L'épuration de la police parisienne en 1944-1945 - article ; n°1 ; vol.49, pg 63-81

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Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 1996 - Volume 49 - Numéro 1 - Pages 63-81
The purging of the Paris police, 1944-1945, Jean-Marc Berlière.
The purging of the Paris police is said to have been accomplished, as a member of the High Court of Justice stated in 1946, «in a deplorable manner». It was violent, massive, expeditious and wanted by the Communists, despite General de Gaulle's wish of appeasement. The study of the Prefecture de Police archives provides, among other things, figures on an event which has left many painful memories.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Jean-Marc Berlière
L'épuration de la police parisienne en 1944-1945
In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°49, janvier-mars 1996. pp. 63-81.
Abstract
The purging of the Paris police, 1944-1945, Jean-Marc Berlière.
The purging of the Paris police is said to have been accomplished, as a member of the High Court of Justice stated in 1946, «in a
deplorable manner». It was violent, massive, expeditious and wanted by the Communists, despite General de Gaulle's wish of
appeasement. The study of the Prefecture de Police archives provides, among other things, figures on an event which has left
many painful memories.
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Berlière Jean-Marc. L'épuration de la police parisienne en 1944-1945. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°49, janvier-mars
1996. pp. 63-81.
doi : 10.3406/xxs.1996.3484
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1996_num_49_1_3484;
:
:
L'EPURATION DE LA POLICE
PARISIENNE EN 1944-1945
Jean-Marc Berlière
elle-même inachevée2. Elle s'inscrit tout L'épuration de la police à Paris
a-t-elle été faite, comme le signalait en naturellement dans une épuration admin
1946 un magistrat de la Cour de justice, istrative qu'un ouvrage récent vient
« d'une manière déplorable » ? Quoi d'éclairer pour ce qui concerne les Postes
qu'il en soit, elle fut violente, massive et l'Instruction publique3, mais elle s'en
et expéditive, malgré la volonté d'apa distingue par les problèmes spécifiques
isement manifestée par le général de qu'elle pose. D'abord, celui de la nature
Gaulle. Sur ce sujet douloureux qui a même d'une institution qui se confond
laissé tant de traces en mémoire, voici plus que toute autre avec l'exercice et
le premier article scientifique puisé aux l'efficience d'un pouvoir politique dont
archives. elle constitue à la fois un instrument
essentiel et la marque distinctive: ce qui
'épuration de la police après la Libé a notamment pour conséquence, comme
ration1 constitue, en France, une le notait déjà Peter Novick, de rendre la
page quasiment vierge d'une histoire L question de son épuration plus délicate
et essentielle que celle des autres admin1. Cette étude a été réalisée dans le cadre du colloque organ
isé, en octobre 1994 à Bayeux, par la Fondation Charles de istrations4. Le problème est encore
Gaulle. Elle n'aurait pas pu avoir lieu sans l'appui de MM. Mes- compliqué par le fait qu'il n'existe pas une smer et Tricot, son président et son vice-président, et sans déro
gation de M. le ministre de l'Intérieur et de M. le préfet de mais des polices. En effet, même si la loi
police. On trouvera ci-dessous, grâce à l'obligeance de Mme Darlan d'avril 1941 a réalisé cette étatisaChantai Morelle et de la Fondation Charles de Gaulle, la totalité
d'un texte dont les Actes du colloque publieront une version tion des polices municipales que les poli
abrégée. Cette étude est strictement limitée au cas de la pré ciers réclamaient depuis le début du siècle fecture de police. Parce que la capitale est au centre de tous
et que la Troisième République avait mise les conflits que suscitent, en 1944, la reconstitution de l'État,
la conquête et l'exercice du pouvoir, sa police constitue un
enjeu essentiel l'intérêt que présente, de ce seul point de vue,
la police parisienne est encore renforcé par le rôle controversé
sûreté nationale pose d'autres problèmes de quelle ville s'agit- qu'elle a joué sous l'Occupation et à la Libération. À ces argu
ments scientifiques, on en ajoutera d'autres qui, pour être moins il, dans quelle zone d'occupation ? Quand le territoire a-t-il été
nobles, n'en sont pas moins prégnants. L'ampleur de la tâche libéré, par qui, et quand l'épuration a-t-elle eu lieu? S'agit-il
(si les travaux de la Commission d'épuration de la préfecture d'une police municipale étatisée en avril 1941 ou sous la Troi
de police occupent 110 cartons aux Archives de la PP, ceux sième République?
des instances correspondantes de la sûreté nationale représent 2. Rousso, 1992 (les références bibliographiques sont déve
ent 27 mètres d'étagères au Centre des archives contemporain loppées dans la bibliographie, en fin d'article).
es) n'a pas encore permis un dépouillement utile de cette 3. Rouquet, 1993.
masse de documents. On s'est d'autant plus facilement limité 4. Si ce n'est, pour des raisons assez similaires, celle de la
à l'exploitation des archives de la PP que l'épuration de la justice Bancaud, Rousso, 1994.
63 :
;
JEAN-MARC BERLIÈRE
en route depuis 19081, elle n'en laisse pas Arthur Airaud («Montigny» ou «Poirier»),
moins subsister la division fondamentale responsable du Front national Police9,
ancien cheminot nommé pour la circonsentre la police parisienne et celle du reste
de la France en respectant, comme tous tance inspecteur général des services et
préfet, elle va tenir 157 séances du 8 seples régimes qui se sont succédé depuis le
tembre 1944 au 14 novembre 1945 et exaConsulat, cet «État dans l'État» que const
miner 3939 cas. ituait la préfecture de police2.
En réalité, l'épuration a commencé avec
l'insurrection. Dès le 19 août, alors que O «COMMENT MARCHE L'ÉPURATION
le préfet de police Bussière et quelques- DANS VOTRE DÉPARTEMENT3?»
uns de ses directeurs sont arrêtés et consi
À peine l'écho des combats et les gnés dans leurs appartements de la pré
démonstrations populaires ayant accom fecture, des groupes de policiers parfois
pagné la libération de la capitale se sont- accompagnés de FFI, arrêtent, à la caserne
ils éteints que, conformément à l'ordon de la Cité, dans les postes de police et
nance «relative à l'épuration administrat les commissariats ou à leur domicile, les
ive sur le territoire métropolitain», prise collègues et les chefs compromis ou
à Alger le 27 juin 19444, Charles Luizet, considérés comme «collaborateurs» et se
l'ancien préfet de la Corse libérée, désigné mettent en chasse des éléments les plus
par de Gaulle pour remplacer Amé- connus et les plus marqués, comme ceux
dée Bussière à la tête de la préfecture de des Brigades spéciales des Renseigne
police, met en place les structures nécess ments généraux (BS). Dans les jours qui
aires à une épuration5 que le chef du suivent la libération de Paris, ces arresta
Gouvernement provisoire souhaite rapide6. tions se multiplient tandis que le Comité
Le 30 août7, un arrêté du commissaire de libération de la préfecture de police
régional de la République, préfet de ordonne à un nombre toujours plus grand
police, met en place une Commission de policiers de quitter leur service et de
d'épuration (CE) composée de personnal se tenir à la disposition de l'administrat
ités issues de la résistance de la police ion. Dès la mise en place de la CE, les
parisienne ou liées à elle8. Présidée par choses prennent une tournure plus offi
cielle et rationnelle, sinon plus légale.
1. L'Histoire, 117, décembre 1988, p. 38-46. Une Section d'épuration (SE), rattachée 2. Berlière, 1993 et J.-M. Berlière, Le préfet Lépine, vers la à l'Inspection générale et dirigée par le naissance de la police moderne, Paris, Denoël, 1993, p. 23-76.
3. Ce serait la première question du général de Gaulle à commissaire principal Auguste Lelièvre10, Charles Luizet, le nouveau préfet de police, au soir de la libé
ration de Paris.
4. Elle sera suivie de deux autres textes modifiant et précisant
le texte original les ordonnances des 25 novembre et le fils a été fusillé par les Allemands ; Pierre (• Dupuis • respons
11 décembre 1944, Doublet, 1945, Lavau 1946 et 1947. able du Front national Police), Fournet («Antoine», Honneur
5. Pour la sûreté nationale, un arrêté administratif du 27 sep de la police) et Lamboley (• Georges-, Police & Patrie). Le
tembre 1944 crée, au ministère de l'Intérieur, une Commission 18 novembre, le préfet de police sera amené à compléter sa
consultative d'épuration, puis, le 10 octobre 1944, une circulaire composition par un nouvel arrêté qui adjoint aux premiers cités :
prévoit la création, au fur et à mesure de la libération du terri les commissaires Pignard, Krettly, Peltier, Thalamy, Leclère et
toire, de comités départementaux d'épuration des fonctionnair une directrice de l'administration, Mme Dupuybaudy.
es du ministère de l'Intérieur avant que des arrêtés préfectoraux 9. Arrêté et torturé par les Brigades spéciales en mars 1944,
n'en désignent les membres dans chaque département. ce qui lui permet d'apporter à maintes reprises le témoignage
6. Quelques semaines tout au plus Aron, 1959. de son expérience personnelle lors des auditions de la CE, il
7. Soit un jour après son collègue Marcel Flouret pour la a été délivré de façon spectaculaire de la salle Cusco de l'Hôtel-
préfecture de la Seine. Dieu par un commando de policiers résistants, le 3 juillet. Cette
8. Elle comprend, outre le directeur du personnel et du budg opération d'un grand retentissement a joué un rôle non négli
et, Sonnet, les responsables des mouvements de résistance geable dans le ralliement de beaucoup de policiers parisiens
de la police parisienne, pour la plupart gardiens de la paix ou au mouvement insurrectionnel.
brigadiers, promus commissaires principaux ou divisionnaires 10. Ci-devant inspecteur principal adjoint de la police judi
le 24 août, à titre exceptionnel : Clergeot, un dignitaire de la ciaire, arrêté et incarcéré le 18 février 1944 pour ses liens avec
franc-maçonnerie suspendu par Vichy, résistant du FN, dont la résistance communiste.
64 :
L'ÉPURATION DE LA POLICE PARISIENNE
se met au travail: elle va constituer le Une fois leur dossier instruit, unique
moteur essentiel de l'épuration, en rela ment à charge, les faits, établis souvent
tion directe avec la CE qui la met en action grossièrement, les témoignages recueillis,
et qui organise ses auditions en fonction les griefs articulés par des collègues, des
des résultats des investigations menées et membres des comités de résistants ou
des dossiers établis par ses inspecteurs d'éventuels témoins, les «épurés» compar
répartis en plusieurs groupes. La Section aissent3 au premier étage de l'hôtel pré
d'épuration établit les dossiers des poli fectoral, 9, boulevard du Palais, sans avoir
ciers à «épurer» dont la plupart sont, dans eu communication de leur dossier et donc
l'attente de leur passage devant la CE, sus sans connaître les faits qui leur sont pré
pendus de leurs fonctions. Pour ce faire, cisément reprochés. Après un interrogat
elle dépouille, pour y relever les noms oire abrupt, éventuellement entrecoupé
des responsables d'arrestations de « patrio de confrontations parfois dramatiques
tes»1, les livres d'écrou et de mise à dis avec des témoins, des victimes, des col
position des commissariats, les archives lègues, la CE, composée au minimum de
et dossiers des affaires traitées par les BS trois membres et d'un rapporteur, prend
ou la police judiciaire (PJ), sollicite et sa décision après une rapide délibération.
Du « classement pur et simple » avec remise reçoit dénonciations et témoignages des
ou maintien en fonction - quand les faits victimes ou de leurs familles, collationne
les listes de policiers accusés ou soup ne relèvent pas de l'ordonnance du
çonnés d'attitude ou d'actes antinatio 27 juin, semblent bénins ou insuffisam
ment prouvés4 -, à la «révocation sans naux, établies par les délégués des « comit
és de résistance » qui se sont mis en place pension»5, en passant par toute la gamme
dans les différents services ainsi que dans des sanctions administratives, cette déci
chaque arrondissement ou circonscription sion est soumise au préfet qui, dans l'écra
de banlieue. sante majorité des cas, l'approuve, mais
Les choses vont très vite : le 5 octobre, peut également la modifier, soit pour
le préfet Luizet a signé un arrêté collectif l'atténuer soit pour l'aggraver. Si nécess
suspendant, à la date du 1er septembre, aire, un arrêté préfectoral, daté du le
plus de 700 fonctionnaires dans l'attente ndemain de la comparution, officialise cette
de la décision qui sera prise à leur sujet. décision et régularise la situation admin
Mais très rapidement, tant sont grands les istrative de l'intéressé.
zèles de la SE et celui des justiciers et
délateurs, les listes s'allongent et ce sont
près de 4000 fonctionnaires de la préfec
3. Ils peuvent comparaître libres - en fonction ou suspenture de police qui, en un peu plus d'un
dus -, incarcérés sous le coup d'un mandat de justice ou détean, comparaîtront devant la CE2. nus -administrativement". La CE qui travaille en relation
constante avec les juges d'instruction, peut prononcer la relaxe
ou au contraire l'internement administratif en attente de la déci
sion de justice. De toutes façons, et quelles que soient les déci
1. Une méthode qui montrera rapidement ses défauts et ses sions de cette dernière, près d'un millier de fonctionnaires de
limites, dans la mesure où les signataires des rapports de mise la PP traduits devant la CE, auront connu un internement qui,
à disposition ne sont pas forcément les auteurs des arrestations de quelques semaines pour les plus chanceux, a pu, pour cer
correspondantes et parce que, notamment aux BS, pour justifier tains, dépasser deux années en cumulant admin
des notes de frais gonflées, on -met dans une affaire- des istratif et détention préventive.
collègues qui y sont totalement étrangers ce qui vaudra à cer 4. -Vu qu'il n'a pas été possible de prouver la réalité des
tains d'entre eux d'être, à tort, -crédités- de dizaines d'arres faits ... que l'intéressé n'a fait preuve d aucune initiative per
tations dont ils ne savaient rien. sonnelle ... que les faits ne lui sont pas imputables ... que l'inté
2. Ou Tune des six sous-commissions composées de gradés ressé a opéré dans des conditions telles que sa responsabilité
et gardiens de la police municipale, chargés d'examiner les cas ne paraît pas engagée ... qu'il ne pouvait agir autrement ... la
de leurs collègues en tenue, qui, devant l'inflation des effectifs commission ne retient aucun des faits reprochés à l'intéressé-
à épurer, siégeront du 31 janvier au 9 mars 1945 pour soulager 5. Souvent assortie de la transmission du dossier à l'autorité
la CE d'une partie de sa tâche. judiciaire.
65 :
JEAN-MARC BERLIÈRE
Quel est le bilan d'une machine dont s'établit comme suit: 3939 fonctionnaires
ont été «épurés» soit environ 20 % des nous venons d'évoquer rapidement les
effectifs. Après étude de leur cas, rouages essentiels?
1906 décisions de sanction ont été pri
O «AUCUNE ÉPURATION N'A ÉTÉ FAITE ses2. Par ailleurs, plus de 400 dossiers ont
AUSSI SÉVÈREMENT QU'À LA PRÉFECTURE été transmis à la justice qui prononcera
DE POLICE1» 196 condamnations dont 20 à la peine
Au terme de la dernière séance de la capitale suivies de 7 exécutions.
CE, le 14 novembre 1945, le bilan global Si on entre dans le détail des sanctions,
de l'épuration pour la préfecture de police les statistiques s'établissent ainsi:
Catégorie Administration Sanctions Services actifs de la sanction centrale
Révocation sans pension majeure 695 26 avec différée 2 15 " pension 60 2
" Suppression définitive de pension 8
Suspension temporaire de 29 " Mise à la retraite d'office 160 4
Licenciement 22 13
Mise en disponibilité 74
Blâme mineure 4 365
" Mutation d'office 68 3
Avertissement 118
Observation 7
Rétrogradation intermédiaire 28 4
" Descente de classe 54
" Retard d'avancement 145
Ces chiffres recouvrent en fait des réa cacité, mais aussi les brutalités, voire les
lités bien différentes. Les services sont très sévices, dont beaucoup de leurs membres
différemment touchés. De loin ce sont les s'étaient rendus coupables. Sur un effectif
membres des deux « Brigades spéciales de total qu'on peut évaluer à 235, 186 poli
lutte contre le terrorisme» constituées au ciers des BS ont été «épurés» et si 35
sein de la Direction des Renseignements d'entre eux ont bénéficié d'un classement,
généraux qui ont payé le plus lourd tribut 151 ont été révoqués sans pension3.
qu'appelaient à l'évidence leur mission La géographie parisienne a joué égale
spécifique de lutte contre les «terroristes» ment un rôle important en particulier pour
et notamment les communistes, leur effi- les gardiens de la paix. Ces derniers n'ont
pas échappé au zèle des épurateurs,
1. Le commissaire du gouvernement, procès Besse, Cour de notamment ceux des Brigades spéciales
justice, 10 mai 1946. d'intervention (BSI) créées, dès l'automne 2. Chiffres à rapprocher, d'une pan, de ceux de la Sûreté
nationale 2 019 sanctions dont 1 162 révocations pures et sim 1939, au sein de la police municipale par
ples (Journal officiel, Débats, Assemblée nationale, 12 mars le préfet Langeron pour lutter contre les 1954, p. 83D et, d'autre part, du total des effectifs de la PP
«menées antinationales». Chargées d'appréqu'on peut approximativement fixer à 20 000 en moyenne pour
la période de l'Occupation, ce qui représente pratiquement un hender les membres d'organisations inter
épuré sur cinq, dont la moitié sont sanctionnés (8,6 % de l'effect dites et de veiller au respect de la législaif total), tandis que 43 % des sont révoqués ou
licenciés (environ 4 % du total). En réalité, ces statistiques ne tion notamment antisémite - port de
peuvent nous satisfaire si l'on veut bien se souvenir, premiè l'étoile, heures de sortie -, opérant des rement, qu'apparaissent dans la statistique des épurés des memb
contrôles soudains et inopinés dans la rue res de la défense passive ou des services vétérinaires et,
deuxièmement, que la présence de retraités parmi les épurés
devrait nous amener à considérer les effectifs de la PP depuis 3. Sur les 141 déférés en justice, 70 seront condamnés dont
les années 1930, ce qui changerait considérablement les ratios. 13 à mon (5 furent exécutés).
66 L'EPURATION DE LA POLICE PARISIENNE
ou le métro, par des bouclages et des ristes», ou transmit à la Grande Chancell
erie des dossiers aux fins de radiation de rafles qui ont permis d'arrêter de nom
breux résistants1, certaines de ces BSI ont l'ordre de la Légion d'honneur. Le plus
fait des ravages2. Or le travail et l'efficacité curieux reste cependant le cas des poli
ciers tués en service pendant l'Occupation de ces brigades étaient étroitement liés à
la géographie sociologique et politique de et auxquels avait été conférée la qualité
la région parisienne, ce qui explique que de «Victimes du devoir», qualité qui se
les gardiens de la paix opérant dans les traduit, outre des funérailles solennelles,
banlieues «rouges» ou certains arrondis par des avantages pécuniaires et des aides
sements aient subi plus que les autres à la famille, enfin par l'inscription sur le
monument aux «Policiers victimes du épuration et sanctions3.
devoir», situé dans la cour d'honneur de Ce bilan est d'autant plus impression
la PP - ci-devant « cour Jean Chiappe » - nant que rien ni personne ne semble
échapper au travail et au zèle des épura- devenue «cour du 19 août»5.
Le problème est plus que symbolique, teurs : ni le cadre hiérarchique, ni les auxil
il pose celui de la mémoire officielle : qui iaires, ni le personnel administratif, ni les
honorer et pourquoi? Concrètement, poufemmes, ni les stagiaires de l'École prati
vait-on conserver sur cette plaque les que, ni les retraités, ni les révoqués par
noms et honorer la mémoire de policiers Vichy, ni même ... les morts.
tués par des «terroristes» devenus à la Très tôt, on s'est intéressé au problème
Libération des héros et les nouveaux maîtdes fonctionnaires promus, décorés, grat
ifiés par «l'État de fait». Conformément à res? En forçant à peine le trait, la question
une ordonnance du 26 décembre 1944, pourrait se traduire ainsi: les meurtriers
une commission, présidée par Mme Dupuy- peuvent-ils honorer leurs victimes et/ou,
baudy, fut amenée à réexaminer le cas parfois, leurs tortionnaires? Effacer les
des promotions intervenues à titre except noms de ces policiers revenait à nier qu'ils
ionnel pendant l'Occupation4 et à en avaient fait leur devoir, celui que leurs
annuler un grand nombre, au motif chefs et leurs préfets leur rappelaient
qu'elles résultaient de processus discré continuellement, et à nier le fondement
tionnaires en violation des règles de même de la fonction policière; ne pas le
l'ancienneté ou du concours. De la même faire revenait à honorer des adversaires,
façon, la CE annula des récompenses, des voire des ennemis, dont on poursuivait
«Médailles du courage et du dévouement» et condamnait les collègues vivants. Dans
attribuées à des fonctionnaires de la PP l'embarras, on décida de procéder à un
dans le cadre de la lutte contre les «terro- examen minutieux de chaque cas. Les in
specteurs de la Section d'épuration eurent
1. «Fabien- est une de leurs plus célèbres victimes, ce sont
également les membres d'une BS d'intervention, celle d'Asniè-
5. Toute l'ambiguïté de la célébration officielle de ses martyrs res, qui ont arrêté sur dénonciations les députés communistes
par la police parisienne éclate dans l'existence et le contenu Péri et Catela.
de ces plaques commémoratives. L'une comporte les noms des 2. On leur attribue - hors arrestations de juifs et de réfrac-
■personnels de la PP morts pour la France- en 1914-1918 et taires au STO - 3 400 arrestations de patriotes du 1er juin 1942
1939-1945: essentiellement comme combattants mobilisés. au 10 avril 1944 contre 3 200 pour les deux BS des RG pendant
L'autre, inaugurée en mai 1905 et complétée au fur et à mesure, la même période (Rapport du commissaire Lelièvre établi sur
présente la liste des •victimes du devoir-. Il est à noter commission rogatoire dans 1 instruction du procès Bussière).
qu'aucune ne comporte les noms des policiers tués dans les 3. Le nombre de gardiens ou brigadiers épurés est trois fois
combats de la libération de Paris qui figuraient encore, au priplus important pour le 4e arrondissement (présence d'une forte
ntemps 1994, sous un cadre poussiéreux dans les sous-sols des communauté juive) et le 20e (présence du cimetière du Père
archives de la PP avant que, célébrations du cinquantenaire Lachaise, siège traditionnel de • manifestations • communistes
14e et 19e que obligent, on ne se préoccupe de ces morts qui. en tout état donc d'arrestations), deux fois plus pour les 16*" de cause dans la logique administrative, n'étaient pas des vicdans les l". 7*". par exemple. arrondissements,
times du -devoir-, mais dune iasubordination qui. même 4. Ce fut notamment le cas des gardiens de la paix ayant
patriotique, n est pas, on 1 imagine aisément, une attitude à échoué au concours d- inspecteur spécial • mais néanmoins pro
encourager ei donc à honorer dans linstitution policière. mus à titre exceptionnel et affectés d autorité dans les BS.
67 :
JEAN-MARC BERLIÈRE
ainsi, en octobre 1945, à enquêter sur les Des rancœurs et jalousies personnelles,
circonstances de la mort, mais également des règlements de comptes administratifs
la moralité et les « sentiments patriotiques » ou hiérarchiques, un lourd contentieux né
des trente-cinq policiers tués pendant de l'action et de la guérilla syndicales,
l'Occupation auxquels la qualité de «vic masqués sous le manteau d'un patriotisme
time du devoir» avait été conférée. S'il n'y vertueux et outragé expliquent, parfois
eut pas de problème majeur pour les vic autant que les ordres donnés et les consi
times des bombardements ou les chimis gnes transmises, que le cadre n'a pas été
tes du laboratoire municipal tués par les épargné: 190 commissaires ont été «épur
bombes qu'ils cherchaient à désamorcer, és», dont 98 sanctionnés2, sans que l'on
quoique certains de ces engins aient été puisse pour autant dire que la responsab
destinés à des attentats, les choses furent ilité des chefs ait été sanctionnée comme
plus délicates pour les vingt gardiens de la logique l'aurait voulu; les avocats des
nombreux «sans grades» traduits en cour la paix et les quatre policiers des BS morts
dans des «opérations de police». Tous de justice eurent beau jeu de remarquer
avaient été tués, souvent par hasard, ou qu'on jugeait des exécutants, les hommes
exécutés par ces « communo-terroristes » de troupe, à la rigueur des «adjudants»,
que la Libération avait transformés en mais pas les généraux : «Où sont les chefs?»,
«patriotes». Leur conserver la qualité de s'indignent plusieurs d'entre eux3.
«victimes du devoir» revenait à assimiler Remarquable par son ampleur, l'épura
leurs agresseurs, rarement identifiés, à des tion de la police parisienne l'est égale
malfaiteurs ayant commis un crime1. Fina ment par ses excès. Accomplie dans un
lement, comme la plupart de ces «victimes climat passionnel, son œuvre a naturell
du devoir » étaient créditées de sentiments ement été entachée d'injustice et d'erreurs.
«anti-allemands», l'une était même le pre Dans leur rage purificatrice, leur soif de
mier gardien de la paix résistant de sa faire oublier jusqu'au souvenir du rôle
circonscription, on décida de ne suppri qu'ils avaient joué et des missions accomp
mer que deux noms, un commissaire et lies pendant quatre longues années, les
un inspecteur des BS connus pour leur policiers gagnés par la fièvre d'une justice
acharnement dans la lutte contre les «révolutionnaire», exaltés tout autant par
«terroristes» et on conserva les autres au l'ambiance que par la découverte de leur
risque de voir, dans la terminologie mani pouvoir et un délicieux sentiment de
chéenne et simpliste qui allait rapidement revanche, ont donné une interprétation
prévaloir, des «résistants» fleurir la plaque passionnée et intransigeante de leur rôle
honorant des «collabos». de juges occasionnels mais tout-puissants
et irresponsables. Dans une atmosphère
de délation et d'inquisition où les dissen
1. D'autant que la plupart avaient été abattus de sang-froid, sions personnelles, les jalousies ou riva
sans qu'ils aient eu la moindre possibilité de deviner ce qui lités professionnelles, les rancunes tenase préparait et donc de se défendre. À cet égard, la mort, le
7 janvier 1942, d'un gardien de la paix du 10e ces, les différends idéologiques vont avoir arrondissement,
père de cinq enfants, abattu, la nuit, de trois balles de revolver
alors qu'il était de planton devant un garage réquisitionné par
l'armée allemande, 120. boulevard Magenta, chargée de sens 2. Dont 71 ont fait l'objet d'une sanction majeure 52 révo
et de menace - montrer qu'en accomplissant des gardes pour cations sans pension, 7 avec pension, 10 retraites d'office tandis
l'occupant, la police parisienne était considérée comme une que 2 ont vu leur pension supprimée. Mais, conséquence de
ennemie -, provoqua une vive émotion chez les policiers pari dossiers qui se sont vidés d'eux-mêmes et d'accusations sans
siens. Bien exploité par la direction, cet attentat, comme celui réels fondements, 27 virent leur sanction annulée ou diminuée
de la rue de Buci, le 31 mai suivant, stimula le zèle répressif et 18 furent remis en service.
et l'hostilité de beaucoup de policiers parisiens contre des 3. ■ Vous avez devant vous un policier ... qui n'a fait qu'obéir.
• résistants ■ que toute leur culture leur faisait déjà assimiler à C'est un simple exécutant, les grands responsables ne sont pas
des • criminels ■ dissimulant leurs méfaits de droit commun sous devant vous et Us n'y viendront jamais- (Me Floriot, plaidoirie
le prétexte fallacieux du patriotisme. au procès Belard, 5 décembre 1945).
68 .
L'EPURATION DE LA POLICE PARISIENNE
souvent autant de poids que la réalité des on constate que l'ordonnance du 27 juin2
griefs invoqués, c'est à qui dénoncera, au sert d'abord, par une conception très large
prétexte qu'il a été «un serviteur zélé des du délit, d'exutoire à toutes les haines,
Allemands» et qu'il «a fait appliquer stri jalousies, rivalités exacerbées par l'Occu
ctement les ordres de Vichy», le commiss pation. Certes, on trouve aussi parmi les
aire de voie publique qui l'a puni, le col policiers épurés des responsables d'arres
lègue alsacien dont la connaissance de la tations de «patriotes», notamment les ins
pecteurs des BS qui n'ont pas su - ou langue allemande est certainement à l'or
igine de la promotion, le brigadier dont pas voulu ou cru devoir - profiter de la
la femme a travaillé à la Kommandantur, carte d'identité en blanc et des trois mois
lieu de toutes les compromissions, le de salaire que le préfet Bussière et Lucien
retraité qui a critiqué les bombardements Rottée, le directeur général des RG, leur
anglo-américains ou fait confiance au ont distribués quelques jours avant la libé
Maréchal, les collègues recommandés par ration de Paris, mais la première vague
des hommes politiques - Taittinger, de est majoritairement, d'abord et surtout,
Brinon, Levillain - devenus compromett celle de la rancœur et des règlements de
comptes personnels. Il faudra l'épluchage ants, etc.
À ce rythme, en quelques jours, ce sont méthodique des dossiers, des affaires, les
des centaines de policiers qui se retrou premières plaintes, les premières enquêt
es pour que des griefs qui ne ressortissent vent détenus au dépôt de la préfecture,
au point qu'il faut en transférer à Saint- pas aux simples délits d'opinion, d'express
Denis puis à Drancy. Dans l'attente d'un ion, de fréquentation, de parenté, voire
châtiment qu'on réclame impitoyable et de pensée, justifient le recours à l'ordon
exemplaire, on rédige des rapports ven nance du 27 juin. En attendant, les moeurs
geurs remplis d'accusations dont on et les traditions de la police de l'époque
n'ignore pas qu'elles peuvent être lourdes étant ce qu'elles étaient, il semble certain
de conséquences dans ces temps troublés. que l'on frappe dur dans les locaux de
Beaucoup se retrouvent ainsi catalogués : l'Inspection générale des services (IGS)
«Nazi convaincu ... admirateur des rég occupés par la SE: on se défoule et on
imes totalitaires . . . serviteur zélé des ordres se venge à peu de frais dans une
de Vichy », pour avoir « souhaité la victoire ambiance telle qu'il devient périlleux de
de l'axe ... tenu des propos hostiles aux se déplacer trois de front dans la cour de
alliés ... admiré l'armée allemande ... crit la Préfecture pour celui qui, encadré par
iqué la résistance ... fréquenté des soldats, deux collègues, est systématiquement
assimilé à un «épuré» arrêté. voire des femmes1, allemands» et, faute
impardonnable, ne pas avoir obéi, dès le Telle est l'atmosphère de la fin du mois
matin du premier jour, à «l'ordre de grève» d'août et des mois de septembre et octo
ou ne pas avoir participé « au mouvement bre. Dans une telle ambiance, on ne
insurrectionnel », c'est-à-dire aux combats s'étonnera pas que des témoignages
de la Libération. Autant de griefs qui jus soient parfois «sollicités», quand ils ne
tifient, pour ceux qui les formulent, les sont pas purement et simplement dictés,
conclusions sévères dont celle qui ponc des «aveux» extorqués, sous la menace ou
tue tout dossier «chargé»: «À traduire
devant le tribunal spécial avec une peine 2. Qui visait, rappelons-le, ceux qui auraient ■ par leurs actes,
leurs écrits ou leur attitude professionnelle- soit -favorisé les maxima». À la lecture de ces accusations, entreprises de l'ennemi -, soit ■ contrarié l'effort de guerre de
la France et de ses alliés-, soit -porté atteinte aux institutions
1 On trouve quelques - rares - cas de ■ collaboration hori constitutionnelles- ou -aux libertés fondamentales-, soit enfin
zontale- de gardiens de la paix très sévèrement sanctionnés ■ sciemment tiré ou tenté de tirer un bénéfice matériel de l'appli
par la CE. cation des règlements et ordonnances de l'autorité de fait.-
69 :
JEAN-MARC BERLIERE
les coups, que des accusations incontrôl En dépit de ces excès et de cette pugnac
ables, gratuites et insensées, portées par ité, l'épuration de la PP apparaît par
la rumeur publique, répétées et amplif adoxalement partielle et partiale. Il semble
iées, puissent être consignées le plus que les épurateurs aient eu, comme les
sérieusement et le plus bureaucratique- magistrats instructeurs, une conception
ment du monde dans les dossiers à charge élastique des crimes commis et des res
et entraîner des internements administrat ponsabilités encourues. En effet, il est
ifs de plusieurs mois avant que, faute de pour le moins singulier de voir sévère
témoin ou de preuve, les accusations ne ment châtiés des inspecteurs ou des gar
se dégonflent et disparaissent d'elles- diens de la paix qui n'ont jamais fait
mêmes lors d'une contre-enquête série qu'obéir avec une confiance aveugle et
usement menée1. Ces excès vont rapide un zèle déplacé aux instructions très clai
ment apparaître pour ce qu'ils sont, res et constamment renouvelées de préf
notamment lors de certains procès2 où la ets de police qui échapperont soit à tout
succession de dépositions stéréotypées jugement, comme c'est le cas de
dénonce les collusions et les «montages», Roger Langeron, soit à la condamnation
où des témoins à charge se récusent en à mort qui sanctionna ceux qui les avaient
avouant les pressions, les chantages exer trop bien écoutés, comme ce fut le cas
cés par la SE, où des témoins à décharge d'Amédée Bussière. À lire ces milliers de
s'inquiètent auprès du président des pos dossiers, il semble évident qu'en sanction
sibles conséquences de leur démarche nant le plus sévèrement des exécutants,
pour leur carrière, où des commissaires on ait voulu faire le procès des policiers
du gouvernement, pourtant peu enclins à en évitant soigneusement celui de la
police. l'indulgence, abandonnent eux-mêmes les
poursuites et demandent l'acquittement. La chose paraît encore plus claire
Cette passion qui n'épargne pas même quand il s'agit de sa participation à la poli
d'authentiques résistants impliqués dans tique nazie de persécution raciale.
les «affaires» auxquelles ils ont dû, malgré Serge Klarsfeld a montré3 quelles furent,
eux et pour ne pas éveiller les soupçons, dans ce domaine, les initiatives au début
participer, pourrait laisser penser que de l'été 1942, et les responsabilités - au
l'épuration fut impitoyable, et pourtant, nom de l'autonomie de l'État français -
alors que l'on emprisonne 17 mois et d'un Bousquet et d'un Laval. L'impunité
prive de sa pension un gardien, retraité du premier peut être rapprochée de ce
depuis 1934, au motif qu'il a donné, en qui se passe à la PP. Le manque de
juin 1940, dix francs à une œuvre s'occu- compréhension claire des implications et
pant des enfants réfugiés qui s'est avérée du fonctionnement de la répression anti
être le PPF, une mansuétude surprenante sémite, l'absence, jusqu'en juin 1945, de
se fait jour à l'égard de certains épurés, victimes pour «articuler le grief», le désir
de certaines responsabilités, de certains des rescapés de ne pas singulariser le sort
griefs. spécifique des juifs au sein des victimes
du nazisme4, la volonté des épurateurs de
1. La CE elle-même, en dépit d'une grande sévérité, écarte
déjà beaucoup d'accusations qui lui paraissent insuffisamment
prouvées. 3. Klarsfeld, 1987, et Calendrier de la persécution des juifs
2. Au procès d'un inspecteur qui a d'ailleurs fait partie des de France, 1940-1944, 1993-
premiers épurateurs, le commissaire du gouvernement reconn 4. Sur cette attitude, au lendemain de la guerre, des victimes
des persécutions antisémites qui contraste singulièrement avec aît que • les dossiers établis par la CE sont toujours plus char
le judéocentrisme qui s'est fait jour depuis voir Conan, Rousso, gés- et les enquêtes de la SE -beaucoup plus forcées- au point
1994 et S. Veil, -Témoigner de l'impossible-, H. Rousso, -Une que • les et les témoignages recueillis par la suite, à
justice impossible. L'épuration et la politique antijuive de Vil'instruction, vont presque toujours s'amenuisant • (Procès
Dupuy, 11 mars 1946). chy-, Annales ESC, 3, mai-juin 1993, p. 691 et 745.
70 :
L'ÉPURATION DE LA POLICE PARISIENNE
ne pas s'appesantir sur des rafles auxquell les mêmes conditions, contredit de façon
es ont participé tous les policiers de tous accablante2. À l'évidence, avoir géré le
les services de la PP, suffisent-ils à rendre camp de Drancy ou avoir dressé les listes
compte de l'extraordinaire mansuétude de juifs à arrêter était beaucoup moins
dont bénéficièrent les responsables de la grave aux yeux des épurateurs que de ne
«Direction de la police générale» et du pas avoir suivi l'ordre de grève du
«Service des affaires juives» qui confec 15 août.
tionnèrent, à partir des recensements S 'apparentant à bien des égards à la jus
consécutifs à l'ordonnance allemande du tice révolutionnaire, voire aux procédures
de l'Inquisition, l'épuration de la police 27 septembre 1940 et à la loi de Vichy
portant statut des juifs du 2 juin 1941, ce parisienne s'est en outre déroulée en
dehors de toute règle juridique. fichier de 113477 Israélites vivant dans le
Jouant volontairement d'un effet ressort de la PP, qu'ils utilisèrent par la
d'inquiétude, voire de peur, qui contribua suite pour dresser les listes de «juifs
largement à déstabiliser beaucoup d'épudéportables», étrangers ou apatrides, que
rés lors de leur comparution, la CE a praBousquet s'était engagé à livrer aux nazis
tiquement violé toutes les formes de proet qui furent raflés dans des opérations
cédure pourtant prévues par les différents confiées parfois à la seule police pari
arrêtés préfectoraux. Au nombre des irrsienne de mai 1941 à février 1944? Ceux-
égularités qui donnèrent plus tard motif au là mêmes qui gérèrent avec une minutie
Conseil d'État d'annuler de nombreuses de bureaucrates consciencieux et appli
décisions, on trouve, par exemple, le fait qués les «flux» et les «stocks» de Drancy1,
que le défendeur n'ait jamais été invité à le remplissage méthodique des convois
fournir d'explications écrites ou orales et quittant la gare du Bourget pour Aus
n'ait jamais eu communication de son dosschwitz, au point, par deux fois au moins,
ier contrairement aux dispositions préde «compléter» de leur propre initiative
vues par l'arrêté préfectoral du 18 novembdes convois avec ces juifs français «non
re 1944; le fait qu'aucun représentant déportables» qu'ils se vantèrent pourtant
des personnels de même catégorie, sauf d'avoir systématiquement préservés ?
quand il s'agissait de commissaires, n'ait Ceux qui, n'osant prendre une décision
siégé dans la CE ou n'ait été appelé à donnon réglementaire, adressaient, accompa
ner son avis en dépit de l'article 3 de gnés d'un «petit schéma», les «cas lit
l'arrêté du 30 août 1944 instituant la CE; igieux » - juif ou aryen ? - aux spécialistes
que les témoins entendus n'aient pas du Service du Contentieux du Commissar
prêté serment, etc. iat à la Question juive? Ces responsables,
Il fut même rapidement reconnu par les dont l'un déclare devant la CE avoir été
tribunaux administratifs que le préfet de «empoisonné pendant trois ans» par ce
police n'ayant pas compétence pour proproblème, ont tous invoqué l'impossibilité
noncer des sanctions au titre de l'épura - de faire autrement, une réponse que l'att
itude des policiers du Service des étrangers
de la police de Nancy, placés pourtant 2. Évoquant les conditions d'internement à Drancy ou la
nécessité de fournir les • quantités de juifs ■ réclamées par Dan- devant les mêmes responsabilités et dans necker, un haut fonctionnaire auquel l'honorariat allait être
conféré quelques années plus tard, avance cette justification
-J'ai essayé de faire marcher les choses normalement!- Cette
1. L'un d'eux revendique en CE d'avoir réussi à obtenir que excuse fonctionna mieux devant la justice que devant une CE
l'on ne sépare pas les femmes de leurs enfants lors de la rafle qui blâma, par exemple, un gardien de la paix, auteur de l'inte
des 16 et 17 juillet 1942 parce qu'on n'avait pas suffisamment rpellation d'une israélite trouvée dehors après l'heure -légale-,
de place dans les orphelinats et que Drancy était -plein-. La d'avoir - manqué de courage civique ■ en ne la laissant pas repart
décision de classement en justice le crédite effectivement de ir. Sur l'attitude des 7 policiers du Service des étrangers de
• sentiments humains-. Nancy, voir Müller, 1994.
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