Notes brèves sur la vie et les travaux du pharmacien bordelais Jean-Pierre Prat - article ; n°311 ; vol.84, pg 345-355

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1996 - Volume 84 - Numéro 311 - Pages 345-355
Après une courte biographie, l'auteur analyse les travaux de Jean-Pierre Prat, pharmacien, chimiste et industriel oublié. Passionné de chimie il a réalisé des études fondamentales très diversifiées (essais d'isolement du fluor, recherches sur l'or, sur un minéral de l'Ariège, sur le dosage volumétrique de l'azote, sur la nature du principe sucré des vins blancs de Bordeaux...), à côté de travaux de chimie appliquée.
After a short biography of Jean-Pierre Prat, pharmacist, chemist and industrial unjustly forgotten, we discuss his scientific work which comprised varied fundamental scientific studies (fluor isolation essays, research on gold derivatives, on a mineral of Ariege, on the volumetric dosage of nitrogen, on the nature of the sweet principle of the Bordeaux white wines...). We emphasize also his work in the field of applied chemistry.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Claude Viel
Notes brèves sur la vie et les travaux du pharmacien bordelais
Jean-Pierre Prat
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 84e année, N. 311, 1996. pp. 345-355.
Résumé
Après une courte biographie, l'auteur analyse les travaux de Jean-Pierre Prat, pharmacien, chimiste et industriel oublié.
Passionné de chimie il a réalisé des études fondamentales très diversifiées (essais d'isolement du fluor, recherches sur l'or, sur
un minéral de l'Ariège, sur le dosage volumétrique de l'azote, sur la nature du principe sucré des vins blancs de Bordeaux...), à
côté de travaux de chimie appliquée.
Abstract
After a short biography of Jean-Pierre Prat, pharmacist, chemist and industrial unjustly forgotten, we discuss his scientific work
which comprised varied fundamental scientific studies (fluor isolation essays, research on gold derivatives, on a mineral of
Ariege, on the volumetric dosage of nitrogen, on the nature of the sweet principle of the Bordeaux white wines...). We emphasize
also his work in the field of applied chemistry.
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Viel Claude. Notes brèves sur la vie et les travaux du pharmacien bordelais Jean-Pierre Prat . In: Revue d'histoire de la
pharmacie, 84e année, N. 311, 1996. pp. 345-355.
doi : 10.3406/pharm.1996.4820
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1996_num_84_311_4820345
Notes brèves sur la vie
et les travaux
du pharmacien bordelais
Jean-Pierre Prat
Claude VIEL *
AU XIXe siècle, la profession de chercheur n'était pas institutionnali
sée comme elle l'est de nos jours. A côté des enseignants universitai
res qui avaient la bonne fortune d'avoir un laboratoire, de nombreux
amateurs ont effectué des recherches dans différents domaines des Scienc
es. L'un de ceux-ci fut Jean-Pierre Prat, pharmacien à Bordeaux, dont
nous voudrions brièvement ici retracer la vie et analyser les travaux.
BIOGRAPHIE
C'est à Saurat, dans l'Ariège, commune pyrénéenne située à une
douzaine de kilomètres au sud de Foix, qu'est né Jean-Pierre Prat * 2 le
8 septembre 1834, fils de Théodore Prat, «forgeur», et de Jeanneton
Santouil son épouse 3.
On ne sait rien sur sa jeunesse et son adolescence. Il dut aller au
collège à Foix, puis à Bordeaux où il fut reçu brillamment pharmacien
de deuxième classe le 25 novembre 1860, à l'âge de 26 ans^* 4.
Communication présentée à Bordeaux le 23 mars 1996 lors de la séance de la Société
d'Histoire de la Pharmacie.
* Faculté de Pharmacie, 31, avenue Monge, 37200 Tours.
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLHI, N° 311, 4e TRIM. 1996, 345-355. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 346
Il remporta les grands prix aux concours de l'École de Botanique
de la ville de Bordeaux en 1856, obtint en 1859 le prix du concours
spécial institué par le ministre de l'Éducation publique et, en I860, le
1er prix des validations alors qu'il était préparateur en chef à l'École de
Médecine et de Pharmacie de Bordeaux, poste qu'il occupa de 1858 à
1860 l. En 1861, diplômé pharmacien, on le trouve installé 83, rue des
Chartrons à Bordeaux, où il a succédé à Laurent Taillefer4.
Trop absorbé par ses recherches de laboratoire, il ne s'occupe guère
de son officine et c'est ainsi qu'un rapport d'inspection de 1869 indique :
« La pharmacie de M. Prat à Bordeaux, trouvée dans un état d'abandon
déplorable a été vendue à M. Condures, élève, sous la gérance de M. Tail
lefer, pharmacien » 4.
Prat était en effet beaucoup plus passionné par la chimie, sa véritable
vocation, que par ses tâches officinales de délivrance et de confection
des médicaments.
Ainsi, il est élu membre résidant de la Société de Pharmacie de
Bordeaux en juin 1 862 et est membre non résidant de la Société Chimique
de Paris de 1862 à 1869, année où il n'apparaît plus sur la liste des
membres de cette Société 5* 6. Il est en outre professeur de chimie à
l'École Philomatique de Bordeaux 7. On comprend par suite qu'il devait
avoir effectivement bien peu de temps à consacrer à son officine.
Féret *, en 1 889, nous apprend que Prat a repris ses travaux interrom
pus par dix ans de maladie. Son nom est mentionné pour la dernière
fois sur la liste des membres de la Société des Sciences Physiques et
Naturelles de Bordeaux, en date du 1er novembre 1894. Dans un Annuaire
donnant la liste des pharmaciens de Bordeaux, on note qu'en 1910 Hector
Boissel était « dépositaire des Spécialités du chimiste J.-P. Prat, pharmac
ien, professeur à l'École Philomatique de Bordeaux ». Celles-ci étaient
spécifiques contre l'eczéma, l'herpès et les dermatoses qui en découlent.
Toutefois, nous n'avons trouvé aucun document concernant la fin de la
carrière scientifique de Jean-Pierre Prat, et le lieu et la date de son décès.
ANALYSE DES TRAVAUX
Pour Prat, la période de recherches en chimie fondamentale se
démarque nettement de celle de chimie appliquée, qui n'a réellement
commencé qu'à l'aube de la guerre franco-allemande de 1870.
Nous analyserons brièvement ses travaux dans l'un et l'autre de ces
domaines. LE PHARMACIEN JEAN-PIERRE PRAT 347
Chimie fondamentale
Prat aborda la recherche par un sujet d'une actualité brûlante à
l'époque, mais pour le moins ambitieux. Il choisit en effet de s'attaquer
à l'un des sujets les plus difficiles de la chimie minérale, celui de l'isol
ement du fluor 8> 9> 10.
Les derniers travaux en date avant les études de Prat avaient été
publiés de 1854 à 1856 par l'éminent chimiste Edmond Frémy n, et ce
n'est pratiquer aucune atteinte au mérite d'Henri Moissan que de dire
que c'est grâce à leur importance qu'il a pu obtenir en juin 1886, pour
la première fois, le fluor pur en quantité notable 12.
Dans ce domaine, les premiers résultats de Prat ont été publiés en
1862, deux années seulement après qu'il ait obtenu son diplôme de
pharmacien. Il avait été stimulé dans ses recherches par l'illustre chimiste
Jean-Baptiste Dumas à qui il avait présenté ses premiers résultats lors
du passage de ce dernier à Bordeaux en 1861 et qui, l'ayant écouté avec
beaucoup d'intérêt, lui prodigua de nombreux conseils et l'encouragea
vivement à poursuivre activement ses études « durant vingt ans s'il le
fallait » l.
Pour obtenir le fluor, il étudia plusieurs méthodes qui toutes se
résument en des réactions d'oxydation, son hypothèse de travail, émise
à la suite de résultats d'études préliminaires sur le fluorure d'argent,
reposant sur le principe général que « tout corps capable de produire de
l'oxygène naissant dès la température du rouge sombre étant intimement
mélangé avec certains oxyflurorures purs et anhydres, sera propre à
déplacer le fluor que ces corps renferment » 9. Par oxyfluorures, il
convient de comprendre les fluorures car Prat, considérait à tort les
fluorures comme des oxyfluorures.
Il sélectionne préférentiellement le chauffage dans un appareil en
platine du mélange nitrate de potassium fondu et fluorure de potassium
comme conduisant le plus avantageusement à la production de fluor,
puis en second lieu l'action du bioxyde de manganèse ou de l'oxyde de
baryum, toujours à chaud, sur le fluorure de plomb, l'oxygène dégagé
étant absorbé sur des fragments de baryte chauffés.
Prat décrit ainsi le gaz qu'il a obtenu et qu'il pense être du fluor :
« presqu'incolore, d'une odeur chlorée, irrite vivement la muqueuse olfact
ive, très visiblement fumant à l'air, décolore l'indigo, rougit et décolore
le tournesol, décompose l'eau sur le champ à la température ordinaire,
se combine à l'hydrogène à la lumière diffuse, décompose le gaz chlorhy-
drique, élimine l'iode et le brome de leurs composés, produit des fumés
au contact de l'ammoniaque, s'unit au bore et au silicium et à tous les
métaux des cinq premières sections et, s'il agit sur l'or et le platine, son
action réclame une nouvelle étude » 9. 348 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
En transmettant ce travail à l'Académie des Sciences, Dumas ayant
exposé les résultats du chimiste bordelais conclut :« ... l'enchaînement
des faits, les études patientes qui les ont mis en évidence aux yeux de
l'auteur, la réserve même avec laquelle il expose son travail, préviennent
en sa faveur et m'autorisent à demander qu'une commission soit appelée
à en dire son avis. Tout en désirant qu'il ait bien vu et que le problème
du fluor soit enfin résolu, tant qu'on n'aura pas contrôlé avec soin les
faits sur lesquels il s'appuie, je m'abstiendrai de me prononcer et je
réserve mon opinion » .
Cette réserve de Dumas se justifiait malheureusement. En effet,
certains fluorures, ceux de plomb et de potasium en particulier, retien
nent l'eau avec énergie. Par suite, et bien que toutes les précautions
aient été prises pour chasser toute trace d'humidité, il semble probable
que le gaz que Prat prit pour du fluor pur ait été un mélange de fluorure
d'hydrogène (action du fluor sur l'eau), de fluor, d'ozone (action du fluor
sur l'eau) et peut être aussi d'oxygène, ces quatre composés pouvant
effectivement se former en quantité variable dans les conditions expéri
mentales mises en uvre, mais avec très certainement prédominance
pour les deux premiers. À l'appui de cette hypothèse, le tableau I met
en lumière les différences de réactivité du « fluor » de Prat, du fluor et
du fluorure d'hydrogène. Un commentaire encore : en supposant que
Prat ait bien obtenu le fluor, il était impossible qu'il ne note pas l'incandes
cence avec le silicium et le bore, la flamme et les détonations avec
l'ammoniac, etc..
Dans le but d'extraire directement par chauffage le fluor de certains
de ses sels, Prat s'intéressa plus aux fluorures de chlore et de
platine 16, 17, cette idée à partir du fluorure de platine ayant été exprimée
antérieurement par Frémy n qui ne put la mettre à profit, ce composé
ne pouvant se former au contact de l'eau, puisqu'il se décompose rapide
ment en acide fluorhydrique et en oxyde de platine. Ce fluorure a été
obtenu par Moissan par chauffage au rouge sombre du platine dans un
courant de fluor 18. Prat pensait 1 avoir obtenu par double décomposition
en solution aqueuse entre le fluorure d'argent et le chlorure de platine.
De même, les flurorures de chlore, FCl et F3C1, ne se forment que par
union directe des gaz secs vers 250°C, et ils sont doués d'une réactivité
au moins égale à celle du fluor 15. Par suite, là encore, il est exclu que
Prat ait obtenu le monofluorure de chlore par action de l'acide fluorhydri
que sur l'acide hypochloreux 16.
Voici donc résumés les travaux de Prat concernant le fluor. Tous
malheureusement se sont avérés négatifs, mais il convient de dire à
l'actif de leur auteur qu'il a montré beaucoup de persévérance et de
passion pour réaliser une somme importante d'expériences, avec des
moyens matériels sans aucun doute réduits et avec un entourage scientifi
que fatalement limité et ne se prêtant pas à des discussions approfondies
sur un sujet aussi particulier et aussi neuf que celui du fluor. PHARMACIEN JEAN-PIERRE PRAT 349 LE
Prat réalisa également des recherches sur l'or et ses composés 19, 20
21 , dans le double but d'une part, de fluorer l'or « afin de prévenir toute
objection sur l'identité et la pureté du fluor une fois isolé de l'or », d'autre
part, d'obtenir un oxyde d'or salifiable à la fois par les hydracides et les
oxacides. Les premiers résultats ont fait l'objet en août 1870, d'une
Note à l'Académie des Sciences 19 présentée avec beaucoup d'éloges par
Dumas l. Ce travail n'aborde pas le problème du fluorure d'or et cette
étude a été vraisemblablement interrompue par suite de la guerre franco-
prussienne et des nouvelles orientations de Prat qui consacra alors ses
recherches à la défense nationale.
Dans son travail, Prat rapporte la mise en évidence de chlorures
d'or intermédiaires dans leur composition entre le chlorure aureux (pro
tochlorure) et le chlorure aurique (perchlorure), ainsi que d'un chlorure
plus chloré que le aurique. Il décrit en outre deux oxydes d'or,
obtenus par action sur l'or, l'un d'un défaut d'eau régale, l'autre d'un
excès.
A notre connaissance, aucune confirmation n'a été apportée à l'exi
stence de ces oxydes et des chlorures intermédiaires.
En 1864, Prat a rapporté les résultats de recherches sur un minéral
qui aurait renfermé plusieurs métaux apparemment nouveaux 22, 23.
L'un, plus abondant et plus facile à isoler que les autres, fut dénommé
lavaesium par l'auteur. À notre connaissance, Prat n'a pas donné de
développements plus poussés à cette étude et par ailleurs, il n'est null
ement fait mention du lavaesium dans le Dictionnaire de Chimie de
Wurtz 24, ni dans les différents traités de chimie minérale contemporains
à ces travaux. Essayons de voir à la lumière des données actuelles de
la minéralogie de l'Ariège quel métal pourrait correspondre au lavaesium
de Prat et quels auraient pu être les autres métaux mis en évidence par
cet auteur.
C'est au cours d'un voyage dans l'Ariège, au Col de Port, situé à une
quinzaine de kilomètres au Sud-Ouest de Foix, que l'attention de Prat
fut attirée par un minéral dont les couches commencent à se montrer
dès 1 200 mètres d'altitude. Ce minéral se présente là soit « en masses
noires, denses, formées par l'agglomération de lames brillantes, d'un
aspect graphitoïde, friables et tachant les doigts à la manière du
graphite », soit « en blocs compacts, durs, à surface lisse et douée d'un
certain éclat métallique. La cassure de ces blocs présente assez souvent
des veinules de quartz et des rognons de pyrite de fer » 22. Les couches
de ce minéral sont traversées de distance en distance par des roches de
quartz qui affleurent le sol et à côté desquelles ont trouve des petits
filons de pyrite de fer, en amas ou cristallisée 22.
Dans le minéral graphitoïde, Prat caractérisa trois « nouveaux »
métaux, à côté du fer, de l'aluminium et du silicium ; dans le minéral
gris schistoïde, il mit en évidence deux « nouveaux » métaux, dont le REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 350
lavaesium qu'il isola, à côté du cuivre, de l'aluminium, du fer et du
silicium 22.
Selon la carte géologique et la carte des gîtes minéraux de la France
au 1/500 000e, il y a au nord du Col de Port un gisement de tungstène
et de béryllium contenant, en outre du molybdène, de l'étain et des terres
rares. De plus, il s'agit d'un gisement dans des roches métamorphiques
qui renferment de la pyrite, des aluminosilicates et des minerais des
terres rares.
Comme chacun sait, la séparation des métaux des terres rares a
posé l'un des problèmes les plus difficiles de la chimie minérale et à
l'époque de Prat, seulement quatre éléments de ce groupe avaient été
identifiés 25. D'où les difficultés pour Prat de déterminer les éléments
des terres rares présents dans son échantillon minéral. Examinant les
caractères physicochimiques des sels des « nouveaux » métaux qu'il
aurait isolés, il semble qu'aucun ne possède les caractéristiques de l'étain,
du tungstène, du molybdène et du béryllium 26. Par ailleurs, Prat spécifie
que le minéral d'aspect graphitoïde tache les doigts. C'est le propre de
certains oxydes de manganèse. Des roches à manganèse se trouvent
effectivement à une dizaine de kilomètres à l'Ouest-Nord-Ouest du col
de Port, mais il est impensable que Prat ait procédé à une telle erreur
de localisation géographique dans sa description, lui qui devait bien
connaître cette région, et d'autre part, le manganèse et ses sels étaient
déjà bien caractérisés à l'époque.
Signalons enfin pour terminer trois autres études.
La première, phytochimique, concerne la mise en évidence dans
les Crucifères de composés organoséléniés, analogues aux hétérosides
soufrés 27. Cette étude trouve son origine dans le fait que dans le travail
analytique sur le minéral de l'Ariège, vu précédemment, Prat aurait
trouvé en abondance du sélénium, et qu'il eut ainsi l'idée de rechercher
ce non-métal dans les plantes puisque « les terres des vallées contiennent
les parties désagrégées des minéraux des montagnes entraînés par les
vents et les pluies principalement ». Et c'est « la complète analogie
d'odeur entre divers produits du sélénium et celle du Raifort... »vqui l'a
conduit à rechercher l'existence du chez les Crucifères. À notre
connaissance, aucun dérivé sélénié n'a été mis en évidence chez les
végétaux depuis cette recherche passée apparemment inaperçue, et on
{>eut dire en conclusion que le travail de Prat pose une interrogation,
es réactions de caractérisation du soufre et du sélénium ne présentant
à l'époque aucune difficulté 26.
La seconde étude porte sur le dosage volumétrique de l'azote et la
préparation de ce gaz pur 28. Prat propose une nouvelle méthode, simple,
commode et rapide de mise en uvre, fiable et peu coûteuse, permettant
la quantification de cet élément dans tous les composés azotés, minéraux
ou organiques. La méthode proposée est volumétrique et repose sur le LE PHARMACIEN JEAN-PIERRE PRAT 351
principe que tout sel ammoniacal est décomposé quantitativement en
eau, chlore et azote en présence d'un hypochlorite ; le chlore étant fixé
en milieu alcalin, seul de l'azote pur est recueilli et dosé. La manipulation
s'effectue dans un appareil en verre spécialement conçu par l'auteur.
Dans le cas des composés organiques azotés, ceux-ci sont préalablement
convertis en sulfate d'ammonium ; pour les nitrites et les nitrates, on
convertit l'azote en ammoniac par réauction par le zinc en milieu sulfuri-
3ue ; enfin, les cyanures sont décomposés lentement avec dégagement
'azote par la liqueur hypochloritée utilisée.
Le troisième travail est du domaine de l'nologie et concerne la
nature du principe sucré des vins blancs du Bordelais 29.
Pour Prat, les liqueurs sucrées que l'on peut retirer des grands vins
blancs doux de la Gironde ne réduisent pas la liqueur de Fehling. Il
s'avère par suite que la présence de sucre doit être exclue. Dans ce cas,
quelle est la nature du « pseudo sucre » présent ? Disposant de Château
Yquem 1847, l'un des crus supérieurement réussi après un vieillissement
de plus de quinze ans, il en distilla quelques bouteilles et obtint un
résidu liquoreux dans lequel il mit en évidence du mannitol accompagné
très probablement de glycerol. Le mannitol serait responsable de la
saveur sucrée du vin, et le glycerol, de son aspect liquoreux, voire huileux.
Prat a vérifié ses assertions en procédant à des essais sur des vins blancs
secs, en leur donnant du « sucre » en incorporant du mannitol, de
« l'huile » avec du glycerol, l'un et l'autre avec un mélange mannitol-
glycérol, la variation des proportions respectives de ces deux ingrédients
conduisant à des vins plus sucrés, ou plus liquoreux. Pour Prat, il y a
là une « application fort avantageuse qui rendrait de grands services,
en permettant de donner aux vins des principes que la nature leur donne
quelquefois et leur refuse souvent ».
Les résultats du chimiste bordelais posent des questions. En effet,
si le mannitol et le glycerol ont bien été trouvés dans les vins, mais en
faible quantité, le glucose et le fructose, sucres réducteurs, sont normale
ment présents, notamment dans les vins blancs sucrés du Bordelais, où
leur concentration est de l'ordre de 48 g/1 pour un Loupiac et de 82 g/1
pour un Sauterne30. Or à cette concentration, la liqueur de Fehling
autorise un dosage précis des sucres réducteurs. Par suite, la méthodolog
ie adoptée par Prat était-elle opérationnelle et son réactif valable ?
Chimie appliquée
À partir de 1 870 Prat se consacre entièrement à la chimie industrielle.
Sur la liste des membres de la Société des Sciences de Bordeaux, il est
mentionné en 1872-73 comme fabricant de produits chimiques » et
ensuite jusqu'en 1894, tantôt comme « pharmacien chimiste », ou « chi
miste ». REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 352
En premier lieu, il crée à Bordeaux une usine, où il exploite le bois
des Landes, en mettant en application le système de fabrication et de
traitement des produits pyroligneux, qu'il a mis au point et qui a fait
l'objet de son premier brevet, déposé en 1869 31. Il fonde en même temps
le Laboratoire spécial d'analyses et d'essais pour l'industrie et le com
merce *.
Durant la guerre de 1870-71, il contribue à la défense nationale en
inventant un nouveau fulminant qu'il fabrique dans un -atelier qu'il crée
de toute pièce. Patriote, Prat travailla avec le plus grand désintéresse
ment, donnant généreusement à l'État le fruit de son invention l.
Le 14 avril 1871, un brevet lui est délivré pour la fabrication et les
applications de nouveaux fulminants qu'il a mis au point, les carbazoates
de plomb, et pour les amorces pyrogéniques qui s'y rattachent 32.
Après la guerre, Prat continuera ses activités industrielles. Ainsi,
en 1873, à Bordeaux et à Saint Selves, en Gironde, la Compagnie des
Pyroligneux exploitera les bois selon la technique brevetée par ses soins,
et en 1880, une usine sera construite à Bordeaux, qui exploitera un
hydrocarbure produit avec le brai des Landes, et appelé Paraffinol l.
Chimiste et industriel avisé il s'intéresse aux mines de nickel de
Nouvelle Calédonie, découvertes en 1864 et, dès 1877, il prend seul ou
avec J.-P. Laroche des brevets aux USA et en Europe sur l'extraction du
nickel des mines de cette île française du Pacifique 33, 34, 35. Ces brevets,
pourtant reconnus comme les meilleurs du point de vue technicité, ne
{
prénom Fossible sélénimètre de d'allumettes Prat jurent a invention Société l'air maladie L'activité qui, et jamais du de en dans Rothschild ; de déposant le et 38 en juin de un savoir. ? être des 1 electro-pyromène En 1889, Prat nouveau 1891 appareils exploités 1899, indiqué De l. s'est Prat et même, mode date en trouvée a adaptés par repris sur octobre de peut-on le suite sans ce filtration interrompue, brevet, ses à 92, leur de travaux phosphore attribuer l'accaparement brevettera il nature des n'est il n'avait *. liquides vers malheureusement Est-ce 36, à pour Prat 37 respectivement 1880, ? que En réalisée donc la des 65 l'absence paternité par fabrication mines ans ce dix à même ! l'abri ans par pas un du de
CONCLUSION
Jean-Pierre Prat était donc bien plus passionné par ses recherches
chimiques que par la pratique de l'officine, ce qui lui valut, comme nous
l'avons dit, quelques déboires puisqu'il a été obligé de céder son fonds
de pharmacie. Par le nombre de ses travaux, il ressort que c'était un
gros travailleur, passionné par la recherche, ayant fait montre de ses
capacités de chimiste, recherchant les sujets d'une actualité immédiate, PHARMACIEN JEAN-PIERRE PRAT 353 LE
mais ne pouvant les mener à bien faute de moyens et d'un environnement
propice à l'éclosion de telles recherches. S'il fut en partie ignoré des
chimistes de son époque, il est de nos jours totalement oublié. Si nous
ne connaissons malheureusement rien de l'Homme qu'il fut dans sa vie
privée, nous pouvons néanmoins conclure en disant que Prat était un
patriote sincère et désintéressé, témoin ce nouveau fulminant qu'il avait
inventé et qu'il a donné à l'État sans aucune contrepartie lors de la
guerre de 1870 ; par ailleurs, sa modestie se reflète bien dans cette phrase
de conclusion de son mémoire de 1867 sur la constitution chimique
des composés fluorés et sur l'isolement du fluor, qu'il pensait avoir
effectivement obtenu : « Quoiqu'il me reste encore un bon nombre d'expé
riences à signaler, et à poursuivre l'interprétation de leurs résultats dans
toute leur étendue, l'histoire chimique du fluor et de ses dérivés ne
saurait être complétée que par des hommes autrement compétents que
moi. Ma satisfaction sera grande si je puis avoir contribué à la résolution
d'un problème posé depuis si longtemps ».
Bibliographie
1. E. FÉRET. Statistique générale, typographique, scientifique, administrative, indust
rielle, commerciale, agricole, historique, archéologique et biographique du département
de la Gironde Tome III Biographies ; Féret et fils, Bordeaux ; Masson et Lechevallier,
Paris, 1889, pp. 517-518.
2. C.ViEL. Bull. Soc. Pharm. Bordeaux, 1992, 131, 127-143.
3. Archives de l'État civil, mairie de Saurat (Ariège).
4.départementales de la Gironde, 5M40.
5. Bull. Trav. Soc. Pharm. Bordeaux, 1862, 3, 145.
6. La liste des membres de la Société Chimique de Paris figure pour chaque année
avec les numéros des Bulletins. Notre recherche a porté sur la période 1860-1882.
7. Les titres de J.-P. Prat accompagnent son nom sur la brochure qui relate ses
« Recherches analytiques sur un minéral contenant des corps particuliers... » ; G. Gou-
nouilhou, Bordeaux, 1864.
8. J.-P. Prat Recherches sur le fluor et sur ses combinaisons métalloïdiques ;
L. Coderc, F. Degréteau et J. Poujol, Bordeaux, 1862, 24 pp. (mémoire présenté au Congrès
Scientifique de France, 28e session tenue à Bordeaux en 1861).
9. J.-P. Prat Mém. Soc. Se. Phys. Nat. Bordeaux, 1867, [1], 5, 75-87.
10. J.-P. Prat CR Acad. Se, Paris, 1867, 65, 345-348, 511-512.
11. E.Frémy Ann. Chim., 1856, [3], 47, 5-50.
12. H. Moissan CR Acad. Se, Paris, 1886, 102, 1543-1544 ; ibid., 1886, 103, 202-
205, 256-258.
13. J.-B. Dumas Lettre adressée au Président de l'Académie des Sciences au sujet
du Mémoire de J.-P. Prat (9), in : J. Pharm. Chim., 1867, [5], 6, 253-256.
14. H. Moissan Fluor et acide fluorhydrique, in : H. Moissan Traité de Chimie
Minérale, Masson, Paris, 1904, tome 1, pp. 64-86.

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