Les médicaments à usage interne dans la Pharmacopée montoise de 1755 (Operationes chimicæ et Compositiones galenicæ) - article ; n°321 ; vol.87, pg 7-22

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1999 - Volume 87 - Numéro 321 - Pages 7-22
The medicines intended for internal use in the Formulary of Mons of 1755
The Formulary of Mons of 1755 was in use but for 14 years. As a matter of fact, it was adopted in flagrant violation of the centralising measures promulgated by the Empress Maria Theresa who had endeavoured to impose on the entire territory of the southern Low Countries the Vienese Dispensarium, a version of which was published in Brussels in 1747. The medicines intended for internal use appearing in the Formulary of Mons are divided into two categories, namely operationes chimicæ and compositiones galenicæ.
The former comprise of formulæ alluding, on the one hand, to substances proper to alchemy (such as mercury and antimony), and, on the other, to substances derived from the techniques in current use of alchemy, namely sales, flores, distilled waters, tinctura and spiriti. Among the latter, several categories of mediciens appear prominently : the category of electuaria, loochs and conservæ, that of mellitæ, syrops, robs and extracts and that of tablets, trochisci, pills and powders. All these are treated therein.
La pharmacopée montoise de 1755 n'a vécu que 14 ans. Elle est, en effet, adoptée en violation avec les mesures centralisatrices de l'impératrice Marie-Thérèse qui tente d'imposer sur l'ensemble du territoire des Pays-Bas méridionaux le dispensaire viennois, dont une version est imprimée à Bruxelles en 1747. Les médicaments à usage interne de la pharmacopée de Mons sont divisés entre operationes chimicæ et compositiones galenicæ. Les premières comprennent des formules faisant, d'une part, appel à des corps alchimiques (mercure, antimoine), de l'autre, à des substances obtenues par les techniques alchimiques : sels, fleurs, eaux distillées, teintures, esprits. Parmi les secondes, se distiguent plusieurs familles médicamenteuses : la famille des électuaires, loochs et conserves, celle des mellites, sirops, robs et extraits, celle tablettes, trochisques, pilules et poudres. Toutes sont examinées.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Liliane Plouvier
Les médicaments à usage interne dans la Pharmacopée
montoise de 1755 (Operationes chimicæ et Compositiones
galenicæ)
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 87e année, N. 321, 1999. pp. 7-22.
Abstract
The medicines intended for internal use in the Formulary of Mons of 1755
The Formulary of Mons of 1755 was in use but for 14 years. As a matter of fact, it was adopted in flagrant violation of the
centralising measures promulgated by the Empress Maria Theresa who had endeavoured to impose on the entire territory of the
southern Low Countries the Vienese Dispensarium, a version of which was published in Brussels in 1747. The medicines
intended for internal use appearing in the Formulary of Mons are divided into two categories, namely operationes chimicæ and
compositiones galenicæ.
The former comprise of formulæ alluding, on the one hand, to substances proper to alchemy (such as mercury and antimony),
and, on the other, to substances derived from the techniques in current use of alchemy, namely sales, flores, distilled waters,
tinctura and spiriti. Among the latter, several categories of mediciens appear prominently : the category of electuaria, loochs and
conservæ, that of mellitæ, syrops, robs and extracts and that of tablets, trochisci, pills and powders. All these are treated therein.
Résumé
La pharmacopée montoise de 1755 n'a vécu que 14 ans. Elle est, en effet, adoptée en violation avec les mesures centralisatrices
de l'impératrice Marie-Thérèse qui tente d'imposer sur l'ensemble du territoire des Pays-Bas méridionaux le dispensaire viennois,
dont une version est imprimée à Bruxelles en 1747. Les médicaments à usage interne de la pharmacopée de Mons sont divisés
entre operationes chimicæ et compositiones galenicæ. Les premières comprennent des formules faisant, d'une part, appel à des
corps alchimiques (mercure, antimoine), de l'autre, à des substances obtenues par les techniques alchimiques : sels, fleurs, eaux
distillées, teintures, esprits. Parmi les secondes, se distiguent plusieurs familles médicamenteuses : la famille des électuaires,
loochs et conserves, celle des mellites, sirops, robs et extraits, celle tablettes, trochisques, pilules et poudres. Toutes sont
examinées.
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Plouvier Liliane. Les médicaments à usage interne dans la Pharmacopée montoise de 1755 (Operationes chimicæ et
Compositiones galenicæ). In: Revue d'histoire de la pharmacie, 87e année, N. 321, 1999. pp. 7-22.
doi : 10.3406/pharm.1999.4927
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1999_num_87_321_4927LES MEDICAMENTS
À USAGE INTERNE
DANS LA PHARMACOPÉE
MONTOISE DE 1755
(Operationes chimic et Compositiones galenic)
par Liliane Plouvier *
Introduction
Mons, capitale de l' ex-comté du Hainaut, est la dernière ville des Pays-Bas
méridionaux (nom de la Belgique sous l'Ancien Régime) à s'être dotée d'une
pharmacopée l. Celle-ci a été élaborée dans la confusion générale et n'a sur
vécu que 14 ans. C'est sans doute la raison pour laquelle il en subsiste tell
ement peu d'exemplaires aujourd'hui. La Bibliothèque royale de Bruxelles en
possède trois et la Bibliothèque universitaire de Mons un seul ; c'est ce der
nier que j'ai utilisé 2.
Au début du XVIIIe siècle, alors que la « Belgique » est encore sous
contrôle espagnol, les apothicaires montois appliquent la pharmacopée de
Bruxelles, dont Y editio princeps date de 1641.
À la suite des traités d'Utrecht, d'Anvers et de Rastatt (1713-1715), le pays
est placé sous tutelle autrichienne et l'impératrice Marie-Thérèse tente d'im
poser sur l'ensemble du territoire « belge » le Dispensatorium pharmaceuticum
austriaco-viennense {editio princeps, 1729), dont une version est imprimée à
* 101 avenue Brillât-Savarin, 1050 Bruxelles [Belgique].
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLVH, N° 321, 1CTTRIM. 1999, 7-22. 8 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Bruxelles en 1747. En vain. De nouvelles pharmacopées communales voient
le jour ; ainsi, en 1755, le Codex medicamentarius montensis (de Mons) qui,
la même année, fait l'objet d'une étude critique parue à Maubeuge et rédi
gée par le médecin J. Mathieu : Remarques sur le Code médicamentaire de
Mons appuyées des principes de la très célèbre Faculté de médecine à
Louvain.
N'ayant pas obtenu le succès escompté, le Codex de Mons est abrogé en
1769 et remplacé non pas, comme on aurait pu s'y attendre, par le
Dispensatorium viennois, mais par... la pharmacopée bruxelloise (édition
1702) ! Les apothicaires montois, décidément fort versatiles, ne sont tou
jours pas satisfaits et, pour couper court à leurs querelles, Marie-Thérèse
impose à tout le Hainaut le « dispensaire » viennois, qu'elle fait réimpri
mer à Louvain en 1774. Ses indomptables sujets se rebellent à nouveau et
élaborent une deuxième pharmacopée : le Codex medicamentarius ad usus
officinarum comitatus Hannoni, qui est approuvé en 1788 et doit s'ap
pliquer, comme l'indique le titre, à tous les pharmaciens hennuyers. Les
grands bouleversements de l'année suivante empêcheront toutefois son
entrée en vigueur.
Jusqu'à présent, personne ne s'est donné la peine d'analyser le contenu
du Codex montensis de 1755. Les médicaments composés y sont, comme
aujourd'hui, divisés entre pharmacie chimique et pharmacie galénique.
Cette division, qui existait bien avant la révolution de la chimie, est inte
rvenue à la suite des théories « chimiâtres » ou « iatrochimiques » prônées
par le fameux alchimiste Paracelse (1493-1541). Son objectif : utiliser les
substances tirées des pratiques alchimiques (dont les origines remontent à
l'Antiquité) dans le domaine de la thérapie. Malgré les remous qu'elle
causa, cette idée n'est pas neuve. Au IXe siècle, le médecin, philosophe et
alchimiste arabe, Al-Kindi, affirme déjà que l'alchimie doit servir à la
médecine 3. Le transfert de l'alchimie à la pharmacie se trouve du reste
concrétisé dans l'uvre d'Abulcasis (Abul Quasim Al-Zahrawi), médecin
andalou du Xe siècle.
Les Operationes chimic du Codex montensis
Elles sont, pour l'essentiel, de deux types. On y trouve des remèdes
faisant appel, d'une part, à des corps dits alchimiques (mercurius,
antimonium, regulus antimonium) ; de l'autre, à des substances obtenues
par les techniques alchimiques, mises au point par les Arabes (cristallisation,
sublimation, distillation) : sales, flores, olea, aqu distillat, tinctura,
spiriti. MÉDICAMENTS À USAGE INTERNE DANS LA PHARMACOPÉE MONTOISE 9
1-Mercurius, antimonium, regulus antimonium
Le mercure était déjà utilisé par les médecins arabes ; David d' Antioche, ayant
vécu entre les XIIIe et XIVe siècles, le prescrit dans le traitement de certaines
maladies 4. D'après Dorvault, « c'est à Jean Capri, médecin à Bologne, que l'on
fait l'honneur de la découverte des propriétés antisyphilitiques du mercure » 5.
S 'agissant de l'antimoine, la question de son origine est plus délicate.
U antimonium cité par la littérature médicale médiévale vise le sulfure d'an
timoine, appelé al-kohl en arabe 6 qui, après purification, donne une poudre
noire (cf. le khôl servant au maquillage des yeux). En fait, le terme al-kohl
désigne tout corps, poudre ou liquide, d'une extrême pureté ; c'est
Paracelse - encore lui - qui l'applique à l'eau-de-vie dans laquelle les alchi
mistes voient, en effet, la quintessence du vin (cf. infra).
Quant à l'antimoine (Sb), il n'a été isolé qu'au XVe siècle par Basile
Valentin sous le nom de régule d'antimoine 7. Reconnu pour ses propriétés
émétiques et purgatives, ce métal tout indiqué dès lors pour faire honneur au
fameux vomire et purgare de Molière, ne s'est pas imposé tout de suite. En
1566, le Parlement de Paris adopte un arrêt l'interdisant et, en 1579, le médec
in français Paulmier est exclu de la Faculté pour avoir violé cet arrêt. Il faut
attendre, en 1653, la guérison de Louis XIV par l'antimoine pour que le
Parlement consacre son usage par un arrêt du 10 avril 1666 8.
Le Codex montois donne différentes formules à base de mercure (cf. le subl
imé corrosif, infra) et d'antimoine (aussi bien sulfure que régule), dont le fameux
vin émétique qui figure toutefois parmi la pharmacie galénique (cf. infra).
2- Les sales
Les sales (ou sels) résultent de la cristallisation, en arabe 'aqd, c'est-à-dire
la transformation de liquides en solides affectant une forme géométrique. La
première définition moderne des sels est, selon J.C. Dousset, due à Otto
Tachenius (XVIIe siècle) : « Tout ce qui est sel se décompose en deux sub
stances, à savoir : un alcali (base) et un acide. » 9
Le Codex montois cite plusieurs formules de sels, dont le sel admirable de
Glauber découvert en 1658 par le célèbre chimiste allemand en observant la
décomposition du sel marin par l'acide sulfurique (oleum vitrioli). Sa formule
est reprise dans la dernière édition (1995) de Y Officine de Dorvault 10, où elle
porte également le nom de sulfate de soude purgatif.
3- Les flores
Elles résultent de la technique alchimique de sublimation, en arabe tas'id,
c'est-à-dire la distillation des solides. Les produits qui en découlent, les 1 0 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
sublimés (sublimati), sont surnommés « fleurs », flores. La pharmacopée
montoise en donne quelques recettes, dont le fameux sublimé corrosif appel
é par la suite bichlorure de mercure ; c'était l' antisyphilitique par excel
lence.
4- Les olea et aqu distillat
Les huiles essentielles et les eaux distillées (hydraulats) font appel à la
technique alchimique de distillation, en arabe taqtir. Son principe repose sur
la propriété que possèdent les vapeurs développées dans une enceinte, de se
condenser sur les parois plus froides d'un vase en relation avec celui dans
lequel se produit la vapeur. La distillation était d'abord hydraulique : le véhi-
cule.y est l'eau, qui est chargée des principes volatils contenus dans les végé
taux.
Les Anciens la connaissaient n. Les alchimistes arabes perfectionnent
l'appareillage, qui est désormais en verre et comporte les deux parties
fondamentales de l'alambic : la cucurbite (où s'opère la cuisson) et le
chapiteau (où se déposent les vapeurs) 12. C'est en particulier la technique
de la distillation hydraulique qui se développe. La production des eaux
distillées et des essences prend dès lors des proportions quasi-
industrielles. Au IXe siècle, Al-Kindi en donne 107 formules dans son
Kitab Kimya al- 'Itr wa al Tas 'idat [Livre sur les parfums, la chimie et la
distillation] 13. Plusieurs d'entre elles sont reprises dans la pharmacopée
montoise sous les titres de olea (huiles essentielles - térébenthine, can
nelle, anis, etc.) et aqu distillat (eaux distillées - hysope, menthe,
mélisse, roses, etc.).
5- lu aqua vit et ses dérivés pharmaceutiques : tinctura et spiriti
L'eau-de-vie est obtenue par la distillation alcoolique. Ses origines ne sont
pas claires. Elle semble avoir été connue des Arabes 14. Étant donné toutefois
que les méthodes de refroidissement utilisées par eux ne permettent pas de
condenser efficacement les vapeurs produites par la chauffe du vin et que
celles-ci restent, par conséquent, souvent à l'état volatil, force est de conclure
qu'ils n'ont pu obtenir que quelques gouttes d'alcool...
Les premiers appareils de réfrigération (ancêtres du fameux serpentin)
sont attestés en Occident au XIIe siècle ; c'est également de cette époque que
datent les premières recettes d'alcool. Elles sont contenues dans un traité
technique, la Mappa Clavicula, et dans deux traités médicaux, le
Compendium Magistri Salerni et la Chirurgie de Roger 15. MÉDICAMENTS À USAGE INTERNE DANS LA PHARMACOPÉE MONTOISE 1 1
Mais il faut attendre Paracelse et les « chimiâtres » pour que l'alcool soit
utilisé en pharmacie et donne naissance à de nouveaux médicaments. Leur
succès est immense. L'alcool n'est-il pas l'eau de la vie (aqua vit), celle qui
constitue l'essence suprême du vin généreux et procure l' élixir de l'immortal
ité ? Ne porte-t-il pas en lui à la fois la quinta essentia (« quintième » essen
ce) et la pierre philosophale (al-iksir en arabe, à l'origine d' élixir) recherchée
par les alchimistes ?
Eau-de-vie, essence, quintessence, élixir, sont également les noms donnés
à certains médicaments alcooliques par le Codex montois. Ils se répartissent
en deux types de préparations :
- les tinctura (teintures) ou alcoolés, qui sont des formes pharmaceutiques
dérivées de la dissolution des principes actifs d'une substance dans de l'a
lcool : cf. notamment la teinture de camphre ou alcool camphré. Ils comprenn
ent également les élixirs ou alcoolés sucrés ;
- les spiriti (esprits) ou alcoolats, qui sont obtenus par macération, puis dis
tillation de l'alcool sur une ou plusieurs substances médicamenteuses fraîches
ou sèches ; cf. l'esprit d'absinthe. Font également partie des spiriti : les eaux
(eau de mélisse, eau de Cologne), les baumes (baume de Fioravanti contre les
coliques), les essences (essence royale surnommée essence pour mouchoir
parfumée au musc et à l'ambre).
Les teintures et les esprits occupent une place primordiale parmi les
composita chymica du Codex montensis. Autrement dit, les modifications
intervenues aux XVIIe et XVIIIe siècles sous l'influence de Paracelse et ses
disciples ont essentiellement eu pour objet d'« alcooliser » la pharmacie.
De confiseurs qu'ils étaient devenus par la « grâce » des Arabes, les apo
thicaires se sont désormais transformés en liquoristes !
Cela dit, d'autres pharmacopées de la même époque adoptent une
conception différente des composita chymica. Ainsi la Pharmacopoea
leodiensis (liégeoise) de 1741 range les remèdes ayant recours à la distilla
tion, c'est-à-dire les aqu distillat, les spiriti, les tinctur et les essenci,
parmi les composita galenica, tandis que les composita chymica se limi
tent aux corps alchimiques : antimoine, mercure ainsi que les sels et les
fleurs.
Les Compositiones galenic du Codex montensis
La tradition pharmaceutique, à laquelle empruntent les premières pharma
copées et qui, via l'héritage arabe et salemitain, remonte à Galien, est pour
cette raison appelée galénique. Elle se maintiendra au moins jusqu'au XVIIIe
siècle puisque, comme on le verra ci-après, la pharmacopée montoise de 1755
y puise encore abondamment. La tradition galénique survivra même jusqu'à 1 2 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
l'industrialisation de la pharmacie, alors que les théories médicales sur les
quelles elle est fondée ont été abandonnées depuis longtemps. J'en cite pour
preuve l'édition de 1955 de la Nouvelle officine de Dorvault, bible du phar
macien moderne, qui reproduit encore un grand nombre de formules
grecques, arabes, salernitaines et postsalernitaines.
Dans la pharmacopée de Mons, les compositiones galenic occupent une
place beaucoup plus importante que les operationes chymic. Elles comprenn
ent les médicaments suivants : à usage interne (decocta, vina medicata, aceta,
mellita, syrupi, rob, extrada, eclegmata, conserv, pulveres, confectiones,
antidota et opiata, electuaria, tabell, pilul, trochisci) et à usage externe
(olea, balsama, unguenta et cerata, emplastra).
Il s'agit en l'occurrence d'un pot-pourri de préparations issues de la tra
dition galénique, auxquelles ont été ajoutés des remèdes conçus notam
ment avec des drogues végétales originaires d'Amérique (salsepareille,
bois de gaïac, quinquina, jalap, baume de Tolu, baume du Pérou, ipéca,
etc.).
1- La famille des eclegmata, electuaria, confectiones, antidota et opiata,
et conserv
Ces médicaments ont été regroupés car ils ont une origine commune :
l'eK^EiKTOV ou £KÀ£VY]ua(Tiov), traduit en latin par ecligma(tium) évoluant
vers elect(u)arium et mentionné dans la littérature médicale dès le Ve siècle
avant notre ère (Hippocrate) 16.
Les electuaria de la pharmacopée montoise de 1755 comprennent quatre
types de médications :
- les confectiones qui, comme le précise le lexique précédant le Codex, sont
synonymes d'électuaires (« confectio : communiter vocatur electuarium »).
Il s'agit en l'occurrence d'électuaires aidant le fonctionnement de l'estomac et
d'aspect agréable : voyez la confectio alkermes et la confectio hyacinthorum,
respectivement à la robe écarlate et jaune safran ;
- les antidota et opiata, des panacées comportant effectivement de l'opium ;
parmi elles figure la thériaque inventée par Andromaque, médecin de Néron,
et décrite par Galien. Indiquée dans toutes les affections internes, qu'elles
soient ou non liées à un empoisonnement, la thériaque est composée de
dizaines de drogues, y compris de l'opium. Les trois autres opiats du Codex
n'en sont que des variantes : le Requies Nicolai, le Philonium romanum, le
Diascordium ;
- et, enfin, les electuaria solutiva, les plus nombreux évidemment (six), à
base de laxatifs doux, comme la rhubarbe, la casse ou le tamarin, auxquels MÉDICAMENTS À USAGE INTERNE DANS LA PHARMACOPÉE MONTOISE 1 3
s'ajoutent systématiquement des drogues drastiques, tels le séné, l'aloès, la
coloquinthe, la scammonée, le turbith (la plus puissante et la moins usitée).
Ce sont par exemple YElectuarium diacatholicon (c'est-à-dire universel,
appelé aussi électuaire de rhubarbe composé, avec casse, tamarin et séné),
YE. diaphnicum (au phnix, c'est-à-dire datte avec scammonée et turbith),
YE. e succo rosarum (au suc de roses avec séné), YE. diacolocynthidos (à la
coloquinthe), la confectio Hamech (du nom d'un médecin arabe, avec rhu
barbe, tamarin, casse, coloquinthe, séné), les passul corinthiac laxativ
(ou électuaire de raisins purgatifs, avec séné).
S 'agissant des eclegmata (ou loochs) qui étaient à l'origine donnés à
lécher, ils ont dès le XVIIIe siècle emprunté leur forme moderne, en l'espèce
celle d'une potion emulsive, c'est-à-dire d'un médicament liquide administ
ré à la cuillère et ayant l'apparence du lait, dont il prend quelquefois le
nom. Des matières huileuses (huile d'amande douce) ou résineuses (tér
ébenthines, baumes) insolubles dans l'eau, y sont tenues en suspension à la
faveur de jaunes d'uf ou d'un mucilage. Le mucilage est une dissolution
de gommes (arabique, adragante) ou de plantes dites mucilagineuses
(semences de lin) dans de l'eau. La consistance du mucilage est variable :
on distingue les « sols », solutions collantes et visqueuses, et les « gels »,
ressemblant à des gelées tout en n'ayant pas l'aspect tremblotant de
celles-ci.
Voyons par exemple le looch emprunté par la pharmacopée montoise au
Codex parisien (looch e codice parisiensi). On commence par faire un lait
d'amandes, auquel on ajoute de la gomme adragante et on mélange le tout
jusqu'à mucilaginis spissitudinem. Puis on ajoute du sirop, de l'huile d'aman
de douce et fiat looch. L'huile d'amande est, en l'occurrence, tenue en sus
pension à la faveur d'un mucilage de gomme. Les deux autres loochs sont
d'ailleurs appelés lac (lait), surnom d' emulsion : lac pectorale et lac gummi
ammoniaci compositum.
Dans la pharmacologie des XIXe et XXe siècles, la structure du
looch/eclegme demeure inchangée : il continue d'être une potion emulsive,
indiquée dans les maladies respiratoires. Le looch a disparu de l'officine il y
a quelques années seulement, mais les vieux pharmaciens savent encore en
préparer.
Quid des conserva 17 ? Appelées également condita, elles font partie
d'une sous-catégorie d'électuaires dits simples, voire délectables ; il s'agit
de confitures ou de fruits confits, ces derniers étant d'origine arabe (cf. les
murrabayat ; du verbe raba : confire). Le Codex montois mentionne des
fleurs (de bourrache, de lavande, de bétoine, de buglosse, etc.), des racines
(d'aunée, d'angélique, etc.) et des sommités d'absinthe confits. 14 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
2- La famille des mellita, syrupi, rob et extracta
Elle se distingue de la famille précédente en ce qu'il s'agit ici en principe
de médicaments liquides, destinés normalement à être bus.
a) Les mellita et syrupi
Les mellites, ou méliolés, et les sirops sont des préparations plus ou moins
visqueuses reposant sur un mélange entre, d'une part, un liquide (eau, vin,
vinaigre, jus de fruits ou de plantes médicinales), additionné ou non de
drogues sèches, et, de l'autre, un édulcorant : miel pour les mellites, sucre
pour les sirops. L'ensemble est cuit et réduit.
Les mellites, qui ont disparu de l'officine au cours du XXe siècle, étaient
déjà connus dans la médecine gréco-romaine, où ils faisaient partie des
poxrijLiaTa ou potiones. Le Codex montois en mentionne encore six : mel
despumatum (eau et miel), oxymel simplex (vinaigre et miel), oxymel scylli-
ticum (vinaigre de scille 18 - cf. infra - et miel), mel mercurialis (suc de
mercuriale - plante du dieu Mercure qui l'aurait découverte - et miel), mel
rosarum (ou miel rosat avec roses, eau et miel) et enfin diamoron (abrévia
tion latine de to Ôiot tcov ^topcov (j>oep|X(XKOV, fait avec jus de mûres et miel ;
ce stomatice bien connu a été créé par le médecin grec Héras au Ier siècle de
notre ère et promu par Galien ; Dorvault le signale toujours dans l'édition de
1955).
En revanche, les sirops restent une des spécialités pharmaceutiques les
plus connues. Ils sont d'origine arabe, comme l'atteste leur étymologie :
sirop et syrupus sont empruntés à l'arabe sharab, qui désignait à l'origine
toute sorte de boisson ; sharab est ensuite utilisé en pharmacie pour tradui
re TtOTrjjLia ou potio et signifie aujourd'hui jus de fruits ou vin 19. Le Codex
montois mentionne un grand nombre de sirops : de fleurs, de fruits, de
menthe, etc.
b) Les rob et extracta
Rob vient de l'arabe rubb = suc. Il s'agit en effet de jus de fruit concent
ré. Le rob descend de la sapa et du defrutum latin, eux-mêmes issus
de l'8\j/r||xa grec. La pharmacopée montoise donne cinq formules de
robs qui font l'objet d'un chapitre spécifique 20 : sambuci (de sureau),
cydoniorum (de coing), cynosbatos (de cynorrhodon), juniperi (de baies
de genévrier), ex uvis (de raisin) surnommé sapa, dont il est effectivement
l'héritier. À USAGE INTERNE DANS LA PHARMACOPÉE MONTOISE 1 5 MÉDICAMENTS
Quid des extracta ? Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la technique d'extraction
des sucs par evaporation se perfectionne et l'usage du bain-marie s'impose
progressivement. Selon Lémery (Traité de Chymie, 1675), 1' ebullition au
contact direct de la flamme altère les principes actifs des drogues qui, sous
l'effet d'une trop forte chaleur, se dissipent. Son laudanum (extrait tiré de
l'opium) est en effet préparé au bain-marie qui, comme il le spécifie, permet
une evaporation rapide à une température modérée.
En 1745, le comte de la Garaye publie la Chimie hydraulique, dans
laquelle il développe la méthode extractive, en multipliant et renouvelant les
surfaces afin d'obtenir une dissolution plus rapide et plus efficace. Le bain-
marie est en l'occurrence constitué d'un bassin, recouvert d'une plaque en
cuivre dans laquelle des trous de différentes grandeurs sont découpés ; on y
place des assiettes remplies de drogues dissoutes dans un liquide.
Lorsqu'elles sont à moitié évaporées, on décante sur d'autres assiettes, en
laissant au fond un sédiment rejeté comme insoluble. Si cela est nécessaire,
on renouvelle l'opération afin d'avoir des extraits bien purs (« sels essent
iels », écrit Garaye) 21.
Les extracta cités par le Codex montois (de genévrier, d'absinthe, de gent
iane, de rhubarbe, de quinquina, et d'opium ou laudanum) sont évaporés au
bain-marie, mais aucune allusion n'est faite à la méthode de la Garaye, qui
avait cependant été divulguée dix ans plus tôt. Signalons que le Codex donne
également la formule du laudanum liquidum Sydenhami (surnommé tinctura
opii crocata, car comprenant du safran) créée en 1662 par le médecin anglais
Sydenham ; elle n'est pas obtenue par evaporation mais par macération dans
de l'alcool et figure, pour cette raison, dans la partie chimique parmi les tein
tures 22.
3- La famille des aceta (acétolés), des vina medicata (oenolés) et des
décoda (hydrolés)
Ces formes pharmaceutiques, où le vinaigre (acétolés), le vin (oenolés)
ou l'eau (hydrolés) servent d'excipients, remontent à l'Antiquité. La phar
macopée montoise cite trois aceta, repris par Dorvaut (éd. 1893) : acetum
rosatum (vinaigre rosat), acetum scylliticum (vinaigre scillitique) et
prophylacticum, surnommé vinaigre des quatre voleurs ; il tire son nom de
quatre associés peu scrupuleux qui, lors de la grande peste de Marseille de
1628, « visitaient les maisons abandonnées étant à l'abri de la contagion en
utilisant une mixture antiseptique de leur invention » 23. Ces quatre voleurs
ont été arrêtés mais ils obtinrent une réduction de leur peine en échange de
leur formule. Celle-ci comporte diverses plantes aromatiques (absinthe,

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