La collectivisation du cheptel OVIN dans l'est de la Géorgie - article ; n°3 ; vol.35, pg 683-701

De
Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants - Année 1994 - Volume 35 - Numéro 3 - Pages 683-701
Valérie Le Galcher-Baron, La collectivisation du cheptel ovin dans l'est de la Géorgie. Le présent article étudie le déroulement de la collectivisation dans une région de la montagne géorgienne (le district d'Axmet'a, englobant la Touchétie, région du nord-est) où prédomine l'élevage ovin. À partir de matériaux d'archives et de témoignages locaux, on analyse la confrontation entre éleveurs et planificateurs. Au fil du temps, on peut mettre en évidence les fluctuations et les revirements des directives gouvernementales, et les ajustements nécessaires des évolutions du centre aux situations locales.
Valérie Le Galcher-Baron, Collectivization of ovine livestock in the east of Georgia. The present article is studying the development of collectivization in an area of Georgian mountains (the district of Axmet'a, comprising Tushetia, north-eastern region) where ovine breeding dominates. On basis of archival material and local reports, an analysis is made of the confrontations between breeders and planners. With the progress of time, stress can be laid on fluctuations and reversals of governmental instructions and the way in which they have to be adjusted to local situations.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Valérie Le Galcher-Baron
La collectivisation du cheptel OVIN dans l'est de la Géorgie
In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 35 N°3. pp. 683-701.
Résumé
Valérie Le Galcher-Baron, La collectivisation du cheptel ovin dans l'est de la Géorgie. Le présent article étudie le déroulement de
la collectivisation dans une région de la montagne géorgienne (le district d'Axmet'a, englobant la Touchétie, région du nord-est)
où prédomine l'élevage ovin. À partir de matériaux d'archives et de témoignages locaux, on analyse la confrontation entre
éleveurs et planificateurs. Au fil du temps, on peut mettre en évidence les fluctuations et les revirements des directives
gouvernementales, et les ajustements nécessaires des évolutions du centre aux situations locales.
Abstract
Valérie Le Galcher-Baron, Collectivization of ovine livestock in the east of Georgia. The present article is studying the
development of collectivization in an area of Georgian mountains (the district of Axmet'a, comprising Tushetia, north-eastern
region) where ovine breeding dominates. On basis of archival material and local reports, an analysis is made of the
confrontations between breeders and planners. With the progress of time, stress can be laid on fluctuations and reversals of
governmental instructions and the way in which they have to be adjusted to local situations.
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Le Galcher-Baron Valérie. La collectivisation du cheptel OVIN dans l'est de la Géorgie. In: Cahiers du monde russe : Russie,
Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 35 N°3. pp. 683-701.
doi : 10.3406/cmr.1994.2665
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_1252-6576_1994_num_35_3_2665VALÉRIE LE GALCHER-BARON
LA COLLECTIVISATION DU CHEPTEL OVIN
DANS L'EST DE LA GÉORGIE
On sait la ruine que fut la socialisation pour l'agriculture en Union Soviétique, et
personne ne songe plus désormais à nier le tribut humain payé à ce qui fut un des
thèmes majeurs de la révolution. La lecture historique pouvait ici prendre appui sur
l'immense littérature consacrée aux campagnes russes depuis le xixe siècle et relayée,
dans la tradition marxiste, par un texte comme Le développement du capitalisme en
Russie. Mais que s'est-il passé dans les zones pastorales ? On ne peut pas dire que
cette question ait monopolisé l'attention. Elle ne concernait que des régions loin
taines, teintées de sauvagerie, du Caucase ou de l'Asie Centrale ' . En vérité, ce silence
couvrait une certaine honte touchant à l'existence même de ces marges de l'empire
enfermées dans leur traditionalisme ethnique.
Pour avoir enquêté dans la montagne géorgienne à la veille de l'effondrement de
l'URSS2, nous avons pu recueillir des éléments documentaires sur l'histoire (ou la
mémoire) de la socialisation de l'élevage dans la montagne3. S'amorçait par ailleurs
sous nos yeux un retour à la gestion privée.
Dans l'ensemble géorgien, l'opposition plaine/montagne, bari/mta, recouvre
beaucoup plus qu'une différence géographique : une opposition anthropologique,
fortement chargée de symboles. Pour tous les Géorgiens, la montagne constitue à la
fois un espace de référence et une inquiétante survivance du passé. Les historiens
marxistes n'ont pas failli à la tradition. D'une part, ils appréciaient que les monta
gnards aient échappé à la domination féodale et, à l'abri dans leurs repaires, aient
longtemps résisté à toute extérieure. Il ne s'agissait alors que de les faire
passer du stade primitif au socialisme. À moins que l'on ne constate que des inégali
tés de classes avaient eu le temps de s'y développer. De riches propriétaires de mout
ons avaient fait éclater les structures tribales. Dans ce cas il suffisait d'achever le
processus amorcé à la fin du xixe siècle avec la conquête russe : pour leur faire rega
gner le cours lumineux de l'histoire — autrement dit pour en prendre le contrôle —
il fallait décidément les déloger de leurs montagnes. Ce sont ces deux idées, passa
blement contradictoires, qui marquaient les représentations des montagnards au
moment où le nouveau régime engageait le processus de socialisation.
Cahiers du Monde russe, XXXV (3), juillet-septembre 1994, pp. 683-702. VALÉR I E LE G ALCHER-B A RON 684
Notre étude porte sur une région particulière du nord-est de la Géorgie, la Tou-
chétie, située sur le versant nord de la chaîne du Caucase4. L'élevage ovin y était tr
aditionnel lenient le secteur principal de l'économie. Il s'organisait autour d'une tran
shumance entre les alpages, constituant le territoire propre des Touches, et les
pâturages d'hiver dans la plaine de Kakhétie, sur laquelle ils n'avaient que des droits
précaires5. Ils y avaient développé une race locale, le mouton touche, race polyval
ente dont on tirait à la fois du lait, de la laine et de la viande, mais appréciée surtout
pour sa rusticité. La transhumance occupait la majorité des hommes, qui étaient dits
« cxvarši » (litt. : « dans le mouton »), par opposition à ceux qui restaient en charge
des travaux agricoles, désignés du nom de šina k'aci (« homme du dedans »). Les
femmes s'occupaient d'une partie des cultures, du travail de la laine, ainsi que de la
gestion d'un cheptel bovin minoritaire.
Les bergers (mecxvare) passaient le plus gros de l'année avec le troupeau, loin
des villages de montagne, selon le rythme suivant : entre quatre et cinq mois sur les
alpages à bonne distance, et cinq mois sur les pâturages d'hiver. Les transhumances
occupaient un mois entier. Les bergers quittaient les alpages entre septembre et
octobre, selon la précocité de l'hiver. Les béliers étaient alors mélangés au troupeau
afin que l'agnelage ait lieu au retour du printemps. La remontée commençait en avril,
les agneaux restant avec les brebis, pour être sevrés aussitôt après l'arrivée. La tonte
des moutons avait lieu deux fois l'an, au printemps et en automne.
Les bergers étaient regroupés selon différentes modalités : plusieurs propriétaires
de moutons pouvaient s'associer, mettant en commun leurs troupeaux (šeamxanage-
hulïf ; ou bien un riche propriétaire engageait des bergers salariés (možamagire)1
suivant différents types de contrats, le plus courant étant celui où le berger, en
échange de son travail, gérait pendant quatre ans un capital de 40 brebis et devenait
propriétaire du croît8.
La plaine de Kakhétie longtemps utilisée comme pâturage d'hiver devint pro
gressivement zone de station intermédiaire, à mi-parcours de la transhumance entre
les alpages et la plaine de Siraki. Au milieu du xixe siècle, une partie de la popula
tion commença à s'y installer l'hiver, n'occupant les villages de Touchétie que l'été.
Les premiers furent les Touches du clan, ou « thème », de C'ova9, qui possédaient les
troupeaux les plus importants pour le territoire le plus exigu. Ils furent à l'origine de
la création du village de Zemo Alvani. À leur suite vinrent ceux du thème de P'iri-
kiti10. Le village de Kvemo Alvani a été créé ultérieurement par les Gomec'ari, ainsi
que les Čagma — dont une partie vit également dans Je village de Lalisq'uri. Malgré
les fortes variations des effectifs du cheptel, l'économie des Touches est traditio
nnellement considérée comme prospère. On cite le nom de familles possédant jusqu'à
4 000 moutons, 60 à 70 chevaux, 10 à 15 bovins11.
Telle était la situation de la société avant la collectivisation.
Mise en place du système
La difficulté à donner un tableau précis du déroulement de la collectivisation
dans cette région de montagne tient notamment à ce qu'elle était administrativement
rattachée à la plaine, l'une et l'autre réunies dans le district de Telavi12. Tous les
chiffres dont on dispose concernent ce district son ensemble. En outre, tous les
témoignages convergent pour dire que son déroulement a été relativement confus. Si
tous les documents se réfèrent au calendrier officiel de la collectivisation, on relève COLLECTIVISATION DU CHEPTEL OVIN EN GÉORGIE 685
des décalages sensibles dans sa mise en application, qui a été ici plus complexe, plus
lente aussi13.
Les premières mesures qui touchent les éleveurs de moutons sont les collectes de
laine, quand l'État commence d'établir son monopole sur le commerce. Ceci n'est pas
sans conséquence pour l'artisanat local : la production domestique de tissus est consi
dérée comme grosse consommatrice de laine14.
On se souvient que vint ensuite une première tentative pour réunir toutes les
exploitations dans des kolkhozes. Écoutons ici l'ethnologue Giorgi Сосатзе15.
« La collectivisation en Touchétie a commencé en 1930. Toute la population touche fut
réunie dans des kolkhozes. C'est ce qu'on a appelé la collectivisation totale (mtliani
k'olekt'ivizacia). Mais ce système échoua et on redistribua à chacun terre et bétail. »
Baindurašvili16 associe très précisément ce retour en arrière à la publication de
l'article de Stalin « Golovokruženie uspehov » (Le vertige du succès), paru dans la
Pravda du 2 mars 1930. Ces premières mesures avaient provoqué une baisse consi
dérable du cheptel : avant de rejoindre les artels, ces ancêtres des kolkhozes, chaque
foyer avait abattu une à deux vaches. Par rapport à 1928, le cheptel bovin avait perdu
15 % de ses effectifs. Les pertes en ovins étaient plus importantes encore : on n'en
compte plus alors que 43 000 têtes — moins de la moitié de l'effectif.
« La seconde étape se produisit deux à trois ans plus tard. D'autres villages du district de
Telavi fuient rattachés à des kolkhozes, les Touches refusant encore d'y entrer. La plupart
continuaient à exploiter leur propriété privée. Mais le gouvernement les persécutait. On
confisqua leurs terres, les pâturages furent limités. C'est à cette époque qu'avec les mout
ons qui avaient été confisqués aux koulaks, on créa le kolkhoze de Eldari auquel furent
attribués tous les pâturages d'hiver de Siraki. Tous les éleveurs privés se retrouvaient sans
pâturages. C'est ainsi qu'ils obligèrent les Touches à entrer dans les kolkhozes. »17
D'après les données du comité du district caucasien (k'avk'asiis samxareo
k'omit'et'i) en 1931, dans le district de Telavi (auquel était rattachée la Touchétie), sur
un total de 14 108 exploitations de paysans pauvres et moyens pauvres18, 1 134
(8 %) étaient collectivisées au 1er mars, 2 190 (15,5 %) en avril et 2 400 (17 %) en
mai19. À la même époque on déplore encore l'absence de données sur le nombre de
têtes de bétail.
Avec le premier plan quinquennal, le mouvement s'intensifie : c'est à cette
époque qu'on crée des unions de bergers (mecxvareta k'avsiri). La collectivisation du
troupeau ne semble pourtant pas avoir eu la violence qui a caractérisé celle des
terres : les éleveurs ont été relativement ménagés. Ce qui n'excluait pas quelques
sanctions exemplaires. On trouve ainsi dans les archives le cas de gros propriétaires
dont on confisquait les biens. On les désignait du terme de šavsielí20, de ces « listes
noires » (šavi siebï) où étaient inscrits les noms des paysans riches. Ils étaient « pri
vés du droit de vote » (xmačamortmeuli), ce qui signifiait la mise au ban de la
société. Les archives signalent le cas de deux propriétaires de moutons ainsi « privés
de droits » pendant huit ans « pour avoir employé des bergers salariés ». Ce docu
ment, qui intervient en fait sur leur réhabilitation21, donne l'état de leur patrimoine :
plus un seul mouton, 0,75 ha de terre labourée, quatre bovins et une maison de trois
pièces avec une étable. Dans chaque village, on se souvient encore des noms de i
ai
О

О
О
t-l
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• СО О Й <—
GO District d'Axmeta
CRÊTE DE TUSÉTí Dik' los mta
v. . Y. a. 4285
O Kumelaurta.
Magraani
Kvemo Alvan
Zemo Xodašén
LAYI Q chef lieu de district
О village
District de Šagare3o / VALÉRIE LE GALCHER-BARON 688
quelques riches éleveurs poursuivis. Mais on ne nous a cité qu'un seul cas de pro
priétaire de moutons déporté en Sibérie en ces circonstances.
Le critère de différenciation entre les catégories sociales d'éleveurs est rapide
ment établi : on distingue les éleveurs « moyens » et les koulaks employant des ber
gers salariés. Mais, si l'on fait abstraction de l'appropriation individuelle du bétail,
nombre d'aspects communautaires du système rappellent le communisme primitif.
Une résolution du commissariat du peuple des soviets affirme ainsi que « dans les
régions spécialisées dans l'élevage ovin, les exploitations pauvres et moyennement
pauvres représentent la grande majorité », celles-ci « sont absolument conformes
aux buts de la collectivisation (utilisation commune des pâturages, organisation des
campements) »22. Ailleurs on revient sur le fait que « l'organisation actuelle des cam
pements de bergers représente en soi un embryon des exploitations collectives mais
à l'état primitif et extensif »23.
« On autorisa chaque foyer à posséder 40 moutons, un cheval, deux vaches laitières. On
n'avait pas le droit de posséder des bœufs. On octroya 0,25 hectare de terre par famille. Le
reste fut rattaché aux kolkhozes. Ce processus était achevé en 1936. »24
En ramenant les biens au-dessous du minimum standard qui permet de survivre
dans les montagnes, ces mesures coercitives ont pour conséquence de forcer la popul
ation à quitter les montagnes pour s'installer dans la plaine : l'interdiction de possé
der plus d'un cheval par foyer limite considérablement les déplacements et la confis
cation des animaux de trait rend impossible l'exploitation des terres — dont la
superficie est en outre réduite à 0,25 hectare25.
Le déplacement des populations vers la plaine
Quel fut l'impact de cette première vague de collectivisation ? De façon allusive,
Bai nduraš vili parle de la guerre comme d'une période de « relâchement de la disci
pline ». Pour des raisons économiques, les bergers ne sont plus mobilisés dès 1942.
La situation impose d'ailleurs de revenir sur nombre de ces mesures, et on retourne à
des pratiques d'avant la collectivisation. Dans le désordre créé, la Touchétie abrite
des bandes luttant contre le pouvoir26. En 1991, on se souvenait des affrontements
dans les villages entre communistes et les rebelles que la population désignait
encore, comme les textes officiels, du nom de q'acagi (« brigands »).
Les lendemains de la guerre sont marqués par un retour à une politique plus dure.
Valable pour toute l'Union Soviétique, le décret du 19 septembre 1946 « sur les
mesures la liquidation des infractions au statut des artels agricoles dans les ko
lkhozes » entraîne une révision du cadastre, et la réintégration dans le secteur socia
liste d'une part importante du cheptel27. Les années 50 se caractérisent encore comme
une phase de réorganisation de l'élevage. Cette période est certainement décisive
pour le dépeuplement des montagnes. Les villages sont alors abandonnés aux
ravages des troupeaux ; ils servent même de campements aux bergers. Les cartes de
répartition des pâturages de la montagne ne mentionnent plus aucun village28. Des
quatre kolkhozes créés en Touchétie en 1939, il n'en subsiste plus un seul.
Il semble pourtant que l'on ait pensé un temps maintenir une population dans ces
régions. Les études ethnographiques des années 30 témoignent plutôt d'un élan civi
lisateur visant la montagne et la mise en place d'une administration dans les villages. COLLECTIVISATION DU CHEPTEL OVIN EN GÉORGIE 689
Les églises sont alors transformées en écoles. On ouvre des bibliothèques, des postes,
des réseaux de distribution du courrier, des centres de soins. Tous les observateurs
développant l'idée qu'il s'agit de régions arriérées et sauvages, on se rassure en pen
sant que « la lecture des journaux et de livres détourne les Khevsours du paganisme,
de la vendetta et des autres coutumes sauvages de ce type »29. La montagne éveille
encore des élans populistes, telle cette marche organisée par les komsomols derrière
des banderoles où était écrit : « Brisons les chaînes de l'ignorance dans les mont
agnes par une marche pour la culture. »30
L'exotisme semble encore stimuler l'intérêt des chercheurs. Demidov, par
exemple, y trouve la justification ambiguë d'un développement du tourisme, bien
nécessaire pour l'avenir de ces régions :
« La Pchavie, la Khevsourétie et la Touchétie [...] sont des régions des plus pittoresques
qui deviendront sûrement clans les années à venir les lieux favoris du tourisme des tra
vailleurs de l'Union. Les sentiers vertigineux qui, comme des corniches, suivent les escar
pements des montagnes, les cols atteignant une altitude de plus de 3 500 m, les gorges sau
vages au fond desquelles dévalent des torrents impétueux formant des cascades
fracassantes, les villages pittoresques des Khevsours et des Touches avec leurs tours
défensives ayant gardé les marques du Moyen Âge — tout cela est fascinant de sauvage
beauté et l'originalité de ce milieu suscite un intérêt tout à fait compréhensible. »31
Le cinéma se fait l'écho de ces idées. Ainsi Les derniers croisés de Simon Doli3e
dont l'action se situe en Khevsourétie32 dans les années 30, oppose les forces social
istes symbolisant le progrès technique (les Soviets offrent une écrémeuse aux mont
agnards pour les inciter à entrer dans les kolkhozes) et ses valeurs sociales positives,
à l'obscurantisme et à l'ignorance de montagnards ligotés par le respect de leurs
codes, en particulier des jeux de la vendetta et surtout manipulés par les « ennemis
de classe », les chefs religieux qui sont aussi de riches propriétaires.
Nulle trace dans nos documents de ce que l'installation des montagnards dans la
plaine ait été clairement programmée. En fait, dans la mise en place du système col
lectif, cela allait tout simplement de soi. En faisant descendre les vers
la plaine, les planificateurs ont le sentiment de poursuivre un mouvement inexorable
de l'histoire. On vante à loisir les « aspects positifs » d'une telle mesure, notamment
le confort des maisons construites dans la plaine. À propos de Kvemo et Zemo
Alvani, on écrit : « Ces deux grands villages avec leurs plans, leurs splendides édi
fices, leurs maisons aux jardins coquets, leurs réseaux culturel et éducatif, leurs ser
vices commerciaux et médicaux évoquent de ravissantes petites villes. »33
Société traditionnelle et gestion socialiste
La spécificité de la montagne n'est faite que d'arriération et d'archaïsme. Tant dans
les textes russes que géorgiens, on trouve de façon récurrente une opposition entre la
montagne et les « centres culturels du pays » (kul'turnyj centr/k'ull'unili cent'ri) év
idemment situés dans la plaine. L'acculturation devrait suivre de ce déplacement.
Commentant une estimation de la population pchave qu'il juge inférieure à la réal
ité, Demidov en donne l'explication suivante34 :
« Le fait est que ces derniers temps, chez une partie des Pchaves établis à proximité des
régions culturelles de la Géorgie, le sentiment d'appartenance tribale s'estompe au profit VALÉRIE LE GALCHER-BARON 690
d'un sentiment national. Ces Pchaves commencent à se désigner et à se considérer eux-
mêmes comme Géorgiens. »
Dans ce concert, une seule note discordante : la monographie que G. Вос'опзе
consacre à la Touchétie en 1935, résultat d'une mission confiée par l'Union de l'art
isanat de Géorgie35. L'extraordinaire accumulation de matériaux recueillis sur le ter
rain exprime le désespoir de l'homme, originaire de la région, et de l'ethnologue qui
ne peut se résoudre à voir disparaître ce capital social :
« Je ne peux pas ne pas mentionner la tristesse à la vue de ces villages abandonnés : vous
marchez, de loin vous apercevez un village avec ses maisons et ses tours, on vous dit : 'il
est vide, plus personne n'habite ici'. Vous ne le croyez pas, vous entrez [dans le village],
vous faites le tour de maisons à trois ou quatre gigantesques pièces mais vous ne voyez
personne, personne ne sort pour vous accueillir et vous adresser la parole ; vous visitez
l'intérieur, mais là encore il n'y a personne. »36
Dans le « Plan opérationnel de collectivisation de l'élevage ovin en Géorgie
soviétique pour l'année 1929- 1930 »37, on évoquait évidemment les régions de mont
agnes, quand on écrivait :
« La coupure des régions d'élevage ovin avec les centres urbains du fait du manque de
voies de transport, l'arriération culturelle de la population locale qui l'été part avec ses
troupeaux, parfois même hors des limites de la République du fait du manque d'alpages,
rendent leur 'coopératisation' et leur collectivisation difficiles. Mais le caractère extensif
de notre élevage ovin et sa dissémination, qui implique des pâtures communes et le départ
commun pour la transhumance des petits propriétaires de moutons, créent des conditions
favorables à la coopératisation et à la collectivisation de ce secteur. »
Dès cette époque le planificateur s'était interrogé sur les interventions possibles
en matière d'élevage. On en toucha vite les limites :
« Dans la mesure où il est impossible d'utiliser autrement le territoire, la forme décrite plus
haut d'élevage extensif alpestre sera conservée clans l'avenir et son amélioration ne pourra
se faire que dans le sens de sa rationalisation. »38
Ainsi se résignait-on à conserver les anciennes formes d'organisation du travail.
Le kolkhoze d'élevage ovin comptait un certain nombre de brigades, équipes de ber
gers gérant en commun un troupeau. Le chef de brigade (brigaded) que les bergers
continuaient à désigner, non sans quelque impertinence, du terme russe de hozjain
(littéralement : « propriétaire, patron ») était en fait l'équivalent de l'ancien chef de
campement (sarkali)39 . Dans le système collectivisé, c'était encore un poste privilé
gié, non tant du point de vue du salaire qui, en principe, n'était guère plus élevé40, que
du fait de sa position d'intermédiaire entre les bergers et le chef du kolkhoze qui avait
tout à gagner des bonnes relations qu'il entretenait avec lui.
On a pu observer que le hrigaderi s'entourait de gens avec lesquels il avait des
affinités. Les bergers d'une même brigade sont encore souvent originaires de villages
voisins. « II est normal », nous disait-on, « qu'un chef de brigade s'entoure de bergers
qu'il connaît ». Outre les problèmes de cohabitation, il doit pouvoir faire reconnaître
son autorité et imposer une certaine discipline au sein du groupe. De la description
de la mise en place d'une ferme collective d'élevage ovin en Kakhétie41, on peut COLLECTIVISATION DU CHEPTEL OVIN EN GÉORGIE 691
induire que la « brigade » des bergers recoupe exactement l'ancienne organisation du
travail, auquel le document fait d'ailleurs explicitement référence : pour la rémunér
ation des bergers, il est spécifié qu'ils recevront, outre leur salaire, des vêtements
spéciaux « conformément aux normes admises dans l'élevage ovin ».
Ainsi l'organisation collective s'est finalement coulée dans les modes qui exis
taient précédemment. Quand les montagnards se sont installés dans la plaine au
début du XXe siècle, ils ne se sont pas mélangés à la population locale, et ont créé
leurs propres villages en reproduisant sur place le même découpage par thèmes que
celui qui fonctionnait dans les montagnes.
C'est également selon ce principe que les Touches se sont répartis dans les kol
khozes. À Zemo Alvani, les Touches du thème de P'irikiti et ceux du thème de C'ova
avaient des kolkhozes séparés. Certains d'entre eux marquaient d'ailleurs clairement
dans leur nom leur particularisme régional, tels les kolkhozes C'iteli Tušeti (« La
Touchétie rouge »)42 à Kvemo Alvani, et P'irikiti à Zemo Alvani. On devait procé
der à plusieurs refontes de l'organisation de ces kolkhozes. Dans les années 50,
conformément à la politique générale, on regroupe les kolkhozes : en 1953, leur
nombre pour le district était passé de 78 à 2343. En 1961 , l'ensemble de l'élevage ovin
de la région est rassemblé dans le sovkhoze d'élevage ovin de Alvani — en 1973, il
devait être scindé à nouveau en deux sovkhozes, ceux de Kvemo Alvani et de Zemo
Alvani. Enfin en 1990, ce dernier avait été à nouveau divisé en deux : l'un pour les
Touches de P'irikiti, l'autre où travaillent les Touches de C'ova. Étaient placés à leur
tête des directeurs originaires du groupe.
Le partage des activités économiques entre les sexes restait également inchangé.
Comme dans les montagnes, les femmes s'occupaient du cheptel bovin et tra
vaillaient dans les kolkhozes réservés à cet élevage, les ovins restaient sous le
contrôle exclusif des hommes.
Le mouton touche dans la tourmente de la collectivisation
Les archives des années 1925-1927 portent témoignage sur l'état des connais
sances en matière de zootechnie. La Géorgie manquant cruellement de spécialistes,
on prévoit d'envoyer des cadres se former en Russie et à l'étranger. Les premières
directives recommandent la compilation d'ouvrages spécialisés, et surtout des
enquêtes pour faire l'inventaire des races existantes et des modes d'élevage. Dans les
projets qui fleurissent dans les années 30, on voit les planificateurs manifester un
volontarisme comparable aux programmes de développement dans le tiers monde :
« quelle orientation donner à l'élevage ovin : la laine ? la viande ? le lait ? [...] quel
mode d'élevage nous est utile : nomade, en stabulation ou intermédiaire ? [...] Peut-
on créer un nouvel élevage ovin en s'appuyant sur les matériaux [races] de base ? »44
Une confusion extrême se dégage de ces documents, et une ambition que l'on n'a
pas toujours les moyens de réaliser. Ainsi par exemple, dans les commissions inter
ministérielles sur l'élevage ovin en 1927-1928, on déplore dans les fermes expéri
mentales où sont effectuées les premières expériences de métissage des moutons,
l'absence de balances et de microscopes pour analyser les données génétiques des
différentes races45.
Caractérisée par sa robustesse, son adaptation au milieu, sa résistance aux
longues étapes accomplies en transhumance, la race du mouton touche est vite ident
ifiée comme la plus performante. C'est la race dominante en Géorgie orientale, mais

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