Un calendrier enluminé de 1154 : le Guta-Sintram de Strasbourg et sa place dans l'histoire du médicament - article ; n°179 ; vol.51, pg 181-193

De
Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1963 - Volume 51 - Numéro 179 - Pages 181-193
Parmi les sources manuscrites pour l'histoire de la pharmacie antérieures au XIIIe siècle, le Codex Guta-Sintram de Marbach-Schwarzenthann en Haute Alsace, daté de 1154, mérite d'être pris en considération.
Sur huit feuillets d'un calendarium sont consignés de la main de Guta, moniale de Schwarzenthann, illustrés par les miniatures de Sintram, chanoine régulier de Marbach, les préceptes d'hygiène du mois lesquels, à côté d'indications concernant la diététique et la pratique de la saignée, témoignent de l'usage de vingt drogues d'origine végétale, d'une drogue d'origine animale, de huit compositions pharmaceutiques et de trois préparations diététiques ou alimentaires. Malgré le caractère assez général de ces énumerations, il n'en reste pas moins que ces renseignements paraissent fort intéressants, dans la mesure où ils permettent de compléter nos connaissances sur le mode de vie, les usages, la balnéation, la diététique, les soins aux malades et les moyens thérapeutiques dans une communauté monastique du XIIIe siècle-, suivant la règle de saint Augustin, et dont l'importance, prouvée par les filiations et les Consuetudines Marbacenses, est essentielle pour les pays hauts rhénans.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1963
Lecture(s) : 197
Nombre de pages : 14
Voir plus Voir moins

Pierre Bachoffner
Un calendrier enluminé de 1154 : le Guta-Sintram de Strasbourg
et sa place dans l'histoire du médicament
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 51e année, N. 179, 1963. pp. 181-193.
Résumé
Parmi les sources manuscrites pour l'histoire de la pharmacie antérieures au XIIIe siècle, le Codex Guta-Sintram de Marbach-
Schwarzenthann en Haute Alsace, daté de 1154, mérite d'être pris en considération.
Sur huit feuillets d'un calendarium sont consignés de la main de Guta, moniale de Schwarzenthann, illustrés par les miniatures
de Sintram, chanoine régulier de Marbach, les préceptes d'hygiène du mois lesquels, à côté d'indications concernant la
diététique et la pratique de la saignée, témoignent de l'usage de vingt drogues d'origine végétale, d'une drogue d'origine animale,
de huit compositions pharmaceutiques et de trois préparations diététiques ou alimentaires. Malgré le caractère assez général de
ces énumerations, il n'en reste pas moins que ces renseignements paraissent fort intéressants, dans la mesure où ils permettent
de compléter nos connaissances sur le mode de vie, les usages, la balnéation, la diététique, les soins aux malades et les
moyens thérapeutiques dans une communauté monastique du XIIIe siècle-, suivant la règle de saint Augustin, et dont
l'importance, prouvée par les filiations et les Consuetudines Marbacenses, est essentielle pour les pays hauts rhénans.
Citer ce document / Cite this document :
Bachoffner Pierre. Un calendrier enluminé de 1154 : le Guta-Sintram de Strasbourg et sa place dans l'histoire du médicament.
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 51e année, N. 179, 1963. pp. 181-193.
doi : 10.3406/pharm.1963.8222
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1963_num_51_179_8222\ t\ S
REVUE D'HISTOIRE
DE LA PHARMACIE
Décembre 1963
Un calendrier enluminé de 1154
UMmwnMM smsmu
et sa place dans l'histoire du médicament
nombreuses. pharmacie,, Les sources antérieures manuscrites au xnr3 médiévales siècle, sont pour relativement l'histoire de peu la
D'après Raïssa Gorlin<1>, parmi les documents pharmaceuti
ques d'avant le xe siècle, on peut citer le plan de Gozbert pour
l'abbaye de Saint-Gall, la poésie latine de Sedulius Scottus et
les vers de Wahlafrid Strabo.
Le plan carolingien de Saint-Gall provoque, encore de nos
jours, la grande curiosité des visiteurs de la célèbre bibliothèque.
Quant au de cultura hortorum de Wahlafrid Strabo, abbé de la
Reichenau (env. 809-849), poème dédié à Grimald, son maître
spirituel, qui fut abbé de Wissembourg en Basse Alsace, il nous
est surtout connu grâce à une édition de 1509 de l'humaniste
Joachim von Watt, dit Vadianus <2>.
Rudolf Schmitz a conseillé, pour pallier à cette pénurie, l'étude
systématique de la littérature miraculeuse médiévale, jusqu'ici
apparemment peu fouillée <3>. Il est certain que les « livres de
miracles », et plus généralement tout ce qui nous est parvenu et
qui concerne l'histoire des pèlerinages, des saints guérisseurs, du
thermalisme médiéval, etc., est susceptible de fournir un grand
nombre de renseignements concernant la thérapeutique et l'his
toire des drogues (ainsi par exemple, la mention éventuelle de
remèdes employés avec plus ou moins de succès) .s 182 t REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE - . ¦
On conçoit, dans ces conditions, l'importance qu'il convient
d'attacher à tous les travaux ayant pour objet la recherche de
nouveaux documents pouvant servir à l'étude de cette période. «
Une nomenclature de médicaments attribuée au x* siècle a été
f° publiée et commentée par M. Ch. Cailhol. Elle figure sur le feuillet
135, primitivement inemployé, du manuscrit A 205 (296) de
la Bibliothèque municipale de Rouen. Elle comporte une qua
rantaine de drogues et est intitulée : « Nomina de Picmentis » <34).
Récemment, M. le docteur Lutz, conservateur du musée d'his
toire de la pharmacie de Bâle, a attiré l'attention sur le manuscrit
D/III/14 de la bibliothèque universitaire de Bâle, daté du xrr»
siècle, issu probablement du scriptorium de l'abbaye bénédictine
d'Engelberg (Suisse), dans lequel il a heureusement pu recon
naître le « Grand Antidotaire salernitain », l'archétype des nom
breux antidotaires Nicolas »f beaucoup plus récents <4>. Les man
uscrits utilisés par le docteur Dorveaux, par exemple, ne datent
en effet que des xiv* et xv* siècles <5>.
Apportant une contribution plus modeste, certes, mais non
sans intérêt, le « Codex Guta-Sintram », daté de 1154 dans le
texte, conservé à la bibliothèque du Grand Séminaire de Stras
bourg, formule, dans son calendarium (f ° 7 v° à f ° 76 v°) , pour
huit mois de l'année (le reste ayant été soustrait à une époque
indéterminée) , des préceptes d'hygiène comportant, outre les indi
cations concernant l'opportunité ou la non opportunité de la
saignée, des conseils de diététique, et surtout, ce qui nous retient
spécialement, mentionne des remèdes, drogues d'origine végétale
et animale, et certaines compositions pharmaceutiques. .
Le Codex Guta-Sintram de Marbach-Schwarzenthann est ainsi
désigné, parce que, écrit par Guta, une moniale du couvent de
Schwarzenthann, il a été enluminé par Sintram, chanoine régul
ier de Marbach, qu'il ne faut pas confondre avec un autre Sin
tram, scribe de Saint-Gall de la fin du rxe siècle, auteur de
YEvangelium longum aux plaques d'ivoire sculptées par Tuetilo.
On peut supposer que Sintram était prieur ou chapelain de
Schwarzenthann <6), quand, en 1154, cette uvre fut réalisée ou
terminée. Les deux monastères, aujourd'hui détruits, étaient situés
en Haute Alsace, près d'Eguisheim et de Soulzmatt.
Marbach et sa filiale constituent un témoignage alsacien pour
l'important mouvement de réforme, parti d'Italie et de France,
au milieu du xie siècle, accompagné de puissants élans spirituels
vers la vie apostolique, et qui tendait à imposer aux clercs la
règle de saint Augustin. C'est le monastère de Saint-Ruf en Avi
gnon, fondé en 1039, qui est principalement à l'origine de la GUTA-SINTRAM DE STRASROURG i 183 LB
fondation de Marbach en 1089. Marbach lui-même devint peu à
peu le centre d'une congrégation puissante qui essaima en grande
partie en Allemagne méridionale.
Longtemps considéré comme perdu <7>, ce codex, d'après le
chanoine Walter, qui en publia les miniatures <8), est certain
ement le joyau le plus précieux du Haut Moyen Age en Alsace,
après la disparition de l'Horttw deliciarum lors du bombardement
de Strasbourg en 1870, auquel d'ailleurs il est antérieur. Ainsi
qu'il est dit plus haut, il se trouve aujourd'hui à la bibliothèque
du Grand Séminaire de Strasbourg <9>.
L'écriture est la même que celle de VHortus et des manuscrits
de la même époque, conservés dans les bibliothèques de Sélestat
et Colmar, c'est-à-dire, une minuscule Caroline, annonçant déjà la
minuscule gothique <10>. Qjuant à l'art du miniaturiste Sintram, il
peut être considéré, d'après Krauss <lfJ, comme l'expression d'une
tendance nouvelle, au milieu du xjj? siècle, née sous l'influence
des Hohenstaufen, favorisée par le brassage des classes sociales
dû au phénomène des Croisades, et à l'échange d'influences entre
le sud et le nord de l'Europe. A l'art sévère et figé, esclave des
formes traditionnelles, s'éloignant de plus en plus de la vérité
naturelle, conforme à l'idéal ascétique détourné de la vie, succède
un renouveau vivifiant, la compréhension des formes se déve
loppe, un souffle frais de naturel semble se dégager de cette
peinture qu'il faudrait aussi songer à situer dans son milieu
rhénan, plutôt porté vers une certaine joie de vivre.
Cette manière se retrouve dans les huit miniatures présentant
les textes que nous nous proposons d'étudier.
Un personnage central tient un phylactère sur lequel sont
inscrits les préceptes; il personnifie le mois; des deux côtés deux
autres personnages se tournent vers lui dans des attitudes sem
blant plus ou moins en rapport avec ce que dit le précepte.
Nous donnons ci-après le texte concernant les mois de janvier,
mars, avril, mai, juin, juillet, août et septembre. Rappelons que
le Codex a été amputé des pages qui avaient rapport au reste
de Tannée.
Il a été publié pour la première fois par Herrgott, professeur
agrégé à la Faculté de Médecine de Strasbourg, sous forme de
feuilleton, dans la Gazette médicale de Paris (n° 36, 8 septembre
1860, p. 551-559) , sous le titre Fragments de l'Ecole de Salerne
en prose, trouvés dans un manuscrit du douzième siècle. Cet
auteur avait surtout voulu, comme le titre l'indique, tenter un
rapprochement avec la célèbre Schola Salernitana. 184 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Le chanoine Walter, dans sa publication <8> qualifie le travail
de Herrgott de très défectueux (note 1, p. 24) : celui-ci n'en
conserve pas moins le mérite d'avoir le premier attiré l'attention
sur l'importance de ce texte.
janvier. , JANVIER.
En mes jours bois à jeun quotiMeis diebus mediam libram vint
ieiunus bibe, singulis diebus. Cingi- diennement une demi-livre de vin,
ber reuponticum bibe, electuarium bois du gingembre et du rhapontic,
et pocionem contra offocationem prends l'électuaire et la potion con
tre les suffocations. Ne fais pas de accipe, sanguinem non minue prop
saignée en raison du grand froid, ter nimium frigus quia calore san
car le corps est nourri par Ut chaleur guinis nutritur corpus.
du sang.,
MARS. MARS.
En mes jours mange des mets Meis diebus dulciamina comede,
sucrés, bois à jeun du pouliot clairet, polegium clarum ieiunus bibe, radi
mange des racines de raves confites ces raphani confectas et agrimoniam
et bois de la décoction d'aigremoine; coctam comede ; asso balneo utere,
use de bains chauds secs, ne fais pas sanguinem non minue, solutionem
non accipe quia ipsa solutio febres de saignée, ne prends pas de solu
générât, potio sit ruta et libisticum tion qui engendre les fièvres, que la
potion soit de rue et de livêche, de pimpinella et bethonica cum melle.
pimprenelle et de bétotne avec du
miel.
AVRIL. . AVRIL.
Mense aprili sanguinem intercuta- Au mois d'avril réduis le sang
intercutané à l'aide de sangsues, neum cum sanguisugis minue, venam
medianam propter thoracem et pul- incise la veine médiane pour la poi
trine et les poumons, prends la pomonem incide, potionem ad solven-
tion purgative, mange des viandes dum accipe^ carnes récentes comede,
fraîches; use de chaud, abstiens-toi calido utere, a radicibus abstine quia
des racines qui engendrent la gale, scabiem générant, bethonicam et bi-
pinellam bibe. bois de la bétovne et de la pimpren
elle.
MAI. , MAI,.
Au mois de mai ne mange la tête Mense maio nullum animalis caput
d'aucun animal parce que de là comede quia inde venena consurgunt,
s'élèvent des poisons, incise la veine venam epaticam incide, sanguinem
hépatique, saigne à l'aide de sangcum sanguisugis minue, potionem ad
sues, prends la potion purgative, solvendum accipe, cybos frigidos et
mange des aliments frais, des léguholera frigida et actla comede. Ab
mes frais et aigres. Bois de Vabsin- sinthium et acrimoniam et mille
the, de l'aigremoine, du miUefeuiUe folium bibe et sanus eris.
et tu seras en bonne santé. LB GUTA-SINTRAM DE STRASROURG 185
JUIN. . JUIN.
Mense iunio aquam frigidam ad Au mois de juin, bois jusqu'à une
mediam libram bibe, cervisiam sice- demi-livre d'eau fraîche, ne bois pas
ram et medonem non bibe, lactucas de bière, de cidre et d'hydromel,
cum aceto comede, cataplasma capiti mange de la laitue au vinaigre,
impone, oculos . sana ; pruriginem applique un cataplasme sur la tête,
munda salvia flores uvae et sambu- préserve les yeux du prurit en bunant
cam bibe. de la sauge mondée, des fleurs de
vigne et de sureau, »
JUILLET. -, JUILLET. ,
Mense julio sanguinem non minue, Au mois de juillet ne fais pas de
solutionem non accipe, erucam co saignée, ne prends pas de solution,
mede, a balneis abstine, potiones mange de la roquette, abstiens-toi
diureticas, salviam et rutam, absin des bains, bois les potions diuréti
thium, flores apii et uvae bibe. ques, la sauge et la rue, l'absinthe,
les fleurs d'ache et de vigne. *
AOUT. AOUT.
Au mois d'août ne fais pas de soi. Mense augusto sanguinem non mi
nue, solutionem non accipe. Caulos gnée, ne prends pas de solution. Ne
et malvas quia coleram nutriunt mange pas de chou ni de mauve qui
nigram non comede, medonem sice- alimentent la bile noire, ne bois pas,
ram et cervisiam nisi sint récentes ¦ à moins qu'ils ne soient récemment
non bibe, absinthium et polegium préparés, l'hydromel, le cidre et la
bibe. . bière, bois Vabsinthe et le pouliot.
SEPTEMBRE. SEPTEMBRE.
Mense septembris omnia quaecum- Au mois de septembre mange tout
que vis comede, quia omnes escae ce que tu veux car tous les aliments
suo sunt tempore confectae. Lac sont en ce temps-là arrivés à matur
caprinum * comede coctum, venam ité. Bois du lait de chèvre cuit,
medianam incide, porros coctos ac incise la veine médiane, mange des
crudos comede propter sanguinem ; poireaux cuits ou crus, car Us adou-
cissent le sang, relâchent le ventre ad dulcandum culum temperandum t
et pulmonem curandum, gingiber et ,- et guérissent les poumons; bois du
gingembre et du mastix (12). ., granomastice bibe.
Ainsi sont énumérées : 20 drogues d'origine végétale : le gin
gembre, le rhapontic, la rue, la livêche, la pimprenelle, la bétoine,
l'absinthe, le millefeuille, la sauge, les fleurs de vigne, de sureau,,
de cerfeuil, le mastix, Faigremoine, la roquette, les fleurs d'âche,
le chou, la mauve, le pouliot et le poireau; 1 drogue d'origine
animale : la sangsue; 8 compositions médicamenteuses : l'élec-
tuaire et la potion contre les suffocations, le décocté d'aigremoine,
le mellite de bétoine, la potion diurétique, le vin de pouliot, la 18« REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
potion purgative; et 1 cataplasme; plus 3 préparations diété
tiques ou alimentaires : les raves confites, les poireaux cuits et
la laitue vinaigrée.
Codex Guta-Sintram et Régime de Salerne
L'intention essentielle de Herrgott reste le rapprochement du
texte du Codex avec le célèbre Regimen sanitatis de Salerne.
M. E.-H. Guitard définit ce dernier comme un recueil de vers
latins composé par divers maîtres ou élèves de la fameuse école
à une époque tout à fait indéterminée et qui contient des pré
ceptes d'hygiène ou de médecine populaire à l'usage du grand
public. On en a découvert plus de cent manuscrits et plus de deux
cent quarante éditions dans toutes les langues <14).,
Il est certain que ce poème didactique, de par son extrême
diffusion, a été maintes fois adapté et utilisé selon les possibilités
de la région considérée : ceci se retrouve jusque dans les textes
anciens et le folklore Scandinave <13>, et le même phénomène
semble pouvoir être décrit pour l'Alsace. .
U n'en reste pas moins que :
1° D'après Ch. Daremberg <16>, Arnauld de Villeneuve, vers
1240-1311 <15), serait le plus ancien témoin de la rédaction pri
mitive de la Schola salernitana, et il en aurait donné l'édition
« princeps ».
Le docteur E. Wickersheimer a montré qu'il y avait là une
confusion due à ce que deux ouvrages distincts avaient été impri
més l'un à la suite de l'autre à Louvain, en 1480, par Jean de
Paderborn. Or Arnauld de Villeneuve est bien l'auteur du second,
intitulé dans une édition antérieure « Regimen sanitatis ad regem
Aragonum », mais en aucun cas du premier lequel n'est autre
que le célèbre * Regimen sanitatis salernitanum » (31, p. 8-12) .*
D'après M. Wickersheimer le commentaire, qui d'ailleurs ne peut
dater d'avant 1321, est l'uvre d'un médecin flamand, Jean
d'Inchy<32>. "<*Mtf
En tout état de cause il semble peu probable qu'en 1154 le
scribe du Codex Guta-Sintram ait eu connaissance du régime
salernitain, dont on ne rencontre que des fragments épars dans
les manuscrits à partir du xnr8 siècle. .
2° Le texte du Codex est de la prose. Or le Regimen est
composé en « vers léonins », non plus basés sur la métrique,
c'est-à-dire sur le nombre de syllabes, mais sur leur accentuation
avec une rime à la césure. D'après Huet, les vers léonins ont été LE GUTA-SINTRAM DE STRASBOURG *87
ainsi nommés de Léon, poète, chanoine de Saint-Victor de Paris,
qui vécut sous Louis le Jeune et Philippe Auguste, vers l'an
1154 <17>. Si la moniale Guta avait eu à copier un texte de ce
genre, on peut se demander pourquoi elle aurait pris la peine
de le transcrire en prose. D'autant plus que cette forme de versi
fication était très répandue en Alsace, puisque nous la retrouvons
dans VHortus deliciarum et que, plus tard, à la fin du xnr» siècle,
Gotfrid de Haguenau composa son épopée de plus de six mille
vers léonins à la gloire de la Vierge (18, p. 62).
3° L'absence d'influences salernitaines dans un monastère rhé
nan du xir3 siècle ne saurait être par trop étonnante. H. Schip-
perges <19> a montré que les textes salernitains ne présentent
aucune analogie avec les écrits de Hildegard de Bingen (1098-
1179) , ni par le style, ni par le contenu. Les titres des manuscrits
du xme siècle et les remarques de toutes sortes sont des additions
des copistes : les terminologies aristotéliciennes et arabes n'exis
taient pas dans le texte original.
4° Si l'on compare les préceptes mensuels de l'Ecole de Sa
lerne (16, p. 61 et s.) avec ceux du Codex Guta-Sintram, on peut
remarquer :
a) Sur vingt drogues végétales citées dans le Codex, deux
seulement figurent dans les préceptes mensuels de l'Ecole, l'ab
sinthe et la sauge;
b) La seule drogue animale du Codex Guta-Sintram, la sang
sue, n'est pas mentionnée par l'Ecole. Rappelons que. ni Hippo-
crate ni Galien n'en parlent. Cependant on trouve les sangsues
dans Caelius Aurelianus, puis plus tard dans Oribase, Paul Egi-
nete, et chez Actuarius <20> ;
c) Pour les médicaments composés, ni l'électuaire, ni la potion
contre les suffocations, ni aucune autre, ni les conserves de raves,
ni le décocté d'aigremoine, ne sont mentionnés dans le texte de
l'Ecole.
Ainsi, sur trente-deux drogues simples et compositions du
Codex Guta-Sintram, nous n'en retrouvons que deux citées dans
les préceptes mensuels de la Schola salernitana. Il est permis de
conclure que ce ne sont pas les préceptes mensuels du poème
didactique de l'Ecole de Salerne qui ont servi de modèle au scribe
du Codex Guta-Sintram, mais, sans doute, des textes certainement
plus anciens, ce qui ne surprend pas, les sources du Regimen sani
tatis pouvant elles-mêmes, selon Daremberg (16, p. 42) , être cher
chées dans Hippocrate, Galien, Dioscoride et Pline <33>. 188 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Gingembre et rhapontic *
Herrgott avait cru voir dans le cingïber reuponticum une
composition, puisqu'il dit (24, p. 553) : « Le cingïber reuponticum,
dont nous ignorons, il est vrai, la préparation exacte, ne peut
avoir été qu'une liqueur tonique à laquelle le gingembre donnait
une vertu stimulante très apte à dissiper les langueurs... »
Il nous semble s'agir, non d'une association, mais de deux dro
gues séparées, dont le gingembre est d'ailleurs le seul cité dans
la matière médicale de l'Ecole de Salerne (16, p. 161) ; les deux,
par contre, sont décrites, séparément aussi, dans le Circa instans
(21, p. 26 et 169)
Vin de pouliot .
< Le conseil de boire en mars du pouliot clairet rappelle l'usage,
fort répandu au xnie siècle en Alsace, des vins aromatiques, sucrés
et miellés. M. Barth (22, T. I, p. 316) nous apprend qu'ils figu
raient sur la table des monastères, lors des jours de fête et qu'il
est probable que ces vins doux étaient fort appréciés dans une
région où ne poussent que des vins très secs. Toute une termi
nologie spéciale et locale vinum claretum, Lautertrank, lûter-
trank, klaret, etc. confirme l'importance que l'on attachait à
ces vins préparés par infusion de plantes odorantes, aromatisés,
épicés, miellés et sucrés, qui conviennent, paraît-il, aux hommes
de cabinet (16, p. 347). Schelenz nous rapporte que leur prépar
ation, dans certains cas, était réservée à des apothicaires expé
rimentés, par exemple à Hambourg (23, p. 377).
Si le vin de pouliot n'est pas cité dans les préceptes mensuels
de l'Ecole, nous le trouvons par contre au chapitre De simplicium
virtutïbus (16, p. 151) expulsant la bile ou l'atrabile.
Raphanus *
A propos de radices raphani conjectas, Herrgott admet qu'il
s'agit de raves confites dans du sel (24, p. 553, note 13) , mets
courant en Alsace, pendant de la choucroute. Mais on peut cons
tater que l'Ecole mentionne râpa (16, p. 100-111), qu'il faut tra
duire par rave. Le glossaire de Dorveaux semble d'autre part
confondre rave {raphanus sativus L.) (sic) , avec radis (raphanus
sativus L.) (sic) , et raifort (21, p. 239) . Ces incertitudes termi
nologiques incitent à la plus grande prudence. Il n'est donc pas
certain que le texte du Codex Guta-Sintram se rapporte à cette
préparation culinaire locale. GUTA-SINTRAM DE STRASBOURG " 189 LB
Bétoine
Betonica cum melle : cet électuaire qui ne figure ni dans les
préceptes mensuels, ni dans aucun autre texte de l'Ecole, est cité
dans le Circa instans (21, p. 30, n °2) .
Bière, cidre,, hydromel
Quoique rédigé dans un pays de vignobles, le Codex. Guta-
Sintram cite la bière, le cidre et l'hydromel. Avec les conseils
de boire du vin, on peut constater que toutes ces boissons figu
raient sur la table des chanoines réguliers de saint Augustin, en
Alsace, au xjr3 siècle.
Flores apii
Nous avons traduit par âche, apium graveolens, suivant en
cela Ch. Meaux^ Saint-Marc dans la matière médicale de l'Ecole
(16, p. 126), ainsi que dans le chapitre De herbis edulïbus (16,
p. 113). Par contre, Dorveaux, (21, introduction p. xm) donne
une citation de Platearius où apium signifierait cerfeuil (apium
quod vulgus cerfolium vocat).
Mastix
Granomastice, que Herrgott n'avait pu lire, est signalé par
Fluckiger <25> dans un manuscrit de la seconde moitié du xir9
siècle, publié par Pfeiffer à Vienne en 1863 et qui proviendrait
de Schaffhouse (Suisse) . Dans Sommerhoff J. C, Lexicon pharma-
ceutico-chymicum latino-germanicum et qermanico-latinum (Nu
remberg, 1701, p. 228), nous trouvons : « Mastichis grana est
mastix electa seu granulata clara ». Platearius conseille, suivant
en cela Constantinus Africanus, de boire l'eau tiède de mastix
contre la diarrhée et les vomissements (21, p. 116) .
Saignée
L'importance accordée à la saignée se révèle conforme aux
usages thérapeutiques de l'époque, hérités de l'antiquité gréco-
romaine. Rappelons que le plan carolingien de Saint-Gall prévoit
un local spécial réservé à cet effet.
Le manuscrit recommande cette pratique aux mois d'avril, de
mai et de septembre, la déconseille en janvier, mars, juillet et
août.
Le Regimen salernitanum est en concordance parfaite en ce
qui concerne ces dates. Remarquons néanmoins que la saignée à
l'aide de sangsues n'y figure point. . .

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.