La Russie à l'exposition universelle de 1889 - article ; n°3 ; vol.37, pg 349-367

De
Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants - Année 1996 - Volume 37 - Numéro 3 - Pages 349-367
Laurence Aubain, Russia at the 1889 World Fair.
The participation of Russia in the World Fair which was held in Paris in 1889 foreshadows the rapprochement between France and Russia before the 1891 alliance. Given the fact that it was not formally sponsored by the tsar, the Russian display, therefore deprived of financial support, was not as glamorous as expected. It gives the picture of an everlasting Russia, wrapped in mystery, in spite of its established industrial potentiality. However, it partakes of the vision of the World Fair as a mixture of optimism, industrialism, paternalism, i.e. Saint-Simonism. Eventually there seems to be no discrepancy between what Russia was and what it displayed — that will not be the case as far as the 1900 World Fair is concerned.
Laurence Aubain, La Russie à l 'Exposition universelle de 1889.
La participation russe à l'Exposition universelle de Paris de 1889 figure les prémices du rapprochement entre la France et la Russie avant l'alliance de 1891, malgré des préparatifs difficiles, témoins de ces relations. La représentation russe, n'ayant pu bénéficier du patronage officiel impérial et donc de concours financiers, organisée bien tardivement, ne donnera pas tout l'éclat souhaité. L'image de la Russie qui se fera jour sera celle d'une « Russie éternelle » faite d'étrangeté et de mystère, en dépit d'une potentialité industrielle affirmée, tout en relevant de la philosophie de l'Exposition universelle, mélange d'optimisme, d'industrialisme, de paternalisme, с 'est-a-dire de saint-simonisme. Finalement, la Russie, dans son reflet, n' apparaîtra pas souffrir de décalage entre ce qu'elle est et ce qu'elle montre, à l'inverse de ce qui se passera à l'Exposition universelle de 1900.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Laurence Aubain
La Russie à l'exposition universelle de 1889
In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants. Vol. 37 N°3. pp. 349-367.
Abstract
Laurence Aubain, Russia at the 1889 World Fair.
The participation of Russia in the World Fair which was held in Paris in 1889 foreshadows the rapprochement between France
and Russia before the 1891 alliance. Given the fact that it was not formally sponsored by the tsar, the Russian display, therefore
deprived of financial support, was not as glamorous as expected. It gives the picture of an everlasting Russia, wrapped in
mystery, in spite of its established industrial potentiality. However, it partakes of the vision of the World Fair as a mixture of
optimism, industrialism, paternalism, i.e. Saint-Simonism. Eventually there seems to be no discrepancy between what Russia
was and what it displayed — that will not be the case as far as the 1900 World Fair is concerned.
Résumé
Laurence Aubain, La Russie à l 'Exposition universelle de 1889.
La participation russe à l'Exposition universelle de Paris de 1889 figure les prémices du rapprochement entre la France et la
Russie avant l'alliance de 1891, malgré des préparatifs difficiles, témoins de ces relations. La représentation russe, n'ayant pu
bénéficier du patronage officiel impérial et donc de concours financiers, organisée bien tardivement, ne donnera pas tout l'éclat
souhaité. L'image de la Russie qui se fera jour sera celle d'une « Russie éternelle » faite d'étrangeté et de mystère, en dépit
d'une potentialité industrielle affirmée, tout en relevant de la philosophie de l'Exposition universelle, mélange d'optimisme,
d'industrialisme, de paternalisme, с 'est-a-dire de saint-simonisme. Finalement, la Russie, dans son reflet, n' apparaîtra pas
souffrir de décalage entre ce qu'elle est et ce qu'elle montre, à l'inverse de ce qui se passera à l'Exposition universelle de 1900.
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Aubain Laurence. La Russie à l'exposition universelle de 1889. In: Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union
soviétique, États indépendants. Vol. 37 N°3. pp. 349-367.
doi : 10.3406/cmr.1996.2468
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_1252-6576_1996_num_37_3_2468CHRONIQUE
LAURENCE AUBAIN
LA RUSSIE À L'EXPOSITION UNIVERSELLE
DE 1889
Le matin du 16 avril 1889, Mihail Aseev, lieutenant au 26e régiment de dragons
russes, partit à cheval de Lubny, dans le gouvernement de Poltava, en Ukraine. Il
allait visiter l'Exposition universelle de Paris à la suite d'un défi1 sur l'endurance de
ses chevaux. Il traversa une grande partie de l'Europe et parcourut 2.633 kilomètres
avec ses deux montures Diana et Vlaga. Son voyage2, fêté comme un exploit, avait
duré trente jours. Ovationné par la presse étrangère et française3, félicité par le tsar
pour sa prouesse hippique et gratifié d'une médaille de la Société protectrice des ani
maux, Mihail Aseev est le symbole à lui seul de la participation russe à l'Exposition
universelle de Paris, incertaine au commencement, pleine d'écueils dans son organi
sation et finalement prémices du rapprochement entre la France et la Russie avant
l'alliance de 1891.
L'Exposition universelle, qui s'ouvre le 6 mai 1889 au Champ-de-Mars, est un
théâtre d'images, celles que la Russie offre d'elle-même, nourrissant d'exotisme la
mémoire collective des contemporains, même si Henri de Toulouse-Lautrec en visite
ne croqua que des danseuses javanaises et des derviches tourneurs.
Des préparatifs difficiles, témoins des relations franco-russes
Lorsque la France ouvre la campagne des préparatifs de l'Exposition universelle,
qui doit se tenir à Paris en 1889, la Russie, dès le mois d'avril 18874, se refuse à
accepter l'invitation française, s'alignant ainsi sur d'autres puissances monarchiques
européennes5, soucieuses de ne pas se compromettre dans la commémoration du
centenaire de la Révolution.
Cependant, la publicité faite en faveur de l'Exposition par le consulat de France
à Saint-Pétersbourg6 dans la presse russe, à l'automne 1887, rencontre un accueil
favorable dans les cercles officiels7. La représentation française dans l'ensemble de
l'Empire s'était déjà souciée d'encourager les candidatures particulières, puisque le
gouvernement impérial n'avait pas accordé son patronage et avait diffusé le règle
ment général, le plan de l'Exposition et des brochures8, consciente que « l'initiative
privée, l'habitude de l'association pour un objet d'intérêt général sont encore peu
développées dans ce pays où toute initiative est attendue du pouvoir souverain »9. En
Cahiers du Monde russe. XXXVII (3), juillet-septembre 1996, pp. 349-368. LAURENCE AUBAIN 350
janvier 1888, le ministre français du Commerce et de l'Industrie, commissaire génér
al de l'Exposition, Pierre Legrand, n'est toujours pas fixé sur la participation off
icieuse russe et s'interroge sur les emplacements à réserver aux industriels de
l'Empire10.
Une dépêche de l'agence Havas du 28 mars 188811 annonce que le gouvernement
russe accorde la faculté aux commerçants et aux industriels russes de s'organiser
pour prendre une part privée à l'Exposition de Paris, mais la question de la partic
ipation continue à faire grand brait dans les milieux journalistiques russes.
Elle alimente des débats, mettant aux prises la Russkaja gazeta qui appelle à une
représentation digne et brillante et le journal GraManin qui proteste vivement12. La
glorification de la France régicide est le fond de la querelle. Tatiščev, dans trois
articles publiés dans la Russkaja gazeta en 1888, s'affirme comme le croisé de la par
ticipation officielle et son plaidoyer sera longuement repris en France dans Les merv
eilles de l'Exposition11. Il y argue de l'opportunité industrielle et commerciale : la
Russie y aurait beaucoup à apprendre ; de politique : la Russie n'a pas
intérêt, dans le contexte international à être isolée ; il expose les manifestations de
sympathie toujours renouvelées du peuple français : la Russie a concouru à l'Expos
ition de 1867 qui se tint dans le Paris de Napoléon III quelques années après la
guerre de Crimée. Et la Russkaja gazeta de souligner « la scrupuleuse abstention du
gouvernement français de propager hors de France les idées républicaines »14. La
contamination révolutionnaire n'est pas à craindre ; « le principe monarchique sol
idement assis en Russie »15 et 1789 n'est pas 1793. Un autre article paru encore à
l'automne 1888, dans l'influent journal Novosti, traite de l'utilité de la participation
russe et témoigne du progrès qu'a fait cette idée16, même si son contenu paraît avoir
été suggéré par le bureau de l'Exposition dans la capitale russe. Des revues françaises
comme L 'Architecture, Le Génie civil, le Bulletin officiel de l 'Exposition ne man
quent pas de remarquer les appels et les encouragements prodigués par les Novosti
et la Russkaja gazeta aux industriels et commerçants russes afin de les engager à
prendre part17.
Quelle forme allait prendre cette participation d'initiative privée ?
«... et si l'on pouvait raconter les négociations auxquelles a donné lieu l'organisation de
cette exposition, les luttes qui ont éclaté entre les différents comités, on intéresserait peut-
être le lecteur et on raviverait des luttes qu'il vaut mieux oublier. »18
Et, en effet, le Guide bleu du Figaro se fait justement l'écho des embarras et des
atermoiements qui vont présider à l'organisation de la participation. Les premières
tentatives furent vaines : « .. un comité avait pu arriver à se former. Malheureuse
ment, le droit de réunion étant dans l'Empire soumis au contrôle administratif, le
comité n'a pu obtenir les autorisations qui lui étaient nécessaires pour fonctionner
utilement »19. L'ambassade de France ne va pas épargner ses efforts et le consul
Pingaud, au terme de mille sollicitations auprès de l'administration russe, parvient à
mettre en place un cadre20. Certes, l'administration tsariste s'oppose à ce que
l'organe représentant les participants russes auprès du Commissariat général de
l'Exposition soit appelé comité21 et qu'il soit formé de plus de trois personnes. On
parlera donc de commission privée :
« Ce groupe formé de négociants, d'industriels, de membres de sociétés savantes, d'ingé
nieurs et d'artistes nomme un bureau composé de trois de ses membres et lui délègue ses LA RUSSIE À L'EXPOSITION UNIVERSELLE 35 1
pouvoirs à l'effet de représenter les intérêts russes auprès de l'administration de l'Exposit
ion et d'être en même temps l'organe accrédité du Commissariat général auprès des expos
ants. Ces mandataires doivent être agréés par le ministère des Finances et par le minist
ère de l'Intérieur. Cette sorte d'investiture leur donne le droit d'exercer publiquement leur
mission et d'agir, mais en leur nom propre par voie de circulaires et d'annonces dans la
presse. [...]. Le bureau central de Saint-Pétersbourg a le droit de se faire représenter dans
chaque centre industriel par un agent ou correspondant. Ces agents sont nommés, comme
les délégués de la capitale, par une réunion de négociants et d'industriels agissant de leur
propre initiative et à titre privé sur les indications transmises par le bureau central. »~
Le 1er mars 1888, une assemblée générale se réunit et choisit trois de ses
membres afin de former son bureau et trois autres en qualité de suppléants. Ce sont
E. Andreev, conseiller privé, économiste, Poznanskij, vice-président de la Société
d'encouragement du commerce et de l'industrie, Vargunin, conseiller de commerce,
membre du Comité de la Bourse et industriel du papier. Et le ministre des Finances,
Višnegradskij, et le ministre de l'Intérieur, tout en leur accordant leurs agréments, de
préciser qu'aucun concours ne leur sera apporté23. Car ce que le gouvernement russe
craint, ce sont les réactions de la presse, tant nationale (à cet effet, il n'hésite pas à
publier des circulaires24, réaffirmant la non-participation officielle de la Russie),
qu'étrangère. On voit par là toute l'ambiguïté de la position russe. Aussi, le souci
français, afin de ne pas compromettre cette organisation, sera-t-il de ménager la par
tie russe et de ne livrer à la presse française que les noms des délégués25. À la
demande du ministre français des Affaires étrangères adressée au ministre du
Commerce, ceux-ci seront reconnus officiellement par le Commissariat général26.
Toute cette agitation paraît n'avoir jamais existé ou s'être estompée si l'on en
croit la relation de la revue La Semaine des Constructeurs :
« ... la Russie, disons-nous, sera cependant très bien représentée à Paris, à l'Exposition de
l'année prochaine ; cela tient à l'appui chaleureux que le gouvernement russe a tenu à don
ner aux industriels moscovites, qui veulent participer à notre Exposition. En mars dernier,
M. M. Andreiew, Vargounine et Posnansky, ainsi qu'un grand nombre d'industriels
célèbres de Saint-Pétersbourg, de Moscou et des autres grandes villes moscovites, sentant
la nécessité de se grouper, demandèrent à leur gouvernement l'autorisation nécessaire
pour former un comité de participation. Le csar accorda immédiatement cette autorisation,
et lorsque ce fut formé, le Premier Ministre russe lui assura de plus son haut et
puissant patronage. »27
C'est le signe que la France attachait beaucoup de prix à la participation russe et
souhaitait effacer tous les achoppements.
Et, cependant, d'autres tracas ont émaillé la mise en place de la représentation
russe, ce sont le problème suscité par l'agence parasite l'Union franco-russe et l'affaire
de Pauli. Elles ont en commun l'utilisation du label de l'Exposition universelle par des
personnages plus ou moins indélicats à des fins personnelles et mercantiles. L'affaire
de l'Union franco-russe débute à l'automne 1887. lorsqu'un négociant français, établi
à Odessa, Alfred Riva, reçoit un prospectus exposant les desseins que forme un comité,
l'Union franco-russe, « créé pour faciliter la participation des Industriels et Commerç
ants Russes à l'Exposition de 1889 »28 et le transmet au consul de France à Odessa,
Cassas. Cette agence, dont le siège social est 1 86, boulevard Malesherbes à Paris, est
animée par Bocquet et V. Thiébaut, personnage peu recommandable, parti de la ville 352 LAURENCE AUBAIN
de Nikolaev en Ukraine après avoir conduit l'hôtel qu'il dirigeait à une faillite frau
duleuse. Cette officine va solliciter le concours du consulat de France à Odessa, mais
les rumeurs les plus défavorables sur son honorabilité s'étant confirmées, tous les
consulats de l'Empire, à Varsovie, Moscou, Riga, Saint-Pétersbourg, Tiflis, seront
appelés à se défier de cette entreprise. Théodore de Pauli, quant à lui, ayant reçu à Paris
des assurances du directeur général de l'exploitation de l'Exposition, G. Berger29, se
crut autorisé à constituer un comité en association avec un coiffeur nommé Mauriès.
Leur action mal engagée et dénuée de tout sérieux laissait présager des buts commerc
iaux. Aussi furent-ils écartés, lorsque la représentation reconnue se mit en place.
La participation indépendante du grand-duché de Finlande, au tout début du mois
de mars 1888, n'était pas encore certaine, le ministère russe des Affaires étrangères
nourrissait des réserves sur le projet présenté par les industriels finlandais. Ceux-ci
s'étaient adressés à l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg pour demander
auprès du directeur général de l'exploitation, G. Berger, la reconnaissance officielle
de leur syndicat en qualité de commission nationale finlandaise à l'Exposition de
1889 et avaient élu l'ingénieur civil, Hjalmar Londen, représentant de leurs intérêts.
Mais la décision tardait en l'absence de l'assentiment russe. L'ambassadeur
Laboulaye fit une démarche auprès du ministre russe, secrétaire d'État chargé de la
Finlande, et obtint l'assurance que la Finlande participât de façon indépendante et
privée. Le « syndicat f ...\ est dès maintenant reconnu comme l'intermédiaire officiel
entre les exposants finlandais et l'administration supérieure de l'Exposition.
M. Hjalmar Londen est également agréé en sa qualité de commissaire délégué du
Syndicat finlandais »30. Le docteur Hjalmar Londen31 ne manquera pas, tout comme
ses successeurs de l'Exposition universelle de 1900, d'envoyer au ministre français
des Affaires étrangères, Spuller, des brochures sur la Finlande, ses richesses, son
organisation, publiées à l'occasion de l'Exposition32. La Finlande apparaît là comme
une entreprise, au sens moderne, préoccupée par son image, faisant sa propre publi
cité, soucieuse d'attirer des investissements étrangers, ayant encouragé les souscrip
tions pour un montant de 130 000 francs et réunissant 150 exposants.
Quant à la Pologne, son concours se heurtait aux susceptibilités nationales, les
industriels polonais n'étaient pas enclins à se constituer en un comité soumis à la
volonté du comité central de Saint-Pétersbourg. Enfin, la fin de l'année 1888 vit la
création à Varsovie d'un comité rassemblant les principaux agriculteurs, industriels
et financiers polonais sous l'autorité du baron Epstein, président du conseil d'admin
istration de la Banque d'escompte, consul général de Belgique. Ce comité, dépen
dant de la délégation pétersbourgeoise, se proposait d'oeuvrer à la contribution du
royaume de Pologne à l'Exposition, en dépit de l'absence, pour des motifs politiques,
des manufacturiers de Lodz, souvent d'origine allemande. Le comte Zamoyski fut
distingué comme délégué au comité de Paris.
Le bureau pétersbourgeois, désormais en charge de l'organisation de la section
russe33, seul habilité à traiter avec l'administration de l'Exposition, se met au travail
le 5 avril 1888 et invite par voie de presse les personnes intéressées à se présenter,
munies de renseignements sur les produits qu'elles désirent exposer. Et, en
septembre 1888, un article des Novosti3* commence à esquisser le contenu de la
représentation russe :
« La première place parmi les articles exposés semble devoir appartenir aux objets de sain
teté. Puis viendront les objets d'art et tout ce qui se rapporte à la typographie et à la car- LA RUSSIE A L'EXPOSITION UNIVERSELLE 353
tographie ainsi que les articles de musique, d'optique, de chirurgie et de mathématiques.
On compte aussi sur un fort contingent d'articles de bronze, de cristal, de tapis, meubles,
équipages, broderies d'or et autres, de coutellerie...
Douze fabriques exposeront des produits chimiques, 8 raffineries enverront leurs
sucres, 19 maisons expédieront des boissons et le vin russe figurera comme article
d'exportation. Il y aura aussi des produits métallurgiques de l'Oural, des machines et des
instruments agricoles, on construira comme ornements de la section russe un énorme arc-
de-triomphe en anthracite du Donets et un térème. »
La presse française spécialisée, à l'instar du Génie civil, de L'Architecture ou de
La Semaine des Constructeurs, évoque aussi la mise en chantier de la façade de la
section qui mesurera 75 mètres et reproduira le Kremlin de Moscou, la construction
par la Finlande d'un pavillon de style national et l'édification dans les jardins du
Champ-de-Mars, tout près de la Tour Eiffel, d'une isba par F. Lutun, qui présentera
la production sculptée en bois des environs de Moscou. D'autres projets se manifest
ent, qui ne verront pas le jour, comme celui d'une maison « dans laquelle le prince
Ouroussoff veut faire une exposition importante de ce qu'on appelle en Russie les
produits des industries des campagnes »35.
La représentation russe disséminée
La section russe réunit 500 exposants et occupe une superficie totale de près de
3.200 mètres carrés dont 1.875,65 dans le seul palais du Champ-de-Mars36.
Elle est dispersée un peu partout au Champ-de-Mars, présente dans l'exposition
agricole du Quai d'Orsay, mais absente des Invalides et du Trocadéro, les autres lieux
de l'Exposition. Au Champ-de-Mars, l'isba russe voisine avec le pilier Est de la Tour
Eiffel, alors appelée Tour de 300 mètres, tandis que le pavillon finlandais, venu en
pièces détachées d'Helsingfors, s'établit non loin du pilier Nord. La galerie Desaix
qui relie le Palais des Arts libéraux et le Palais des Industries diverses abrite un
compartiment russe et dans une des galeries de ce dernier palais, la Russie étire sa
façade à l'imitation du Kremlin. Dans le Palais des Beaux- Arts sont regroupés
68 peintres face à la section d'Autriche-Hongrie. Enfin, l'Histoire de l'habitation
humaine, vaste panorama architectural à travers les âges et les contrées, de Charles
Gamier, qui se déroule le long du quai, fait la place à une maison russe du xvť siècle.
Et, au premier étage de la Tour Eiffel, phare de l'Exposition, dans l'espace compris
entre le pilier Est et le pilier Nord, est intallé un restaurant russe à la décoration de
bois chantourné censée rappeler le caractère national37.
Que traduit cette répartition spatiale ? La représentation russe n'ayant pas bénéf
icié du patronage officiel impérial et donc de concours financiers, organisée bien
tardivement, n'a pas pu donner tout l'éclat souhaité. Par rapport aux expositions uni
verselles de 1867, 1878 et 1900, celle de 1889 marque une régression. Alors que
l'espace dévolu à l'Empire russe était de 6.060,70 mètres en 186738, 6.308 mètres en
187839, il passe en 1889 à 3.200 mètres pour de nouveau s'accroître en 1900. En
1867, la Russie rassemble 1.392 exposants40, 1.179 en 187841, seulement 500 en
1889 et 2.400 en 190042.
Cela n'interdit pas aux Russes de venir nombreux, en dépit de l'éloignement,
visiter l'Exposition et évidemment leur section43 (sur les quinze cent mille étrangers
venus entre le 6 mai et le 1er novembre, sept mille étaient des Russes44), ni d'emport
er avec eux des souvenirs chaleureux : 354 LAURENCE AUBAIN
« Le succès de l'Exposition, écrivit un diplomate allemand en octobre 1889 de Saint-
Pétersbourg, attire des visiteurs de milieux sociaux élevés qui n'osaient pas se rendre à
Paris jusqu'ici. Ils reviennent et déclarent — et il continue en français — : 'Tout ce que
Ton raconte sur la France pourrie n'est pas vrai ; la France, au contraire, est plus que
jamais à la tète de la civilisation et du progrès." »45
Le Président de la République, Camot, qui, avant l'ouverture, avait fait une visite
de chantier le 13 janvier 188946 à la partie russe du Palais des Industries, aménagée
par l'architecte officiel de la section, Lucien Leblanc, y est reçu le 19 juin47 par le
commissaire général Andreev, après que l'archiprétre de l'église russe de la rue
Daru, Tačalov, eut donné sa bénédiction. Ce n'est que le 9 juillet que le Président de
la République inaugure le pavillon finlandais, accueilli par Hjalmar Londen,
commissaire général et Paul Dreyfus, commissaire adjoint et par l'ensemble vocal
des « Muntere Musikanten » d'Helsingfors48 et le 28 juillet49 qu'il se rend à l'isba,
où en signe de bienvenue, le pain et le sel lui sont offerts.
Que sont donc ces architectures, unanimement louées pour leur pittoresque par
les revues spécialisées et toutes les publications suscitées par l'Exposition, et qui se
veulent l'image de la Russie ?
« Dans un des massifs a voisinant la Tour Eiffel, se trouve enfouie sous les bouleaux et les
saules pleureurs, une maisonnette, véritable izba russe, faite de troncs de sapin et recou
verte de chaume, comme le montre notre dessin.
Cette petite construction rustique renferme une exposition de menus objets en bois
sculpté, fabriqués par des moujiks et représentant des images saintes, des triptyques, des
groupes, des cuillères, des couteaux admirablement travaillés. Cette industrie s'exerce en
Russie, dans la petite ville de Troïtz, à soixante verstes, près du couvent Saint-Serge, lieu
de pèlerinage, célèbre dans cette contrée50. C'est un Français de Moscou, M. Lution51 qui
eut l'idée d'organiser cette intéressante exposition. »52
« À l'intérieur, la disposition est toute simple, mais bien pittoresque. Sur les murs, des bro
deries accrochées, des images saintes et des étagères rustiques chargées de bibelots
anciens. Un moujik en costume national travaille et sculpte, avec un simple canif, des
petits bas-reliefs d'une extrême finesse. Au fond, sur une grande table, sont étalés les
sculptures, les peintures et mille objets des plus variés. Deux jeunes filles russes font
l'honneur de l'izba. [...] Tout cet ensemble forme un véritable petit tableau, c'est un des
jolis coins de l'Exposition. »53
L'on retrouve ailleurs54 dans des termes très parents la même description délib
érément pittoresque, précisant la distance en verstes pour accentuer le caractère indi
gène, soulignant avec commisération le rôle philanthropique de ce Français de
Moscou :
« II a apporté un peu de bien-être dans ces quelques familles, qui ont travaillé tout l'hiver
et sont très fières d'avoir envoyé leurs produits à Paris... »55
L'architecte (français comme Lucien Leblanc et comme ce fut le cas en 1867,
1878, et pour une part en 1900) G. Allain56 s'est-il inspiré pour construire cette isba
de la gravure parue en 1877 dans l'ouvrage d'Eugène Viollet-le-Duc sur l'art
russe57 ? A-t-il pris des libertés avec l'authenticité ? Il est malaisé de le dire d'après
les illustrations de piètre qualité qui nous sont parvenues. On reconnaît bien le prin- LA RUSSIE À L'EXPOSITION UNIVERSELLE 355
cipe de la cage de rondins assemblés aux tenons proéminents et réguliers, le srub de
Г isba traditionnelle58, le toit à double pente aux rampants de bois ouvragé, les extré
mités des perches maintenant les javelles de la couverture de chaume qui animent la
crête de faitage, le chambranle de la fenêtre du pignon orné de motifs géométriques.
Toutes les relations sur l'Exposition marquent un vif intérêt pour le pavillon fin
landais59, construit à Helsingfors même et remonté au Champ-de-Mars par les
ouvriers du pays, symbole d'un particularisme et d'une volonté séparatiste au sein du
monde russe :
« L'exposition finlandaise, située dans le Champ-de-Mars, à quelque distance de la Tour
de 300 mètres et dans le voisinage de la pile № 1, est renfermée tout entière60 dans un
grand pavillon, construit entièrement en bois. Édifié sur le type des habitations Scandi
naves, ce dont la structure sera très intéressante à visiter, est constitué par quatre
chalets d'angle de 3 mètres sur 3 mètres, réunis entre eux par des galeries à un étage, de
12 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur. Au centre du bâtiment, ainsi formé, s'élève
un dôme de 7 mètres de diamètre, dont le sommet est situé à environ 15 mètres au-dessus
du sol. Les piliers de ce dôme, au nombre de huit, sont reliés aux piliers des galeries de
pourtour et des pavillons par des poutres en bois sur lesquelles est établi un plancher.
L'intérieur du dôme est entièrement libre sur toute sa hauteur, le plancher s arrêtant
aux piliers, dont la première ceinture horizontale forme balcon.
La décoration du pavillon sera fournie presque exclusivement par la charpente même,
très soignée, et par des panneaux sculptés figurant des scènes de la vie finlandaise.
Les combles vitrés étant inconnus en Finlande, où la neige subsiste pendant six mois
de l'année, la lumière pénétrera à l'intérieur du dôme qui est englobé complètement dans
les galeries de pourtour, par des fenêtres étroites à linteaux en V renversé, percées dans les
3 mètres qui dominent les toits des galeries du 1er étage. »61
Cette « sorte de palais en bois verni d'une architecture originale »62, qui devait
abriter quelques riches colons du Cap ou de l'Australie63 après la fermeture de
l'Exposition, paraît bien éloignée de l'habitation traditionnelle finlandaise.
La maison russe du xvť siècle appartient à l'Histoire de l'Habitation humaine,
vaste kaléidoscope historique de quarante-quatre constructions bâties par Charles
Garnier, architecte-conseil de l'Exposition, le long du quai d'Orsay d'alors. C'est
certes une œuvre occidentale imaginée par l'architecte de l'Opéra, qui vient alors
d'achever l'Observatoire de Nice, mais elle reflète une image de la Russie perpétuée
dans les mémoires : le Guide bleu du Figaro, le Livre d 'or de l 'Exposition Univers
elle de 1889, l'ouvrage de Louis Rousselet L 'Exposition Universelle de 1889, édité
par Hachette dans la collection « Bibliothèque des écoles et des familles » et diffusé
dans les provinces françaises64, ne la rattachent-ils pas dans leurs évocations aux
chapitres consacrés à la Russie ? Les commentateurs, qui ont beaucoup glosé sur
l'authenticité archéologique de ce voyage dans le temps et dans l'espace, n'ont pas
manqué de relever quelques anomalies dans l'architecture de la maison russe :
« Mais qui donc a prétendu que la Russie était un pays froid ? C'est une calomnie évi
dente, à en juger par la charmante isba, ouverte à tous les vents qui caractérise au Champ-
de-Mars l'architecture moscovite. L'a-t-on assez critiquée cette pauvre maison russe : on
Га même traitée de 'cauchemar du poèlier prussien' ! C'est un peu dur, d'autant plus que
la construction, pour être excentrique, n'en est pas moins pittoresque et charmante. Mais
nous ne l'acceptons que comme une agréable fantaisie ; et qu'on ne nous force pas à 356 LAURENCE AUBAIN
croire, par exemple, que toutes les maisons de toutes les villes russes au xve siècle aient
été bâties sur ce modèle ahurissant.
Vous représentez-vous les rues de Moscou bordées de constructions semblables... ?
Cela eût suffi pour donner à la ville sainte l'aspect d'une gigantesque bergerie fabriquée
à Nuremberg, ou d'une collection de ces jolis et inutiles bibelots que les marchands de
coucous de la Forêt Noire exposent dans les galeries du Trink-Hall de Baden-Baden. »65
II est certain qu'elle semble tout droit sortie d'un décor d'opéra avec sa loggia
aux baies garnies de rideaux, qu'elle n'a probablement jamais existé, création pure,
qui plus est, datée du XVe siècle, alors que si peu de témoignages de cette architec
ture de bois ont subsisté en Russie. Ne s'inscrit-elle pas dans cette veine du néo, si
chère à Charles Garnier et dans l'éclectisme du xixe siècle ? L'influence de E. Viol-
let-le-Duc et son art russe de 1877 est-elle discernable, tant les rapports entre les
deux hommes étaient ambigus66 ?
En fait, la maison russe de Charles Gamier est pleine de réminiscences d'édifices
anciens. Elle emprunte à l'architecture religieuse sa couverture écaillée de bardeaux,
si bien représentée dans les coupoles des églises de la Transfiguration et de Tinter-
cession de Kiji (1714 et 1764), ses formes de carène renversée aux gables en acco
lade, l'idée d'un escalier extérieur en équerre à perron ouvert, commun à tant de bât
iments religieux comme l'église de l'Ascension de Kolomenskoe, près de Moscou
(1532) ou même Basile-le-Bienheureux (1555-1560).
Elle rappelle la restauration du palais Romanov du milieu du XIXe siècle, c'est-à-
dire un style « néo-moscovite », dont déjà témoignait la façade de la rue des Nations
de l'Exposition de 1878.
Le caractère délibérément local67 est appuyé par la présence de paysans russes
débitant de menus objets en bois, « se livrant à l'industrie buissonnière ».
« La maison russe est à deux fins, il y a un café en bas, un marchand au premier étage, il
est vrai que le marchand a une succursale au rez-de-chaussée ou plutôt sur la chaussée
même, où une jeune fille vend des articles en bois, sébiles, coquetiers et autres.
Hommes et femmes sont en costumes russes, les garçons sont probablement très
authentiques, mais il y en a un qui met sa blouse de soie bleu de ciel sur un pantalon gris
de la Belle Jardinière, cela m'a gâté la couleur locale. »68
Le souvenir de la maison russe de Ch. Garnier, qui sera démolie après la clôture
de l'Exposition, fut éternisé par Jules Gosselin (1863-1936) qui en fit une maquette
pour illustrer la publication de Ch. Garnier et A. Ammann69.
L'image de la Russie
L'image de la Russie, déjà incarnée par les architectures éparses du Champ-de-
Mars, est d'abord l'image d'une « Russie éternelle », faite d'étrangeté et de mystère.
Son premier caractère, sauvage, voire barbare, s'exprime aux yeux du promeneur
de l'Exposition dans la façade de la section russe qui se dresse dans le Palais des
Industries diverses, réminiscence de la rue des Nations de l'Exposition universelle
de 1878. Frantz Jourdain70, dans la Revue de l'Exposition, l'évoque ainsi en termes
plus que lyriques : LA RUSSIE A L'EXPOSITION UNIVERSELLE 357
« J'adresserai les mêmes compliments à M. Thibeaux-Brignolles71, de Saint-Pétersbourg,
qui, sans chercher midi à quatorze heures, a tout bonnement reproduit une des élévations
du Kremlin pour la façade de la Russie. Bien typique, cette architecture massive, semi-
militaire et semi-religieuse, d'où se dégage un indéfinissable parfum de mysticisme et de
sauvagerie et où les réminiscences byzantines s'amalgament avec les souvenirs orientaux
et finissent par se fondre dans la brutalité moscovite primitive. Ces pierres, en leur lan
gage muet, racontent toute l'histoire, analysent toute la psychologie du colosse du Nord,
qui étouffera, peut-être un jour, dans ses bras velus la civilisation débile et pourrie de la
vieille Europe. »72
Et les commentateurs de savourer ces mots si exotiques de tours de la cathédrale
« Wassili Blajennoï », de clocher d'Ivan-le-Terrible, de mur du Kremlin, de tour
« Soukareff » que la façade monumentale était supposée reproduire.
Mais ces impressions de barbarie n'étaient pas seulement visuelles, elles étaient
olfactives. « Dès l'entrée, une forte odeur de cuir vous saisit, à laquelle on s'habitue
et qui rappelle une des grandes industries de ce pays. Puis, ce sont les fourrures. »73
Et en effet, l'abondante exposition qu'en fit la maison Pavel Mihajlovič Grunvaldt
« Fournisseur de Sa Majesté l'Empereur de Russie » en montrant dans une débauche
de pelleteries des spécimens empaillés d'animaux à fourrure : zibelines, renards
noirs, argentés et bleus, putois, petits-gris, loups-cerviers, karbayans, kolinski et des
objets fabriqués : manchons, couvre-pieds, manteaux, fut très prisée pour sa richesse,
mais aussi pour tout ce qu'elle laissait pressentir de la mythologie de la chasse.
Comment, à la vue de la gravure publiée par L 'Illustration1*, ne pas songer à toutes
celles illustrant le roman de Jules Verne de 1873, Le pays des fourrures7S ?
Le second caractère, celui d'un « mysticisme » opulent76 qui voulait faire de la
Russie la nouvelle Byzance se déploie dans la présentation d'orfèvreries, orfèvrerie
religieuse avec des châsses, des triptyques, des coffrets émaillés, orfèvrerie civile
avec le coffret en bois au couvercle d'argent massif représentant le couronnement
d'Alexandre III et le surtout de table en l'honneur d'Ivan III (qui avait secoué le joug
tatar et épousé en 1472 Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin mort
au cours de la prise de Constantinople par les Turcs en 1453), tous deux témoins d'un
art de Cour à la gloire du prince et d'un art politique, disposés non sans intention dans
les premières vitrines après l'entrée principale de la section (elle-même flanquée de
deux statues de Chopin : un fauconnier et un cavalier kirghiz).
Le troisième caractère que recèle cette image de la « Russie éternelle » est celui
de la richesse, liée à son expansion continentale77, dont Le Monde illustré se fait
l'écho en décrivant l'avancée du chemin de fer en Asie78. Ce sont des guéridons en
malachite, des garnitures de cheminée en lapis-lazuli, des objets en purpurine, en
onyx, en obsidienne de l'Oural et du Caucase :
« II y a là quantité de pierres rares ou précieuses, retirées des monts Ourals : les jaspe,
mosakite, topaze, rhodonite, sélénite, porphyre.
Une vitrine représente sur le devant l'intérieur d'une grotte, où brillent les pierres les
plus éclatantes , et derrière sont disposés des galeries et un puits de mine, du plus saisis
sant effet. »79

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