Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique - article ; n°4 ; vol.98, pg 675-691

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2001 - Volume 98 - Numéro 4 - Pages 675-691
Les auteurs ont étudié un corpus de 920 haches polies, provenant de collections publiques et privées de trois départements de l'Auvergne (Cantal, Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Une part de ces pièces est façonnée dans des matériaux d'importation : éclogites et jadéitites des Alpes italiennes, silex crétacés du Berry. Les hommes du Néolithique ont également employé des roches locales : fibrolites, silex tertiaires, laves et paléolaves. On note des différences importantes dans les matériaux utilisés selon les différents secteurs géographiques, qui traduisent la complexité des stratégies d'approvisionnement.
The authors have studied a corpus of 920 polished axes from public and private collections in the three départements of the Auvergne region (Cantal, Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Some of these axes are made from, imported materials, such as eclogite and jade it it e from the Italian Alps or cretaceous flint from the Berry region. The Neolithic population also used local rocks: fibrolite, tertiary flint, lavas and palaeo-lavas. Important differences are to be noted in materials used from one area of Auvergne to the other, revealing the complexity of supply strategies.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Fréderic Surmely
Alain de Goër de Herve
Michel Errera
Claudio d'Amico
Danielle Santallier
François-Hubert Forestier
Yannick Rialland
Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2001, tome 98, N. 4. pp. 675-691.
Résumé
Les auteurs ont étudié un corpus de 920 haches polies, provenant de collections publiques et privées de trois départements de
l'Auvergne (Cantal, Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Une part de ces pièces est façonnée dans des matériaux d'importation :
éclogites et jadéitites des Alpes italiennes, silex crétacés du Berry. Les hommes du Néolithique ont également employé des
roches locales : fibrolites, silex tertiaires, laves et paléolaves. On note des différences importantes dans les matériaux utilisés
selon les différents secteurs géographiques, qui traduisent la complexité des stratégies d'approvisionnement.
Abstract
The authors have studied a corpus of 920 polished axes from public and private collections in the three départements of the
Auvergne region (Cantal, Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Some of these axes are made from, imported materials, such as eclogite
and jade it it e from the Italian Alps or cretaceous flint from the Berry region. The Neolithic population also used local rocks:
fibrolite, tertiary flint, lavas and palaeo-lavas. Important differences are to be noted in materials used from one area of Auvergne
to the other, revealing the complexity of supply strategies.
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Surmely Fréderic, de Goër de Herve Alain, Errera Michel, d'Amico Claudio, Santallier Danielle, Forestier François-Hubert,
Rialland Yannick. Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique. In: Bulletin de la Société préhistorique française.
2001, tome 98, N. 4. pp. 675-691.
doi : 10.3406/bspf.2001.12569
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_2001_num_98_4_12569Frédéric SURMELY,
Alain de GOËR de HERVE,
Michel ERRERA,
Claudio D'AMICO,
Danielle SANTALLIER, Circulation des haches polies
François-Hubert FORESTIER
et Yannick RIALLAND en Auvergne au Néolithique
Résumé Les auteurs ont étudié un corpus de 920 haches polies, provenant de collec
tions publiques et privées de trois départements de l'Auvergne (Cantal,
Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Une part de ces pièces est façonnée dans des
matériaux d'importation : éclogites et jadéitites des Alpes italiennes, silex
crétacés du Berry. Les hommes du Néolithique ont également employé des
roches locales : fibrolites, silex tertiaires, laves et paléolaves. On note des
différences importantes dans les matériaux utilisés selon les différents sec
teurs géographiques, qui traduisent la complexité des stratégies d'approvi
sionnement.
Abstract
The authors have studied a corpus of 920 polished axes from public and
private collections in the three départements of the Auvergne region (Cantal,
Haute-Loire, Puy-de-Dôme). Some of these axes are made from, imported
materials, such as eclogite and jade it it e from the Italian Alps or cretaceous
flint from the Berry region. The Neolithic population also used local rocks:
fibrolite, tertiary flint, lavas and palaeo-lavas. Important differences are to
be noted in materials used from one area of Auvergne to the other, revealing
the complexity of supply strategies.
un millier de haches, ce qui forme un corpus d'un réel INTRODUCTION
intérêt statistique.
Les matières premières lithiques constituent des tr
aceurs particulièrement intéressants pour la connais METHODOLOGIE sance du cadre socio-économique et spatial des com
munautés humaines préhistoriques. En parallèle avec Recensement
des études sur la circulation des matières premières
siliceuses (Surmely, 1998; Surmely étal, 1998), nous À ce jour, nous avons recensé l'ensemble des collec
avons souhaité nous intéresser aux roches utilisées pour tions publiques des trois départements du Cantal, de la
la fabrication des haches polies utilisées en Auvergne. Haute-Loire et du Puy-de-Dôme (tabl. 1). Tl reste à
Cette démarche, effectuée de façon partielle pour les effectuer le même travail pour le département de l'All
régions voisines du Forez (Masson, 1 977) et du Limous ier. Nous avons également pu examiner un certain
in (Santallier <?r a/., 1986; Vuaillateia/., 1995) n'avait nombre de collections privées. Mais l'importance de
jamais été entreprise en Auvergne, en dépit d'un nomb ces dernières reste difficile à estimer. Dans nos inventai
re important de pièces, conservées dans les collections res, nous n'avons retenu que les pièces dont la prove
privées et surtout publiques. Seul M. Piboule s'était nance géographique était à coup sûr régionale. Ont
intéressé à la question pour le département de l'Allier donc été écartées celles dont l'origine était inconnue ou
extérieure à la région. 92 % des pièces peuvent être (Piboule, 1985). Nous avons pu inventorier et étudier
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 676 Fr. SURMELY, A. de GOËR de HERVE, M. ERRERA, Cl. D'AMICO, D. SANTALLIER, Fr.-H. FORESTIER et Y. RIALLAND
Laves- Roches Total Fibrolite Éclogite Jadéitite Silex Cinérite paléolaves des haches (%) (%) (%) (%) (%) Secteurs inventoriées (%)
Puy-de-Dôme (dont Corent) 496 49 18 3 8,5 0,5 7
215 58 17 2 0,5 0,5 4 Site de Corent (63)
Cantal Est 74 46 10 1 8 11 11 Ouest 78 3 8 0 39 25 17
Haute-Loire 194 48 35 9 0,5 1 1
Fig. 1 - Répartition des différents types de roches utilisées pour la fabrication des haches polies (selon l'inventaire au
01-01-2001), par secteurs géographiques.
rapportées précisément à un département. 8 % provien rayonnement électromagnétique réfléchi ou émis par
nent de l'Auvergne, sans plus de détail. La plupart sont tout type de surface. Ses principaux avantages, que
issues de ramassages de surface, souvent anciens, et ne nulle autre méthode ne possède aujourd'hui, sont d'être
peuvent pas être datées. Les aspects chronologiques totalement non destructive (aucun prélèvement de
n'ont donc pas été abordés. 11 est à noter aussi que matière n'est nécessaire, ce qui autorise son emploi sur
l'absence de contexte archéologique ne permet pas de les pièces les plus belles des collections des musées)
savoir si les pièces ont bien été apportées par les hom et d'être facilement applicable à l'aide d'un appar
mes de la Préhistoire. On connaît en effet l'attirance eillage portable qui permet des examens directs dans
qu'ont pu exercer les haches polies par la suite sur les des musées ou sur le terrain.
Le référentiel nécessaire à la méthode a été enrichi de populations (Berton, 1992; Charvilhat, 1909), ce qui a
mesures sur des échantillons de roches régionales (ser- pu entraîner leur déplacement. Ce phénomène nous
semble toutefois assez marginal. Notre étude étant pentinites, éclogites, silex, laves. . .), qui avaient été col
centrée sur la question des matières premières, nous lectés grâce à des prospections de terrain. 146 haches
n'avons retenu qu'un seul critère morphométrique, la ont fait l'objet d'un examen par spectroradiométrie.
longueur. L'exploitation complète des analyses n'est pas achevée
à l'heure où cet article est rédigé et fera l'objet d'une
Caractérisation des matières premières publication complémentaire.
(nature et origine géographique)
REPARTITION GEOGRAPHIQUE La détermination des roches a été faite en plusieurs
C'est sans surprise que le département du Puy-de- temps. Un simple examen macroscopique a permis
d'identifier les grandes catégories de roches. La mesure Dôme figure en tête des secteurs ayant livré le plus de
de densité donne également des indications intéres haches (tabl. 1 ). Ceci s'explique par le fait que l'urbani
sation plus grande de ce département a favorisé les santes1. Dans un second temps, des prélèvements
d'échantillons ont été effectués sur certaines pièces découvertes, mais aussi par la présence de grands gise
caractéristiques, afin de préciser les attributions par exa ments (celui de Corent, par exemple). Ce site excep
men pétrographique en lame mince. Nous avons réservé tionnel, occupé du Néolithique à la période gallo-
cette technique destructive aux pièces déjà fragmentées. romaine, a livré près du quart des haches connues à ce
90 lames minces ont été réalisées et examinées à ce jour. jour dans les trois départements du Puy-de-Dôme, du
Les haches entières qui ne pouvaient faire l'objet d'un Cantal et de la Haute-Loire (fig. 1 et 2). La cartographie
prélèvement ont fait l'objet d'une étude par spectrora- des découvertes fait apparaître que les concentrations
diométrie UV-VIS-NTR en réflectance diffuse (Errera, de haches polies correspondent aux secteurs densément
1999). Cette technique permet l'étude à distance du occupés à l'époque néolithique (Grande Limagne,
Silex toutes Fibrolite Laves-paléolaves Roches Cinérite
origines métamorphiques
alpines
Fig. 2 - Répartition de la nature des principaux types de roches utilisés pour le façonnage des haches polies.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 '
'
1
,
Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique 677
Corent
140-1
120 -
100-
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В о 60-
Z 40-
20-
J UJ L_H ,1 ' 1 '"'■ |kl- ■'■" 0-
Silex Fibrolite Laves Jadéitite Éclogjtes Autres
Fig. 3 - Site de Corent (Puy-de-Dôme) - Répartition de la nature des roches utilisées pour le façonnage des
haches polies.
Velay), où sont connus par ailleurs des monuments haches polies. Sa couleur est très variable : blanc
mégalithiques. laiteux, parfois veiné de gris-bleuté ou de rouge. Parfois
appelée "jade" ou "jade gris'7, voire "jade
néphritique " par les naturalistes du siècle dernier LES MATÉRIAUX UTILISÉS (TABL. 1) (Gonnard, 1870 et 1883), la fibrolite est abondante en
L'usage de la hache polie (percussion lancée souvent Auvergne, notamment dans les formations métamor
violente) rend nécessaire le choix d'une roche assez phiques de la haute vallée de l'Allier (Haute-Loire)
dure pour entamer des matériaux comme le bois frais (Gonnard, 1883 ; Lasnier et Marchand, 1992) et de la
ou sec, mais surtout résistante aux chocs (D'Amico, basse vallée de l'Alagnon (Cantal) (Gonnard, 1883;
Campana et al., 1995). Comme partout, les Néol Pages- Allary, 1908). Cette caractéristique explique sa
fréquence dans les haches de ces secteurs (ouest de la ithiques d'Auvergne ont donc recherché des roches
tenaces. Malgré cet impératif, on note une diversité Haute-Loire, versant oriental du Cantal). Des amas de
fibrolite ont été également signalés dans le Puy-de- certaine dans le choix des matières premières, avec
l'emploi de roches éruptives, métamorphiques et sédi- Dôme, dans le secteur de Saint-Ours (Gonnard, 1870
mentaires. et 1883) et de Pontgibaud (Hottin et al, 1989). Mais
on en trouve aussi, sous forme de galets, dans les allu
Les fibrolites vions des hautes terrasses de l'Allier jusque dans le
Bourbonnais. F. Gonnard note leur abondance dans le
Les fibrolites (ou sillimanites fibreuses) forment près secteur d'Issoire-Perrier (Puy-de-Dôme), avec des
de la moitié des haches connues dans la plupart des galets pesant jusqu'à 400 g, voire 1 000 g dans des cas
secteurs. Le choix préférentiel de ce matériau s'expli exceptionnels (Gonnard, 1883). Compte tenu de la mult
que par son abondance en Auvergne, mais aussi par sa iplicité des gîtes primaires et secondaires et de la
remarquable ténacité (due à sa texture en bouquets de grande diversité de ces roches, la détermination précise
fibres), alliée à une grande dureté (6,5 à 7,5 , selon Deer du ou des lieu(x) d'approvisionnement demeure donc
et al, 1992) et à une très faible rugosité permettant un difficile.
polissage assez rapide (cf. infra). Il s'agit donc d'un La fibrolite se trouve principalement sous la forme
matériau particulièrement propice à la fabrication de d'amandes de taille centimétrique, faciles à isoler de
□ Silex
flEclogjte
□Jadatite
■ Laves
DRbrdite
0-<5 5-<10 10-<15 15-<20 >20
Longueur en cm
Fig. 4 - Répartition de la longueur des haches par nature de roches - Puy-de-Dôme.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n" 4, p. 675-691 Fr. SURMELY, A. de GOËR de HERVE, M. ERRERA, Cl. D' AMICO, D. SANTALLIER, Fr.-H. FORESTIER et Y. RIALLAND 678
□ Siïex
BEclogite
EIJadéitite
о
5-<10 10-<15 15-<20 >20 0-<5
Longueur en cm
Fig. 5 - Répartition de la longueur des haches par nature de roches - Versant occidental du Cantal.
leur écorce gneissique, que les Néolithiques se sont (fig. 8). Ceci pourrait s'expliquer par la nature des sour
contentés de régulariser. Compte tenu de ses qualités ces d'approvisionnement. À l'inverse, il est à noter que
les haches en fibrolite sont presque totalement inconmécaniques, il s'agit donc d'un matériau particulièr
ement propice à la fabrication de haches polies, nonobst nues sur le versant occidental du massif cantalien, où
ant le fait que la taille des nodules interdit l'obtention ce matériau est totalement absent2. Ajoutons qu'elles
de lames de grande taille. Les haches en fibrolite sont sont très rares dans les régions voisines (Lyonnais,
donc généralement petites, voire très petites (fig. 4, 6, Forez, Limousin), ce qui s'explique par le fait que la
7, 9 et 1 1 ). Pour certaines pièces, seul le tranchant a été fibrolite n'est connue dans ces secteurs que sous la
forme de petits nodules inexploitables (Masson, 1977 ; aménagé et poli. C'est le cas de beaucoup de petites
pièces utilisées dans la partie centrale du Val d'Allier Santalliereia/., 1986).
(site de Corent notamment). Mais les populations ont
également façonné des blocs plus volumineux, simples Les éclogites et les jadéitites
galets ou bien blocs extraits de la masse. Un atelier de
façonnage a été signalé sur la commune de Beaulieu Les éclogites
dans le Puy-de-Dôme (Balsan, 1956). Le site a livré des L'éclogite est la roche la plus utilisée derrière la fibro
lite (fig. 1). Ceci s'explique par les qualités remarquabcentaines de nodules travaillés ou encore bruts. Des
ébauches présentaient des rainures plus ou moins lar les de ce matériau (dureté, ténacité, densité), associées
ges, destinées à diviser les objets. Un autre atelier de à un bel aspect. Elle a servi à la fabrication d'une large
ce type est connu en Haute-Loire (Gonnard, 1 883). La gamme de lames polies, témoignant d'usages variés
fibrolite semble avoir été surtout sciée, ce qui explique (utilisations fonctionnelles, pièces de prestige).
de fréquentes traces de sciage sur des haches, notam Les éclogites sont des roches typiquement formées
ment dans le département de la Haute-Loire. Cette d'omphazite (pyroxene), de grenat, et d'autres miné
raux de haute pression, d'où leur densité élevée : 3,2 à méthode a également été constatée en Bretagne (Giot,
3,6. Elles sont géologiquement présentes en Haute- 1952).
On observe que les haches de Haute-Loire sont de taille Loire, entre Brioude et Langeac (Lasnier, 1977;
plus importante que celles provenant du Puy-de-Dôme Lasnier et Marchand, 1 982), mais aussi dans le secteur
20 18-- j П Silex
■ Edcgjte 16--
14-- DJadéttite
u ■ Laves £ В Ю-- о □ Kbrdite A о --
б--
4--
2--
0
0-<5 5-<10 15-<20 >20
Longueur en cm
Fig. 6 - Répartition de la longueur des haches par la nature des roches. Versant oriental du Cantal.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique 679
□ Silex
BEclogjtes
EIJadéitite
I Laves
SFibrolite
0-<5 5-<10 10-<15 15-<20 >20
Longueur en cm
Fig. 7 - Répartition de la longueur des haches par la nature des roches. Haute-Loire.
de Saint-Flour (Cantal) (Goër et Tempier, 1990), d'Ar- Les jadéitites
des-sur-Couze (Chaillou, 1967) et de Dore-1'Église La jadéitite3, roche à la fois dure (dureté 6), très résis
(Puy-de-Dôme). On les trouve également à la limite des tante et très esthétique, est totalement inconnue en
départements du Cantal et de la Lozère, près du viaduc Auvergne. En Europe occidentale, elle n'est présente
de Garabit (Colin, 1960 ; Lapadu-Hargues, 1948). Mais que dans les séries de la zone interne des Alpes
les éclogites d'Auvergne et du Limousin sont générale (Damour et Fischer, 1878 ; Compagnoni et al, 1995 ;
ment des roches formées sous haute pression puis plus Ricq de Bouard, 1996). Il est à noter toutefois que l'ap
pellation "jadéitite" peut englober certaines roches de ou moins rétromorphosées dans le faciès amphibolite ;
par suite, riches en amphiboles à plagioclases, elles sont type omphacitite, qui ne se distinguent que par la nature
caractérisées par une densité nettement plus faible : 3 du clinopyroxène, cette distinction n'étant pas possible
à 3,2 (Joanny et Lardeaux, 1991). Il existe pourtant, tant avec les méthodes utilisées par nous.
en Auvergne qu'en Limousin, au cœur des masses les Toutes les haches en jadéitite retrouvées en Auvergne
plus volumineuses, des éclogites vraies non rétromor ont donc été importées de la zone interne des Alpes,
phosées et parfaitement fraîches. comme l'avaient déjà supposé certains préhistoriens du
Toutefois, contrairement à ce qu'ont pu avancer aupa siècle dernier (Damour et Fischer, 1878; Charvilhat,
ravant certains chercheurs antérieurs (par exemple 1929).
Boudartchouk, 1988), nos propres recherches, basées Les grandes haches au poli remarquable sont vra
sur les examens pétrographiques en lame mince, isemblablement des pièces de prestige (haches de La
tendent à montrer que la quasi-totalité des éclogites Renaudie et de Vic-le-Comte, Puy-de-Dôme) (fig. 10).
utilisées pour la fabrication des haches polies trouvées Les autres, parfois beaucoup plus petites, sont dans cer
en Auvergne proviennent des gîtes des Alpes italiennes tains cas des réutilisations de ces objets, mais corre
qui ont alimenté une grande partie de l'Europe spondent aussi parfois à des objets originellement de
(Compagnoni étal., 1995 ; D'Amico étal, 1995, 1996 petite taille. Comme pour les éclogites, il faut donc se
et 1997 ; Pétrequin et al, 1998 ; Ricq de Bouard, 1996 ; garder de considérer toutes les haches façonnées dans
Ricq de Bouard et al, 1990 ; Thirault, 1998 ; Thirault des roches alpines comme des pièces de prestige sans
étal, 1999). but fonctionnel.
70--
60--
50--
40--
30--
20--
10--
ill I 1_| E
(X5 5-<10 10-<15 15-<20
Longueurencm
Fig. 8 - Répartition de la longueur des haches en fibrolite, par grands secteurs géographiques.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 680 Fr. SURMELY, A. de GOËR de HERVE, M. ERRERA, Cl. D' AMICO, D. SANTALLIER, Fr.-H. FORESTIER et Y. RIALLAND
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 9 - Petites haches en fibrolite provenant du secteur oriental du département du Cantal. Musée d'art et d'archéologie ď Aurillac. Photo F. Surmely.
Les silex pour pouvoir résoudre cette question. Les silex du
Grand-Pressigny sont totalement absents.
Les haches en silex sont formées de deux familles de Les haches en silex sont, en moyenne, de taille nett
roche. La caractérisation pétrographique, parfois pos ement supérieure aux autres (à l'exception de celles
sible au simple examen visuel, demande souvent une façonnées dans des roches volcaniques), même si on les
confirmation par en lame mince. retrouve le plus souvent à l'état de fragments. Le silex
On trouve d'abord des silex lacustres ou palustres d'âge est en effet plus fragile aux chocs que les autres roches
tertiaire, qui sont présents en Auvergne, notamment citées plus haut4, il faut ajouter que les haches en silex
dans les bassins sédimentaires d'Aurillac/Mur-de- ont été très fréquemment réutilisées en percuteur et sur
Barrez, Mauriac (Cantal), de Grande Limagne (Puy-de- tout en nucleus.
À l'évidence, le silex, plus facile à tailler et à façonner Dôme) et de Montluçon (Allier) (Surmely, 1998 ; Pasty
et al, 1999; Dufresne, 1999). Ces silex sont opaques que les autres roches, a été utilisé pour produire de
' grandes et lourdes pièces, sans doute une utilisaet ont des teintes allant du blanc au noir, parfois zones.
Ces roches dominent pour les haches du versant occi tion particulière (travaux d'abattage ?). Cette caractéris
dental du massif cantalien, alors qu'elles sont rares par tique se retrouve à l'identique dans les autres régions
tout ailleurs (fig. 1). Ceci s'explique par l'abondance que nous avons pu étudier, notamment la Dordogne, la
remarquable de silex homogènes dans le bassin Charente et la Charente-Maritime.
ď Aurillac et ses marges (Pasty et al., 1999). Des puits
d'extraction de silex, orientés, semble-t-il, vers la pro Les roches volcaniques : laves et paléolaves
duction de haches, ont d'ailleurs été retrouvés sur la
commune de Mur-de-Barrez (Balsan, 1957; Boule, Les roches volcaniques se divisent en deux catégories :
1884 et 1887). les laves récentes d'âge tertiaire et quaternaire et les
Par ailleurs, on trouve aussi des haches façonnées dans paléolaves souvent métamorphisées d'âge primaire. Les
des silex marins, de couleur gris translucide, très homog patines de polissage et d'altération rendent souvent
ènes. Ces roches proviennent des formations crayeu impossible une détermination par simple examen
ses du Crétacé supérieur. L'origine géographique la visuel. Il est alors souvent difficile de distinguer une
plus probable est le Berry (Masson, 1981 ; Surmely, lave récente d'une paléolave ou d'une métalave, ce qui
1998), mais d'autres provenances plus lointaines ne explique des incertitudes dans nos déterminations. Ces
sont pas à exclure (Champagne, Spiennes. . .) Il faudra incertitudes sont levées quand il est possible de réaliser
attendre des caractérisations géochimiques précises un examen en lame mince.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique 681
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 10 -Trois grandes haches en jadéitite provenant du département du Puy-de-Dôme. Musée Bargoin de Clermont-Ferrand. Pholo F. Surmely.
Les roches volcaniques sont abondantes partout en Comme les silex, les roches volcaniques, faciles à trou
Auvergne. Les laves récentes sont omniprésentes sur les ver en Auvergne et disponibles en modules de toutes
trois départements étudiés, et absentes seulement de tailles, semblent avoir été surtout utilisées pour la con
l'Allier. Des paléolaves et métalaves sont disséminées fection de grandes et lourdes pièces (fig. 4, 5, 6 et 11).
sur toute la région, partout où le socle hercynien montre
des formations peu ou pas métamorphiques. Leur gis
ement est le plus souvent filonien. Leur âge varie du
Dévonien supérieur au Permien, en passant par le ■v* .'-■... .; Viséen et le Stéphanien.
En dépit de cette fréquence, elles ont été relativement
"..:.-,■'"-■ peu utilisées, ce qui s'explique par leur médiocre résis ■^.--
tance aux chocs. Ce sont surtout les laves récentes qui J:--;^ ■;,— • -;■•••■' -bTS* ont été employées et, parmi elles, le basalte. Les Néol
ithiques ont toutefois dédaigné les laves quaternaires
les plus récentes (chaîne des Puys, par exemple), proba
blement en raison de leur texture vacuolaire.
Les paléolaves ou métalaves certaines sont cantonnées
principalement à deux secteurs : l'ouest cantalien et le
nord du département du Puy-de-Dôme. Ceci s'explique
fort logiquement par la proximité de gîtes potentiels, qui
correspondent, pour le Cantal, au Sillon Houiller (paléo Illustration non autorisée à la diffusion
laves issues de la formation des tufs anthracifères) :
région d'Ayrens, de Maurs ou de Saint-Céré (Brousse
et ai, 1980; Bogdanoff et al, 1989; Muratet, 1981 ;
Guillot et al, 1992) et pour les Combrailles, aux dépôts
viséens (régions de Pontgibaud, Vol vie) (Hotin et al,
1989). Bien qu'une provenance régionale soit très probab
le, on ne peut exclure la possibilité d'un apport de méta
laves provenant d'autres régions, comme le Forez, où
elles ont été abondamment utilisées (Masson, 1977;
étude en cours V. Georges5). La détermination de la pro
venance reste difficile en raison de l'extrême variété de
ces roches : tufs ingnimbriques, basanites, trachytes, plus
ou moins altérés et métamorphisés. La recherche de - Comparaison entre deux pièces découvertes à Massiac (versant Fig. 11 l'origine géographique est impossible par les méthodes oriental du Cantal). À gauche, une petite hache en fibrolite (5 cm de que nous avons utilisées et passe, pour être pertinente, longueur); à droite grande hache en paléolave (19,3 cm). Musée d'ar
par une étude géochimique (Vuaillat et al, 1995). chéologie de Saint-Flour. Photo F. Surmely.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 682 Fr. SURMELY, A. de GOËR de HERVE, M. ERRERA, Cl. D'AMICO, D. SANTALLIER, Fr.-H. FORESTIER et Y. RIALLAND
Elles forment en effet les haches les plus imposantes Autres roches
de la région. La plus grande hache découverte à ce jour
en Auvergne, celle de Dore-1'Église (Puy-de-Dôme), On note l'utilisation épisodique de certaines roches qui
qui mesure plus de 3 1 cm de longueur est vraisembla sont soit d'origine locale (cornéenne, grès, quartzites,
blement, sous réserve d'examen microscopique, une amphibolites), soit d'importation (néphrite d'origine
paléolave. alpine). Les métadolérites, qui semblent constituer le
matériau le plus abondamment utilisé dans la région
voisine du Limousin (Santallier et al, 1986; Vuaillat Les serpentinites
et al, 1 995), sont assez rares. Leur origine reste à déte
Les serpentinites sont abondantes dans les séries méta rminer (Auvergne, Limousin, Vendée ou Bretagne?).
morphiques de l'Auvergne, notamment dans le haut Cette question devrait faire l'objet d'une étude appro
Allier (département de la Haute-Loire; Lasnier et fondie l'année prochaine.
Marchand, 1982 ; Marchand et al, 1989), le nord de la
Margeride (Goër et Tempier, 1990) et la région de ESSAI D'INTERPRÉTATION Riom-ès-Montagnes (Cantal). Elles sont également pré
sentes dans les départements du Puy-de-Dôme et de Nos recherches sur l'origine des matériaux utilisés pour
l'Allier (Gonnard, 1870; Chaillou, 1967). Un inventaire la fabrication des haches polies découvertes en Auvergne
descriptif détaillé a été dressé par F.-H. Forestier, dans montrent la variété des roches utilisées pour la fabrication
le secteur du Haut- Allier (Forestier, 1964), complété des haches polies. Ces matériaux peuvent être rassemblés
lors de l'établissement des cartes géologiques (Lasnier en deux grandes catégories : les roches locales (laves,
et Marchand, 1982; Goër et Tempier, 1990). Les ser fibrolite, certains silex) et les roches d'origine lointaine
pentinites sont également abondantes dans les dépar (roches métamorphiques alpines7, certains silex, cinérites).
tements limitrophes, comme l'Aveyron par exemple Ces roches ont été transformées en une large gamme
d'outils, avec des dimensions et des formes très varia(Couturier, 1996).
Certains auteurs avaient cru identifier la serpentinite bles. La longueur s'échelonne ainsi de 2,5 à 31 cm ! Il
comme support de nombreuses haches, notamment est donc certain que cette diversité morphologique cor
dans le département du Cantal. En fait, il s'agissait respondait à une variété d'utilisation, ce qui attesté par
manifestement d'une confusion avec les éclogites, car les témoignages ethnologiques. J. Lubbock notait par
exemple, à propos des Tahitiens : " les haches ou plutôt les haches en serpentinite sont rares, ce qui s'explique
par la faible dureté de ce matériau6, qui a été réservé à les doloires en pierre avaient des dimensions diverses :
certaines pièces particulières (hache naviforme) ou à celles avec lesquelles on abattait les arbres pesaient six
des objets de parure (bracelets, anneaux-disques). La ou sept livres ; les petites, qui servaient à des travaux
de ciselure, ne pesaient que quelques onces " (Lubdétermination de l'origine géographique des serpenti
nites reste très délicate. Les abondantes ressources bock, 1897).
régionales ont pu être employées, mais d'éventuelles La fibrolite, surtout présente sous la forme de galets de
importations à partir des Alpes sont d'autant plus à petite taille, a donné majoritairement des petites pièces,
envisager qu'il s'agit dans tous les cas d'articles de au polissage souvent partiel (fig. 9). À l'inverse, silex
prestige (travaux P. Pétrequin). et roches volcaniques, faciles à tailler et disponibles
sous la forme de gros modules, ont été surtout utilisés
pour la production de grosses lames polies (fig. 11). Les cinérites
C'est ainsi que la plupart des haches dépassant les
L'identification de ce type de roche (appelée autrefois 15 cm de long sont façonnées dans des matériaux d'ori
pétrosilex) comme matière première de certaines des gine locale (silex, laves). Ce phénomène est encore
haches retrouvées en Auvergne est toute récente. Nous minimisé par la propension plus grande à la fracture de
ne donnerons ici que des indications générales, dans ces roches (en raison d'une moins bonne résistance aux
l'attente d'une caractérisation et d'un décompte plus chocs que les matériaux métamorphiques), comme en
précis. témoigne l'existence de très nombreux fragments, dont
Les haches sont façonnées dans des cinérites très la longueur n'a pu être déterminée, mais qui appartenait
silicifiées qui proviennent sans conteste, selon à des haches de grande taille.
Les roches métamorphiques alpines (éclogites et jadéi- C. Servelle qui assuré les déterminations, des séries
permo-carbonifère du secteur de Réquista (Aveyron) tites, peut-être certaines serpentinites), qui conjuguent
où un très important atelier d'extraction a été retrouvé efficacité et bel aspect, ont servi pour toute la gamme
(Servelle, 1993). Les haches en cinérite sont abon de haches, depuis de petites pièces jusqu'à de grands
dantes dans l'ensemble du Cantal et tout particulièr objets d'apparat (sans rôle véritablement fonctionnel,
ement sur le versant occidental. Mais on les retrouve au moins en tant qu'outil).
en petit nombre en Haute-Loire et sur le site de Des différences très sensibles apparaissent entre les
Corent dans la partie centrale du département du Puy- secteurs en ce qui concerne la nature des roches uti
de-Dôme (soit à près de 200 km à vol d'oiseau du lisées (fig. 12). D'une façon générale, l'Auvergne se
gîte). La présence de ces pièces en Auvergne témoi démarque nettement des régions environnantes, Forez
gne d'une diffusion vers le nord-est qui s'ajoute à une (Masson, 1977) et Limousin (Santallier et al, 1986).
circulation déjà connue vers l'ouest et le sud (Servelle À l'intérieur de la région, on observe que le versant
et Vaquer, 2000). ouest du Cantal, où prédomine le silex local ainsi que
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2001, tome 98, n° 4, p. 675-691 Circulation des haches polies en Auvergne au Néolithique 683
60 80 100 Kilomètres
Ailler (données en cours d'acquisition) (données en cours d'acquisition)
Puy-de-Dôme ,■ Puy-de-Dôme • • . • •
* W •
Ш Haute-Loire
Cantal Cantal •
A В 12 â hache 5 haches
6 à 20 haches
21 à 50 haches С D
plus de 50 haches
(données en cours Allier d'acquisition)
Puy-de-Dôme Puy-de-Dôme
Haute-Loire
Cantal Cantal
Fig. 12 - Cartes de répartition des haches en fibrolite, lave-paléolave, éclogite et jadéitite.
la cinérite et où la jadéitite et la fibrolite sont absentes, Le reste de la région montre d'indéniables ressem
se place résolument à l'écart des autres secteurs de blances qui témoignent de l'unité de secteurs reliés
l'Auvergne (fig. 1, 5 et 12). Il est à noter que cette situa entre eux par l'axe de la vallée de l'Allier (fig. 1). Des
tion caractérise le Cantal depuis le Paléolithique supé différences existent cependant. Les haches en silex
rieur (Surmely, 1998). À noter toutefois que la présence marin importé se trouvent dans le Val d'Allier, où les
de pièces en éclogite d'origine extra-régionale, montre silex locaux sont de qualité moyenne et où les silex
que le versant occidental du Cantal n'était pas exclu des marins sont aussi utilisés pour la confection de l'outil
circulations à longue distance de roches alpines. lage taillé (Surmely, 1998). Les pièces en silex sont
pratiquement absentes du département de la Haute- D'autre part, les haches en jadéitite se retrouvent dans
des secteurs plus éloignés encore des Alpes, comme par Loire, comme l'avait déjà remarqué L. Pascal : "j'ai
exemple la Dordogne ou la Charente-Maritime. recueilli dans la Haute-Loire un très grand nombre de
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