Les déterminants de la multinationalisation des entreprises de services - article ; n°1 ; vol.45, pg 44-57

De
Revue d'économie industrielle - Année 1988 - Volume 45 - Numéro 1 - Pages 44-57
La part croissante des services dans l'investissement direct international est aujourd'hui une caractéristique importante du processus d'internationalisation.
L'objet de cet article est de présenter les principales explications du développement de firmes multinationales dans les services. Après avoir discuté les analyses qui soulignent les spécificités des services et leurs conséquences sur la place de l'investissement direct par rapport à l'exportation dans la pénétration des marchés étrangers, l'auteur insiste sur l'actuelle importance des prises de participation ou des rachats d'entreprises dans la stratégie des multinationales de services. Cette tendance accompagne les mutations observées dans la demande de services et dans les conditions de la concurrence sur les marchés de services.
The increased importance of services in foreign direct investment is a salient feature in the actual processus of multinationalization.
The aim of this article is to present the main explanations of the emergence of multinational corporations in services. After a review of analysis which focus on specific nature of services and on the relative importance of foreign direct investment and trade in delivering services abroad, the author stress on the expansion of mergers and acquisitions in the strategy of services multinational corporations. This trend go with the mutations of the demand and of the competition on services markets.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 12 décembre 2011
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Jean-Pierre Thuillier
Les déterminants de la multinationalisation des entreprises de
services
In: Revue d'économie industrielle. Vol. 45. 3e trimestre 1988. pp. 44-57.
Résumé
La part croissante des services dans l'investissement direct international est aujourd'hui une caractéristique importante du
processus d'internationalisation.
L'objet de cet article est de présenter les principales explications du développement de firmes multinationales dans les services.
Après avoir discuté les analyses qui soulignent les spécificités des services et leurs conséquences sur la place de
l'investissement direct par rapport à l'exportation dans la pénétration des marchés étrangers, l'auteur insiste sur l'actuelle
importance des prises de participation ou des rachats d'entreprises dans la stratégie des multinationales de services. Cette
tendance accompagne les mutations observées dans la demande de services et dans les conditions de la concurrence sur les
marchés de services.
Abstract
The increased importance of services in foreign direct investment is a salient feature in the actual processus of
multinationalization.
The aim of this article is to present the main explanations of the emergence of multinational corporations in services. After a
review of analysis which focus on specific nature of services and on the relative importance of foreign direct investment and trade
in delivering services abroad, the author stress on the expansion of mergers and acquisitions in the strategy of services
multinational corporations. This trend go with the mutations of the demand and of the competition on services markets.
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Thuillier Jean-Pierre. Les déterminants de la multinationalisation des entreprises de services . In: Revue d'économie industrielle.
Vol. 45. 3e trimestre 1988. pp. 44-57.
doi : 10.3406/rei.1988.2226
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rei_0154-3229_1988_num_45_1_2226déterminants de la multinationalisation Les
des entreprises de services
Jean-Pierre THUILLIER
Maître de conférences en sciences économiques
Université de Rouen
IRED
Le phénomène de multinationalisation des entreprises se renouvelle en perma
nence, sous l'effet de l'évolution des orientations géographiques et sectorielles des
implantations et de leurs modalités. La part croissante du tertiaire dans l'investi
ssement direct international est l'une des principales tendances du phénomène dans
la présente décennie. L'objet de cet article est d'examiner les principaux détermi
nants de la multinationalisation des entreprises de services ; la croissance extr
êmement importante des opérations d'investissement à l'étranger réalisées par ces
firmes justifie que l'on dresse un premier bilan critique des explications couram
ment avancées pour en rendre compte.
La diversité, l'hétérogénéité des activités de services, sont toujours mises en avant
dans les travaux concernant ce secteur, et cela conduit fréquemment les auteurs
à rechercher avant toute autre chose, le critère de classement de ces activités perti
nent avec l'objet de leur démarche. Nous retiendrons simplement ici la notion de
services telle qu'elle apparaît dans les statistiques relatives à l'investissement direct
international, malgré l'imprécision des nomenclatures qu'elles utilisent ; on y
retrouve une définition « négative » des services : ce qui n'est ni le secteur pr
imaire, ni le secteur manufacturier.
Sur cette base la part des investissements dans les services par rapport au stock
total d'actifs détenus à l'étranger est passé, entre 1973 et 1983, de 18 à 25 °/o pour
les États-Unis, de 20 à 25 % pour l'Allemagne, et de 34 à 45 % pour le Japon (1).
Pour la France, la mise en perspective statistique est différente puisqu'on ne dis
pose pas d'informations sur les stocks d'actifs mais seulement sur les flux annuels
de capitaux exportés. Depuis 1974 l'investissement direct dans les activités de ser
vices représente plus du tiers de direct total contre moins du quart
précédemment, devenant par là-même supérieur à l'investissement direct dans les
industries manufacturières.
(1) United Nations Center on Transnational Corporations, « Trends and Issues in Foreign Direct
Investment and Related Flows », ONU, New York, 1985.
44 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3e trimestre 1988 Le développement des banques multinationales a longtemps occulté le fait que
les stratégies de multinationalisation s'étendaient à de nombreuses autres activi
tés de services. Pour la France les banques sont à l'origine de moins de la moitié
des flux d'investissements directs réalisés dans les services (cf. tableau en annexe).
La multinationalisation des banques ayant déjà fait l'objet d'études spécifiques,
notre réflexion concernera donc essentiellement les autres activités, de distribu
tion, de transport et de communication, d'information, de conseil...
Deux thèmes reviennent fréquemment dans les analyses relatives à la multinat
ionalisation des services :
— celui de la spécificité des services et de ses incidences sur la stratégie interna
tionale des entreprises ;
— celui des relations entre services et industries et des interdépendances entre
la multinationalisation des entreprises industrielles, puis des banques, et enfin d'un
ensemble d'autres services aux entreprises.
Le premier de ces thèmes renvoie à l'importance des stratégies de multinatinali-
sation dans le processus d'internationalisation des services. La multinatinalisa-
tion qui correspond à la création d'un réseau de filiales à l'étranger (2) ne consti
tue qu'une modalité particulière de l'internationalisation des entreprises. Toute
entreprise qui cherche à pénétrer des marchés étrangers a le choix entre différent
es alternatives dont l'exportation, la vente de licences ou l'investissement dans
des implantations étrangères. La vente de licence pouvant être considérée comme
une exportation d'actifs intangibles on peut en schématisant réduire l'ensemble
des pratiques à deux stratégies opposées : l'exportation et l'implantation quelles
qu'en soient les formes (création de filiale ou de filiale conjointe, rachat d'entre
prise ou prise de participation dans une entreprise existante). Or en matière de
services, la stratégie d'implantation directe s'impose fréquemment à celle de l'expor
tation, ces deux modalités de l'internationalisation ne semblant plus correspon
dre à des démarches séquentielles (comme cela a pu être dans l'industrie) mais
simultanées, le plus souvent indissociables.
Le second type d'analyse lie étroitement la multinatinalisation des entreprises
de services à celle des entreprises industrielles. On montrera qu'au-delà de la nécess
ité d'accompagner ses clients dans leur propre mouvement d'internationalisation,
les entreprises de services adoptent une stratégie multinationale en réponse à une
double transformation. D'abord une transformation de la demande, en partie
impulsée il est vrai par les grandes entreprises industrielles ou bancaires ; enfin
une transformation des conditions de production qui pousse à un important mou
vement de concentration et de centralisation dans les activités de services.
A travers ces deux grandes orientations de l'analyse on retrouve l'opposition
entre deux catégories d'approches du phénomène multinational.
(2) On retiendra cette définition très « pratique » de la multinationalisation bien qu'elle soit crit
iquable : voir W. ANDREFF, « Les multinationales », La Découverte, Paris 1987.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3e trimestre 1988 45 — Les approches centrées sur la firme et son mode d'organisation.
— les privilégiant les structures de marché, la concurrence et leur
dynamique.
Ces approches sont plus complémentaires qu'opposées. L'accent mis sur les spé
cificités, comme on le montrera dans notre première partie, permet dans le cadre
des analyses sur les choix d'organisation des entreprises, de rendre compte du carac
tère dominant des stratégies multinationales dans leur processus d'internationali
sation ; mais cela n'épuise pas l'explication de ces stratégies. On soulignera dans
une seconde partie quels autres facteurs de la multinationalisation accompagnent
les évolutions actuelles des activités de services. Ils permettent de comprendre la
vague d'opérations d'investissement à l'étranger observée ces toutes dernières
années.
I — LES APPROCHES PRIVILÉGIANT LES SPÉCIFICITÉS DES SERVICES
Les travaux récents menés aux États-Unis sur les échanges et l'investissement
international dans les services, en vue de préparer les initiatives américaines dans
ce domaine, constituent les seules références permettant d'apprécier l'importance
de la multinationalisation par rapport à l'exportation dans les stratégies des entre
prises de services.
On rappelera les principales conclusions de ces travaux qui conduisent à expli
quer la des entreprises par la non-transférabilité des services
et la nécessaire proximité entre offreurs et demandeurs (3). Une autre explication,
plus générale, lie la multinationalisation à la nécessité pour les entreprises de réduire
les coûts d'information de leur clientèle, coûts dont l'importance est liée à l'immat
érialité des services.
1.1 Multinationalisation contre exportation directe : le constat
Une première estimation réalisée aux États-Unis par le Bureau of Economie
Analysis (BEA) établissait en 1977 l'existence d'un rapport de 1 à 6 entre l'expor
tation directe et le chiffre d'affaires des filiales étrangères des sociétés de services
américaines ; ce rapport apparaissait largement supérieur à celui constaté dans
l'industrie, voisin de 1 à 3. Dans l'autre sens le rapport entre les ventes par des
filiales implantées aux États-Unis et les importations était en 1982 de 4 à 1 pour
les services et de 1 à 1 pour les produits manufacturés (4).
L'Office of Technological Assessement (5) a précisé cette estimation en com
parant à un niveau relativement détaillé d'activité, la valeur des exportations et
l'ensemble des ventes réalisées à l'étranger par les firmes de services sous contrôle
américain, indépendamment de leur localisation.
(3) Indépendamment des problèmes réglementaires qui imposent l'établissement pour l'exercice de
certaines activités à l'étranger ; nous ne développerons pas ici ces problèmes réglementaires.
(4) Résultats cités dans « Trends and Issues in Foreign Direct Investment and Related Flows », op. cit.
(5) US Congress, Office of Technology Assessement, « Trade in Services : Exports and Foreign Reve
nues. Special Report », OTA-ITE 316, Washington DC, septembre 1986.
46 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3* trimestre TABLEAU 1 : Part des exportations sur l'ensemble des ventes à l'étranger
Firmes américaines — 1983 en %
100 Divers 47 Voyage
98 Conseil en management Services d'enseignement 45 juridiques 95 Activité logiciel 40
Services de santé 61 Ingénierie 25
Transports 61 Assurance 22
Construction 61 Gestion de données 17
Information 50 Services financiers (hors banque) 16
Télécommunication 50 Publicité 8
50 Comptabilité 8 Cinéma
Ensemble 42
On distingue alors les services en fonction de la plus ou moins grande impor
tance de leurs exportations directes et l'on note que pour les services aux entrepri
ses et plus particulièrement les « business services » la vente par l'intermédiaire
des filiales l'emporte très largement sur l'exportation. Ce que confirme une der
nière étude réalisée par le BEA (6), qui élargit le champ de l'analyse en s'intéres-
sant à l'ensemble des ventes de services par les multinationales américaines quel
que soit l'activité principale des sociétés mères. Ceci permet de souligner que le
choix — ou la nécessité — d'implanter une filiale à l'étranger pour y développer
des activités de services est étroitement lié aux spécificités de la production/distri
bution de services puisqu'il s'observe également de la part des multinationales dont
l'activité principale est industrielle. Celles-ci sont à l'origine de plus du tiers des
ventes totales de services réalisées à l'étranger par des américain
es, et même dans leur cas les ventes sont assurées à 82 % par leurs filiales major
itaires à l'étranger. Ce rapport est même supérieur à celui observé pour les multi
nationales ayant principalement une activité de services : elles contribuent à 9 %
seulement des ventes totales de services et 72 % de leurs ventes sont réalisées par
leur filiales à l'étranger. A noter enfin que les filiales à l'étranger de groupes indust
riels qui vendent des services, le font le plus souvent à titre principal (la part des
ventes de services par des filiales ayant une activité principale industrielle ne repré
sente que 9 % de l'ensemble des ventes de services réalisées par les filiales des mul
tinationales américaines à l'étranger).
Ces observations convergent bien pour souligner le caractère prépondérant des
implantations à l'étranger dans le développement international des activités de ser
vices trop souvent expliqué de façon imprécise par la non-transférabilité des
services.
1.2 L'explication par la non-transférabilité des services ou la nécessaire proximité
entre offreurs et demandeurs
La non-transférabilité est habituellement liée au caractère immatériel et non stoc-
kable des services, rendant par là-même indissociables leur production et leur con
sommation. La non-transférabilité étant de moins en moins totale, la nécessaire
proximité entre offreur et demandeur apparaît aujourd'hui résulter plus fréquem-
(6) O. G. WICHARD, « US Sales of Services to Foreigners », Survey of Current Business, janvier
1987.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3' trimestre 1988 47 ment du caractère de « produit-relationnel » des services, qui supposent pour la
plupart d'intenses échanges d'informations entre producteurs et utilisateurs.
La non-transférabilité, de façon stricte, ne semble en effet valoir que pour un
nombre limité de services, comme le suggère J. Nusbaumer (7) qui distingue les
services qui peuvent entrer dans le « commerce lointain » et ceux qui doivent être
fournis « in situ », parce qu'ils supposent un contact direct entre le producteur
et le consommateur. Cette distinction correspond en partie à celle qui oppose ser
vices aux ménages et services aux entreprises ; J.-M. Stanback (8) souligne que
seuls les premiers requièrent fréquemment une proximité étroite avec le consom
mateur, les seconds étant géographiquement plus libres, et d'ailleurs plus concent
rés dans leur localisation. Cette distinction renvoie aussi à celle entre services don
nant lieu à consommation finale et services intervenant comme des consommat
ions intermédiaires : A. Sapir (9) observe que les services faisant l'objet d'un com
merce international sont des services intermédiaires plutôt que des services entrant
dans des consommations finales, dont le développement international passe pres
que exclusivement par des implantations à l'étranger.
Et pourtant les observations récemment menées aux États-Unis montrent que
c'est pour ces services intermédiaires que la multinatinalisation est relativement
la plus importante alors même que dans le cas de ces services l'acte de consommat
ion et l'acte de production tendent à être dissociés.
La contrainte de proximité tend alors à se relâcher, elle devient fonction de la
participation de l'acheteur du service à sa production : « cette participation est
plus ou moins forte et nécessaire selon les services, mais elle intervient comme
un modificateur des processus de production » et par là même de la structuration
de l'offre (10). L'importance des relations entre offreurs et demandeurs est elle-
même fonction du degré d'unicité ou de standardisation des services, et la néces
saire proximité qu'implique ces relations dépend de leur nature :
— la standardisation des services conduit à une transformation des conditions
de leur production, à une séparation de plus en plus nette des phases de concept
ion, de production proprement dite et de mise à disposition ce qui permet de ren
dre géographiquement plus libre l'implantation de certaines de ces phases ;
— lorsque les relations prennent essentiellement la forme d'échanges d'infor
mations, sans participation directe à la production, comme c'est souvent le cas
pour les services de conseil, il y a encore possibilité de s'affranchir de cette con
trainte de localisation en fonction notamment de l'information échangée. Mais
(7) J. NUSBAUMER, « Les services », Económica, Paris 1984.
(8) J.-M. STANBACK et alii, « Services, The New Economy », Allanhed, Osmun, 1981.
(9) A. SAPIR « North South Issues in Trade in services », The world Economy, volume 8, n° 1 mars
1985.
(10) M.-C. MONNOYER, J. PHILIPPE, « Facteurs de localisation et stratégies de développement
des services », Colloque de Lille. Dynamique des services et théories économiques, janvier 1987.
48 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3° trimestre 1988 il convient de distinguer les services, comme le fait B. Planque (11), selon qu'ils
requièrent des informations « monologiques » (répétitives et standardisées) ce qui
peut se réaliser à distance, et les services supposant des informations « dialogues »,
qui nécessitent un contact direct, dans le cadre de procédures de négociations.
La reconnaissance de cette contrainte de proximité fondée sur les besoins de
relations entre offreurs et demandeurs constitue une approche traditionnelle des
problèmes de localisation des activités de services. Au niveau international elle
peut être complétée en prenant en compte les conséquences de l'immatérialité des
services sur les coûts d'information supportés par les consommateurs de services.
1.3 L'explication par l'importance particulière des coûts d'information
Les approches de la multinationalisation fondées sur l'internalisation s'attachent
à démontrer les conséquences sur la stratégie des firmes des coûts d'information
et de transaction.
Pour les services l'importance de ces coûts est liée au fait que la qualité de la
prestation est fonction d'un savoir-faire qui ne se concrétise pas sous forme matér
ielle et qui résulte pour l'essentiel d'investissement eux aussi immatériels.
Cela pose deux problèmes :
— celui de la reconnaissance de la qualité des services par les consommateurs,
— celui de la transférabilité du savoir-faire qui fonde cette qualité,
que l'on peut préciser en rapprochant les analyses de P. Nelson sur les modalités
de l'information et de Buckley et Casson sur les coûts d'informations.
P. Nelson (12) souligne que pour s'informer sur les qualités des éléments de
demande, le consommateur dispose de deux procédures : la « recherche » ou
« l'expérience ». Bien que nécessairement plus coûteuse cette seconde procédure
s'impose parfois en raison de la nature de la demande et cela semble devoir être
fréquemment le cas pour les services. Le consommateur ne peut reconnaître la
qualité, l'utilité, des différents services, qu'à travers une première utilisation (expe
rience goods) et non en comparant a priori leurs spécificités, comme on peut le
faire plus couramment pour les biens (search goods). Il faut donc considérer que
l'utilisateur doit faire face à un risque lié à l'incertitude sur le service, qu'il sup
porte un coût d'information d'autant plus important qu'il est dans l'impossibilité
d'acquérir par des procédures de marchés (les prix) une information suffisante
sur la qualité du service et qu'il acquiert cette information par l'expérience.
(11) B. PLANQUE, « Innovation et dynamique spatiale des systèmes économiques », Thèse Aix-en-
Provence, 1981.
(12) P. NELSON, « Information and Consumer Behavior », Journal of Political Economy, 1970,
vol. 78.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3' trimestre 1988 49 Reprenant la problématique développée par R. H. Coase (13) de nombreux
auteurs ont souligné que l'une des caractéristiques majeures du fonctionnement
des multinationales consistait dans l'internalisation des flux de biens et de servi
ces, cette internalisation-intégration à l'échelle internationale ayant pour avan
tage d'éliminer ou réduire les coûts d'information et de transaction de Y entreprise.
Mais la multinationalisation des entreprises de services ne s'inscrit pas fréquem
ment dans une logique d'intégration verticale.
Pour maintenir une analyse fondée sur les coûts d'information et de transac
tion il convient de renverser la perspective, comme le font Buckley et Casson (14)
qui expliquent la multinatinalisation comme une stratégie par laquelle l'entreprise
décharge ses clients de ces problèmes d'information. Pour les utilisateurs qui sont
mobiles internationalement, la possibilité de recourir, ou que ce soit, à une entre
prise dont ils ont déjà pu apprécier la qualité des services, réduit leurs coûts d'info
rmation, coûts d'autant plus élevés que l'information passe par l'expérimentation.
Une politique d'image de marque au niveau internatinal pour réduire les coûts
d'information de la clientèle, suppose un contrôle strict de la qualité des presta
tions offertes sous la marque. C'est ici qu'intervient le second problème, celui de
la transférabilité du savoir-faire et du choix entre l'implantation directe ou le trans
fert de compétence à un licencié. L'échange de connaissance avec un licencié est
toujours incertain, l'élaboration d'un contrat est toujours délicate en raison de
l'inévitable asymétrie de l'information entre le vendeur et l'acheteur du savoir-
faire, mais Casson précise les termes du choix en ce qui concerne les services (15) :
plus le service repose sur un savoir-faire important et plus l'information sur la
qualité du est difficilement separable de l'information qui constitue le ser
vice lui-même. En conséquence le souci qu'a l'entreprise de protéger son savoir-
faire, implique qu'elle ne peut divulguer que peu d'information sur son service,
l'absence de protection des savoir-faire pour les services étant un facteur qui rend
le vendeur plus réticent dans sa distribution d'information.
Cette analyse en terme de coûts d'information et de transaction semble confir
mée par certains aspects de la stratégie des multinationales de services : constitu
tion d'une image de marque et d'un réseau mondial. Les chaînes hôtelières met
tent en avant la capacité qu'elles ont de fournir une prestation indifférenciée en
tout point du globe, ou en tous cas une garantie de service pour l'utilisateur (16).
De la même façon les grands cabinets internationaux d'audit comptable, à tra
vers leurs réseaux d'affiliés ou d'associés, exploitent au niveau international leur
réputation commerciale, gage de leur savoir-faire, de leur expérience : ainsi
il 3) R. H. COASE, « La nature de la firme », Revue française d'économie », n° 11, 1987 (traduc
tion française).
(14) P. J. BUCKLEY, M.-C. CASSON, « The future of the multinational enterprise », Macmillan,
Londres 1976.
(15) M. C. CASSON, « Transaction Costs and the Theory of the Multinational Enterprise », in
A.M. RUGMAN ed. New Theories of the Multinational enterprise, Croom Helm, Londres 1982.
(16) J. H. DUNNING, M. Me QUEEN, « The Eclectic Theory of the Enterprise and
the International Hotel Industry », in A. M. RUGMAN, éd. op. cit.
50 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3« trimestre 1988 des huit plus grandes sociétés financières américaines qui contrôlent près de tre
60 °/o du marché mondial de l'audit comptable, à travers chacune plus d'une cen
taine d'établissements, entretiennent une image de groupe en utilisant le nom de
la maison mère dans la plupart des pays où ils sont établis. Néanmoins sur ces
exemples on pourrait également souligner que ces stratégies sont fréquemment mises
en œuvre avec un engagement en capital limité de la part des sociétés mères ; ce
qui contredit l'hypothèse selon laquelle plus les coûts de transaction sont élevés
plus la multinationale recherche un degré élevé « d'internalisation » de ses activi
tés à l'étranger.
Enfin, cette analyse contient certaines hypothèses implicites qu'il est important
de noter. On suppose là encore que le service ne peut être fourni que dans le cadre
d'une certaine proximité et que les producteurs doivent en conséquence adapter
leur offre à la demande d'une clientèle internationalement mobile. Si l'on ne se
satisfait pas de cette dernière hypothèse il faut admettre que la multinationalisa-
tion répond également à une contrainte de débouché, d'élargissement du marché
qui n'est pas explicitée. Cette question se situe en dehors de la perspective des
analyses précédentes qui privilégient les spécificités des services ; elle ne peut être
réintroduite qu'à travers une analyse articulant la multinationalisation des entre
prises de services à la dynamique de ces activités.
2 — LA MULTINATIONALISATION ACCOMPAGNE UNE MUTATION
DES ACTIVITÉS DE SERVICES
Les activités de services ont souvent été perçues comme subordonnées à l'indust
rie. Aujourd'hui en reconnaissant aux services une place importante dans le fonc
tionnement des systèmes productifs, on insiste davantage sur les interdépendanc
es qui existent et sur les convergences qui se manifestent entre ces deux ensemb
les d'activités.
Ce changement se manifeste dans les analyses qui présentent la multinationali
sation des entreprises de services comme une réponse à la demande des multinat
ionales industrielles et bancaires.
Il conduit également à expliquer la montée actuelle des stratégies multinational
es dans les services par l'évolution des contraintes qui pèsent sur les firmes et
qui correspondent à l'élargissement de la concurrence dans ces activités. Les déter
minants de la multinationalisation des entreprises de services rejoignent ceux qui
prévalent dans l'industrie, les modalités de la multinationalisation deviennent ana
logues alors que se dessine une interpénétration croissante entre groupes indust
riels et bancaires et groupes de services au niveau international.
2.1 La multinationalisation réponse à révolution de la demande
Le lien entre la multinationalisation des entreprises de services et des entrepris
es industrielles, a souvent été compris de façon trop restrictive, en terme d'accom
pagnement, dans une perspective de soumission des sociétés de services aux inté
rêts des multinationales industrielles : les entreprises de services accompagneraient
les entreprises industrielles dans leur processus de multinationalisation... pour les
servir. Cette perspective doit être élargie (comme dans le cas de la multinationali
sation des banques), de façon à mieux marquer l'interdépendance des processus
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3' trimestre 1988 51 multinationalisation ; au-delà de l'accompagnement se dessine une véritable de
interaction entre les différents niveaux de l'internationalisation.
L'idée que les entreprises de services accompagnent les entreprises industrielles
dans leur multinationalisation repose sur une réalité ancienne, celle des années
soixante. Rappelant les conditions de l'essor de l'investissement américain,
CP. Kindleberger (17) indique que les cabinets juridiques, d'expertise comptable,
de conseils ou encore les sociétés d'ingénierie qui s'implantent en France « le font
pour servir leurs clients industriels ou encore les besoins de la colonie américaine
résidant en France ». Cette stratégie d'accompagnement a été abondamment illus
trée par la nature des relations entre les agences de publicité américaines et leurs
principaux clients (18).
Dans la période récente les multinationales industrielles ne font pas qu'entraî
ner les multinationales de services dans leur sillage. Leurs demandes font évoluer
le contenu des services et conduisent l'offre à certaines adaptations. Comme les
multinationales industrielles sont parmi les entreprises qui recourent de façon très
fréquente à des services extérieurs (notamment en matière de prestations à forte
valeur ajoutée), elles contribuent de façon importante à faire évoluer les servi
ces : des besoins nouveaux apparaissent, directement liés à la dimension de plus
en plus mondiale de l'économie.
Quelques exemples permettent d'illustrer cette évolution.
Celui du transport paraît significatif, la multinationalisation s 'étendant
aujourd'hui au-delà du transport aérien et maritime — multinationalisés par
nature — pour gagner les activités de transports « intérieurs » et les services auxi
liaires des transports. Même s'il est difficile de mesurer avec précision la part du
commerce mondial imputable aux entreprises multinationales, il est évident que
la capacité des grands groupes multinationaux à organiser une segmentation ou
une décomposition internationale des processus productifs conduit à renforcer la
multiplicité et la densité des flux intra-groupes. D'après les estimations de l'ONU,
selon les pays entre le tiers et la moitié des échanges commerciaux seraient des
transactions intra-groupes (19). Par leur importance ces flux intra-groupes con
tribuent largement à structurer la demande de transport international. Celle-ci se
trouve en grande partie déterminée par la façon dont les multinationales organi
sent la logistique de leurs flux, et par les contraintes techniques et économiques
qui résultent de la gestion de ces flux dans le cas de productions éclatées interna
tionalement. L'importance mais aussi la complexité qu'acquiert le transport ne
s'accomode plus d'une sous-traitance à des intermédiaires multiples et/ou en cas
cade. Le transporteur doit pouvoir assurer l'ensemble de la « chaîne du »
à l'échelle internationale. La multinationalisation va alors de pair avec une diver
sification fonctionnelle, une internalisation des différentes activités ou professions
du transport international (20).
(17) C. P. KINDLERBERGER, « Multinational Excursions », MIT Press, Cambridge 1984.
(18) ONU, « Transnational Corporations in Advertising », New York 1982.
(19) ONU, « in World Development : a re-examination », New York 1983.
(20) J. COLIN « La logistique transport », La Documentation française, Paris 1984.
52 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE - n° 45, 3" trimestre 1988

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