La psychiatrie française et les médicaments : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel - article ; n°254 ; vol.70, pg 189-206

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1982 - Volume 70 - Numéro 254 - Pages 189-206
French Psychiatry and the use of drugs : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel.
The study of four works consecrated to mental illness published between 1763 and 1860, a period when medication did not dominate psychiatric thinking, illustrating the disappearance of humoral pathology and signalling a conceptual transformation concerning pharmaceutical products. The treatment of lunacy, specifically, changed from one based on feeling which treated only the somatic manifestations, of the illness. The use of medication, increasingly less unusual as an idea governing psychiatric treatment, evolved with the progress of pharmaceutical science and became part of the therapeutic system associated with industrial pharmacy, omitting the issue of etiology and of nosologic distinctions which marked 19th century psychiatry.
Die französische Psychiatrie und die Arzneimittel : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel.
Das Studium von vier den Wahnsinn behandelnden Werken, die allé in einer Epoche herausgegeben worden sind, in der das Medikament das psychiatrische Denken nicht beherrschte, nämlich zwischen 1763 und 1860, zeigt, parallel zum Zurücktreten der Humoralpathologie eine konzeptuelle Aenderung des Heilmittels auf. ; Es mausert sich vom Spezifikum der Verrücktheit zum Anhängsel einer Behandlung der Empfindungen, um zuletzt nur noch die somatischen Erscheinungen der Krankeit zu bekämpfen. Die Anwendung der Arzneimittel, mit den in der Psychiatrie herrschenden Ideen immer weniger solidarisch, entwickelt sich an Hand des Fortschrittes der pharmazeu- tischen Wissenschaften und versucht sich an ein therapeutisches System anzulehnen, das die industrielle Pharmazie verheisst, aber die Fragen der Aetiologie und die nosologischen Unterschiede, welche die Psychiatrie des 19. Jahrhunderts kennzeichnen, vernachlässigt.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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François Ledermann
La psychiatrie française et les médicaments : Pomme, Pinel,
Esquirol, Morel
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 70e année, N. 254, 1982. pp. 189-206.
Abstract
French Psychiatry and the use of drugs : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel.
The study of four works consecrated to mental illness published between 1763 and 1860, a period when medication did not
dominate psychiatric thinking, illustrating the disappearance of humoral pathology and signalling a conceptual transformation
concerning pharmaceutical products. The treatment of lunacy, specifically, changed from one based on feeling which treated only
the somatic manifestations, of the illness. The use of medication, increasingly less unusual as an idea governing psychiatric
treatment, evolved with the progress of pharmaceutical science and became part of the therapeutic system associated with
industrial pharmacy, omitting the issue of etiology and of nosologic distinctions which marked 19th century psychiatry.
Zusammenfassung
Die französische Psychiatrie und die Arzneimittel : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel.
Das Studium von vier den Wahnsinn behandelnden Werken, die allé in einer Epoche herausgegeben worden sind, in der das
Medikament das psychiatrische Denken nicht beherrschte, nämlich zwischen 1763 und 1860, zeigt, parallel zum Zurücktreten der
Humoralpathologie eine konzeptuelle Aenderung des Heilmittels auf. ; Es mausert sich vom Spezifikum der Verrücktheit zum
Anhängsel einer Behandlung der Empfindungen, um zuletzt nur noch die somatischen Erscheinungen der Krankeit zu
bekämpfen. Die Anwendung der Arzneimittel, mit den in der Psychiatrie herrschenden Ideen immer weniger solidarisch,
entwickelt sich an Hand des Fortschrittes der pharmazeu- tischen Wissenschaften und versucht sich an ein therapeutisches
System anzulehnen, das die industrielle Pharmazie verheisst, aber die Fragen der Aetiologie und die nosologischen
Unterschiede, welche die Psychiatrie des 19. Jahrhunderts kennzeichnen, vernachlässigt.
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Ledermann François. La psychiatrie française et les médicaments : Pomme, Pinel, Esquirol, Morel. In: Revue d'histoire de la
pharmacie, 70e année, N. 254, 1982. pp. 189-206.
doi : 10.3406/pharm.1982.2614
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1982_num_70_254_2614La psychiatrie française
et les médicaments:
Pomme, Pinel, Esquirol, Morel
LA traitement une nouvelle dominant psychiatrie moral, forme dans elle française d'assistance la a accordé médecine a joué, la au européenne prépondérance malade comme mental la du pharmacie XIXe à connue une siècle. méthode française, sous En le inaugurant psychothéterme un rôle de
rapeutique qui n'a toutefois pas exclu l'usage des produits pharmaceutiques.
Par l'examen de quatre ouvrages consacrés à l'aliénation et qui couvrent envi
ron un siècle, 1763-1860, une période qui débute dans le chaos théorique où
déclinent les concepts hippocratiques pour se clore avant l'apparition des
substances synthétiques et la naissance de la pharmacologie moderne, nous
voudrions dégager les éléments qui ont déterminé l'emploi des médicaments
en question et préciser ainsi les rapports entre la psychiatrie et la pharmacie.
Si la découverte en 1952 de la chlorpromazine * a ouvert de nouvelles
voies dans le traitement des maladies mentales et assuré pour la première
fois par des moyens chimiques une modification du comportement psychique,
avec d'autres facteurs2, elle a freiné, en établissant une véritable barrière
épistémologique, les recherches historiques sur l'emploi des médicaments
psychiatriques. Pour beaucoup, toute la matière médicale qui a précédé l'i
ntroduction des neuroleptiques a été appliquée en vain, en vertu de théories
erronées, et son étude ne se justifie pas 8. Aussi deux principales orientations
1. Cf. Anne E. Caldwell : Origins of Psychopharmacology From CPZ to LSD, Springf
ield, 1970, et Henri Baruk : La psychiatrie française de Pinel à nos jours, Paris, 1967, p. 116-
124.
2. Mobilité de la nosologie, existence de nombreuses formes de thérapies non-médica
menteuses, scepticisme de la psychiatrie à l'égard de la thérapeutique.
3. Sur la question du tri de la matière historique en fonction des connaissances modern
es, voir George Mora : The History of Psychiatry : A Cultural and Bibliographical Survey,
in Int. /. Psy. 2, (1966), p. 335-366, surtout la p. 336. Voir aussi George W. Stocking : On the
limits of « presentism » and « historicism » in the historiography of the behavioral sciences,
in /. Hist. Behav. Sci., 1, (1965), p. 211-217, et Erwin H. Ackerknecht : Kurze Geschichte der
Psychiatrie, Stuttgart, 2* éd., 1967, p. VII : « Quand j'ai commenté d'anciens textes, je me suis
toujours efforcé de rendre compte de la totalité des idées de l'auteur et non pas de n'en
tirer que ce qui est moderne, comme c'est malheureusement devenu la mode ». .
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XXIX, N° 254, SEPTEMBRE 1982. .
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 190
dominent-elles l'historiographie psychiatrique : d'une part, les ouvrages de
biographie, concentrés sur quelques personnages illustres et l'examen de
leurs uvres ; d'autre part, l'étude des institutions, des asiles 4. Le traitement
des maladies mentales a surtout attiré l'attention des historiens par ses appli
cations les plus spectaculaires, par les chaises tournantes, les douches, plus
tard les électro-chocs et l'inoculation de la malaria, ou alors par les méthodes
morales, puis psychanalytiques5. Les recherches sur l'usage, avant 1950, des
substances pharmaceutiques sont en général limitées à quelques produits-
phares opium, rauwolf ia, ellébore 6 ou au simple inventaire des drogues
appliquées au cours des temps au traitement de la folie 7 ; il n'existe aucun
travail consacré à l'histoire générale de la psychopharmacothérapie8, peut-
être aussi parce que « le rôle du psychiatre dans le traitement des désordres
d'ordre émotionnel ne peut pas être déorit sous une forme scientifiquement
acceptable » 9.
Les bouleversements de tous ordres qui ont marqué la fin du XVIIIe siècle,
liés au mouvement des Encyclopédistes et à la Révolution française, ont
atteint de manière très différente la psychiatrie et la pharmacie. La première,
qui se constitue au début du XIXe siècle en discipline autonome, en spécialité
médicale10, adopte une conception humaniste et individuelle de la maladie
mentale qui prend en compte les problèmes philosophiques, juridiques et
culturels de l'aliénation11, qui donne la priorité à l'observation clinique. A
4. Cf. George Mora : op. cit. et The Historiography of Psychiatry and its Development :
A Re-Evaluation, in /. Hist. Behav. Sci., 1, (1965), p. 43-52.
5. Lothan Kalinowsky : Shock Treatments, Psychosurgery and Other Somatic Treat
ments in Psychiatry, New York, 1952.
6. Cf. Luigi Belloni : Dall'Elleboro alia Reserpina, in Arch. Psi. Neurol. Psychiatr.,
17, (1956), p. 115-133.
7. Sur l'emploi des médicaments psychiatriques, voir Jacques Vie, in Laignel-Lavastine :
Histoire de la Médecine... t 3, Paris, 1949, et Anne E. Caldwell : History of Psychopharmaco-
logy, in W. C. Clark et J. del Giudice : Principles of Psychopharmacology, New York et Lond
res, 1970, p. 9-18. ..
8. Voir G. Mora, The Historiography..., op. cit., p. 44 : « A history of pharmacological
plants in relation to mental disorders has not been written yet ». A l'heure actuelle, l'ouvrage
de Jean Starobinsky, Histoire du traitement de la mélancolie des origines à 1900, Bâle, 1960,
est sans conteste le meilleur sur ce sujet, mais il ne traite que de la mélancolie et englobe
toutes les méthodes de soins, donc aussi les procédés non pharmaceutiques.
9. O. Diethelm, in G. Mora, Survey..., op. cit., p. 361.
10. Alors que les principaux écrits psychiatriques, au XVIIP siècle encore, figurent com
me chapitres isolés dans des ouvrages de médecine générale ; voir Raymond de Saussure :
Psychiatrie Literature in the Eighteenth Century, in Ciba-Symposia, (1950), p. 1251.
11. Cf. O. Diethelm : Medical dissertations of psychiatrie interest printed before 1750,
Bâle, New York, 1971, p. 3, et Paul Veyne : L'inventaire des différences, Paris, 1976, p. 31 :
« Nous avons tous appris qu'il n'existait pas de folie à l'état sauvage, au-delà des modifications
historiques discontinues... » Ou encore François Jacob : Sexualité et diversité humaine, dans
le Monde du 102.79, p. 10 : « Plus un domaine scientifique touche aux affaires humaines, LA PSYCHIATRIE FRANÇAISE ET LES MÉDICAMENTS 191
la même époque, la seconde choisit un chemin proche des sciences naturelles,
se débarrasse dans une large mesure des théories et des pratiques du passé,
formes galéniques pléthoriques, polypharmacie ; le pharmacien abandonne
son rôle de compulsateur pour une fonction créatrice (découverte des prin
cipes actifs des drogues, nouvelles formes d'administration, développement
de l'industrie)12. Depuis deux siècles, les rapports entre psychiatrie et phar
macie sont ambigus, antagonistes, intéressants 18.
Au milieu du xvnr» siècle, l'emploi des médicaments, en psychiatrie, obéit
aux mêmes théories, est l'objet des mêmes recherches que les autres bran
ches de la thérapeutique, bien que la diversité des symptômes et les multiples
explications données à la maladie mentale aient poussé à la diversité et
favorisé la fantaisie des traitements, médicamenteux ou non14. Ce sont les
médicaments administrés selon la théorie humorale théorie de l'atrabile 15
qui dominent, les purgatifs, les vomitifs, les délayants ie, souvent associés aux
anodins (préparations opiacées) et aux toniques (martiaux, quinquina)17. Ce
système thérapeutique n'est pas sensiblement modifié par les nouvelles théo
ries qui apparaissent au xvnr* siècle. Hoffman, Haller, Brhave, Lorry et
les autres 18 adoptent tous les mêmes drogues ; tout au plus rejettent-ils, ou
préconisent-ils, l'usage de tel produit, ou en transforment-ils le mode d'ad
ministration w.
plus les théories en jeu risquent de se trouver en conflit avec la tradition et les croyances ».
Voir aussi G. Benedetti : Wandlungen des Menschenbildes in der Psychiatrie, in Schw. Med.
Wschrft., 89, (1959), p. 751-755.
12. Cf. W. Schroder : Die pharmazeutisch-chemischen Produkte deutscher Apotheken zu
Beginn des naturwissenschaftlich-industriellen Zeitalters, Braunschweig, 1960.
13. Cf. M. H. Bickel : Biochemie und Psychiatrie, in Schw. Med. Wschrft, 97, (1967),
p. 1167-1173 et H. Walther-Bùefl : Ueber Pharmakopsychiatrie, in Schw. Med. Wschrft.,
83, (1953), p. 483-487.
14. Cf. J. Dieudonné : Aperçu historique et culturel de l'évolution des traitements psy
chiatriques, in Laval méd., 35, (1964), p. 324-334 ; Gabriel Tourney : A History of Therapeut
ic Fashions in Psychiatry, 1800-1966, in Amer. J. Psychiat., 124, (1967), p. 784-796, et Hugo
V. Keyserlingk : 150 Jahre psychiatrische Thérapie, in Psychiat. Neurol, med. Psychol.,
28, (1976), p. 321-333.
15. J. Starobinsky, op.dt, p. 44. .,
16. Ibid., p. 44 : «Il suffit de songer à da valeur allégorique que peuvent revêtir les
thérapeutiques classiques de la mélancolie, pour comprendre qu'elles soient restées ti long
temps en vigueur ».
17. Cf. M. Laignel-Lavastine, op. du P- 301-306, et, par exemple, p. 299, Ja thérapeuti
que appliquée par Willis.
18. Cf. Erwin H. Ackerknecht : Thérapie von den Primitiven bis zum 20. Jahrhundert,
Stuttgart, 1970, p. 83-85, Jean Starobinsky, op. cit., p. 4648, et Yves Pélicier, in J. G. Howells :
World History of Psychiatry, Londres, 1975, p. 122-124.
19. Voir dans d'ouvrage de Starobinsky comment .les distinctions cliniques et l'observa
tion psychiatrique conditionnent l'administration des médicaments, p. 47-48. . REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 192
Pierre POMME 1735-1812
Traité des affections vaporeuses des deux sexes ou maladies nerveuses
vulgairement appelées maux de nerfs, Lyon, 1763
Pierre Pomme, médecin-consultant du roi, publie son Traité des affections
vaporeuses en 1763 20. Il s'agit d'un ouvrage qui connaît une certaine notoriété,
puisqu'il est réédité plusieurs fois en France et traduit à l'étranger 21. Le titre
du livre, déjà, par sa référence à la théorie humorale (vapeurs), indique que
l'auteur ne se situe pas dans la mouvance du nouvel esprit scientifique qui
annonce le XIXe siècle, mais qu'il appartient au xvnr8. Son système, qu'il
prétend novateur et original, en opposition aux idées médicales de son temps,
n'est pas marqué par la profondeur du sens clinique : tous les symptômes
de l'hystérie ont pour seule cause « le spasme, l'éréthisme et le racornisse
ment des nerfs » 22, dus à la sécheresse du système nerveux. Les autres
manifestations de la maladie sont issues de cette tension et le cerveau, en
subissant un afflux de sang provoqué par l'irritation des nerfs du bas-ventre,
joue un rôle accessoire23. Pomme, donc, en parlant de vapeurs, de tension,
d'iritation et d'excitation des fibres, est très proche, bien qu'il s'en défende,
des principaux auteurs de son époque24.
Les moyens thérapeutiques engagés par Pomme découlent de sa théorie
et procèdent de la même tentative de simplication : il faut humidifier les
nerfs. Et l'auteur, là, esquisse déjà, sinon une forme de traitement moral,
du moins une thérapeutique douce qui a pour but de relâcher le système
nerveux et non de le « tendre par des remèdes forts et violents » 28. Pomme
préconise les bains, l'eau de poulet, les bouillons, les « potions mucilagineu-
ses », rejette en bloc tous les médicaments héroïques employés alors pour
traiter les maladies mentales : « l'eau de poulet suppléera ensuite à toutes
les potions stomachiques et cordiales dont on a coutume de se servir et ne
20. Yves Pélicier : Vapeurs 1, Colloque sur l'hystérie suivi des fragments d'un traité des
vapeurs, Paris, 1975.
21. Cf. John B. Blake : A Short Title Catalogue of Eighteenth Century Printed Books
in the National Library of Medicine, Bethesda, 1979, p. 358. Now nous sommes servis pour
ce travail de l'édition établie par Pélicier, Paris, 1975. » *
22. Traité, p. 87-88.
23. C'est Franz-Josef Gall (1758-1828), qui, avec son ouvrage intitulé Organologie, a
contribué à développer l'étude du cerveau et à préciser son rôle dans les maladies mentales.
On note aussi le caractère strictement somatiste de la théorie de Pomme, où n'intervient
aucun facteur psychologique, cf. Ackerknecht, Kurze Geschichte..., op. cit., p. 34.
24. Yves Pélicier : Histoire de la psychiatrie, Paris, T éd., 1971, p. 57, et Maurice Bariéty
et Charles Coury : Histoire de la Médecine, Paris, 1963, p. 545-547.
25. Traité, p. 89. PSYCHIATRIE FRANÇAISE ET LES MÉDICAMENTS 193 LA
tardera pas à donner des preuves de son efficacité » M. Traditionnel au plan
de l'étiologie de la maladie, Pomme rejoint les modernes en instaurant un
traitement, adhère ainsi au grand mouvement d'épuration de la matière
médicale qui a secoué la fin du xvnr siècle 27, phénomène lié, en psychiatrie
surtout, à un profond scepticisme à l'égard de toute thérapeutique'28.
Pour l'histoire du médicament psychiatrique, l'intérêt du livre est double.
D'une part, par son attitude de refus des médicaments sans pour autant recour
ir aux méthodes d'intimidation courantes à la fin du siècle29, Pomme fait
partie de ceux qui contribuent à chasser les éléments des conceptions hippo-
cratiques qui survivent encore. Toutefois, il justifie sa méthode de soin
par ses observations cliniques M et ne se réclame pas de ceux qui, par réaction
contre les abus du passé et par déception après les échecs de la médecine
chimique du xvir8 siècle, refusent tout médicament. D'autre part, il est cap
tivant par sa description négative, mais passionnée et détaillée, quoique
peu nuancée, des usages pharmaceutiques en vigueur. Tout en les fustigeant,
il dépeint longuement les méthodes, thérapeutiques de son temps 81, dresse
un catalogue imposant des produits employés et indique la manière d'agir
des médicaments anti-hystériques : « en agaçant davantage les houppes ner
veuses de l'estomac, ils en auraient augmenté la tension ; et celle-ci présen
tant alors un plus grand obstacle à la circulation des esprits animaux, en
auraient interrompu le cours pour les porter ailleurs. C'est ce que j'appelle
déplacement du spasme. Telle est la manière d'agir de ces prétendus spécifi
ques » 82. Un effet qui ne peut qu'aggraver la tension des nerfs, en totale
contradiction avec les conceptions de Pomme.
26. Traité, p. 92. Cf. Alex Berman : The Heroic Approach in 19th Century Therapeut
ics, in Bull. Am. Soc. Hosp. Pharm., sept. 1954, p. 320-327, et Laignel-Lavastine, op. cit.,
p. 306.
27. Cf. Jochen Ktihn : Untersuchungen zur Arzneischatzverringerung in Deutschland um
1800, Braunschweig, 1976. Kûhn dresse une liste des médicaments qui disparaissent en
Allemagne vers la fin du XVI II* siècle et mentionne les indications thérapeutiques ; on y
trouve donc aussi des produits employés pour traiter les maladies mentales.
28. Cf. Ackerknecht : Thérapie..., op. cit., p. 123 : « Le scepticisme et la nouvelle phar
macologie concernaient des esprits éclairés et ne consolaient que peu la masse des gens qui
avaient besoin d'aide... On en arriva ainsi à une grave crise de confiance. L'emploi des
médicaments et les médicaments eux-mêmes furent mis en cause ».
29. Cf. Christine Buvat-Pochon : Les traitements de choc d'autrefois en psychiatrie, Paris,
thèse, 1939, et J. Starobinsky, op. cit., p. 66.
30. Dans les cas d'hystérie, les nerfs sont toujours tendus ; seuls, donc, les humectants
et les relâchants sont actifs. Sur la doctrine moniste de Pomme, voir Joachim Bodamer : Zur
Phânomenologie des geschichtlichen Geistes in der Psychiatrie, in Der Nervenarzt, 19, (1948),
p. 299-310, surtout la p. 300.
31. Traité, p. 94 : « Un auteur des plus respectables applique à cet effet des emplâtres
contre des vapeurs ; il mêle des cordiaux aux apéritifs et aux anti-spasmodiques : il en forme
des opiats et il ajoute encore des sels volatils ».
32. Traité, p. 169. 194 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Les médicaments cités, entre lesquels l'auteur n'opère aucune distinction,
sont tous issus de la pathologie humorale.
Les anti-hystériques ou antispasmodiques.
« Je me garderai bien d'avoir recours aux prétendus remèdes anti-hystéri
ques ou anti-spasmodiques, tels que la teinture de castor, l'éther, l'huile de
succin38, le camphre, l'assa ftida, le musc, la mélisse, l'armoise, la valé
riane, la citronede, l'eau de fleur d'orange, celle de mélisse composée, l'eau
de menthe poivrée, de luce34 et une infinité d'autres de cette espèce
que la Pharmacie invente chaque jour ou renouvelle avec emphase... » 85. Parmi
les anti-hystériques, Pomme cite aussi la poudre de Guttète 8e, l'eau de canelle,
le sang-dragon, le tilleul, la noix muscade de Rivière 87.
Les narcotiques. .
Les narcotiques sont souvent évoqués sans qu'un produit précis soit ment
ionné. Parfois, Pomme signale l'opium, le plus couramment sans en préciser
la forme : il parle d'opiats et cite à l'occasion les gouttes anodines de
Sydenham.
Les évacuants.
Cette classe de médicaments qui, jointe à la saignée et aux emplâtres
vésicatoires également stigmatisés par l'auteur, est appliquée selon la théorie
galénique pour évacuer les humeurs88 et représente l'essentiel de l'arsenal
thérapeutique jusqu'à l'avènement des produits industriels, est souvent citée
par Pomme qui, pourtant, ne nomme aucun produit spécifique, découragé
sans doute par le nombre des médicaments employés : « les pilules purgatives,
aperitives et emménagogues ne furent pas ménagées, ce qui porta le mal à
son plus haut degré » M.
33. Cf. Dorvault : L'Officine, 17* éd., Paris, 1928, p. 1391. Produit obtenu lorsque l'on
soumet le succin à da distillation sèche.
34. D'après Dorvault, op. cit., p. 375, il existe autant de formules différentes que de
pharmacopées. Il s'agit aussi d'une préparation contenant du succin, proche de YOleum
animale Dippellii.
35. Traité, p. 90. Selon Wolfgang Schneider : Lexikon zur Arzneimittélgeschichte, t. III,
Frankfurt/M., 1968, p. 28, les préparations officinales tellies Aqua Hysterica, Pidulae Hyste-
ricae, disparaissent des pharmacopées vers 1800.
36. Selon Dorvault, op. cit., p. 1205, la poudre de Guttète est aussi appedée Poudre
antiépileptique et contient d'après une formule de Guibourt : gui de chêne, dictame blanc,
racine de pivoine, semences de pivoine, semences d'arroche, corail rouge, ongle d'élan.
37. Cf. W. Schneider, op. cit., t. V/2, 1974, <p. 339-343.
38. Cf. J. Starobinsky, op. cit., p. 12 et passim.
39. Traité, p. 154. PSYCHIATRIE FRANÇAISE ET LES MÉDICAMENTS 195 LA
Philippe PINEL, 1745-1826
Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 2e éd., Paris, 1809
Philippe Pinel apparaît comme une figure mythique de la psychiatrie
française 40. Proche des révolutionnaires, disciple de Locke et de Condillac 41,
il a, en libérant les aliénés de leurs chaînes, donné à la psychiatrie un « élan
philanthropique et moral qui créa les réformes et les progrès scientifiques » 42.
Inspiré par Cullen et voulant « atteindre la précision des naturalistes » 48,
il a fondé un système nosographique cohérent, abattu, en théorie, les pans
de la doctrine humorale qui subsistaient encore et remplacé les méthodes
thérapeutiques de choc par des relations de confiance entre aliéné et médec
in, par ce qu'il a appelé traitement moral 44.
Mais plus qu'un thérapeute, Pinel est un clinicien. Il récuse les hypothèses
d'école, les spéculations pour, en empirique, n'accorder de crédit qu'à ce qu'il
observe. Aux doctrinaires du passé, il oppose un pragmatisme ouvert. Ainsi le
scepticisme mesuré qu'il manifeste à l'égard des médicaments46 n'est pas
fonction, comme chez Pomme, d'une théorie unique, invariable et passe
partout, mais il se méfie des drogues dont l'usage est régi par des idées qu'il
rejette, qui sont employées indépendamment des observations cliniques et
des distinctions nosologiques. Dans son Traité de l'aliénation mentale pourt
ant, il préconise l'application, nuancée, de certains médicaments, d'abord par
ouverture d'esprit, comme corollaire à son attitude a priori favorable à tout
ce qui peut améliorer l'état du malade mental, ensuite parce qu'il reconnaît
le double caractère de l'aliénation et traite alors les désordres physiques qui
accompagnent habituellement les troubles mentaux 46. Les critères qui condui
sent à l'administration d'un médicament, parfois traités par la statistique,
sont rarement d'ordre psychiatrique ; ce sont les observations sur l'état soma-
40. Sur les problèmes posés par da biographie de Pinel, cf. Werner Leibbrand et
Annemarie Wettley : Der Wahnsinn, Geschichte der abendlàndischen Psychopathologie,
Mùnchen, 1961, p. 656 (note 5). Voir aussi Henri Baruk, op. cit., et Walther Lechler : Neue
Ergebnisse in der Forschung Uber Philippe Pinel, Munchen, thèse, 1960.
41. Traité, p. XI.
42. Baruk, op. cit., p. 4.
43. Pélicier : Histoire de la psychiatrie, op. cit., p. 71.
44. Ibid., p. 72. Cf. G. Mora : The Historiography... op. cit., p. 44, qui écrit que k tra
itement moral implique la reconnaissance de facteurs psychologiques. Pour une revue bibli
ographique, voir George Mora et Jeanne Brand : Psychiatry and its History, Methodological
problems in research, Springfield, 1970, p. 18.
45. Ackerknecht : Kurze Geschichte..., op. cit., p. 45.
46. Cf. Dietrich Schneider : Psychosomatik in der Pariser Schule von Pinel bis Trouss
eau, Zurich, 1964, p. 12-18. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 196
tique des patients qui déterminent la décision de Pinel47. Le diagnostic, les
causes et les caractères nosologiques de la maladie, les notions d'incurabilité
et de curabilité qui jouent un rôle essentiel dans le Traité48, n'influencent
pas, en général, le traitement 4*, car, Pinel, en pionnier, ne croit plus au carac
tère étiologique des médicaments, qu'il considère comme des éléments acces
soires dans l'effort de guérison : « Le reproche fait justement aux médecins
de leur confiance aveugle dans un appareil fastueux de médicamens et dans
la foiblesse de leurs moyens souvent illusoires, ne peut atteindre l'homme qui
est au contraire très-sobre dans leur usage, qui s'élève aux principes de la
science, et qui puise ses principales ressources dans l'ensemble de toutes les
impressions physiques et morales propres à produire un changement favo
rable, après avoir d'ailleurs bien approfondi l'histoire de la marche et des
diverses périodes de la maladie... Les médicamens entrent dans ce plan
général comme moyens secondaires et ce n'est encore que lorsqu'ils sont
placés à propos, ce qui est un phénomène assez rare » 60. Au plan thérapeut
ique, on assiste ainsi à un retour, involontaire, à Hippocrate car les signes
physiques liés à l'aliénation s'apparentent aux causes de la maladie mentale
selon la conception humorale : aménorrhée, constipation,... ; les remèdes res
tent les mêmes, le quinquina est prescrit quand une fièvre accompagne la folie,
les évacuants contre la constipation, les toniques en cas de faiblesse, les
opiacés chez les agités 61.
C'est le drame de toute la psychiatrie moderne que déclenche Pinel quand
il montre que les médications traditionnelles ne sont pas des spécifiques
de l'aliénation mentale et qu'il provoque ainsi cette longue quête d'une
thérapie ayant une efficacité causale 52.
47. Traité, p. V : « On peut accorder que dans des cas simples le régime moral et phy
sique peut opérer dans un temps déterminé une guérison solide ; mais dans combien d'autres
cas on doit faire intervenir l'usage interne et externe de certains remèdes suivant d'âge, le
sexe, la cause déterminante ou bien les variétés de la constitution individuelle 1 Que d'affec
tions compliquées peuvent provenir de la suppression de l'écoulement périodique ou de sa
cessation naturelle, lorsqu'il en résulte un état d'aliénation ! »
48. P. 154-155.
49. Georges Genil-Perrin : L'idée de dégénérescence en médecine mentale, Paris, thèse,
1931, p. 40 : « L'étiologie, dans de livre de Pinel, est absolument indépendante de la clin
ique».
" * 50. Traité, p. 368.
51. Voir J. Starobinsky, op. cit., p. 50 : « Il va sans dire que la mélancolie telle qu'elle
est conçue par les grands psychiatres de l'école française admet tous les traitements tradi
tionnels : purgatifs, dédayants, digestifs », et G. Tourney, op. cit., p. 785 : « As techniques
are rejected, they are often reintroduced in new guises with new names and new theoretical
foundations. This type of circular movement has been in the application of moral treatment...'»
52. Cf. Starobinsky, op. cit., p. 10 : « Une médication pseudo-spécifique et pseudo-caus
ale a cédé la place à un traitement plus modeste, qui se reconnaît purement symptomatique.
Cette modestie, du moins, laisse la voie libre pour les recherches et l'invention ». LA PSYCHIATRIE FRANÇAISE ET LES MÉDICAMENTS 197
En enlevant au remède son caractère de spécifique, Pinel le range parmi
les thérapeutiques de choc du passé, globales, totalitaires, et met surtout
l'accent sur les effets nuisibles, iatrogènes, des drogues, opposés au caractère
sain de la nature dont le traitement moral est l'émanation : « on suspend de
temps en temps tout médicament pendant plusieurs jours pour laisser à la
nature les moyens de développer ses efforts conservateurs et on revient ensuite
alternativement à ceux qui peuvent la seconder » 58. Le traitement, individual
isé, adapté à l'âge, à l'état et au sexe du malade, comportera des remèdes
simples et légers : « on cherche par des médicamens doux et d'un effet lent
à produire une détente générale, à diminuer l'énergie vitale par l'usage de
boissons mucilagineuses, en entremêlant par intervalles l'usage de laxatifs
pour prévenir les effets d'une constipation qui leur est habituelle, ou de quel
que léger calmant pour faire cesser l'insomnie » M. Si Pinel se sert des bois
sons, des mucilages et des emulsions, des formules douces déjà vantées par
Pomme, il invoque surtout les progrès des sciences pour lui fournir des remè
des nouveaux et moins nocifs 65 ; il préconise, pour remplacer les purgatifs
drastiques du passé, le tartrite de soude et de potasse, le magnésie ; il refuse
la polypharmacie, symbole elle aussi des usages violents de la thérapeutique de
jadis 5e ; mais il ne renonce pas aux médications topiques traditionnelles, aux
vésicatoires, aux sétons et même à la saignée 67. Rarement toutefois, Pinel cite
une drogue précise 58 ; il se cantonne d'ordinaire dans les remarques globales
et les expressions générales (évacuants, toniques, calmants, antispasmodiq
ues)50. La pharmacie comme science et comme pratique n'assume aucune
fonction fondamentale ; l'auteur ne cherche pas à élucider le mode d'action
des remèdes, pas même des nouvelles susbtances qu'il contribue à introduire
dans la thérapeutique psychiatrique, ne signale aucune forme galénique, néglige
les dosages. Le médicament est effectivement rejeté au rang d'accessoire, plus
ou moins utile et plutôt nuisible et dangereux, du traitement moral, mais que
l'empirisme et le réalisme de l'auteur empêchent d'abandonner.
53. Traité, p. 339.
54. Ibid.
55. Traité, p. 356 : « La médecine maintenant éclairée par les progrès de la chimie et de
la botanique, est bien plus heureuse dans le choix des purgatifs et des émétiques ». Voir aussi
Kuhn, op. cit.
56. Traité, p. 341-342, 421.
57. Les préparations galéniques, encore citées par Pomme, ont disparu chez Pinel.
58. Cf. le tableau dressé à la fin de cet article.
59. Traité, ,p. 340. Sur da thérapeutique appliquée en Allemagne à la même époque,
voir la thèse de Ingeborg C. Eurskens-Geisler : Klinik und Thérapie der Nerven- und Gemilts-
kranken zur Zeit der deutschen Romantik im « Journal der praktischen Arzneikunde und
Wundarzneikunst » 1795-1844 von Christoph Hufeland, thèse, Mûnchen, 1970.

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