Médicaments de la petite enfance à l'aube du XVIIe siècle, à propos du journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII - article ; n°302 ; vol.82, pg 351-361

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1994 - Volume 82 - Numéro 302 - Pages 351-361
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 40
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins

Robert Labeÿ
Médicaments de la petite enfance à l'aube du XVIIe siècle, à
propos du journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 82e année, N. 302, 1994. pp. 351-361.
Citer ce document / Cite this document :
Labeÿ Robert. Médicaments de la petite enfance à l'aube du XVIIe siècle, à propos du journal de Jean Héroard, médecin de
Louis XIII. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 82e année, N. 302, 1994. pp. 351-361.
doi : 10.3406/pharm.1994.4075
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1994_num_82_302_4075A propos du journal de Jean Héroard,
médecin de Louis XIII
Médicaments
de la petite enfance
à l'aube du XVIIIe siècle *
et A qui de Madeleine deux compte ouvrage la fin êtres de plus que Foisil, : l'automne Jean de son 3 Héroard, qui préfacier, 000 porte pages, 1989, qui l'enfant Pierre la l'uvre lui Librairie a Chaunu, à consacré bout à travers Fayard de qualifie vingt-six bras l'espace éditait depuis de ans « et un grand de le 1978 énorme temps, sa livre, » vie, i.
Le travail de l'équipe dirigée par M. Foisil ne s'est pas limité à la
transcription du texte original dans son intégralité ; il s'accompagne
d'une analyse de son contenu, relevé minutieux par Héroard de tout ce qui
concerne la vie de chaque jour du Dauphin, puis roi. D'abord, l'hygiène
journalière : horaires de sommeil et de veille, horaire des repas, avec
leur composition, état des humeurs et des excrétions, pouls, etc. Ensuite,
l'évolution comportementale et psychologique avec l'acquisition de la
marche, du langage et de l'écriture, des multiples disciplines qui font
partie de l'exercice du métier de gentilhomme et de roi, avec la musique,
la danse, le maniement des armes, la chasse, la politique. Plus de trois
cents pages sont consacrées à des analyses qui projettent un éclairage
nouveau sur les murs de la haute société aux premières années du
XVIIe siècle. Les tableaux du régime alimentaire noté au jour le jour de
1607 à 1624 pour aboutir à une vue synthétique de la constitution des
repas, pour ne citer que ce chapitre, matérialisent comment à partir
Communication présentée à la Société d'Histoire de la Pharmacie les 3 juin et 1er dé
cembre 1991.
* L'orthographe du Journal a été respectée, y compris la transcription phonétique du
parler du Dauphin dont on se souviendra qu'il éprouvait des difficultés de prononciation
attribuées à une langue trop grosse. Pour la plupart des autres citations, l'orthographe a
été actualisée.
1. Sous la direction de Madeleine Foisil, Journal de Jean Héroard, médecin de Louis
XIII, Fayard, Paris, 1989, p. 19.
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLI, N° 302, 3e TRIM. 1994. 352 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
d'une information fractionnée, d'une base de données, il est possible de
construire un système cohérent et logique de connaissance. D'autres
informations restaient à traiter, comme y invite M. Foisil.
La présente étude porte sur l'allaitement et les médicaments de la
petite enfance, celle-ci étant définie par la période allant de la naissance
à l'âge de sept ans, lorsque le petit homme au comportement d'abord
proche de l'animal, atteint l'âge de raison et se trouve brusquement
considéré comme un presqu'adulte soumis aux contraintes sociales et
religieuses de son temps.
Jean Héroard est né en 1551 à Montpellier dans une famille protes
tante et médicale. A dix-huit ans, il suit les armées, où il exerce le métier
de soldat pendant deux années. En 1571, il s'inscrit à la Faculté de
Médecine de Montpellier, qu'il quittera après trois années d'études, cur
sus habituel à cette époque. Il entre ensuite au service des Grands, puis
des rois Charles IX, Henri III et enfin Henri IV. Médecin, il est aussi
vétérinaire il publie un ouvrage sur le cheval et chirurgien. La date
de sa conversion au catholicisme est inconnue. On ne peut s'empêcher de
penser à son propos à son aîné de quarante ans, Ambroise Paré (1509-
1590), l'éminent chirurgien qui fut suspecté d'appartenir à la religion
calviniste accusation sans doute fausse, sans que cela atténue ses
sympathies huguenotes, qui lui confèrent une ouverture d'esprit absente
chez les catholiques en ces temps proches de 1 edit de Nantes 2. Chez
Héroard également, l'analyse critique est présente, comme on le verra,
en dépit des contraintes sociales et intellectuelles inhérentes à sa charge
de médecin du roi.
Il mourut d'épuisement le 8 février 1628 à soixante-dix-sept ans, bel
âge pour l'époque.
C'est donc un homme du XVIe siècle, imprégné de l'effervescence de la
Renaissance plutôt que de la rigueur classique, contemporain d'Ambroise
Paré, voire de Montaigne (1533-1592) plus que de Guy Patin (1600-
1672), de Pierre Dionis (1650-1718) et de Molière (1622-1673). Harvey
ne découvrira la circulation sanguine qu'en 1628, le Discours de la
Méthode est de 1637. Pour les médicaments, le tartre stibié, l'émétique,
est de 1630 et lecorce de quinquina n'apparaîtra en Europe qu'en 1632.
La Pharmacopée Parisienne ne sera éditée qu'en 1639. On fera donc
référence à celle de Jean de Renou publiée en latin en 1608 et dont la
traduction, Le Grand Dispensaire Médical, verra le jour en 1624.
Pour s'efforcer de comprendre les décisions thérapeutiques d'Hé-
roard, on fera appel à sa culture médicale qui va d'Hippocrate à Guille-
meau, chirurgien et accoucheur (1550-1609). On s'attachera aussi à en
dégager les constantes qui, pour certaines, s'étendent jusqu'à la première
2. P. Dumaître. Ambroise Paré, Perrin, Paris, 1986, p. 271. DE LA PETITE ENFANCE AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE 353 MÉDICAMENTS
moitié de notre siècle. Pourquoi faire appel à Nicolas Lémery et à sa
Pharmacopée Universelle (1697) plutôt qu à Trousseau et Pidoux et à leur
Traité de thérapeutique et de matière médicale (1875), qui conserve sur
de nombreux points les modes de pensée d'Héroard ? Enfin, l'image du
corps et la médecine populaire se sont reflétés jusqu'à nos jours dans
des proverbes qui correspondent à l'état d'esprit de l'entourage avant
tout féminin du Dauphin : de sa mère, la reine, à la remueuse, l'esprit
n'est pas tellement différent de celui de nos grands-mères. Aussi donne
rons-nous l'un de ces proverbes pour titre à chacun de nos développe
ments 3.
Le Journal ne nous apprend pas grand chose sur l'apothicaire du
Dauphin, Claude Guérin. Son nom apparaît le 22 janvier 1602 et disparaît
après le 17 janvier 1612. En l'absence d'Héroard, il prit note des faits
marquants intégrés ensuite dans le Journal. Son âge, sa formation,
diplôme, sa situation familiale restent dans l'obscurité. Selon l'étude
exhaustive de Maurice Bouvet sur les apothicaires royaux, il fut apothi
caire du Dauphin de 1601 à 1610, au traitement annuel de 500 livres,
puis du roi de 1610 à 1624 ; il partageait cette charge avec quatre confrèr
es, exerçant donc par cinquième, et recevait 1 000 livres par an 4. Il
possédait un alambic et des balances, ses instruments de prédilection
paraissent bien être les mortiers aussi bien pour les préparations galéni-
ques que pour la pâtisserie et la confiserie, car, comme on le verra, il
règne sur le sucre.
« Médecin et sage-femme toujours au goût de la dame »
Le Dauphin naquit au château de Fontainebleau le 21 septembre
1601, à quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix heures (du matin)
et demie et demy quart à ma montre faicte à Abbeville par M. Plantard
(p. 370).
Aucun personnage de la cour ne voulut manquer l'événement et c'est
au sein d'une foule en aimable désordre que Marie de Médicis accoucha,
assistée par Louyse Boursier, sage-femme jurée du Châtelet, alors à
l'apogée de sa renommée. Praticienne d'un immense prestige, sollicitée
par les plus nobles familles de France, elle publia en 1609 son uvre
capitale, dédiée à la reine, sous un titre qui, selon les habitudes de
l'époque, s'efforçait de résumer tout ce que le lecteur pourrait trouver
dans l'ouvrage : Observations diverses sur la Stérilité, Perte de fruict,
Fécondité, Accouchements et Maladies des femmes et des enfants nouveaux-
3. Sauf lorsque la source en est explicitement indiquée, ces intertitres sont empruntés
à F. Loux et P. Richard, Sagesses du corps, Maisonneuve et Larose, Paris, 1978.
4. M. Bouvet, Les apothicaires royaux, Bull. Soc. Pharm., V (1928-1929), p. 237 et 414. 354 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
naiz, amplement trainees et heureusement pratiquées par Louyse Bourgeois
dite Boursier, Sage-femme de la Reyne. uvre utile et nécessaire à toute
personne.
Ce traité bénéficia de trois éditions et fut traduit en plusieurs langues.
Travers fréquent chez les praticiens de ce temps, les accouchements
contre nature et l'art et la virtuosité de l'auteur pour les amener à un
heureux dénouement y tiennent une place exagérée. Les recommandat
ions sur les soins à donner aux nouveau-nés reflètent les usages ; elles
n'ont pas le côté excentrique des remèdes préconisés par le même auteur
dans son Recueil des Secrets édité en 1710, bien après sa mort5.
Héroard écrit que la sage-femme coupa le cordon et que Guillemeau,
chirurgien ordinaire du roi, donna un peu de vin à l'enfant, sans autre
commentaire (p. 370). Louyse Boursier donne une toute autre version
de la scène et s'y attribue le beau rôle. Elle aurait dit au roi : « Sire, s'il
s'agissait d'un autre enfant, je prendrais un peu de vin dans ma bouche
et je lui administrerais très doucement. Je crains, en effet, que l'étincelle
de vie ne s'éteigne vite dans le corps du Dauphin ». « Faites comme vous
feriez pour un autre enfant », répondit Henri IV en lui mettant le goulot
du flacon de vin dans la bouche. Louyse aspira une gorgée et « souffla
entre les lèvres de l'enfant; aussitôt il reprit connaissance et avala le
liquide ». Ces lignes sont extraites d'une autobiographie qui ne parut
qu'en 1626 : Récit véritable de la naissance de Messeigneurs et Dames
les Enfants de France. Dans ses observations L. Boursier justifie ainsi
l'administration du vin: « il incise le phlegme qu'ordinairement Us ont
dans la gorge... la vapeur du vin monte au cerveau et l'affermit » 5.
Héroard lui-même administrera ensuite, dans une cuillère, « un peu
de Mithridat destrempé avec du vin blanc, qu'il avala fort bien et en sucsa
ses lèvres comme si c'eust esté du laict » (p. 371). Cet électuaire dont le
nom vient de son prétendu inventeur Mithridate, roi du Pont et de
Bithynie, est une variété de thériaque, dont il possédait la composition
complexe et les propriétés alexipharmaques, c'est-à-dire aptes à repousser
le venin, le poison 6. Mme Boursier préférait la thériach '.
Puis notre médecin et les personnalités présentes procèdent à un
examen minutieux du corps du nouveau-né ; « le corps parlait pour l'en
fant, révélait les dangers qui le menaçaient par ce qu'il portait en trop
(taches, excroissances) ou en moins 8. C'est encore Héroard qui fit « laver
5. M. Coulon Arpin, La maternité et les sages-femmes, Dacosta, Paris, 1982, II, p. 124-
125.
6. É. Littré et Ch. Robin, Dictionnaire de Médecine, Paris, 1878. Dans la suite, la ment
ion « Littré » renvoie à cet ouvrage.
7. L. Bourgeois, Observations..., Paris, 1605, p. 89-90.
8. J. Gélis, L'arbre et le fruit, Fayard, Paris, 1986, p. 280. DE LA PETITE ENFANCE AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE 355 MÉDICAMENTS
tout le corps au vin vermeil meslé avec de l'huile, et la teste de pareil vin
et d'huile rosat » (p. 371). Le mélange oléovineux reçut la dénomination
d'onguent du Bon Samaritain. Le but en était d'éliminer la substance
blanche et grasse qui couvre le corps du nouveau-né et dont les propriétés
protectrices contre les agressions microbiennes ne seront reconnues que
de nos jours. Selon l'opinion commune, elle était formée par le sperme
du père. Mausquet de La Motte, accoucheur de campagne sous le Roi-
Soleil, constatait qu'en Normandie, aux premières douleurs, les femmes
buvaient de l'eau de vie pour débarrasser l'enfant de l'enduit sébacé
XVIIIe « vestige siècle, de Baudelocque l'impureté » et recommandait source de maladies aux sages-femmes de peau 9. A de la modérer fin du
leur ardeur à détacher cet enduit par des frictions réitérées qui « tour
mentaient horriblement l'enfant » *°.
« Lune vieille, garçon. Lune jeune, fille »
Du XVIIe au XIXe siècle, le proverbe s'est inversé. « La Reyne partageoit
l'opinion vulgaire que les femelles naissoient sur le décours et les masles
sur la nouvelle Lune. » (p. 370). L'important était que le Dauphin s'insérât
normalement dans l'ordre cosmique et, né sous le signe de la Balance,
il reçut le surnom de Le Juste. Personne n'eut alors l'idée de le peser et
de le mesurer. Il faudra attendre les premières années de notre siècle
pour que taille et poids soient relevés à la naissance, puis au cours de
la croissance avec une périodicité fixée, non sans quelques opposants,
comme cette paysanne de la région de Castres qui répondait à l'a
ccoucheur lui proposant de peser son bébé : « De peser les enfants, ça
leur fait jeter un sort... si je le pèse, le petit ne grandira pas » n.
« Le cur et le sein d'une mère ne se remplacent pas »
(A. Pinard, accoucheur et pédiatre, 1844-1934)
La nomination d'Héroard dès avant la naissance du Dauphin s'a
ccompagne de celle de sa gouvernante. Mme de Montglat, appartenant au
milieu de robe et surtout de la cour, âgée de plus de cinquante ans en
1601. Une rivalité sournoise s'installera très vite entre le médecin et la
9. G. Mausquet de la Motte, Traité des accouchements naturels, non naturels et contre-
nature, expliqué dans un grand nombre d'observations et de réflexions sur l'art d'accoucher,
Paris, 1715, p. 130.
10. J.-C. Baudelocque, Principes sur l'art des accouchements par demandes et réponses,
en faveur des sages-femmes de la campagne, Paris, 1787, p. 286.
11. C.Vidal, De quelques superstitions populaires concernant la médecine dans le
Castrais. France Médicale, 1901, p. 197. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 356
gouvernante, en désaccord sur de nombreux sujets et surtout sur le choix
des nourrices et sur les méthodes éducatives. Mme de Montglat adhère
entièrement à l'adage « qui aime bien châtie bien » et le fouet sanction
nera la moindre faute. Elle et Héroard auront la charge de la vie de
chaque jour, de l'éducation, de la santé non seulement du Dauphin, mais
aussi des deux princes cadets Nicolas et Gaston, des deux princesses
Elisabeth et Christine, sans oublier les quatre bâtards du roi.
Il s'y ajoute les nourrices et remueuses, leurs maris et leurs enfants,
les domestiques des deux sexes, les précepteurs et professeurs, les musi
ciens et les soldats de la Garde. L'ensemble forme la « Petite Cour de
Saint-Germain » installée au Château- Vieux (p. 80,81) ; la reine, de loin
et lorsqu'elle est proche c'est au Château-Neuf, préfère le terme de « Petit
Troupeau ». Le médecin se méfie de ce milieu favorable à la contagion
et il réagira utilement en isolant le Dauphin chaque fois qu'il le jugera
nécessaire, qu'il s'agisse de la rougeole ou de la peste.
Le 27 septembre, l'enfant ne prit rien et le lendemain, il ne têta que
le matin à six heures. La nourrice fut damoiselle Marguerite Hotman.
« Recognoissant qu'il avoit peine à téter, il luy fut regardé dans la bouche
et veu que c'estoit le filet qui en estoit cause ». Lequel fut coupé « à
trois fois » par Guillemeau, chirurgien du roi. Il n'y eut pas intervention
sanglante sur le frein de la langue en vue de corriger un éventuel raccour
cissement d'origine congénitale, mais élimination des mucosités visqueu
ses et filantes que déjà, la sage-femme « incisait » par le vin. Cette utile
action donnait satisfaction à la mère et à la nourrice. « Il n'y a pas une
seule femme qui ne soupçonne son enfant d'avoir le filet, lorsqu'il ne
peut téter librement », écrira Baudelocque 12.
Héroard prenait note le 10 octobre de l'incapacité de la nourrice à
faire face à 1 appétit du bébé ; le 13, elle avait « la mamelle petite et le
lait clair et chaud » ; alors commence un feuilleton à .épisodes dont le
déroulement échappe au médecin. La reine, Mme de Montglat et de nobles
dames de la cour ont leurs idées sur l'allaitement et le choix des nourrices,
elles prennent des décisions, aux yeux du médecin dangereuses pour la
santé de l'enfant. La deuxième nourrice, Hélin, ne plaît pas, il ne sera
fait appel à elle que rarement jusqu'à ce qu'elle soit renvoyée le 21 janvier
1602. Le 14 octobre, Marguerite Hotman « est à sec », la reine elle-même
est mise à contribution et l'enfant de dix-huit iours « allouvi », affamé
comme un loup et non assouvi, reçoit une bouillie. Le 13 octobre, Mme la
nourrice avait eu la « maladie du poil » : « un engorgement inflammatoire
du sein, d'après l'opinion vulgaire rapportée par Aristote que, si une
femme avale un poil en buvant, il passe dans la mamelle, qui est un
corps spongieux et y engorge les canaux (Littré).
12. J.-C. Baudelocque, op. cit., p. 545. DE LA PETITE ENFANCE AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE 357 MÉDICAMENTS
Le 27 décembre, par lettre, le roi imposera, à la place d'Hotman,
Galand, qui sera renvoyée à son tour sur 1 intervention pressante auprès
des souverains, le 10 janvier, d'Héroard appuyé par trois médecins du
roi. Il est vrai que les tares de cette femme étaient rédhibitoires : elle
n'était pas propre, elle sentait « le doux » dans son lit, elle était sujette
à des flux de ventre et on rapportait que, sa famille, il y avait eu
un « petit de sang recuit ». La neutralité olfactive joua un grand rôle dans
le choix des nourrices. « La moindre senteur forte gâte tellement les
poumons d'un enfant que fait la vapeur des boues ou d'un retrait...
comme l'argent qu'il fait devenir noir », disait Louyse Bourgeois 13. Au
XIXe siècle, une nourrice rousse n'aurait pu se placer à Paris.
La dernière nommée, le 12 janvier, Antoinette Joron, se révélera être
le bon choix, non seulement par ses capacités laitières, mais aussi par
sa très bonne entente avec le Dauphin, qui l'appellera Doun-Doun.
« C'est l'office du médecin de voir les tétons des nourrices »
(Molière, Le Médecin malgré lui, acte II, scène 4)
Jamais Héroard n'examinera le corps des nourrices ni même les
seins, c'est à l'il qu'il juge de leur plénitude ; cependant, l'expression
« le lait clair et chaud » laisse supposer qu'il a été goûté et qu'il a subi
l'épreuve de l'ongle : une goutte de lait déposée sur l'ongle du pouce,
regardée par transparence, révèle une plus ou moins grande épaisseur,
confirmée par la vitesse d'écoulement et la trace laissée sur l'ongle lorsque
le pouce est incliné. Cette méthode se retrouve chez tous les peuples
éleveurs de mammifères.
« La bouillie du petit enfant, la Sainte- Vierge a mis le doigt dedans »
Le texte offert au lecteur en la matière est celui de la copie Balincourt
« faite peu de temps après la mort du médecin... avant la destruction
des années correspondantes de l'original ; elle en est la copie abrégée »
(p. 367).
Ce résumé reste vague sur le rythme d'administration et le mode
d'élaboration de la bouillie, était-elle uniquement au lait de vache et
à la farine de froment comme les préparations recommandées par
Ambroise Paré (1575) et François Mauriceau (1673) ou bien enrichie
de jaune d'uf et de miel comme celle de Simon de Vallembert (1565) 14 ?
13. L. Bourgeois, op. cit., p. 92.
14. V. Fildes, Breasts, bottles and babies, Edinburgh University Press, 1986, p. 224,
225. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 358
mais il nous apprend son mode d'administration : « à la doigtée » et
par les soins de la remueuse. Il faudra attendre près de deux siècles
pour que Baudelocque s'élève contre une telle pratique : « On ne peut
voir sans dégoût et même sans une certaine indignation, les nourrices
porter la bouillie avec leur doigt, souvent malpropre, jusqu'au fond de
la bouche de l'enfant, ramasser autour de ses lèvres celle qu'il refuse
d'avaler et le contraindre à la recevoir de nouveau. Ces femmes se servent-
elles de cuillère pour l'administrer, elles portent la bouillie dans leur
bouche pour s'assurer si elle n'est pas trop chaude, et la font prendre
ensuite à l'enfant. Qu'on instruise les femmes, elles se rendront moins
coupables à l'avenir. leur apprenne qu'elles peuvent préparer un
aliment plus léger, plus salutaire et aussi moins dispendieux, et qu'elles
peuvent le donner avec moins d'inconvénients, et elles renonceront à ce
dégoûtant et dangereux usage » 15.
On sait aujourd'hui que le nourrisson n'a pas besoin d'aliments épais
avant l'âge de six mois ; à la naissance, sa bouche n'est capable que du
mouvement de succion et, jusqu'à trois ou quatre mois, seule la bouillie
placée en arrière de la langue peut être convenablement avalée. Ainsi
s'explique l'administration à la doigtée, remplacée à partir du 1 5 février,
à quatre mois et demi, par celle à la cuillerée faite par Mme de Montglat,
qui relaie alors la remueuse. La bouillie est donnée au moins quotidienne
ment comme le laissent supposer plusieurs passages du Journal.
L'enfant s'amuse, le 7 avril, assis, tenant une croûte de pain qu'il
suce. Le dicton des nourrices ne ment pas : « A mi-an, le cul à terre, le
quignon de pain à la main ». Bouillon de poulet avec un peu d'oseille
(13 avril) ; « mâche du pain et avale beaucoup de mie » (1er mai) ; premier
potage avec deux tartines de pain trempées dans du bouillon (7 décemb
re) ; première cuillerée de « vin fort trempé » (23 décembre) ; le 30 jan
vier 1603, première viande, canard et chapon. Peut-on alors considérer
que l'enfant est sevré ? Non, car le 23 juin, il tète encore.. Le 7 novembre,
à deux ans et un mois, le Journal mentionne : « sevré ». Le 3 mars 1605,
le Dauphin, facétieux, dira à la nourrice de sa sur Elisabeth : « Madame,
vela de la moutarde pour mete à votre tetoun ». Elisabeth, née le 22 novemb
re 1602, a donc alors deux ans quatre mois. Pour l'autre sur, Christine,
née le 10 février 1606, la cérémonie de la moutarde, qui cette fois est
rouge, car elle est préparée à partir de lie de vin, a lieu à deux ans trois
semaines, le 1er mars 1608. Le 21 juin 1604, le Dauphin a neuf
mois ; « sa nourrice luy demande s'il veut téter et luy présente le téton,
luy tourne le dos, luy disant froidement : "faite teté mon eu " ».
Shakespeare, dans Roméo et Juliette (1594), fait dire à la nourrice
(acte I, scène 3) qu'elle cessa d'allaiter Juliette alors que celle-ci atteignait
15. J.-C. Baudelocque, op. cit., p. 322-323. DE LA PETITE ENFANCE AU DÉBUT DU XVIIIe SIÈCLE 359 MÉDICAMENTS
près de trois ans, ajoutant : « J'avais mis de l'absinthe à mon téton ».
La saveur amère de l'absinthe, mais aussi de l'aloes très souvent employé,
joue le même rôle que celle brûlante de la moutarde pour déclencher
le réflexe de dégoût.
La première panade ne viendra que le 5 juin 1603, elle sera continuée
deux fois par jour. Était-elle à l'eau ou au lait ? Le pain était-il grillé et
remplaçait-elle la bouillie ? Suivent les mentions de première fois pour
les viandes, les poissons, les fruits, gelées, etc. et progressivement, selon
une évolution qui est précisée en qualité seulement, le passage à des
menus d'adulte. L'éducation alimentaire se fait aussi à la table du roi,
y compris pour le vin, ce qu'Héroard réprouve. On trouve dans le Journal,
aux pages 220 à 294, une étude complète sur le régime du Dauphin,
puis du roi et les tableaux établis par Monique Jaurrret sur la grande
variété des mets et des boissons dressés à partir de 1607, c'est-à-dire
d'un texte original intégral. Mais les quantités restant inconnues, un
bilan diététique se révèle impossible.
Le fromage n'apparaît dans l'alimentation du Dauphin qu'en 1622,
où il a vingt-et-un ans. Les Facultés de médecine d'Italie, pays de la
reine, mettaient l'aristocratie en garde contre les pièges de « la mort
à table » ; parmi ceux-ci, le fromage « nourriture grossière et puante,
génération de vers issus de sa putréfaction et d'humeurs épaisses qui
provoquent des occlusions dans le foie et des calculs dans les reins » 16.
« H mangera du beurre et du miel, jusqu'à ce qu'il sache
rejeter le mal et choisir le bien» (IsaïeVII, 15)
Le 16 juin 1604, le Dauphin aura bientôt trois ans, Héroard lui
montre son Journal : « Ce livre, Monsieur, c'est votre histoire pisseuse...
c'est votre histoire bréneuse ». La copie Balincourt a retranché du texte
original certains détails jugés triviaux. Dès qu'on retrouve la rédaction
d'Héroard, le 1er janvier 1605, l'information se montre précise: «Fait
caca au bassin, jaune paille, mol, beaucoup. » Il en sera ainsi quotidienne
ment et même plusieurs fois par jour si la nature l'impose. Il manque
donc la narration de l'attente vigilante et inquiète, d'abord de la tache
noire du meconium dans les couches de l'enfant aux premières heures
de son existence, ensuite des évacuations régulières à la consistance, la
couleur, l'odeur et l'abondance souhaitables. Ont disparu aussi les notes
relatives à la teinte de la peau, témoin de l'ictère néo-natal qui frappe
un nouveau-né sur deux et qui restera au cours des siècles un phénomène
mystérieux susceptible d'être à l'origine de troubles digestifs graves à
l'issue fatale.
16. P. Camporesi, L'officine des sens, Hachette, Paris, 1989, p. 35.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.