguë à un logis appartenant à Monsieur de Luxembourg, appelé
"l'hostel des gens d'armes". Nous verrons dans l'inventaire de Rouvière que,
parmi ses nombreux tableaux, il possédait un portrait de Mme de Luxembourg
et un de son mari.
De la famille Bergeret, la « masure » était passée à Nicolas Huppe, puis
en 1692, ce dernier avait cédé pour 16 000 livres à Laurent Roussel, sieur de
Nanteuil, contrôleur de la maison de feue Mme la Dauphine « la place à
bastir, les ouvrages de maçonnerie, fouilles et bastiments tant de menuiserie
qu'autres estant sur ladite place ». Cet emplacement était sur la censive de
l'archevêché de Paris et était, en outre, grevé, avec la maison voisine, d'une
rente totale de 8 livres et un chapon, au bénéfice des Minimes de Dijon, à
cause des droits qu'ils avaient sur les chapelles Sainte-Suzanne et des Cinq-
2. « La pulvis laetitiae est la base de Velectuarium laetitiae, dont l'invention a été attribuée
à Nicolas de Salerne. Or, la formule de cet électuaire ne se trouve ni dans les manuscrits, ni dans
l'édition princeps de YAntidotarium Nicolai (Venise, 1471) ; elle figure dans le Dispensarium
magistri Nicolai Praepositi ad aromatarios (édition antérieure à 1500, fol. XLIXr° ; édition de
Lyon, 1505, fol. lii v°), et dans les éditions de l'Antidotarium Nicolai postérieures à la publication
de ce Dispensarium. Cette poudre était composée de : safran, zédoaire, xylobalsame ou scions de
lentisque ou santal citrin ou bois d'aloès, clous de girofle, écorce de citron sèche, petit galanga,
macis, noix muscade, storax calamité, semence de grand basilic, de chacun cinq gros ; rasure
d'ivoire, thym, épithym, perles, de chacun deux gros ; os de cur de cerf, ambre gris, musc,
camphre, de chacun un gros ; feuilles d'or, feuilles d'argent, de chacune un scrupule. Elle est
2e appelée édition, : pulvis Lyon, laetitiae 1595, p. 267), Nicolai par Salernitani Nicolas Lémery par Bauderon (Pharmacopée (Paraphrase universelle, sur Paris, la Pharmacopoee, 1697, p. 349),
etc. ; pulvis laetif icons authoris incerti et poudre de liesse par Jean de Renou (Les uvres pharmac
eutiques, Lyon, 1626, p. 617) ; pulvis laetif icans par Moyse Charas (Pharmacopée royale, Paris,
1676, p. 253) et dans le Codex medicamentarius (Paris, 1732, p. 66) ; poudre létifiante par Baume
(Élémens de pharmacie, Paris, 1762, p. 476) ; species laetificantes Galeni, ex Nicolao Praeposito,
dans la Pharmacopoeia Augustana (Augsbourg, 1694, p. 150), etc. » (Dorveaux : Les Rouvière...,
Bull. Soc. syndicale Pharmaciens Côte-d'Or, 1904 ; t. à part 1905, p. 6-7). 222 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Plaies-de-Notre-Seigneur, chapelles disparues lors de la construction de Saint-
Roch. C'est dire que la maison Rouvière était tout près de Saint-Roch, ce qui
ne pouvait qu'augmenter l'intérêt de notre apothicaire pour l'embellissement
de cette église, comme on le verra dans son testament.
Il semble que pour payer la maison, les époux Rouvière durent emprunter
des sommes importantes sous la forme habituelle de constitution de rentes.
En 1696, c'est Pierre Duchesne qui leur prête 1 1 000 livres ; en 1697, le docteur
Ambroise-Louis Chemineau fournit 6 000 livres et, en 1705, 4 000 livres sont
versées par Françoise Langlois, veuve d'André Lenôtre 3.
La maison achetée par Rouvière était donc neuve et comprenait trois
corps de logis successifs. avait des locataires, tel Bizoton, contrôleur
de la maison de Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans, ensuite
remplacé par Nicolas Saillot, juré mouleur de bois. Notre propriétaire n'avait
pas toujours le choix aussi heureux. Son inventaire après décès contient
un lot de vingt-deux pièces de procédure contre François Poulin, sieur de
Beaumont, et son épouse, qui les condamnent à vider les lieux qu'ils occu
paient en la maison Rouvière.
Rouvière et sa famille occupaient le corps de logis du milieu, entre cour
et jardin, environ une douzaine de pièces ornées de tapisserie de satin de
Bruges, de pièces de tapisserie en verdure de Flandre. Parmi les meubles, on
note, dans une pièce côté jardin, un petit bureau en bois de violette, huit
chaises, quatre fauteuils, un écran, le tout en bois de noyer, couvert de tapisse
rie au point de Hongrie, avec un petit lit de repos à la courtepointe violette,
des médailles de marbre avec bordure en bois sculpté, une garniture de
cheminée avec dix pièces en porcelaine. Dans une autre pièce, se trouvaient
un bureau avec cinq tiroirs, un paravent à six feuilles garni de serge verte,
huit chaises et un fauteuil de noyer couverts de moquette rayée vert et rouge,
une fontaine à laver les mains avec sa cuvette de cuivre rouge et son pied de
noyer, etc. Dans l'ensemble, c'est l'intérieur d'un bourgeois cossu, avec en
plus une extrême abondance de tableaux. Il y en a dans presque toutes les
pièces, des paysages et surtout des portraits peints sur toile. Citons le portrait
de M. de Clermont, ceux du duc de Gesvres, du duc de Noailles, du cardinal
de Coislin, de M. de Luxembourg, de Mlle de Bournonville, de Mlle de Chatil-
lon, sans oublier les portraits de famille, tels celui de feue Mme Rouvière,
celui de M. et Mme Rouvière, un grand tableau carré qui est le portrait de
M. Rouvière âgé. Des tableaux en pastel représentent M. Rouvière, un autre
Mme de Roquefort, un autre Rouvière fils, un autre « le petit Rouvière ». Il y
a aussi des tableaux à sujet religieux : une Descente de croix, un Saint- Jean,
un Chartreux, etc.
C'est dans cet intérieur confortable que Rouvière loge, lors de leur séjour
à Paris, MM. Boudin, Poisson, Beaulieu et d'Hoquinquant, premiers apothi
caires du corps du roi.
3. On sait que le célèbre jardinier eut son tombeau à Saint-Roch, où subsiste son buste,
uvre d'Antoine Coysevox. ET H.-L. ROUVIÈRE, APOTHICAIRES ORDINAIRES DU ROI 223 H.
Chose précieuse et rare, Rouvière avait dû obtenir une distribution d'eau
pour sa maison, car l'inventaire contenait dix « factures d'ouvriers qui ont
travaillé en ladite maison au regard ».
La façade sur la rue présentait une porte cochère et la boutique d'apothi
caire. D'après Nicolas de Blégny, cette boutique était d'une « propreté
extraordinaire », on y trouvait toutes les matières simples et composées, sans
compter les fabrications de Rouvière lui-même, dont, en particulier, la grande
spécialité de la maison, la thériaque.
En mai 1703, un voisin de Rouvière, le comte de Saint-Mesme, avait
déposé une plainte pour raison d'adossement d'un laboratoire contre le mur
de sa maison. Un familier de l'abbé de Vallemont, parle de ce
laboratoire en termes tout à fait élogieux. Il nous apprend qu'il avait été
particulièrement édifié à l'intention du fils unique de notre apothicaire,
Henry-Louis Rouvière, jeune homme de grand talent. « Il n'y manquait rien,
écrit-il, pour s'exercer et pour philosopher commodément ; tout y est bien
entendu », à commencer par les fourneaux dont on peut avoir besoin pour
« les opérations les plus longues et les plus violentes » on comprend
l'inquiétude de M. de Saint-Mesme !
Au-dessus de ce laboratoire, Rouvière avait fait aménager un cabinet qui
« s'embellissait tous les jours par les raretés qu'on y rassemblait. On y voyait
un droguier très propre et très bien arrangé selon l'ordre des trois familles de
la nature. Les minéraux y tenaient le premier rang, les végétaux occupaient
le second et les animaux étaient dans le troisième. Tout cela était rangé dans
des tiroirs avec une propreté qui faisait autant de coups d'il agréables qu'il
y avait de tiroirs ». Avoir ce qu'on appelait un cabinet de curiosités était alors
la grande mode et les objets y rassemblait coûtaient souvent fort cher,
car certains amateurs ne regardaient pas à la dépense, tels MM. les Fermiers
généraux. C'est peut-être là l'une des causes des dettes importantes laissées
par Rouvière fils à son décès. père, lui non plus, n'était pas regardant lorsqu'il s'agissait de
choses concernant son art, mais il en tirait une publicité bénéfique pour sa
boutique. En 1702, le voici de nouveau dans le laboratoire du Jardin des
apothicaires pour une nouvelle fabrication d'un poids de 2 200 livres de
thériaque. Il y dépensa la somme énorme de 14 000 livres. Il lui fallut faire
construire un énorme vase qui devint une des curiosités du laboratoire de
MM. Rouvière. On en parla dans le Mercure Galant d'octobre 1704. Dans l'acte
de vente de la boutique, en 1721, ce récipient est décrit comme « un grand
vase de pierre garni de plomb au-dedans avec son couvercle de bois sculpté
à mettre la thériaque ».
Le tour de France d'Henry-Louis Rouvière
Après avoir fait de bonnes études classiques, le jeune Rouvière était entré
en apprentissage chez son père. Comme fils de maître, il fut sans doute REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 224
dispensé d'une partie des dix années, quatre d'apprentissage et six de compa
gnonnage, obligatoires pour passer maître. On sait qu'au début du XVIIIe
siècle, la plupart des jeunes gens de famille, pour parfaire leur éducation,
entreprenaient à la fin de leurs études un grand voyage, le plus souvent en
Italie, terre des arts. L'itinéraire du jeune Rouvière fut différent, il comprenait
la Suisse et la France méridionale. Il partit le 17 novembre 1703 accompagné
d'un mentor qu'il désigne par « M... ». S'agirait-il de l'abbé de Vallemont ?
En tout cas, c'est ce dernier qui se fera l'éditeur du récit de ce voyage, publié
sous le titre de Voyage du tour de la France par feu M. Henry de Rouvière,
Conseiller du Roy en l'Hôtel de Ville de Paris et Apothicaire ordinaire de Sa
Majesté. Le volume parut en 1713 et l'abbé précisait que la seconde partie du
voyage pourrait être éditée si le public la réclamait. Il n'en fut rien et après
lecture de la première partie on n'en est pas tellement étonné. L'ouvrage se
présente sous la forme de lettres destinées à Rouvière père. On y trouve très
peu de détails concernant l 'apothicairerie. Le jeune Rouvière paraît apprécier
le bon vin et la bonne chère et gobe gentiment tout ce qu'on veut bien lui
raconter.
Après avoir dégusté du champagne à Montmirail et traversé le Barrois,
il finit par arriver en Suisse et donne sur les Genevois une précision qui peut
nous faire sourire. A Genève, dit-il, « la monnaie ne hausse ni baisse jamais
de prix, chez les Genevois aussi bien que partout en Suisse. On y perd environ
1/5 sur l'argent de France en sorte que 100 écus n'y valent que 80 des leurs
qu'ils nomment espèces ». A Lyon, il invoque Pline le jeune qui aurait dit à
un ami : « Je ne sçavais pas qu'il y eut des libraires à Lyon et j'ai eu d'autant
plus de plaisir d'apprendre que mes ouvrages s'y vendaient ». De Nîmes, le
10 juillet 1704, il note : « A Pont-Saint-Esprit, interdiction d'entrer dans la
ville à cause des troubles excités dans le Languedoc par les Camisards » . Dans
le Dauphiné, il paraît que les femmes et les filles ont « une envie démesurée
d'être bien ajustées ». Avignon vit sous l'influence du chiffre sept : on y
trouve sept paroisses, sept collèges, sept portes, sept palais, sept couvents de
religieux, autant de religieuses et sept papes y ont eu leur siège. A Marseille,
notre jeune homme rencontre M. Le Camus, prévôt de la marine, qui lui fait
visiter le « Foudroyant », un navire armé de 110 pièces de canon. Il paraît
que les Marseillais sont des gens fort vertueux et que dans l'Antiquité quand
on voulait louer la bonne conduite d'un honnête homme on disait qu'il avait
les murs de Marseille !
Dans sa quatrième lettre, Henry-Louis semble tout à fait convaincu de
l'origine qu'on lui a donnée du nom de Montpellier : Mons puellarum, pour
signifier qu'il n'y a pas de ville dans toute la province où les filles soient plus
engageantes et mieux faites. Il va naturellelment visiter le Jardin du Roi, où
poussent beaucoup de plantes médicinales : les jeunes étudiants en botanique
sont vifs et fort curieux d'avoir quelques parties des plantes dont on leur a
fait la leçon, afin de faire ce qu'on appelle un herbier ; ils s'émancipent assez
souvent à arracher autant qu'ils peuvent des plantes pour les emporter. On H. ET H.-L. ROUVIÈRE, APOTHICAIRES ORDINAIRES DU ROI 225
a inscrit sur la porte du jardin : Este Argus et non Briareus, c'est-à-dire : Venez
avec les yeux d'Argus et non les mains de Briarée.
Rouvière reste quatre mois à Montpellier. Il habite chez Antoine Deidier,
célèbre médecin, professeur royal en chimie. Il fait quelques expériences en
démonstration de son savoir. Le Blanc, docteur en médecine de Montpellier,
lui sert de cicérone ; sans doute est-ce lui qui lui rappelle qu'en l'an 1 140 on
venait déjà de fort loin consulter les médecins de la ville et que, selon l'expres
sion de saint Bernard, « on y purgeait violemment la bourse des malades » .
Rouvière et son mentor visitent ensuite Carcassonne, Toulouse et enfin
Bordeaux, où ils font la connaissance d'un curieux ermite avec lequel ils
boivent grand nombre de cruchons de Bordeaux, tout en célébrant les belles
lettres et les poètes. L'ermite est intarissable sur le chapitre des proverbes.
Rouvière en a retenu quelques-uns tels : « L'amour embourbe les jeunes
gens et noie les vieillards », ou encore : « Lorsqu'un pauvre donne à un riche,
le diable se gratte le cul ». Quand Rouvière veut régler la note de ces franches
lippées, c'est l'ermite qui sort des pièces d'or en quantité et, pour finir, notre
joyeux ermite remet au jeune homme un mystérieux papier qui était un
procédé de chimie pour la transmutation de la lune en soleil !
RÉCEPTION D'HENRY-LOUIS A LA MAÎTRISE, SON MARIAGE, SA MORT
Quand son fils est de retour à Paris, Rouvière père obtient son immatricul
ation, le 15 décembre 1705. Il verse 900 livres au bureau des apothicaires.
L'exécution du chef-d'uvre est fixée au 3 mai 1706. Henry-Louis doit prépa
rer le mithridate et la poudre de rosata novella. L'examen a lieu, comme de
coutume, au Jardin des apothicaires. C'est une réception en grande pompe
présidée par M. de Saint- Yon, doyen de la Faculté de médecine de Paris. Une
brochure de quarante pages raconte l'événement, sous le titre Lettre d'un
curieux d' apothicaire, à un savant à Paris, de chez province Claude sur Cellier, la réception rue Saint- de M. Jacques, Rouvière à la à Toison la maîtrise d'or.
Rouvière père faisait bien les choses : un jeton commémoratif fut frappé
pour cet événement mémorable. Le jeune Rouvière est alors chargé par ses
confrères de faire un cours de chimie au Jardin des apothicaires. Ce cours eut
beaucoup de succès. Il en fit un autre, en 1708, cette fois-ci aux écoles de
médecine.
La même année, Henry-Louis fait paraître chez Jean-Baptiste Coignard
un petit traité de chimie intitulé Réflexion sur la fermentation et sur la nature
du feu fondée sur des expériences nouvelles.
Le 27 juillet 1709, il épouse Louise Dupont, fille d'un voisin, Joseph
Dupont, l'un des deux cents barbiers perruquiers baigneurs étuvistes de Paris.
Elle apporte une dot de 20 000 livres. De leur côté, les parents Rouvière
offrent la charge de conseiller de la Ville et 1 000 livres. Ce mariage ne fut pas
très heureux. Dès le 12 septembre 1710, Louise se présenta devant Jourdan,
greffier au Châtelet, pour déclarer qu'elle renonçait à la communauté afin de REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 226
parvenir à la séparation de biens avec son époux. Dès le lendemain de la mort
de son mari, elle retourna vivre chez son père, redevenu son tuteur et le
défenseur avisé des intérêts de sa fille (LUI, 144).
Le jeune apothicaire projetait de marcher sur les pas de son père et de
fabriquer lui aussi la fabuleuse thériaque. La mort ne lui en laissera pas le
temps. Le Dr Dorveaux avançait pour son décès la date de 1712 ; l'inventaire
de Rouvière fils permet de le fixer au 2 décembre 1710.
Un mystère plane sur les circonstances de cette disparition. L'inventaire
après décès d'Henry-Louis relate qu'il est mort chez son père, mais dans
« l'appartement qu'il occupait sous forme de pavillon au bout du jardin ».
Il eût été naturel que son père et sa mère le logent chez eux pour lui prodiguer
leurs soins. Le pavillon n'est pas meublé, il ne comporte qu'une seule chambre
avec seulement un lit un beau lit évalué à 300 livres. On cite aussi quelques
habits presque tous noirs et un manteau et deux jupes de femmes (LUI,
143). Pourquoi cet isolement ? Était-ce pour cause de maladie contagieuse ?
Pourquoi ce dénuement pour un homme de la condition d'Henry- Louis Rouv
ière ? Était-ce une ruse soustraire ses biens à l'avidité des créanciers ?
Les règlements financiers entre les deux familles furent difficiles, en particul
ier pour le douaire, qui accordait 500 livres par an, sa vie durant, à cette bru
d'une année à peine. Un procès s'engagea, mais Rouvière dut s'incliner et
une transaction intervint le 10 avril 1711 en l'étude du notaire Billeheu, qui
constate que les parties désirent « terminer à l'amiable le procès pendant
au Châtelet pour raison de la liquidation et restitution de la dot, douaire,
préciput et conventions matrimoniales et nourrir la paix et amitié comme il
convient entre personnes si proches ». Les époux Rouvière rendent les titres
de rentes formant la dot. La jouissance par la Dlle Dupont partira du 1er janvier
1711, Rouvière se réservant les arrérages échus du 1er juillet 1709 au
31 décembre 1710. Il est dû encore à la D"e Dupont 2 000 livres de préciput
et 250 livres pour son deuil, somme que les parties ont attribuée entre elles.
Enfin, les époux Rouvière s'engagent à payer à la Dlle Dupont, en sa demeure,
500 livres par an sa vie durant. Louise Dupont devait épouser, en 1715, après
la mort de son père, le sieur Ménin et continua à toucher les 500 livres
annuelles qui font l'objet d'une mention particulière dans le testament de
Rouvière en 1721 (LUI, 144).
Henry Rouvière, sa vie professionnelle, sa vie personnelle
La réussite d'Henry Rouvière s'affirmait de jour en jour. Son inventaire
après décès fera mention de sa lettre de réception dans la société académique
de ceux qui travaillent à la recherche, explication, vérification des phénomèn
es nouveaux, et d'élogieux certificats de services lui avaient été délivrés par
les commissaires des guerres, directeurs généraux des camps et armées de Sa
Majesté concernant les campagnes de Flandre.
En 1707, il avait été nommé garde de la communauté, et consul en 1715.
Pour commémorer ces honneurs, le 18 novembre 1718, Rouvière fait don à la ET H.-L. ROUVIÈRE, APOTHICAIRES ORDINAIRES DU ROI 227 H.
compagnie d'un poêlon d'argent avec sa queue de bois d'ébène et de deux
spatules d'argent, le tout armorié à ses armes et portant l'inscription H. Rouv
ière pharmacopeorum parisiensium praefectus anno 1717 et consul anno 1715
dono me dédit.
Le Jardin des apothicaires avait reçu un couteau à couper les tablettes
et un bistortier 4 de bois d'ébène pour les rouler, le tout pour servir aux
aspirants lors de leur dernier chef-d'uvre, qui était la tablette.
Sa qualité d'ancien consul lui tenait à cur, car dans un codicille du
23 juin 1721 (XCVI, 320), il écrivait : « A M. Gallet, ancien consul, confrère
et bon amy et marchand maître apothicaire une montre de la valeur de
50 pistoles soit 500 livres en le priant de donner quelques soins le jour de
l'enterrement pour qu'il soit rendu les honneurs accoutumés aux anciens
consuls ».
Quant à la clientèle de Rouvière, elle était des plus huppées, mais négli
geait souvent de régler ses dettes pendant plusieurs années. En 1721, Dejean,
procureur en la prévôté, avait été chargé par Rouvière de son contentieux.
Nous apprenons ainsi que la marquise d'Antrague lui doit 65 livres pour
fournitures de drogues du 6 juillet 1691 au 27 juillet 1703. Une sentence fut
obtenue contre elle le 16 octobre 1721. Le comte d'Arsigny devait 90 livres
pour des fournitures allant de septembre 1714 à février 1719, le marquis de
La Carte 554 livres 6 sols pour la période de 1713 à 1720. Une vendeuse de
tabac devait 30 sols pour une médecine ; le sieur de Francine, maître d'hôtel
du roi, gendre de Lulli, 397 livres 13 sols. Un sieur de Périgny, intéressé dans
les affaires du roi, devait, depuis 1713, 125 livres et avait été débouté de
l'opposition qu'il avait faite, ce qui augmentait sa dette de 43 livres 19 sols
6 deniers. Le record était détenu par la veuve de Bontemps, premier valet de
chambre du roi, qui devait 818 livres 12 sols. Enfin, de nombreux actes de
procédure furent nécessaires contre la comtesse d'Albon, veuve du chevalier
d'honneur de feue la duchesse d'Orléans, relayée par le comte de La Barge,
son gendre, puis par Marie- Jeanne de La Barge, sa petite-fille.
Tout cela ne semble pas avoir financièrement trop gêné Rouvière, qu'on
voit acheter des rentes, posséder des contrats sur les aides et de nombreux
billets de banque, plus de 6 000 livres.
Le ménage Rouvière a près de 5 000 livres de vaisselle d'argent. Il ne
semble pas avoir beaucoup dépensé pour sa garde-robe, ni pour l'achat de
choses frivoles telles des bijoux. Dans son codicille de juin 1721, Henry Rouv
ière explique qu'« il était dans le dessein de faire présent de quelques bijoux
à deux de ses bons et anciens amis, mais que n'en ayant malheureusement
point qui soient dignes d'eux, il se flatte qu'ils ne l'oublieront pas dans leurs
prières ».
4. Pilon de bois à long manche spécialement destiné au mélange des substances molles et
à la préparation des électuaires.

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