Les progrès du consensus - article ; n°1 ; vol.5, pg 123-132

de René Rémond (Auteur)

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Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 1985 - Volume 5 - Numéro 1 - Pages 123-132
The progress of consensus, René Rémon
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René Rémond Les progrès du consensus In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°5, janvier-mars 1985. pp. 123-132. Abstract The progress of consensus, René Rémond The France of dissension so visible, should not hide the France of agreement conquered step by step. Through crises and clashes, France has learned some minimal rules which shore up democracy. Physical violence and extremism have retreated ; indifference toward religion has put on end to some old quarrels ; the electorate has become more homogeneous. With the passing of time, from one century to another, France has in disagreement learned democracy and made, limping along, progress in national consensus. Citer ce document / Cite this document : Rémond René. Les progrès du consensus. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°5, janvier-mars 1985. pp. 123-132. doi : 10.3406/xxs.1985.1120 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1985_num_5_1_1120 LES PROGRES DU CONSENSUS René Rémond politiques, prennent le pas sur l'accepA une France du dissentiment ne tation de la règle commune. pourrait-on pas opposer une France du consentement ? Autrement dit, ce pays De fait, quel autre pays a aussi souvent conflictuel et gorgé de mémoire batail et brutalement changé de régime ? A fait leuse a-t-il été capable, d'un siècle à autant de révolutions ? Qu'elle est longue l'autre, de respecter les quelques règles la liste des convulsions qui ont scandé minimales qui pérennisent une commun au long du dernier siècle le déroulement auté et font avancer la démocratie ? de notre histoire ! Il n'est aucun des Oui, répond René Rémond : il y a articles de ce numéro qui n'évoque une comme une nappe souterraine de con de ces crises et ne relève les traces sensus latent. Recul de la violence phy indélébiles laissées dans la mémoire col sique et de l'extrémisme, indifférence lective. La controverse qu'on croyait en matière de religion, amertumes adouc éteinte sur la signification de la Révolution ies, robustesse d'un corps électoral se ranime à l'approche du bicentenaire. cohérent et, tout simplement, œuvre La célébration du centenaire de la du temps qui passe : dans le désaccord, Commune avait en son temps ressuscité le consensus progresse. les passions contraires. Tout dernière ment, le réveil de la querelle scolaire, Si, dans la panoplie des axiomes dont vieille de plus d'un siècle, et que de part se nourrit la culture politique des et d'autre on s'accordait, avec plus ou Français et qui aimante l'idée qu'ils moins de conviction, à tenir pour ana se font d'eux-mêmes, il en est un qui chronique, rassemble des millions de s'impose avec tous les attributs de l'év manifestants. Les politiques prennent acte idence, c'est bien celui selon lequel la de cette persistance et de cette continuité : France est un pays divisé à l'intérieur c'est Maurras s'écriant au terme de son de lui-même, plus déchiré que ses voisins, procès que celui-ci est la revanche de l'Espagne peut-être exceptée. Cette répu l'Affaire. Le même, voulant opposer la tation est fort ancienne et les événements vertu réconciliatrice qu'il prête à la Révol contemporains n'ont pu que la rajeunir ution nationale à une République qu'il et la conforter. Elle est à ce point établie tient pour responsable de la division des que les typologies récentes, qui classent Français, intitule son livre, Quand les les sociétés politiques en fonction de leur Français ne s'aimaient pas : comme s'ils degré de cohésion entre sociétés à con avaient cessé de se déchirer à partir de sensus et sociétés conflictuelles, citent 1940 ! Et le jour où il accède à la généralement la France comme exemple magistrature suprême qui fait de lui le garant de l'unité nationale, François Mit- d'une société où les dissentiments, surtout 123 ARTICLES servation ? Toujours est-il qu'il fait aujourd'hui fureur. Les historiens ne sont pas à l'origine de la pénétration du terme dans le langage pas plus qu'ils n'ont eu la paternité de la notion. Sans doute par une défiance invétérée pour tout concept divisions termes césures histoire. vise histoire que terrand l'idée est d'écrire insurmontable devenue moins les que de notre évoque dans politique. moments Reste que les ruptures, une histoire. dissentiments le entre nous les société que catégorie déroulement qui « Certes, droite fractures de avons La c'est furent se coupures division transmet universelle, et entre son toujours pris gauche, » autant de Français allusion réputée le et notre pieuqui pli en de et de consistance philosophique, mais sur tout parce qu'ils épousent une interpré tation conflictuelle de l'histoire française : outre que l'histoire a une prédilection plutôt pour ce qui divise que pour ce qui rapproche, la plupart des philosophies sement, d'âge en âge, l'héritage d'une de l'histoire et de la société auxquelles longue suite de guerres civiles inexpiables, les historiens empruntent, sans toujours voilà deux des lieux communs les plus les critiquer, les principes de leur expli communément reçus. Ils font périod cation mettent l'accent sur le conflit et iquement l'objet d'avenants et de mises voient dans les antagonismes entre classes, à jour : ne vient-on pas, tout dernière les affrontements entre nations et les ment, de forger le concept de guerre compétitions entre idéologies, le moteur civile froide pour désigner cette fureur de l'histoire et le principe majeur du verbale qui s'empare de notre classe changement, qui est l'objet spécifique de politique ? l'analyse historique. Ce sont les socio logues et les politistes qui ont introduit le concept de consensus et commencé à O LA NAPPE SOUTERRAINE l'appliquer à l'histoire politique contemp II n'est axiome si bien établi qui ne oraine. puisse devenir objet de contestation. Tel Entre ces deux visions contraires, l'une est le cas pour cette représentation conf qui fait un sort aux affrontements et lictuelle de notre destin national : depuis l'autre qui souligne les convergences, quelques années, on commence à mettre laquelle rend mieux compte de la réalité ? l'accent sur l'existence d'un certain con Aurions-nous majoré la part du conflit sensus entre les Français. Affirmation au détriment de ce qui tisse des liens de qui, soit dit en passant, est un sujet de communauté ? Si la notion de consensus division de plus entre les commentateurs. connaît aujourd'hui pareille fortune, ne Le terme de consensus, s'il fait référence serait-ce pas que les Français sont moins à une réalité peut-être plus ancienne, n'a divisés qu'ils ne croient ? Ne serions- pénétré dans le vocabulaire politique qu'à nous pas victimes d'une illusion d'optique une date très rapprochée, mais il s'est qui tiendrait à ce que nous n'avons de imposé avec une surprenante célérité, regard que pour la scène politique qui comme s'il comblait une attente et répond impose une dramatisation théâtrale de nos ait à un besoin objectif : est-ce simple dissentiments ? En toute hypothèse, le engouement pour la nouveauté, expression succès de la notion de consensus, la d'un changement en profondeur des commultiplicité des références qui y sont portements, ou encore perception d'une faites invitent à entreprendre une lecture réalité qui se dérobait jusque-là à renouvelée de notre histoire. 124 LES PROGRES DU CONSENSUS le salut de la patrie au-dessus de tout. pas De uniquement fait, notre de histoire déchirements ne se compose conflic Au fait, cette sorte de consensus existait tuels. A côté des guerres civiles, larvées depuis des siècles sous d'autres noms : ou déclarées, qui ont dressé l'une contre unité nationale, salut public, défense l'autre deux moitiés de la France, elle a nationale. aussi connu des moments, fugitifs, d'una La comparaison, même élémentaire, nimité où un peuple entier goûtait la avec d'autres pays a la vertu de mettre douceur de la concorde et aspirait à la en lumière une donnée capitale quand il pérenniser : la Fête de la Fédération fut s'agit d'apprécier la réalité d'un consensus l'un de ces moments où l'on crut la supposé ; il ne porte jamais que sur Révolution achevée et accomplie ; il y certains points, son champ est plus ou eut ensuite l'élan romantique de juillet moins étendu : certains groupes s'y sous 1830, l'illusion lyrique des premières traient. Même celles des sociétés humaines semaines de la révolution de février, qui ont le plus de raison d'être unanimes, l'Union sacrée de 1914, la ferveur de celles qui sont fondées sur l'adhésion l'été de la Libération. La succession volontaire de leurs membres à une discontinue de ces instants de grâce et croyance commune, une foi partagée, une de bonheur dessine une guirlande à idéologie, les Eglises ou les partis, sont laquelle il n'y a pas de raison d'attacher aussi écartelées par des tensions qui ne moins de prix qu'à la chronologie de sont pas moins profondes. Le consensus nos déchirements. Certes, ces moments ne peut donc être apprécié que par ne durent pas : l'unanimité s'efface et comparaison. Se demander si la France fait bientôt place à la désunion. Mais est une société consensuelle ou conflic ces aspirations à l'unanimité, ces élans tuelle n'a pas de sens ; la bonne question sont l'indice de sentiments enfouis dans est de s'interroger sur l'étendue du con le tréfonds de la conscience collective. sensus à un moment déterminé, de mesur er si l'accord est plus ou moins large Qu'il y ait en profondeur comme une qu'en d'autres pays et surtout de déternappe souterraine, un consensus latent, miner si ce consensus tend à s'affermir au moins sur la volonté de rester une ou si, au contraire, les problèmes auxquels nation maîtresse de ses destinées, l'Union la nation est confrontée agrandissent les sacrée en apporte une présomption. Même fractures au risque de ruiner le consensus si cette union a eu des limites, que fondamental. souligne Jean-Jacques Becker, en étendue comme en durée, il reste que dans Comparer avec d'autres pays est chose l'épreuve de la première guerre qui a délicate. D'un pays à l'autre, la définition imposé au pays une tension sans pré du consensus varie, les peuples ne le situant pas tous aux mêmes endroits. Je cédent, la nation française a montré une cohésion supérieure à celle de la plupart soupçonne qu'une des raisons pour le des autres pays engagés dans le conflit : squelles l'étranger, et singulièrement les elle n'a pas succombé aux forces centri observateurs britanniques et américains, fuges ni aux tensions qui en ont dissocié jugent que la France est un curieux pays où n'existe pas ce consensus sans lequel d'autres. Si l'on infère de l'effet à la il ne peut à leurs yeux y avoir de société cause, il y a là une présomption de l'existence d'un consensus supérieur à viable, vient de ce que, pour la tradition tous les sujets de dissensions pour placer démocratique de ces pays, le consensus 125 ARTICLES pas moins dans la durée, par rapport à lui-même : il n'est pas donné d'emblée connu porte politiques Constitution. essentiellement depuis et se La trois mesure Grande-Bretagne siècles sur à l'adhésion les de institutions boulevern'a à pas la une fois pour toutes, il évolue avec le temps, il a une histoire. Il convient de sement politique semblable à ceux qui l'apprécier dans le temps qui tantôt le ont secoué la France ; ses institutions fortifie et tantôt l'affaiblit. Il est banal politiques et sociales ont évolué empi de dire que l'année 1914 a représenté un apogée de l'unité nationale ; c'est sous- riquement et, de ce fait, aucun événement n'est venu, depuis la « glorieuse révo entendre que le consensus n'était pas lution » de 1688, creuser dans la aussi massif auparavant et suggère aussi conscience nationale une fracture irr qu'il a depuis peut-être décliné. Est-ce émédiable. Quant aux Etats-Unis, s'ils ont avéré ? La vraie, la seule question sur le connu l'épreuve de la Guerre civile, leur consensus est donc celle-ci : quelle est vouloir vivre national s'est cristallisé la tendance de l'évolution ? Et puisque autour de la Constitution : leur existence à tout moment se combattent des mou comme nation est contemporaine de son vements qui se contrarient, dont les uns adoption. Rien de tel dans le cas de la dissocient la société et les autres travaillent France : l'existence de la nation a précédé à rassembler, lesquels l'ont emporté dans de plusieurs siècles les choix politiques. le long terme ? Je parierais pour le Faut-il en conclure qu'il n'y a pas con renforcement du consensus sur les cent sensus ? Ce n'est pas par référence aux dernières années. Quand je dis parier, institutions - sauf depuis trop peu de c'est une façon de parler : j'y vois la temps pour qu'on puisse en tirer des résultante d'un ensemble de tendances et conclusions - qu'il convient de rechercher l'aboutissement d'une convergence de le consensus. C'est en d'autres directions phénomènes qui constituent comme qu'il y a quelque chance de trouver les autant d'indices tant de l'existence d'un éléments, peut-être épars, d'un consensus consensus que de ses progrès. national : une certaine conception de Si l'on considère à bon droit que le l'existence, une idée du bonheur, une recours à la violence pour imposer son tradition familiale, un mode de vie, un point de vue à autrui est bien le signe usage de l'argent et du temps. De cette d'un défaut de consensus dans une société dissemblance des définitions et des réfé politique ou une atteinte au consensus rences découle une quasi-impossibilité de s'il existe, la fréquence des accès de comparer scientifiquement la force et violence et leur intensité sont des in l'étendue du consensus entre différents struments sans doute grossiers mais non peuples, mais jaillit aussi l'intuition qu'il dépourvus de signification pour mesurer serait imprudent de conclure de l'absence réalité et force du consensus. Or tout dans tel pays de l'unité de vues sur tel donne à penser que la violence politique sujet, qui est ailleurs la pierre de touche a régressé : la comparaison entre 19e et du consensus, à l'inexistence du consens 20e siècles ne laisse pas de doute à ce us. sujet. On observera que la tendance à l'usage de la violence à l'intérieur est à O LE RECUL DE LA VIOLENCE l'inverse de celle qui caractérise les rap Relatif dans l'espace, par comparaison ports internationaux : le 19e siècle appar entre les peuples, le consensus ne l'est aissant, par comparaison avec le nôtre, 126 PROGRES DU CONSENSUS LES comme un siècle de paix relative inter guerre civile est la réalité la plus contraire nationale. Y aurait-il un mécanisme de au consensus, elle en manifeste l'absence compensation entre ces deux modalités ou elle le déchire durablement. Si, en de la violence, ou l'état de guerre entre notre vingtième siècle, les Français ne se les peuples encouragerait-il indirectement sont pas affrontés les armes à la main, le resserrement des liens et favoriserait- ce n'est pas nécessairement que les occa il la cohésion interne ? Nous y revien sions leur en ont manqué. Est-il tout à drons au moment de nous interroger sur fait hasardeux d'estimer que la France a les causes vraisemblables du renforcement connu depuis 1945 au moins deux et du consensus, s'il paraît établi. peut-être trois situations dont la guerre civile aurait pu sortir et qui, toutes choses C'est un lieu commun que le contraste entre la longue et douloureuse suite par ailleurs égales, eussent presque ce rtainement déclenché au 19e siècle une d'insurrections, de révoltes et de révo guerre civile ? A l'automne de la dralutions, parisiennes et provinciales, qui ensanglantent au 19e siècle le pavé de la matique année 1947, lors des grandes grèves qui paralysent l'activité du pays capitale et de plusieurs grandes villes, et et créent en plus d'une région une l'absence d'événement semblable en notre siècle. La soirée du 6 février n'a eu un situation de caractère insurrectionnel. En 1958 où la rébellion de l'armée et la tel retentissement dans la conscience col sécession de l'Algérie mettent le pays à lective et ne laisse aujourd'hui encore deux doigts d'un putsch militaire ; et en pareil souvenir qu'en raison de sa sin mai 1968 où pendant quelques jours le gularité, et encore n'a-t-elle été qu'une manifestation qui a mal tourné ; ni d'un pouvoir fut totalement débordé. On s'est alors, à juste titre, émerveillé de ce que côté ni de l'autre, personne n'a voulu ce qui s'est passé : il n'y a eu ni prise les heurts, cependant très violents, entre les manifestants et les forces de l'ordre d'armes ni volonté d'écraser par la force n'aient pas fait de morts. Qu'en ces trois l'agitation. La Libération ? Je ne souscris circonstances le fleuve soit rentré dans pas au jugement de ceux qui voient dans les événements qui ont opposé alors son lit après quelques semaines et que la légalité ait repris le dessus, n'est-ce résistants et collaborateurs une guerre point un indice qu'il existe entre les civile. Pour pouvoir parler en rigueur de citoyens un accord tacite pour ne pas terme de situation de guerre civile, il ne porter les conflits jusqu'à un degré où suffit point que les divisions politiques les adversaires en perdraient le contrôle et idéologiques donnent lieu à des affron et pour estimer que la paix civile est un tements armés : il faut aussi qu'il y ait bien trop précieux pour être exposé au entre les deux camps un rapport de force risque de le perdre ? Signe que d'un relativement équilibré ; or, en 1944, les siècle à l'autre l'attachement à la concorde collaborateurs actifs et les fidèles obstinés et l'adhésion à une règle commune ont du gouvernement de Vichy ne sont plus fait de singuliers progrès. qu'une toute petite minorité en face d'une Résistance qui a désormais la sympathie La guerre civile est un cas extrême. de la très grande majorité. Il y a d'autres façons de porter atteinte Le contraste entre les deux siècles au consensus : ainsi la violence physique atteste une modification essentielle du dans les luttes politiques. Or elle aussi comportement collectif des Français : la a connu une décrue, et pour l'observer 127 ARTICLES national avec ceux des Ligues de l'entre- deux-guerres est instructive à cet égard. révoltes il au s'en n'est siècle tenir même et à précédent, les la pas insurrections. comparaison nécessaire comme avec de Il pour remonter suffit l'entre- les de Outre que rien ne rappelle pour l'heure le tour paramilitaire, les thèmes les plus deux-guerres. On a perdu de vue ce virulents de la critique des années 1930 qu'était dans les années 1920 et 1930 le ont disparu, il n'est plus question de climat des campagnes électorales : les récuser ouvertement la démocratie, de meetings d'un camp suscitaient la mobil mettre en question les institutions. Conv isation de l'autre ; manifestants et contre- ersion sincère ou prudence tactique ? manifestants se heurtaient avec une vio Qu'importe ? Si la sincérité du ralliement lence qui entraînait parfois mort est suspecte, le fait n'en est que plus d'hommes. La liste est longue des victimes probant : si les leaders de l'extrême-droite de cette violence, des Jeunesses patriotes jugent habile ou croient nécessaire de tués rue Damrémont en 1925 aux victimes mettre une sourdine à leur antiparlement de la fusillade de Clichy en mars 1937. arisme, c'est donc qu'eux aussi perçoivent Au lendemain de la Libération, au temps l'assentiment sur la règle et qu'ils ont des grands rassemblements du RPF, des jugé que l'acceptation du régime était le accidents semblables se produisent encore prix qu'ils devaient acquitter pour gagner quelquefois, mais, depuis, ils se sont faits des suffrages. de plus en plus rares. Les luttes politiques, Le déclin des extrémismes illustre en qui furent si longtemps de véritables négatif une donnée devenue évidente combats, ne sont plus de nos jours des depuis quelques années : la nature du luttes qu'au figuré : la violence verbale régime et la forme des institutions, qui a pris le relais de la physique, avaient été depuis près de deux cents ans un peu comme en Grande-Bretagne la un sujet de discorde et le principal enjeu chute d'un Premier ministre a remplacé des divisions, sont maintenant l'objet son envoi à la Tour de Londres et sa d'une adhésion quasi générale depuis que décapitation. Même si le changement peut la gauche a achevé de s'y rallier. Ce qui être attribué pour partie à l'adoucissement était facteur de dissentiment grave fait général des mœurs ou au progrès de désormais partie du contenu sur lequel l'indifférence politique, n'est-ce pas une se fonde le consensus. Pourra- t-on bientôt présomption qu'un consensus s'est fait y adjoindre l'organisation de l'économie ? pour observer des règles et s'en remettre Le fossé qui a si longtemps séparé la au jugement des citoyens s'exprimant par droite, attachée à l'initiative privée, à le suffrage ? l'orthodoxie budgétaire, à un mélange de L'extrémisme paraît bien, lui aussi, en confiance et de rigueur, et la gauche, misant sur l'accroissement du pouvoir voie de régression. L'affirmation en sur d'achat, la relance par la consommation prendra plus d'un et on ne manquera pas d'objecter la résurgence récente d'une et l'intervention de l'Etat, se comble peu à peu sous nos yeux. droite extrême. Loin d'en être troublé, je verrais plutôt dans ce phénomène, que Quant à l'héritage d'un passé troublé, l'actualité a placé en pleine lumière, une n'est-il pas lui aussi sur le point de confirmation de ma supposition. La comp s'effacer ? Les séquelles des querelles araison, terme à terme, du programme, léguées par l'histoire commencent à se du discours et du comportement du Front cicatriser. La plus ancienne fracture, celle 128 LES PROGRES DU CONSENSUS dont Janine Garrisson analyse les comp que le consensus entre Français a gagné osantes, et qui est à la racine de nos en substance et en étendue, tout n'est premières guerres civiles, n'est plus qu'un pas dit sur le chapitre. Il n'y a, en souvenir, et les adversaires de jadis se histoire, d'interprétations qui emportent sont rapprochés. C'est probablement une tout à fait la conviction que celles qui retombée du progrès de l'indifférence en peuvent aussi expliquer ce qu'elles pensent matière de religion : les passions s'apai- discerner. Si donc le consensus a pro sant, la réconciliation en est facilitée. gressé, à quels facteurs rapporter ses Mais l'indifférence n'est pas seule cause. conquêtes ? L'œcuménisme a conduit les ennemis Si je devais ne retenir qu'un mot pour d'avant-hier, les frères séparés d'hier à ramasser tout l'éventail des causes poss concevoir leurs différences comme plus ibles, j'arrêterais mon choix sur le temps. complémentaires que contradictoires. Quoi de plus banal au reste pour un Autre chose encore a travaillé dans le historien ? Le temps est l'objet constant même sens : la dissociation progressive de son observation et de sa réflexion. de la fracture religieuse et des divisions Mais le temps agit de plusieurs façons : politiques ; la surimposition du clivage par lui-même, ou indirectement. Ses effets droite-gauche au 19e siècle au partage ne sont pas mécaniques ni à sens unique : entre catholiques et protestants avait il peut aussi bien défaire le consensus incontestablement aiguisé le différend. Le en exaspérant les dissentiments, ou l'a pluralisme politique pratiqué de part et ffermir par une cohabitation acceptée et d'autre a épaulé les effets de prolongée ; le sens dans lequel il exerce l'œcuménisme religieux ; aujourd'hui, son action dépend des facteurs avec catholiques et protestants s'étant dispersés lesquels il conjugue ses effets. à peu près sur toute l'étendue du spectre Rien de tel que la durée pour affaiblir politique, chaque fraction de catholiques peu à peu la violence des affrontements, trouve sa correspondante chez les fidèles apaiser les ressentiments, adoucir l'amer de l'autre confession. Même la querelle tume de certains souvenirs : n'est-ce pas politico-religieuse, qui s'est rallumée avec ce qui est advenu pour nos divisions l'ampleur que l'on sait à propos de l'école, religieuses ? Il y a quatre cents ans, illustre davantage les progrès de la paci catholiques et huguenots s'égorgeaient ; fication des esprits que la pérennité des il y a trois cents ans, pour préserver vieilles fractures : Jean-Marie Mayeur le l'unité de foi, la monarchie expulsait du montre à partir des stratégies et des royaume tous ceux qui ne partageaient objectifs. Le style aussi des démonstrat pas la religion du souverain ; aujourd'hui, ions le confirme : quelle différence entre protestants et catholiques commémorent la violence des démonstrations au temps ensemble la révocation de l'Edit de des Inventaires et la résolution tranquille Nantes, mènent des actions communes des défilés du printemps 1984 ! et découvrent ce qui les fait proches. La cohabitation abaisse les barrières, atténue les divergences, fait justice des préjugés. O LE TEMPS A L'ŒUVRE Le temps relativise aussi la portée des Si l'on veut m'accorder qu'une obser enjeux. Si les controverses se sont éteintes vation sans priori confirme la vraisem sur le régime politique, si les familles de blance de mon hypothèse et convenir pensée se sont ralliées les unes après les 129 ARTICLES est guère qui n'ait concouru à rapprocher les Français les uns des autres, à réduire les écarts, à effacer les différences les plus criantes : la révolution des transports, en réduisant les distances et en facilitant la mobilité, la scolarisation en intégrant parce à celle-ci ont autres d'en Impossible La relatif plus sur le des salut désacralisation la fini faire ou qu'à guerres des autour Constitution n'est de par moins force son un débats de se plus de transiger absolu âme d'expériences convaincre heureuses, religion, nos l'objet de ou ne : cet la celui institutions, sur si donne c'est d'une règle ordre la ce du de les controverse successives, qui parce la plus caractère constitureligion. Français et nation. engage cessé c'est que lieu tous les enfants dans un système éducatif unifié et en leur dispensant un corpus identique de notions, de connaissances et de convictions, la diffusion de la presse quotidienne prolongée par la radio puis la télévision qui ont unifié les goûts, le tionnelle rend soudain possibles les comvocabulaire, les mentalités et les com promis. Les ralliements cessent alors portements, le service militaire généralisé d'apparaître comme autant d'apostasies qui a brassé les conscrits de toutes les ou d'abjurations. En dissolvant les intran régions. sigeances, le temps est un grand principe La politique aussi a pris sa part à la de conciliation ou de réconciliation et formation d'un consensus. A première travaille à l'avènement du consensus. vue, la proposition paraîtra peut-être Parallèlement aux effets presque méca provocante : comment affirmer que la niques de la durée, toutes sortes d'autres politique a pu rapprocher les Français, facteurs ont bénéficié de la complicité du alors qu'elle se nourrit des divisions ? Si temps qui leur a donné la possibilité de on veut bien consentir, à la rigueur, qu'elle ne les crée pas, ne les avive-t- développer leurs propres conséquences. Ainsi de la plupart des phénomènes elle pas ? C'est le principal reproche sociaux, techniques ou politiques qui ont qu'on lui adresse. Et pourtant les divisions peu à peu transformé la société française elles-mêmes peuvent devenir principe depuis une centaine d'années. Sans sous d'unité et facteur de rapprochement : elles crire à toutes les affirmations de la thèse seraient ruineuses si elles se trouvaient d'Eugen Weber pour qui, on le sait, les coïncider avec les disparités régionales, Français ne seraient devenus des citoyens mais que d'une extrémité à l'autre du pleinement conscients de leur apparte territoire se retrouvent, et dans des pro nance à la communauté nationale que portions approximativement égales, toutes tardivement et en tout cas pas avant la les nuances de l'éventail politique, quel fin du dernier siècle, et la France serait appoint pour la cohésion ! Le socialiste restée jusqu'à cette époque un agrégat rencontre où qu'il aille des compatriotes de terroirs juxtaposés, c'est un fait que qui partagent ses espérances, le conser la prise de conscience s'est accélérée vateur peut s'entretenir en n'importe quel depuis les débuts de la Troisième Répub point avec des concitoyens qui commun lique par un processus pour lequel je ient dans le culte des mêmes valeurs. ne trouve pas de terme qui exprime A cet égard, le temps a resserré la mieux l'originalité du phénomène que le cohésion : rien que dans le dernier quart mot affreux d'homogénéisation. De tous de siècle, l'effet de l'élection du chef de les changements qui ont affecté les modes l'Etat au suffrage universel conjugué avec de vie et les relations sociales, il n'en l'action de la télévision, en nationalisant 130 LES PROGRES DU CONSENSUS l'existence quotidienne ou les combats les unifié campagnes le corps électorales, électoral. C'est a profondément cette uni clandestins, des Français qui en temps formisation qui rend possible aujourd'hui, de paix ne se seraient pas rencontrés : à partir d'un petit nombre de résultats pour combien n'a-t-elle pas aussi été partiels de quelques bureaux de vote dans l'occasion de découvrir la profondeur de des circonscriptions judicieusement chois la réalité nationale ! ies, d'extrapoler et d'anticiper sur l'orien En temps de paix aussi les événements tation globale du suffrage. Rien ne m'a ou les problèmes de politique étrangère jamais paru attester plus catégoriquement peuvent avoir quelque effet sur le re le consensus national en politique que le sserrement de la cohésion nationale. On déplacement à chaque élection de l'e a longtemps tenu pour vérité que la nsemble des électeurs dans le même sens. séparation entre politique intérieure et Le terme de corps électoral n'est pas politique extérieure était absolue : si la chose a été longtemps vraie - avec des simple figure de style : il exprime une réalité véritable. exceptions car le boulangisme, pour s'en tenir à un seul exemple, aurait-il connu Il manquerait une pièce capitale à cet l'essor qui fut le sien sans la perception inventaire, même sommaire, des facteurs d'une menace allemande ? -, elle a perdu de consensus sans une référence aux de sa vérité : de nos jours, le poids de relations internationales. Evoquant les l'extérieur s'est singulièrement alourdi sur rapports de la France avec ses voisins à les déterminations individuelles comme propos du consensus, on pense d'emblée sur les stratégies des forces politiques. aux effets des guerres. De fait, les deux Reconnaissons que si les facteurs extégrands conflits du siècle ont eu de grandes rieurs rapprochent les Français plus qu'ils conséquences sur la conscience collective : ne les divisent, c'est sans doute parce si l'Union sacrée comme formule de qu'existe au préalable ce minimum de gouvernement n'a pas survécu aux ci rconstances qui l'avaient suscitée - sa consensus sans lequel ils pourraient aussi bien avoir un effet de désagrégation. On rupture a même précédé la fin des host ne rencontrerait pas le consensus s'il ilités -, qui sait si ses effets sur l'opinion n'existait pas, au moins en aspiration et n'ont pas été plus durables ? Si, par en espérance. exemple, l'offensive anticléricale menée Si cette analyse paraît à certains pécher en 1924 par le Cartel des gauches a dû par un excès de confiance et proposer être suspendue faute de rencontrer l'appui de l'opinion, comme en 1902 ou 1906, un tableau par trop optimisé de l'unité n'est-ce pas parce que la fraternité des nationale, je préciserai qu'il n'entend pas tranchées a d'une part détruit les préjugés exprimer le tout de la réalité : il souhaite fondés sur l'ignorance réciproque en fai simplement rappeler que l'histoire de notre société n'est pas faite seulement sant vivre ensemble cléricaux et laïques d'une succession de guerres civiles et que et, d'autre part, en relativisant la querelle notre culture politique ne se réduit pas religieuse comparée à des enjeux vitaux à entretenir le souvenir de ces divisions. pour la nation ? Quant à la seconde Que si l'on objecte tous les sujets de guerre, s'il n'est pas discutable qu'elle a à son tour été au principe de nouvelles dissentiment qui forment le lot de la fractures que recense Henry Rousso, elle politique quotidienne, je rappellerai que le consensus n'est pas l'absence de désac- a aussi rapproché, dans les difficultés de 131

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publié par VINGTIEME_SIECLE-_REVUE_D-HISTOIRE

le 12/12/2011

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