Les Derosne, pharmaciens parisiens, de 1779 à 1855 - article ; n°346 ; vol.93, pg 221-234

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 2005 - Volume 93 - Numéro 346 - Pages 221-234
Les Derosne, pharmaciens parisiens de 1779 à 1855
La pharmacie du 115 rue Saint-Honoré fut successivement tenue par François, par ses deux fils Jean-François et Louis-Charles, et par le gendre du fils aîné, François Bernard qui prit le patronyme Bernard-Derosne. Les deux fils firent de nombreux travaux de chimie dont les plus importants portèrent sur le « sel essentiel » de l'extrait d'opium et sur la purification des sucres. Puis, très vite, Louis-Charles s'orienta vers des activités industrielles, à Chaillot, où il fabriqua vers 1830 des locomotives à vapeur. Les deux fils furent membres de l'Académie royale de médecine, et Jean-François fut deux fois président de la Société de pharmacie de Paris
The Derosne, parisian pharmacists from 1779 to 1855
The pharmacy of the 115 Saint-Honoré street was successively kept by François, by his two sons Jean-François et Louis-Charles, and by the son-in-law of the elder, François-Bernard, who took the Bernard-Derosne family name. The two brothers made many chemical studies, among which the « essential salt » of the opium extract, and the sugar purification. Louis-Charles had many industrial activities, in Chaillot, were he made vapor engines. The two brothers were members of the Académie Royale de Médecine, and Jean-François was twice President of the Société de Pharmacie de Paris.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Jean Flahaut
Les Derosne, pharmaciens parisiens, de 1779 à 1855
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 93e année, N. 346, 2005. pp. 221-234.
Résumé
Les Derosne, pharmaciens parisiens de 1779 à 1855
La pharmacie du 115 rue Saint-Honoré fut successivement tenue par François, par ses deux fils Jean-François et Louis-Charles,
et par le gendre du fils aîné, François Bernard qui prit le patronyme Bernard-Derosne. Les deux fils firent de nombreux travaux
de chimie dont les plus importants portèrent sur le « sel essentiel » de l'extrait d'opium et sur la purification des sucres. Puis, très
vite, Louis-Charles s'orienta vers des activités industrielles, à Chaillot, où il fabriqua vers 1830 des locomotives à vapeur. Les
deux fils furent membres de l'Académie royale de médecine, et Jean-François fut deux fois président de la Société de pharmacie
de Paris
Abstract
The Derosne, parisian pharmacists from 1779 to 1855
The pharmacy of the 115 Saint-Honoré street was successively kept by François, by his two sons Jean-François et Louis-
Charles, and by the son-in-law of the elder, François-Bernard, who took the Bernard-Derosne family name. The two brothers
made many chemical studies, among which the « essential salt » of the opium extract, and the sugar purification. Louis-Charles
had many industrial activities, in Chaillot, were he made vapor engines. The two brothers were members of the Académie Royale
de Médecine, and Jean-François was twice President of the Société de Pharmacie de Paris.
Citer ce document / Cite this document :
Flahaut Jean. Les Derosne, pharmaciens parisiens, de 1779 à 1855. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 93e année, N. 346,
2005. pp. 221-234.
doi : 10.3406/pharm.2005.5802
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_2005_num_93_346_5802221
Les Derosne,
pharmaciens parisiens,
de 1779 à 1855
par Jean Flahaut * T D U E
Nous présentons ici trois générations d'une famille de pharmaciens pari
siens, les Derosne : le père, François, les deux fils Jean-François et
Louis -Charles, ainsi que le gendre du fils aîné : François Ernest
Bernard, dit Bernard-Derosne. Ils vécurent successivement, à la fin du XVIIP
et au début du XIXe siècles, la Révolution, l'Empire et la Restauration. Nous
avons été attiré par cette famille car elle avait été en relation, parfois étroite,
avec les Cadet de Gassicourt, et nous avons cherché à en préciser les vies.
Celles-ci étaient restées jusqu'ici très mal connues ; et pourtant deux de ses
membres avaient eu des positions élevées dans les milieux médico-pharmaceut
iques de la Restauration, puisque les deux fils firent partie de l'Académie royal
e de médecine, et que l'un d'entre eux - Jean-François - fut, à deux reprises,
président de la Société de pharmacie de Paris, l'ancêtre de notre Académie
nationale de pharmacie. Leur participation à la gestion de l'officine du 115 de
la rue Saint-Honoré (qui appartint aux trois générations) parut parfois assez dis
crète, mais ils eurent de multiples activités parallèles - quelquefois très élo
ignées de la pharmacie telle la construction de locomotives à vapeur (par Louis-
Charles).
On trouve donc ici des personnages curieux au comportement souvent inat
tendu. Malheureusement, il n'a pas été possible de trouver des précisions sur
leurs relations, tant au sein de leur famille que dans les milieux pharmaceutique
et scientifique.
* 5 impasse du Marché, 92330 Sceaux
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, LDI, N° 346, 2e TRIM. 2005, 221-234. 222 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Nous avons construit un arbre généalogique représentant la lignée des
Derosne au cours des XVIIP et XIXe siècles. Mais on y observe de nombreuses
lacunes, malgré de longues recherches dans les archives parisiennes.
Nous devons ajouter qu'il existe, à plusieurs reprises, dans les quelques publi
cations concernant les activités des Derosne, des confusions se rapportant à leurs
biographies ou à leurs vies professionnelles.
François Derosne
(1743-1796)
ép. Anne Godefroy
Jean-François Louis-Charles
(1774-1855) (1779-1846)
ép. Elisabeth O'Keeffe
le 22 sept. 1803
Marie- Anne Laure-Eugénie
(1805- ?) (?-?)
ép. Charles-François Bernard ép. Adolphe Lebaudy
le 9 février 1836 (1777-1856)
le 1er juillet 1823
Charles Ernest Léon-Jean
(?- 1851) (1839-1910) (1825-1904)
ép. Julie Bernât
(1827-1912) en 1859 DEROSNE 223 LES
Derosne (François) (1743-1796)
Il vit le jour à Saint-Dizier, en Champagne, le 15 septembre 1743. Comme
cela eut souvent lieu pendant la période prérévolutionnaire, le nom patr
onymique fut écrit en détachant la particule : de Rosne, et ceci se retrouvera dans
les Annuaires du Collège de pharmacie de Paris publiés en 1779, 1785 et 1790,
de même que dans l' Almanach national en 1800 l.
Il épousa, en 1770, Mlle Anne Godefroy. Le ménage eut deux fils : Jean-
François le 18 juillet 1774, Louis-Charles le 23 janvier 1779. Derosne, après avoir été compagnon apothicaire dans son pays, entra
en 1769 dans la pharmacie parisienne de son cousin, Louis-Claude Cadet de
Gassicourt2. Il devint maître en pharmacie en 1779. Les deux cousins s'associè
rent, et la pharmacie s'intitula Cadet-Derosne.
Il est probable que Louis-Claude Cadet, en raison des nombreux travaux qu'il
effectua avec les grands chimistes de l'époque - en particulier Lavoisier 2-, ne
put participer que discrètement au fonctionnement de la pharmacie, et que
François Derosne fut ainsi amené à se consacrer entièrement à la gestion de
celle-ci.
En 1786, Louis-Claude Cadet se retira, vendit sa part à François Derosne, qui
devint seul propriétaire de l'officine. Mais celle-ci continua d'être exploitée sous
le double patronyme Cadet-Derosne, sans doute en raison de la haute réputation
de Cadet.
Au bout de dix années de responsabilité et d'exercice professionnels, en 1796,
François Derosne fut emporté de façon précoce par un cancer.
Gestion de l'officine par les descendants Derosne
Madame Anne Derosne, son épouse, assura tout d'abord la gestion de l'offi
cine, ainsi que les veuves en avaient la possibilité d'après les statuts de la cor
poration, qui ne furent modifiés qu'en 1803.
Elle se trouva très vite confrontée à un douloureux procès, qui l'opposa,
entre 1798 et 1800, à Charles-Louis Cadet de Gassicourt, fils du créateur de la
pharmacie, Louis-Claude Cadet de Gassicourt. Charles-Louis reprochait à la
veuve de conserver le double patronyme « Cadet Derosne » sur l'intitulé de la alors que les Cadet n'y intervenaient plus depuis 14 ans, et que les
deux anciens associés étaient décédés (Louis-Claude Cadet de Gassicourt était
mort en octobre 1799). Les Tribunaux, en première instance, puis en appel,
conclurent en 1800 que la pharmacie ne devait faire intervenir que le seul nom
de Derosne, mais pouvait y ajouter la mention « successeur du feu citoyen
Cadet ». 224 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
En cette même année, l'aîné des fils Derosne, Jean-François, obtint sa maîtri
se en pharmacie et devint responsable de l'officine. Celle-ci fut alors tenue sous
l'intitulé : « Veuve Derosne et fils, successeurs de Cadet et Derosne. »
Le 12 juin 1804, Mme Derosne et son fils Jean-François achetèrent la maison
dite du « Mouton Blanc » où se trouvait la boutique et où ils habitaient (achat
effectué auprès de Mme veuve Willemsens qui en était propriétaire depuis
1775) 3.
Madame Derosne décéda en 1806.
Curieusement, une dizaine d'années plus tard, une facture datée du 30 sep
tembre 1817 portera toujours l'intitulé : « Vve Derosne et fils » 4.
Le second fils Derosne, Louis-Charles, fut à son tour pharmacien en 1810, et
participa alors à la gestion de la pharmacie familiale. Mais nous ne disposons
d'aucune information sur les rôles respectifs des deux frères au sein de l'entre
prise commune. Dans YAlmanach royal de 1822 et 1823, la pharmacie du 115
de la rue Saint-Honoré a pour titulaire « Derosne », sans indication du ou des
prénoms. Puis, à partir de 1824, et jusqu'en 1855, le seul titulaire indiqué est
Bernard Derosne, qui, nous le verrons, est le gendre de Louis-Charles. Ainsi dès
1824, les deux frères paraissent avoir cessé leurs activités pharmaceutiques ;
mais il est probable qu'ils se séparèrent beaucoup plus tôt, puisque, dès 1820,
Louis-Charles se consacra à des activités industrielles.
On voit dès maintenant quelle sera la complexité de la tenue de cette officine
au fil des années, ainsi que nous allons le percevoir dans ce qui suit.
Jean-François Derosne
Il naquit le 18 juillet 1774, rue Saint-Honoré.
Dès l'âge de 18 ans, il se dirigea vers la pharmacie.
Il effectua ses huit années de stage dans la pharmacie paternelle, d'abord sous
la direction de son père pendant cinq ans jusqu'au décès de celui-ci. Il suivit les
cours de Darcet et Vauquelin dans le cadre de l'École gratuite de pharmacie,
gérée par la Société libre des pharmaciens de Paris. Il obtint son immatricule le
15 nivôse an VIII (5 janvier 1800) et passa ses trois examens en nivôse et plu
viôse (janvier et février) 5. Il se joignit aussitôt à sa mère dans la gestion de l'of
ficine et devint membre du Collège de pharmacie de Paris, le 19 pluviôse an VIII
(8 février 1800). Après le décès de Mme Derosne en 1806, il devint seul titulaire
de l'officine. C'était une position privilégiée, car la rue Saint-Honoré était le
grand centre de la pharmacie parisienne. On y comptait dix officines en l'an IX
(1803) et quinze officines vingt années plus tard.
Cependant, peu avant son arrivée dans la profession, Jean-François avait
été confronté au douloureux procès - cité précédemment - qui opposa LES DEROSNE 225
Madame Derosne et Charles-Louis Cadet de Gassicourt. Mais il ne semble pas
en avoir gardé une rancune à ce dernier ; et par exemple les deux hommes
occuperont, au sein de la Société de pharmacie de Paris, des responsabilités
qui les conduiront à des contacts fréquents puisqu'ils en furent président l'un
et l'autre, Jean-François en 1815 et en 1822, Cadet de Gassicourt en 1818, et
surtout parce que durant la présidence de Derosne en 1815, Cadet de
Gassicourt fut secrétaire général (il le resta del812àl816 inclus) ; ces deux
positions essentielles dans la Société imposaient évidemment une collabora
tion franche et constante.
Jean-François manifesta, dès son arrivée dans la pharmacie, un très grand inté
rêt aux travaux expérimentaux consacrés aux propriétés chimiques et à la purifi
cation de produits thérapeutiques ou alimentaires. Il travailla souvent en collabo
ration avec d'autres chercheurs. Par exemple, avec Martin Deschamps 6, il fit un
rapport sur la collection de vers intestinaux de la ville de Vienne en Autriche.
Avec Etienne Henry, pharmacien qui appartiendra à l'Académie royale de médec
ine, il étudia le « principe immédiat » découvert peu avant par Dulong
d'Astafort dans la racine de Plumbago Europoea 7.
Avec son frère, Louis-Charles, qui de 1802 à 1810 effectua son stage en leur offi
cine, il réalisa plusieurs travaux, signés « Derosne frères ». En 1807, parut une
longue étude sur les produits obtenus par la « distillation » (nous dirions plutôt
décomposition thermique) de l'acétate de cuivre (ou verdet) ; la formation de l'aci
de acétique fut analysée, conduisant à la conclusion que celui-ci était identique à
ce qui était appelé par d'autres chimistes acide acéteux 8. En 1808, la formation
d'acide acétique fut mise en évidence dans la fermentation du marc de raisin 9.
Les deux frères abordèrent alors l'étude de la purification et du blanchiment
des sucres. Ils prirent tardivement un brevet à ce sujet 10, mais ces travaux seront
essentiellement développés par Louis-Charles, ainsi que nous le montrerons
plus loin. Ce furent les derniers travaux associant les deux frères. On peut se
demander si, alors, une certaine rupture ne s'établit pas entre eux. Nous y
reviendrons.
Les travaux qui assurèrent à Jean-François la plus large réputation portèrent
sur l'opium. En 1802, il isola de l'extrait d'opium un nouveau sel cristallisé qu'il
appela « sel essentiel d'opium » u et qui sera ultérieurement désigné « sel essent
iel de Derosne ». Les propriétés narcotiques de l'opium furent alors attribuées à
cette substance cristallisable. C'était un sel blanc, aiguillé, insoluble dans l'eau
froide, formant avec les acides des solutions à partir desquelles on pouvait le pré
cipiter par action des alcalis, et l'obtenir ainsi très pur.
Cette substance posait problème aux chimistes, car elle possédait des propriétés
alcalines, tandis qu'à cette époque les principes actifs isolés des plantes ou des
extraits végétaux étaient tous neutres ou acides. Certains pensèrent que le compor
tement basique du sel de Derosne provenait d'impuretés. Jean-François était cer- REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 226
tain d'être en présence d'une substance particulière, mais ne savait pas comment
l'introduire parmi les principes actifs alors connus. Cette découverte d'un produit
basique d'origine végétale allait conduire à ce qu'ensuite de nombreux travaux
furent réalisés par les chimistes et les pharmaciens sur les constituants alcalins des
extraits végétaux. Ainsi, Jean-François Derosne avait découvert le premier
exemple de ces produits alcalins qui seront un peu plus tard appelés alcaloïdes, et
qui apporteront de grandes précisions sur l'action thérapeutique des plantes.
Peu après ces études de Jean-François Derosne, Armand Séguin trouva dans
l'opium une substance narcotique qu'il ne sut pas identifier ; le résumé de ces
essais ne paraîtra qu'en 1814 12. C'est finalement l'allemand Friedrich Serturner
qui apporta la solution, après de longs travaux 13. Il montra en 1817 que cette
substance alcaline contenait du carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène et du
« nitrogène » (notre azote), qu'elle avait les propriétés somnifères de l'opium, et
lui donna le nom de « morphium » en souvenir de Morphée, dieu des Songes,
fils de la nuit et du sommeil.
En réalité, Pierre- Jean Robiquet 14 identifiera longtemps après, en 1832, le
produit isolé par Derosne : ce n'était pas la morphine, mais un corps qu'il appel
a narcotine, maintenant désigné par le nom de noscapine, car ce n'est pas un
narcotique mais un excellent antitussif.
L'activité scientifique de Jean-François Derosne semble curieusement cesser
après ses études sur la purification du sucre, conduites avec son frère, aux envi
rons de 1810. Nous ignorons les raisons de ce profond silence scientifique. Y-a-
t-il eu une mésentente entre le deux frères ? Il semble que Louis-Charles se soit
alors consacré à des activités industrielles, et donc que Jean-François ait conser
vé essentiellement des activités pharmaceutiques dans le cadre de l'officine
familiale jusqu'en 1825, date où on le retrouve sur la liste des membres de la
Société de pharmacie de Paris, sous l'indication de Derosne aîné. Il y a d'ailleurs
une confusion à ce sujet, car YAlmanach royal l, en 1824 et 1825, cite seul
Bernard Derosne dans la pharmacie du 115 de la rue Saint-Honoré. De telles
imprécisions apparaissent souvent dans l'histoire des Derosne.
Jean-François participa activement à la vie de la Société de pharmacie de
Paris, qui avait été créée en 1803. Il en fut secrétaire annuel en 1812 et 1813 et
ainsi que nous l'avons dit précédemment, président en 1815 et en 1822. Il fut élu
membre de la Section de pharmacie de l'Académie royale de médecine, en
février 1821, deux mois après la création de celle-ci (décembre 1820) 15.
Il ne semble pas que Jean-François Derosne se soit marié. Il mourut le 16 sep
tembre 1855.
Son portrait figure dans la Revue d'histoire de la pharmacie, en 1954, planche
XXIX. LES DEROSNE 227
Louis-Charles Derosne
Le second fils de François Derosne naquit le 23 janvier 1780. Il eut pour par
rain Charles-Louis Cadet de Gassicourt - d'où sans doute son prénom. Le par
rain et le filleul était souvent en contact puisque leurs pères avaient été associés
et que tous habitaient dans le même immeuble, dit du Mouton Blanc, où se trou
vait la pharmacie.
Louis-Charles épousa le 22 septembre 1803 une irlandaise Elisabeth
O'Keeffe (ou O'Keffe suivant les sources). Ils eurent deux filles. L'une, Marie-
Anne, épousera le 1er juillet 1823 Charles-François Bernard - qui s'attribuera
alors le patronyme Bernard Derosne - l'autre, Laure-Eugénie, épousera le 9
février 1836 Adolphe Lebaudy. Les deux mariages eurent lieu à Saint-Germain
l'Auxerrois 16.
Louis-Charles voulut être pharmacien, suivant l'exemple de son frère aîné, et
de son parrain Charles-Louis Cadet de Gassicourt. Mais il ne commença son
stage qu'en 1802, à l'âge de 22 ans, ce qui est surprenant car souvent les fils de
pharmaciens entreprenaient leurs études dès avant dix-huit ans. Ce retard est
sans doute lié à la dispute énergique et aux procès qui eurent lieu de 1798 à 1800
entre son parrain Charles-Louis Cadet de Gassicourt et sa mère, la veuve
Derosne, affaire citée précédemment.
Son stage eut lieu dans la pharmacie tenue par son frère depuis 1800. Après
les huit années de stage, Louis-Charles passa les quatre examens terminaux, en
l'École de la rue de l'Arbalète, le premier le 18 avril 1810, et les trois suivants
les 11, 18 et 25 mai17.
Louis-Charles travailla alors avec son frère dans l'officine familiale. Il y fut
simultanément mis en présence des conditions de fonctionnement de la pharmac
ie et des travaux chimiques développés par son frère.
Mais le domaine pharmaceutique se révéla très vite, pour Louis-Charles, trop
confiné, car il démontra très vite sa maîtrise remarquable des innovations
technologiques.
Au plan des travaux chimiques, Louis-Charles avait été en présence dès la pre
mière année de son stage, des expériences réalisées par son frère sur l'extrait
d'opium. Peu après, son frère l'associa à l'étude de « l'esprit pyroacétique »
obtenu à partir de l'acétate de cuivre 8 et de l' éther acétique formé dans les moûts
de raisin 9.
Puis, aussitôt, les deux frères s'orientèrent sur un problème essentiel qui
tourmentait beaucoup les chimistes de l'époque, celui de la fabrication du sucre.
Car, pendant le blocus continental, les Français ne pouvaient plus importer le
sucre de canne de leurs lointaines colonies. Ils cherchèrent à l'extraire du jus de
raisin ou de la racine de betteraves. Louis-Charles travailla sur les sirops obte- REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 228
nus à partir des betteraves. Il montra que le mode de culture et le choix de l'e
spèce avaient une large répercussion sur la teneur en sucre. Il mit au point un pro
cédé de purification du sirop basé sur l'usage d'alcool à 34° qui, ne dissolvant
pas le sucre cristallisé, permet d'en séparer la mélasse. Il obtint ainsi 4 p. cent de
sucre blanc. Il décrivit ce procédé devant la Société d'encouragement pour l'in
dustrie nationale, y présentant en 1812 un pain de sucre 18. Il faut reconnaître que
Benjamin Delessert poursuivait des études semblables, et réussit à obtenir simul
tanément un sucre cristallisé, moins blanc que le sucre de canne mais presque
aussi pur ; il saura attirer l'attention de Napoléon dès janvier 1812, lui présentant
un pain de sucre dans son atelier de Passy. Dans ces conditions, le nom de
Delessert a dominé, de peu, celui de Derosne. Et, par exemple, dès la présenta
tion de Delessert, le périodique Le Moniteur affirmait « qu'une grande révolution
dans le commerce français est consommée ».
La même année 1812, Louis-Charles Derosne publia, en collaboration avec
M. D. Angar, un Traité sur le suc de betteraves, qui était une traduction abrégée
d'un ouvrage allemand dû à Fr. Ch. Achard, augmenté d'une introduction et
d'observations issues de ses recherches 19. On y relève que Louis-Charles y est
indiqué « pharmacien de Paris, Raffineur de sucre ».
En 1813, il appliqua à la décoloration et à la purification du sucre le noir ani
mal qu'il fabriquait par calcination des os. Parallèlement, il eut l'idée d'utiliser
le sang frais, provenant des abattoirs parisiens, de le dessécher et de l'appliquer
à la clarification des jus sucrés.
De cet ensemble de travaux sur la purification des sucres, il semblerait que
les frères Derosne privilégièrent finalement l'utilisation de l'alcool puisqu'ils
prirent un brevet en 1821, et publièrent en 1826 un article décrivant le moyen de
purifier le sucre brut « à l'aide de l'alcool, et de raffiner toute espèce de
sucre » 10.
Parallèlement à ces nombreuses études sur les sucres, Louis-Charles, vers
1817, mit au point un appareil distillatoire fonctionnant en continu. Sur les
conseils d'Amand Savalle, qui venait de mettre au point la distillation continue
de l'alcool, il appliqua ce procédé à la fabrication de divers extraits de plantes.
Ces travaux eurent lieu, pour commencer, dans le laboratoire attenant à la phar
macie de la rue Saint-Honoré, ainsi que le prouve le cartouche qui se trouve
encore de nos jours sur la façade de celle-ci :
«r Fabrique
d'extraits
évaporés
dans la vapeur
et dans le vide. » DEROSNE 229 LES
Cet appareil restera pendant longtemps un instrument essentiel dans la prépa
ration des extraits végétaux.
En 1816, dans un domaine très différent, Louis-Charles décrivit un briquet
phosphorique de fabrication simple 20. Ce travail ne fut sans doute pas réalisé
en collaboration avec son frère, car celui-ci est indiqué « dépositaire du bre
vet » dans l'officine de la rue Saint-Honoré. Louis-Charles décrit tout d'abord
comment déposer une fine couche de phosphore à l'intérieur d'un tube.
Lorsqu'on gratte ensuite avec une fine tige de bois la petite couche de phos
phore, « une très petite portion de phosphore adhère à l'allumette, et en le frot
tant ensuite légèrement sur un morceau de feutre, un vieux gant, drap, papier,
le phosphore s'enflamme plus ou moins rapidement et communique le feu à
l'allumette ». En réalité ce travail n'était guère original, car Cagniart de Latour
avait déjà pris un brevet le 10 août 1810, sur « des briquets phosphoriques à fla
con de métal ». Louis-Charles ne faisait que préciser quelques aspects du dépôt
du phosphore dans un tube, qui pouvait être de nature quelconque - verre ou
métal.
Tous ces travaux montrent l'extrême ouverture de Louis-Charles sur de nom
breux domaines et la richesse de son imagination. Ceci peut expliquer qu'il fut
amené à se détourner de l'officine de la rue Saint-Honoré, en laissant la gestion
d'abord à son frère, puis ultérieurement à son gendre. Car le développement de
ses diverses inventions nécessitait un atelier de type industriel, qu'il installa au
début des années 1820 sur un vaste terrain de Chaillot ; il y eut également son
logement. Parmi son personnel figura à partir de 1825 un mécanicien-chaudronn
ier de talent, J.-F. Cail. Appréciant les qualités de celui-ci, Louis-Charles l'as
socia à son entreprise en 1826. Les Établissements « Derosne et Cail » réalisè
rent des extraits pharmaceutiques et les appareils permettant de les obtenir, en
particulier l'appareil distillatoire. Tout ceci put être exporté, en Europe et en
Amérique. En 1843, Derosne et Cail décrivirent de nouveaux appareils pour
améliorer la fabrication du sucre aux colonies 21. Et par exemple, pendant de
nombreuses années, toutes les machines utilisées par le roi de Hollande pour réa
liser l'épuration du sucre dans ses colonies parvinrent des Établissements
Derosne et Cail.
En 1844, Derosne et Cail se lancèrent dans un domaine complètement étran
ger aux précédents, celui de la fabrication de machines à vapeur et de locomot
ives pour les chemins de fer français. C'était une entreprise hasardeuse car ils
étaient en sévère compétition avec les fabriques anglaises. Mais ils trouvèrent des
acheteurs et, par exemple, ils vendirent en 1845 sept locomotives aux Chemins
de fer du Nord et, en 1846, deux locomotives et des wagons pour le chemin de
fer de Sceaux.
Leur entreprise ouvrit des succursales à Valenciennes, Douai et Amsterdam.

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