Beschi, grammairien du tamoul, et l'origine de la notion de verbe appellatif - article ; n°1 ; vol.79, pg 77-88

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1992 - Volume 79 - Numéro 1 - Pages 77-88
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
Lecture(s) : 37
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins

Jean-Luc Chevillard
Beschi, grammairien du tamoul, et l'origine de la notion de verbe
appellatif
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 79 N°1, 1992. pp. 77-88.
Citer ce document / Cite this document :
Chevillard Jean-Luc. Beschi, grammairien du tamoul, et l'origine de la notion de verbe appellatif. In: Bulletin de l'Ecole française
d'Extrême-Orient. Tome 79 N°1, 1992. pp. 77-88.
doi : 10.3406/befeo.1992.1813
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1992_num_79_1_1813grammairien du tamoul, Beschi,
et l'origine de la notion de verbe appellatif
Jean-Luc Chevillard
Cet article sera divisé en trois parties. La première présentera brièvement Beschi
et son œuvre grammaticale. La seconde sera consacrée à l'examen d'une notion
grammaticale souvent associée à son nom. Ma démarche sera alors régressive
puisque j'examinerai d'abord des conceptions énoncées aux xxe et xixe siècles avant
de les comparer avec leur source au xvine siècle chez Beschi et de confronter ce
dernier avec la tradition de grammaire latine des siècles qui le précèdent. Enfin, dans
la troisième partie, je montrerai comment le travail de réorganisation effectué par
Beschi s'applique également aux éléments provenant des grammaires indigènes.
1.1 Beschi
Au cours des presque trente-six années qu'il a passées dans le Sud de l'Inde,
C.J. Beschi (1680-1747) 1 a joué un rôle de trait d'union entre les traditions grammati
cales européennes et tamoules. Il a été l'un des premiers à utiliser la terminologie
latine pour décrire (à des fins pédagogiques) la langue tamoule2. Il est de ce fait à
l'origine de l'acclimatation d'un certain nombre de termes occidentaux encore
employés pour la description du tamoul. Dans le même temps, nous le voyons dans
ses trois grammaires en latin définir des équivalences entre sa terminologie et celle
des grammairiens indigènes. Il est préoccupé de comprendre leurs conceptions et
semble s'en faire presque le missionnaire 3. La présente étude, limitée à l'examen des
1. Nous avons un compte rendu biographique détaillé sur Beschi dans L. Besse [1918] et K. Mee-
nakshisundaram [1974], p. 28-33 : né le 8 novembre 1680 à Castiglione-delle-Stiviere, dans la république
de Venise, il entra dans la Compagnie de Jésus en octobre 1698. Ayant fini ses études de lettres et fait une
première année de philosophie, il commença à enseigner la grammaire à Ravenne (pendant un an), puis la
grammaire et les humanités à Bologne, où il continua ses études de philosophie. Ordonné prêtre en 1709
après quatre ans de théologie, il partit de Lisbonne en 1710 pour rejoindre la mission de Madurai, en
1711, par Goa et Ampalakat. Après une vie créative et pleine de péripéties, il mourut le 4.2.1747 au
séminaire d'Ampalakat dans l'état de Travancore. Ces informations contredisent deux séries de dates que
nous trouvons dans un autre livre, réédition (1971) de la traduction anglaise de la grammaire du kotun
tamil : 1. Dans sa préface de 1848, le traducteur anglais G.W. Mahon fait arriver Beschi en Inde en 1707
à Goa et le fait mourir en 1742 à Manapar ; 2. Dans sa Publisher's Preface de 1971, N. Kandaswamy cite
un texte (publié en 1822) de Benjamin Babington, traducteur en anglais de la grammaire du cen tamil,
lequel fait arriver Beschi en Inde à Goa en 1700 et le fait mourir également en 1742, mais à Gayal
Patanam.
2. Même s'il est précédé par Ziegenbalg, qui imprime en 1716 une Grammatica Damulica, le
contraste est frappant entre les deux ouvrages : celui de Z. est une juxtaposition de listes d'expressions
(sur des thèmes religieux et dans un vocabulaire en grande partie d'origine sanskrite) avec leurs traduc
tions latines ; celui de Beschi est un exposé en latin, contenant des exemples.
3. Beschi est allé jusqu'à écrire une grammaire tamoule en tamoul, le Tonnùl Vilakkam, constituée
de 370 sutra (versifiés) accompagnés d'un commentaire. Quant à sa troisième grammaire latine, la Clavis,
BEFEO 79.1 (1992), p. 77-88 Jean- Luc Chevillard 78
classes de nomma, sl pour objet de resituer les conceptions de Beschi dans une his
toire. D'un côté, en effet, celles-ci s'enracinent dans la grammaire latine, et Beschi ne
forge pas de termes latins nouveaux. D'un autre côté, confronté à une langue de
structure différente de celles qu'il connaît, il est amené à opérer des adaptations qui
permettront à ses successeurs de se réclamer de lui pour inventer. Grâce à lui, le
terme d'« appellatif » pourra vivre une seconde vie auprès de ceux qui n'auront
jamais connu son utilisation en grammaire latine.
1.2 Éléments de chronologie
La présentation qui va suivre faisant intervenir de nombreux acteurs (traduct
eurs, éditeurs, linguistes), il a semblé nécessaire de rassembler ces noms en un lieu
pour que le lecteur puisse commodément se situer dans le temps.
1716 : Ziegenbalg, В., missionaire du roi du Danemark, fait imprimer à Halle sa
Grammatica Damuîica.
1728 : Beschi, C.J., de la Compagnie de Jésus, achève le manuscrit de sa grammaire
du kotun tamil (tamoul ordinaire) en datant sa préface 4. Kal. Jan. 1728.
1730 : Beschi, C.J., finit d'écrire sa grammaire du cen tamil4 (tamoul poétique) en
datant sa préface Idibus septembris 1730.
ca. 1735 : Beschi, C.J., écrit (selon Besse [1917]) la Clavis. Il n'y a ni préface et ni
date.
1738 : La Tranquebar Lutheran Mission Press publie la première grammaire de
Beschi [ms. 1728].
1747 : Mort de Beschi.
1822 : La College Press de Madras publie la traduction faite 5 par B.G. Babington,
Madras Civil Service, à partir de la seconde grammaire de Beschi [ms. 1730].
1843 : Les Missions étrangères republient à Pondichéry la première grammaire de
Beschi [ms. 1728].
1848 : Mahon, G.W., Garrison Chaplain (Fort St. George, Madras), traduit en
anglais la première grammaire de Beschi [ms. 1728].
1856 : Caldwell, R. [1856], publie sa grammaire comparée des langues dravi-
diennes.
1875 : Seconde édition de Caldwell.
1876 : Burnell, A., Collector of Tanjore, 1876, fait publier la Clavis attribuée à
Beschi [ms. ca 1735].
1917 : Besse, L., 1917, Compagnie de Jésus (Trichinopoly), publie le texte de la
seconde grammaire de Beschi [ms. 1730] et republie sa traduction par Babington
[1822].
1946 : Bloch, J., fait paraître sa Structure grammaticale des langues dravidiennes.
1971 : Kandaswamy, N., Tanjore Sarasvati Mahal Library, republie et préface la
traduction de Beschi [1728] par Mahon [1848].
1974 : Vadiveelan, A., Tanjore Sarasvati Mahal Library, republie et préface la de Beschi [1730] par Babington [1822].
elle suit un plan de grammaire tamoule. Cependant, dans cet article, je me limiterai à une première
exploration de ses textes latins, confrontés à leurs traductions en anglais dont l'influence a été importante,
et me concentrerai sur les deux premières grammaires.
4. Il en existe deux manuscrits à la Bibliothèque nationale (fonds indien 192 et 193).
5. La traduction a été faite en 1814 (voir Kandaswamy, 1971, p. ni). grammairien du tamoul 79 Beschi,
1.3 Les trois grammaires tamoules en latin de Beschi
A. La grammaire du kotun tamil (1728)
Ce texte, pour lequel la plus ancienne édition remonterait à 1738 6, et dont la
préface est datée «4. Kal. Jan. 1728»7, est divisé en cinq chapitres : I. De litteris
(35 p.)8, II. De nomine et pronomine (21 p.), III. De verbo (47 p.), IV. De syntaxi
(65 p.), V. De variis quotidiano usui necessariis (34 p.).
B. La grammaire du cen tamil (1730)
Ce texte, qui a circulé par voie manuscrite et est d'abord paru dans la traduc
tion anglaise de B.G. Babington en 1822, n'a été publié qu'en 1917 par L. Besse. Sa
préface est datée «Idibus septembris 1730», et il est divisé en deux parties, dont la
première expose (en trois chapitres ou 9 + 31 + 19 = 59 pages, consacrées à l'ortho
graphe, au nom et au verbe) les particularités grammaticales de la langue poétique
(par rapport à la langue ordinaire qui faisait l'objet de la première grammaire). La
seconde partie explique (en 39 p.) les principes de la versification tamoule.
C. La Clavis (ca 1735)
Ce texte, qui a été imprimé pour la première fois en 1876, à l'initiative de
A. Burnell, Collector de Tanjore, et lequel il existe selon L. Besse un manuscrit
ancien (ca 1735) 9, ne possède pas de préface. Il suit un modèle de grammaire
tamoule et est divisé en cinq parties : eluttu «Literae» (13 p.), col «Voces» (36 p.),
porul « Materies » 10 (15 p.), yàppu - Poesis (63 p.), ani seu alankâram - De tropis ac
figuris rhetoricae (34 p.).
2.1 La notion de « verbe appellatif» après Beschi
Dans les textes grammaticaux ou linguistiques en langues occidentales (anglais,
français, allemand) qui ont pour objet le tamoul, on rencontre une expression qui
doit sembler étrange à ceux qui sont familiers de la terminologie grammaticale
latine, celle de «verbe appellatif». Nous avons ainsi dans S. Agesthialingom &
S.V. Shanmugam [1970] un chapitre intitulé «Appellative Verbs». De même, nous
trouvons dans S. Agesthialingom [1976], p. 6-7, les expressions «appellative finite
verb forms», «appellative verb predicates», «appellative verbs», «appellative
relative participles», etc. Si ceux-ci semblent utiliser l'expression comme une pure
étiquette, K. Balasubramanian [1980] paraît plus soucieux d'adéquation termino
logique lorsqu'il écrit (p. 66) :
Among the class of words that can be referred to as Predicatives, Verbs form a separate
class as they inflect for Tense while all others do not.
The other class of words differ from verbs in not occurring in the Imperative and
Infinitive moods [...]. Probably having in mind the above listed similarities and the
6. Tranquebar Mission Press, selon A. Burnell (dans sa préface de 1876 à la lre éd. de la Clavis,
voir infra) et selon K. Meenakshisundaram (op. cit., p. 32). Mais Mahon (loc. cit.) donne la date de 1739.
7. J'ai pu consulter une édition de 1843 à la Société asiatique (Paris), où sont conservés plusieurs
des ouvrages ici cités.
8. Pour les nombres de pages, je suis ici l'édition de 1843. Pour les deux autres grammaires, je suis
les premières éditions.
9. Besse le mentionne en 1917, dans son édition de la grammaire du centamil; il précise que
J. Vinson a émis des doutes sur l'attribution à Beschi de la Clavis mais pense pouvoir les écarter pour un
certain nombre de raisons internes au texte.
10. Il s'agit des matières poétiques. Les trois premières parties ont des titres tamouls, que l'auteur
paraphrase ensuite en latin. 80 Jean-Luc Chevillard
differences, this class of words are referred to as vinai-k kurippu 'Verbs by implication' by
traditional grammarians ! Modern grammarians refer to this class as Appellative Verbs.
(See Agesthialingom and Shanmugam, 1970.)
As the term 'appellative' is mainly associated with Nouns and naming as this class is
shown above to be distinctly different from Nouns, I would like to refer to this of
words as Tenseless Predicatives (Tl. Pr.) as a sub-class of Predicatives.
A un autre endroit {op. cit., p. 61), K. Balasubramanian mentionne aussi Beschi
et Caldwell parmi les «modem grammarians» et nous dit, à propos des vinaik
kurippu, qu'ils « refer to this class of words as Appellatives ». On peut noter qu'il
n'emploie pas cette fois l'expression «appellative verbs», ce en quoi il diffère de
Meenakshisundaram [1974], qui écrit (p. 205) :
What Tamil grammarians call Vinaikkurippu is the conjugative noun of the English
grammarians and this is called by Beschi as appellative verbs. Caldwell concedes with
Beschi and says that it is the best suited name.
Nous trouvons en effet dans A Comparative Grammar of the Dravidian or South-
Indian Family of languages (2e éd., 1875) n, dans la partie VI.9, Appellative verbs, or
conjugated nouns u, les explications suivantes :
[...] Any Dravidian noun and any adjective may be converted into a verb in the more
ancient dialects of each of the Dravidian languages [...] Tamil grammarians call the verbs
here described vinei- (к) kurippu, literally verbal signs ; and they have, not inappropriat
ely, been styled conjugated nouns by an English writer on Tamil grammar : but I think
the best name is that which was given them by Beschi - viz., appellative verbs or conju
gated appellatives.
Cependant, nous cherchons vainement dans les textes de Beschi (ou plutôt dans
leurs traductions en anglais) l'expression «appellative verbs» qui lui est attribuée
par Caldwell (et à sa suite par K. Meenakshisundaram). On ne rencontre que des
«appellatives» et des «appellative nouns». Dans la suite de cette étude, nous tente
rons de préciser la position de Beschi.
2.2 Beschi dans le cadre de la grammaire latine
Si Beschi laisse, peut-être sans le savoir, une terminologie en héritage aux des
cripteurs du xixe et du xxe siècle, il est lui-même un héritier, comme on peut le voir
aux tables des matières de ses grammaires. Ainsi, dans la grammaire du hotun tamïl,
consacrée à la langue ordinaire, le chapitre II (De nomine et pronomine) se divise en
cinq sections :
11. Nous n'avons malheureusement pu consulter que le retirage 1976 de l'édition expurgée (voir la
Editor's preface, où il est dit : « our sole object has been to enable students to obtain access to so much of
the author's work as retains a permanent value») faite en 1956 (et appelée « 3rd edition») par l'Université
de Madras à partir de la seconde édition.
12. Ce couple de termes se retrouve aussi en langue française, avec d'autres explications, dans Bloch
[1946] dans le chapitre intitulé «Noms pronominalisés », où nous lisons (p. 33) : «[...] les noms pronomi
naux peuvent se construire comme prédicats, et [...] sont susceptibles d'avoir sujet et régime; ils équivalent
dès lors exactement à des verbes. C'est ce qu'on a appelé les verbes appellatifs, ou noms conjugués, et
dans la grammaire tamoule, kuRippu-vinei, verbes signaux ou de notion, s'opposant aux teri-nilei-
vinei, verbes explicites, en ce qu'ils ne font qu'évoquer la notion de base, sans noter comme les seconds la
position dans le temps. » I
grammairien du tamoul 81 Beschi,
De declinatione nominum,
De adjectivis,
De pronominibus,
De pronomine adjectivo,
De generibus.
Quant à la grammaire du cen tamil, consacrée à la langue poétique, le second
chapitre de sa première partie de se divise en quatre sections (suivies d'un Appendix) :
De nomine,
De nomine appellativo,
De adjectivo,
De pronominibus.
Si Beschi met plus en évidence le nomen appellativum dans son exposé sur la
langue poétique, celui-ci n'est pas non plus absent de l'autre grammaire, mais il s'y
trouve rejeté dans le chapitre IV (De syntaxi), dans une section De nomine, que les
éditeurs de Beschi séparent (dans la table des matières) en trois sous-sections :
De nomine quoad syntaxím,
De nominibus appellativis ,
De verbalibus.
Ces termes, que Beschi adapte à la situation tamoule, proviennent des traditions
grecque et latine 13, où ils sont en relation les uns avec les autres dans des oppositions
dont les hiérarchies ont pu varier selon les théoriciens 14. Ainsi, il est fréquent dans
les grammaires latines depuis le Moyen Âge15 que le nomen adjectivum «adjectif»
s'oppose au nomen substantivum «substantif» et que, parmi ces derniers, le nomen
proprium « nom propre » s'oppose au nomen appellativum « nom commun » 16.
Nomen
Substantivum Adjectivum
(substantif) (adjectif)
Г
Proprium Appellativum
(nom propre) (nom commun)
Ramifications de la partie du discours « Nom »
dans la tradition de grammaire latine qui précède Beschi
13. Ainsi (voir Auroux [1990]), les stoïciens «distingueront cinq parties du discours : nom propre,
nom appellatif, verbe, article, conjonction. Par la suite, la liste canonique sera : nom, verbe, participe,
article, pronom, préposition, adverbe, conjonction. Cette liste variera peu jusqu'à nos jours, l'adjectif sera
distingué du nom et le participe rattaché au verbe».
14. Pour un exposé plus précis sur les théories des grammairiens latins, on peut se reporter à
Colombat [1992]. Je voudrais ici remercier Jacques Julien, membre de l'URA 381 et maître d'œuvre d'une
base de données sur la terminologie des grammairiens latins, de m'avoir consacré de son temps pour
examiner avec moi les plans des trois grammaires de Beschi.
15. Celles-ci innovant par rapport à Donat et Priscien.
16. En fait, la situation varie selon les grammaires et, comme l'explique Colombat [1992], l'opposi
tion propre/commun peut se retrouver aussi dans les adjectifs. Par ailleurs, on trouve encore à cette
époque chez certains grammairiens des adjectifs parmi les espèces des noms appellatifs, ce qui est le reste
d'une époque plus ancienne, où la hiérarchie des divisions était différente. 82 Jean-Luc Chevillard
2.3 Les appellatifs dans la première grammaire de Beschi
A ne voir que les titres des sections, Beschi semble avoir été inspiré par un plan
classique. Sa démarche cesse cependant d'apparaître classique dès que l'on examine
les contenus des sections consacrées aux appellatifs dans ses deux premières gramm
aires, que nous examinerons ici en parallèle.
Dans sa grammaire du tamoul ordinaire, il traite des nomina appellativa dans la
syntaxe en expliquant que :
[...] ad syntaxim spectat scire, Tamulenses quàm plurima habere nomina appellativa, et
cuilibet fas esse, ad libitum de novo componere non tot, quin plura, quae certè in Lexico
inveniri nequeunt ; pro quo sint hae regulae :
1° Addendo nomini substantivo vocem kàran pro masculino, et kari pro femino,
formant nomina appellativa hominium. Sic ex cïttu epištola, tabella, fit cïttuk kàran
tabellarius, ex tôîtam hortus, fit tôttak kárán hortulanus, &c. in quâ compositione regulae
adjectivorum observandae šunt. Primům enim nomen adjectivo more sumitur [...]
i.e. pour Mahon :
[...] It appertains to Syntax, to know, that the Tamulians have as many appellative nouns
as possible ; and every one is at liberty, at pleasure to compound anew, not so many, but
a great many more, which undoubtedly cannot be found in a lexicon : for which
(custom) these rules may be suggested.
1. They form appellative nouns of men, by adding to the noun substantive word
kárán for the masculine, and kari for the feminine. Thus from cïttu, an epistle, a letter,
comes cïttuk kárán, a letter-carrier ; from tôttam, a garden, comes tôttak kárán, a garden
er, &c. in which composition the rules of adjectives are to be observed. For the first
noun is used in the manner of an adjective [...]
Par la suite, Beschi explique que les noms appellatifs ainsi formés expriment une
fonction (officium), comme ceux déjà cités, ou une passion (passio) du corps ou de
l'esprit, comme кбрак kárán «colérique» (iracundus) ou viyàtik kàran «infirme»
(infirmus) . Mais, dit-il, « si je désire former un nom appellatif sur un nom de lieu,
comme nous disons Romain à partir de Rome, il est impossible d'ajouter kárán » (si à
nomine v. g. loci nomen appellativum formare velim, ut nos à Româ, Romanům dici-
mus, nullo modo addi potest kàran) . Il semble ainsi anticiper sur sa grammaire du
tamoul poétique puisqu'il oppose par exemple la forme ridicule mkkàran 17 à la
forme élégante iiràn «villageois» (oppidanus), formée sur ùr «village» (oppidum).
Le reste de la section est consacré à examiner les procédés élégants. Au passage, il
refuse d'appeler noms appellatifs des constructions périphrastiques comme ànkàra-
mullavan, qu'il traduit d'abord par superbus puis par ille qui habet superbiam. Il se
justifie en disant qu'il s'agit de syntagmes (haec non nomina appellativa, sed phrases
dici debent) . Cette restriction semble viser l'usage terminologique incontrôlé d'autres
descripteurs 18.
17. Il s'agit d'une forme populaire attestée aujourd'hui encore. Beschi rejette des formes semblables
en disant que les employer ferait rire même les vieilles (irriderent vel ipsae vetulae). Il reste que le kotun
tamil qu'il décrit - dans sa préface, il l'oppose au cen tamil comme communem à sublimem ou comme
asperum à elegantem - n'est pas une langue populaire.
18. Ceux-ci étant désignés seulement par aliqui, je n'ai pu déterminer s'il s'agissait d'un renvoi à
d'autres ouvrages ou bien de la réfutation de thèses circulant oralement dans les cercles où l'on apprenait
le tamoul avec le latin pour métalangue. Il ne semble en tout cas pas viser Ziegenbalg, puisque celui-ci ne
parle pas de nomina appellativa. grammairien du tamoul 83 Beschi,
2.4 Beschi et les appellatifs dans la langue poétique
Alors que nous venons de le voir dans cette première grammaire contraster des
noms appellatifs comme tôttak kárán «jardinier» (hortulanus) à des noms substant
ifs comme tôttam «jardin» (hortus), nous trouvons un système différent dans sa
grammaire du tamoul poétique ( cen tamil) . En effet, après avoir dans la section De
nomine expliqué comment fonctionne la déclinaison des noms, Beschi identifie dès le
début de la section De nomine appellativo, l'opposition latine entre les nomina propria
et les nomina appellaîiva avec une opposition qu'il reprend du Nannîil, un traité
grammatical tamoul médiéval, entre les pakupatam et les pahàppatam. Il explique :
Nomina appellativa Tamulice vocantur pakupatam, cum nomina propria vocantur
pakàppatam se. patam est dictio, pakutal est dividi vel esse divisibile; hinc participium
negativum рака est indivisibile seu simplex seu multiplex, quod est unum ex pluribus,
unde bene de Deo potest dici Eum esse pakàpporul, Ens simplex, incompositum ; creata
omnia pakuporul, entia composita; quare propria nomina vocant dictiones simplices
pakàppatam ; illis enim tan turn unum objectum correspondet. Sic v.g., vil dici tur pakàp
patam, dictio simplex, huic enim correspondet simplex objectum, id est arcus ; at si fiat
appellativum villàn, arcitenens, huic dictioni correspondet duplex objectum, occurrit et
arcus, et qui tenet arcum [...]
Ce que Babington traduit 19 par :
Appellative nouns are called in Tamil pakupatam, in contradistinction to nouns proper,
which are termed pakàp patam. patam signifies a word, раки, for ракит, the future
participle from the verb pakuttal to divide or to be divisible, signifies divisible, consisting
of parts, one composed of several; рака, the negative participle from the same verb means
indivisible or simple. The Deity may be called pakàp porul a being simple or uncompoun-
ded; and created things, pakuporul compounded beings.
Nouns proper are called pakàppatam simple words, because they refer to one object
only. The object vil, for instance, is pakàppatam, because it refers to one object, a bow.
Nouns appellative are called pakupatam, compound words, because they refer to two
objects : thus, if we form an appellative from the word vil, as villàn a bow man, this refers
to two objects - the bow itself, and the man who holds it.
Le tour de force que Beschi vient ainsi d'effectuer sur la terminologie latine,
qu'il détourne et récupère au profit d'une distinction grammaticale tamoule 20, va lui
permettre de faire rentrer la grammaire tamoule dans la grammaire latine, puisqu'il
peut ensuite, suivant toujours le N annul, exposer les six «loci communes» à partir
desquels on peut former des appellatifs : res, locus, tempus, partes, proprietates,
officium seu actio21 et passer ensuite à l'exposé de la conjugaison des appellatifs.
Quant à son traducteur anglais, il est probable que pour lui l'expression nomen
appellativum n'avait pas un sens technique préalable. On le voit en revanche traduire
l'expression nomina propria par nouns proper et non pas par proper nouns qui lui
serait sans doute apparu comme un contresens. Pour en revenir à Beschi, on peut
19. Tout en suivant peut-être un texte latin différent, car il y a une obscurité, semble-t-il, dans le
texte latin publié.
20. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les grammairiens tamouls l'ont empruntée aux grammair
iens sanskrits. En ce qui concerne la grammaire latine, et pour faire de la grammaire-fiction, Jacques
Julien me signale que, si Beschi avait suivi la tradition des grammairiens Donat et Priscien, il aurait
considéré vil, « arc », et villàn, « archer », tous les deux comme des nomina appellativa, « noms communs »,
mais qualifié le premier de primitivům et le second de derivativum.
21. Adaptés au français, des exemples en seraient, plus ou moins nettement selon les «lieux
communs» : archer, montagnard, contemporain, barbu, noiraud, voyageur. 84 Jean-Luc Chevillard
penser qu'il avait besoin d'une opposition terminologique majeure pour expliquer un
point qui lui semblait très important, puisqu'il conclut la section De nomine appella-
tivo par ces mots :
Fusius de appellativis scripsi. In his enim praecipua hujus idiomatis syntaxeos forma et
difficultas consistit.
ce que K. Meenakshisundaram {op. cit., p. 205) traduit par :
I have written rather at length on the appellatives for in them lies the chief and difficult
character of the syntax of this idiom.
2.5 Conjugaison des appellatifs
Nous avons vu que Caldwell attribuait à Beschi des « appellative verbs or conju
gated appellatives». Si la première expression ne semble pas correspondre à un
terme employé par Beschi et aurait fait sortir ses oppositions de base d'un schéma
ternaire nomen proprium22, nomen appellativum, nomen adjectivum, la seconde
expression ne trahit pas Beschi, et l'on peut penser que Caldwell, qui n'avait sans
doute pas comme Beschi enseigné la grammaire latine 23 et n'était donc pas enfermé
dans un cadre terminologique rigide, pouvait tirer les conséquences de la manière de
s'exprimer de Beschi et forger lui-même, apparemment sans s'en rendre compte et en
en donnant tout le crédit à Beschi (voir supra), l'expression «appellative verb».
Plus précisément, nous trouvons dans les grammaires de Beschi ou bien l'e
xpression nomen appellativum (et son pluriel nomina appellative) ou bien plus simple
ment le terme (et son appellativa). Mais Beschi nous explique
que :
Praeterea quod huic linguae omnino singulare esse censeo : nomina omnia appellativa
declinantur quidem modo nominum substantivorum ; at quae fiunt vel juxta modum 5 ae
radicis vel ab obliquo cujusque nominis ; et declinantur per omneš casus ut nomina, et
conjugantur per omnes personas ut verba, et tune vocantur vinaik kurippu, signum verbi,
sel. nomen indicans aliquam actionem seu possessionem verbi : sic v.g. puninan, puni-
nanai [...], et sic de caeteris. Praeterea juxta terminationes hujus dialecti, de quibus infra,
conjugantur ut verba per omnes personas, sic non pûninën, nï puninai [...]; et hoc modo
significant ut et expient orationem ; significant haec : ego habeo torquem ex
gemmis, tu habes, etc. ;
ce que Babington, suivant peut-être une autre version du texte, traduit par :
In this language there is a peculiarity, which, I believe, will not be found in any other. It
is this, that, whilst appellatives in general are declined through all the cases, like nouns
substantive, those which are formed either from the fifth head of primitives, or from the
oblique of any noun whatever, are also conjugated through all the persons, like verbs. In
this case, they are called vinaik kurippu the sign of the verb ; that is, nouns serving, like a
verb, to express some action or passion : thus, verpinan he dwells on a mountain. The
following is an example of an appellative declined through all the case, like a noun
22. Même si ce terme n'est pas dans la table des matières, nous avons vu qu'il figure en bonne place
dans le texte. Cependant, nous verrons aussi Beschi contraster nomen substantivum et nomen appellativum.
23. Voir supra, en note, les années de formation de Beschi chez les jésuites. Quant au « Rev. Dr.
Bishop», Robert Caldwell (1814-1891), missionnaire protestant écossais, il a eu, selon K. Meenakshisun
daram {op. cit., p. 34), une formation initiale en «comparative philology» à Glasgow. grammairien du tamoul 85 Beschi,
substantive : pùninan, pîininanai [...]; all from pîinin. The following is an appellative
declined through all the persons, with the verbal terminations proper to this dialect (of
which hereafter) : nân piininěn, nï puninai [...]. When thus conjugated they have the force
of verbs, and form of themselves complete sentences. The foregoing examples, therefore,
signify : / have a necklace of gems, Thou hast a necklace of gems, &c.
3.1 Interaction avec le point de vue traditionnel tamoul
Beschi était confronté à un double problème : il devait d'une part fournir une
description du tamoul utilisable facilement par d'autres missionnaires européens, ce
qui l'amenait à conserver un plan de grammaire latine. Il voulait aussi, semble-t-il,
donner directement accès à la tradition grammaticale tamoule elle-même, ce qui lui
posait de difficiles problèmes terminologiques. En effet, les grammaires tamoules lui
fournissaient une liste canonique de quatre parties du discours : peyarc col « noms »,
vinaic col « verbes », itaic col « particules », uric col « mots propres ». Dans cette liste,
le second terme et le quatrième terme étaient les plus difficiles à expliquer. En effet,
les verbes (vinaic col) comportaient une sous-classe déjà rencontrée par nous : les
vinaik kurippu « verbes idéels » 24, que Caldwell allait finir par appeler « appellative
verbs » ; et le chapitre des uric col était un fragment de dictionnaire des mots poé
tiques peu fréquents25 (payilàtavai), mais les grammairiens avaient quand même
réussi à leur trouver une caractérisation en disant qu'ils pouvaient exprimer un
«son» (icai), une «idée» (kurippu) ou une «qualité» (panpu). Cela suffisait sans
doute à Beschi pour décider d'employer le terme uric col pour désigner les adjectifs,
mais il y avait dans cette opération 26 une double innovation : d'une part les entités
linguistiques que Beschi allait mettre sous l'étiquette uric col étaient auparavant
réparties sous les deux étiquettes « nom » et « verbe » ; d'autre part, l'ancien contenu
de l'étiquette {i.e. une liste de mots poétiques difficiles 27) ne se retrouvait pas, à une
ou deux exceptions près 28, dans la nouvelle classe. Pour résumer, l'effet sur la classi
fication tamoule était :
col
Ill I
peyarc col vinaic col itaic col uric col
(noms) (verbes) (particules) (mots propres)
I I
terinilai vinai kurippu vinai
(verbe explicite) (verbe idéel)
— ► noms appellatifs
Classification tamoule traditionnelle (avec les réorganisations de Beschi)
24. A part l'expression «appellative verbs», rappelons les différentes traductions ou explications
déjà mentionnées : «Verbs by implication» (Balasubramaniam) ; «verbes signaux» ou «verbes de
notion » (Bloch) ; « verbal signs » (Caldwell) ; « signum verbi » (Beschi). Enfin, dans le cadre de mon étude
du Cënàvaraiyam (voir Chevillard [1990]), j'ai moi-même proposé la traduction «verbe idéel».
25. Ou bien présentant des particularités sémantiques : polysémie, synonymie, etc.
26. Dont nous trouvons la descendance jusque chez Zvelebil [1975] (p. 74, n. 182) lorsque celui-ci
écrit : « uriccol " qualifiers " {i.e. adjectives and adverbs) ».
27. Indépendamment des justifications sémantiques qui avaient pu être trouvées au regroupement
de ces mots.
28. Comme P« adjectif» kati, mentionné dans la liste pour ses très nombreuses valeurs : «strict»,
«acéré», «frais», «vif», «solennel», «piquant», etc.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.