Colophon et les abus des fermiers des taxes - article ; n°1 ; vol.122, pg 143-157

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1998 - Volume 122 - Numéro 1 - Pages 143-157
Une stèle complète trouvée dans le sanctuaire d'Apollon à Claros livre deux décrets de la cité de Colophon, de la première moitié du IIIe s. av. J.-C, intéressant les mesures prises contre les manœuvres abusives de certains fermiers des impôts. Ces deux textes permettent de mieux comprendre la situation politique de Colophon, ses rapports avec Notion/Colophon-sur-mer, et certaines composantes de sa population.
A complete stele found in the sanctuary of Apollo at Claros contained two decrees of the city of Colophon, dated to the first half of the 3rd c. BC, concerning the measures taken against the abuses practised by certain tax farmers. The two texts enable a better understanding of the political situation at Colophon, its relations with Notion Colophon-on-sea and certain elements in its population.
Μια ακέραιη στήλη από το ιερό του Απόλλωνα στην Κλάρο παραδίδει δύο ψηφίσματα της Κολοφώνος που χρονολογούνται στο πρώτο μισό του 3ου αι. π.Χ. και αφορούν στα μέτρα κατά των οικονομικών ατασθαλιών ορισμένων φοροεισπρακτόρων. Τα δύο κείμενα επιτρέπουν την καλύτερη κατανόηση της πολιτικής κατάστασης στην Κολοφώνα, των σχέσεων της με το Νότιον - Κολοφώνα άπό θαλάσσης, καθώς και ορισμένων στοιχείων σύνθεσης του πληθυσμού της.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 26
Nombre de pages : 16
Voir plus Voir moins

Roland Étienne
Léopold Migeotte
Colophon et les abus des fermiers des taxes
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 122, livraison 1, 1998. pp. 143-157.
Résumé
Une stèle complète trouvée dans le sanctuaire d'Apollon à Claros livre deux décrets de la cité de Colophon, de la première moitié
du IIIe s. av. J.-C, intéressant les mesures prises contre les manœuvres abusives de certains fermiers des impôts. Ces deux
textes permettent de mieux comprendre la situation politique de Colophon, ses rapports avec Notion/Colophon-sur-mer, et
certaines composantes de sa population.
Abstract
A complete stele found in the sanctuary of Apollo at Claros contained two decrees of the city of Colophon, dated to the first half of
the 3rd c. BC, concerning the measures taken against the abuses practised by certain tax farmers. The two texts enable a better
understanding of the political situation at Colophon, its relations with Notion "Colophon-on-sea" and certain elements in its
population.
περίληψη
Μια ακέραιη στήλη από το ιερό του Απόλλωνα στην Κλάρο παραδίδει δύο ψηφίσματα της Κολοφώνος που χρονολογούνται στο
πρώτο μισό του 3ου αι. π.Χ. και αφορούν στα μέτρα κατά των οικονομικών ατασθαλιών ορισμένων φοροεισπρακτόρων. Τα δύο
κείμενα επιτρέπουν την καλύτερη κατανόηση της πολιτικής κατάστασης στην Κολοφώνα, των σχέσεων της με το Νότιον -
Κολοφώνα άπό θαλάσσης, καθώς και ορισμένων στοιχείων σύνθεσης του πληθυσμού της.
Citer ce document / Cite this document :
Étienne Roland, Migeotte Léopold. Colophon et les abus des fermiers des taxes. In: Bulletin de correspondance hellénique.
Volume 122, livraison 1, 1998. pp. 143-157.
doi : 10.3406/bch.1998.7170
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1998_num_122_1_7170et les abus des fermiers des taxes1 Colophon
par Roland Etienne et Leopold Migeotte
II est bien connu que, de l'Antiquité à la période moderne, beaucoup d'États ont confié la
perception de leurs taxes à des particuliers auxquels ils affermaient ce droit par adjudication pour
des périodes limitées. Dans le monde grec ces fermiers s'appelaient télonai, littéralement « ache
teurs de taxes {télé) », car ils avaient effectivement acquis ce droit lors d'une mise aux enchères
qui, à Athènes par exemple, était effectuée annuellement par les pôlètai ou « vendeurs » de la cité.
Un passage de XAthenaiôn Politeia et des allusions éparses chez plusieurs orateurs jettent quelques
lueurs sur le fonctionnement du système à Athènes, du moins au IVe s. av. J.-G, ce que les papyr
us font également, de leur côté, pour l'Egypte gréco-romaine. L'épigraphie révèle d'autre part
l'existence d'institutions analogues dans d'autres cités, mais toujours sous la forme de brèves allu
sions, tandis que divers auteurs anciens évoquent à l'occasion l'exécrable réputation des télonai.
Au total, la moisson des documents est plutôt maigre, surtout en épigraphie2.
Les deux nouveaux décrets de Colophon que nous publions ci-dessous sont donc les bien
venus, car ils apportent du neuf à la fois sur les manœuvres abusives de certains télonai et sur les
mesures légales et judiciaires que des cités pouvaient être amenées à prendre contre eux. En
même temps ils permettent de mieux comprendre la situation politique de Colophon, ses rap
ports avec Notion ou Colophon-sur-mer et certaines composantes de sa population. Notons
cependant que leur contenu est si original et leur libellé parfois si allusif qu'il est souvent malaisé,
faute de parallèles, d'en comprendre tout le détail.
1 Nous remercions Ph. Gauthier, qui a bien voulu lire ces chische Staatskunde II (1926), p. 1230; W. Schwahn, RE V
pages d'un œil critique, de même que, pour leurs questions A, 1 (1934), s.v. «Τελώναι», col. 418-425 (avec une notice
et remarques, les auditeurs du XIe Symposion d'histoire du sur l'Egypte lagide), et ibid. XVII, 1 (1936), s.v. «Νόμος
droit grec et hellénistique (Reggio Calabria, sep- τελωνικός», col. 843-845; A. M. Andreades, A History of
tembre 1997) et du XIe Congrès d'épigraphie grecque et Greek Public Finance I (1933), p. 159-161. Pour l'Egypte et
latine (Rome, septembre 1997). la Palestine, voir aussi H. C. Youtie, ZPE 1 (1967), p. 1-20,
2 Ce qu'on sait du sujet a été dit par M. Rostowzew, Ge- avec d'utiles réflexions sur le fonctionnement du système et
schichte der Staatspacht in der rômischen Kaiserzeit bis la réputation des publicains. À titre de comparaison, voir
Diokletian (1902), p. 332-367 pour les cités grecques et les S. Davies, ABSA 89 (1994), p. 443-455, sur la perception de
royaumes hellénistiques; Ch. Lécrivain, Telè, Telônai, Diet. la dîme, en nature et en argent, par les Vénitiens dans le
Ant. V (1919), p. 68-69; G. BUSOLT, H. Swoboda, Grie- Nord-Est du Péloponnèse entre 1696 et 1705.
BCH122 (1998) 144 ROLAND ETIENNE ET LEOPOLD MIGEOTTE
Stèle complète, sauf un petit éclat qui a emporté le coin
supérieur droit, et légèrement pyramidante (fig. 1). Haut.
150,5 cm avec le tenon, haut, de la moulure 6 cm, du tenon
10 cm. Larg. sup. 39 cm, inf. 40 cm. Ép. 13-13,5 cm. Au
sommet vacat de 4 cm. Surface inscrite 69,5 cm, avec un
assez grand vacat en bas.
Haut, moyenne des lettres : 1 cm jusqu'à la ligne 33 (pr
emière ligne du second décret), puis 0,8 cm, les lettres y
étant également plus serrées. Il semble qu'on ait voulu
ménager la place pour un autre texte, puis qu'on ait renoncé
à le graver: un Ε isolé, inscrit à 2,5 cm sous le δέ de la ligne
45, en est-il un indice ? La coupe des mots ou la coupe sylla-
bique sont presque partout respectées, sauf aux lignes 7-8 et
15-16. Les iotas sont régulièrement adscrits après H et Ω,
sauf pour ΟΓΔΟΗ (1. 2), ΑΠΟΉΝΗ (1. 29 et 36) et ΕΒΔΟΜΗ
(1.33-34), cf. fig. 2 et 3.
La stèle a été trouvée posée à plat dans un remblai d'époque
hellénistique, à l'Ouest de l'autel d'Artémis3.
Έπι Κοννίωνος, μηνός Ποσιδει-
ώνος, ογδόη άνομένου* vac.
εδοξεν τηι βουλήι και τώι δήμωι, Πόσης [Ά]-
4 πολλωνίου έπεψήφισε, γνώμη των έπ[ι]-
μηνίων επειδή τίνες των πολιτών, εν
τοις έμπροσθεν χρόνοις άγοράζοντε[ς]
αλλ' ένό^[λο]- τέλη ου παρά της πόλεως αλλοθεν,
8 υν τους ένεκτημένους τους έν τηι
χώραι παρά το δίκαιον δεδόχθαι τηι βο[υ]- Fig. 1. La stèle, vue générale.
λήι και τώι δήμωι · μη έξείναι τών πολι
τών μηθενι μήτε τών οίκοΰντων έν τηι
12 Κολοφωνίων τέλη άγοράσαι αλλοθεν
ή έκ Κολοφώνος της έπι θαλάττην ος δ[έ]
άγοράσηι ή μετάσχηι ή αύλήι δέξηται
τούτων τινά, όφειλέτω έκαστος δρ-
16 αχμας χιλίας Ιεράς τώι Άπόλλωνν φα[ι]-
intacte», et, un peu plus haut, «quelques fragments de bols 3. RE nous G Cf. 103 avons J. de (1990), la trouvé Genière, p. une 105 «Le grande : « sanctuaire C'est stèle dans inscrite d'Apollon la strate parfaitement à 309 Claros», que mégariens ont été recueillis dans la strate 309», cf. coupe
stratigraphique p. 104, fig. 3.
BCH122 (1998) COLOPHON ET LES ABUS DES FERMIERS DES TAXES 145
νέτω δε ό βουλόμενος έπι τώι ήμίσει
προς τους νομοφύλακας· έαν δέ τις άδι-
κηθήι των ιδιωτών υπό τίνος των τε-
20 λωνών ή ό τελώνης υπό τών Ιδιωτών,
είναι αύτοίς τας κλήσεις κατά τον νό-
μον, τας δέ δίκας γίνεσθαι άμα ταΐς έργων[ι]-
καΐς και τελωνικαΐς κατά τό διάγραμ-
24 μα του βασιλέως* άναγράψαι δέ τόδε
τό ψήφισμα εις στήλην λιθίνην και
στησαι εις τό Ιερόν του Απόλλωνος·
άναγράψαι δέ και τό επί Σιττάδος ψη-
28 φισθέν ο είπαν oi έπιμήνιοι όπως μη-
θείς τέλη άποτίνη τών πολιτών πα
ρά τό δίκαιον τους δέ πωλητας
άποδόσθαι τό έργον, τό δέ άργύριο[ν]
32 του έργου δούναι τον οίκονόμον. vac.
Έπι Σιττάδος, μηνός Μεταγειτνιώνος έ[βδό]-
μη άνομένου* έδοξεν τηι βουλήι και τώι δήμωι, Ξο[ΰ]-
τος έπεψήφισε, γνώμη τών έπιμηνίων όπως αν μη[θείς]
36 τών πολιτών άποτίνη τέλη παρά τό δίκαιον, δεδόχθαι τηι
βουλήι και τώι δήμωι · έάν τις δίκην τελωνικήν [έπι]-
δικάζηταί τίνος Κολοφωνίων τών κατοικούντων
έν Νοτίωι ή Κολοφώνκοι> (ή) τοις φρουρίοις τοις Κολοφωνίων
40 πλην όσοι γράφωνται έν Νοτίωι ή έν Κολοφώνι, vac.
όφείλειν τον έπιδικασάμενον ήμιόλιον τό άργύριον
έάν καταδικά(ζ)ηταν την δέ πράξιν είναι παρ' αύτ[οΰ]
καθάπερ έγ δίκης δεδικασμένης άδ(ί)κ<ι>ου vac.
44 αφαιρέσεως* όφείλειν δέ αυτόν και τώι θεώι vac.
δραχμάς χιλίας· φαινέτω δέ ό βουλόμενος έπι [τώι]
ήμίσει.
Rest. 1. 16: voir 1. 45; 1. 37: voir 1. 41 et le commentaire; 1. 45: voir 1. 17. — L. 39:
ΚΟΛΟΦΩΝΙΟΙ très net sur la pierre, peut-être par suite d'une confusion avec l'ethnique, mais le
sens impose la correction ; voir aussi la ligne suivante et le commentaire. — L. 42 : ΚΑΤΑΔΙΚΑΣΗ-
TAI sur la pierre, mais le sens impose la correction ; voir le — L. 43 : ΑΔΚΙΟΥ sur la
pierre, par inversion de l'I et du K.
BCH122 (1998) 146 ROLAND ETIENNE ET LEOPOLD MIGEOTTE
Rg. 2. Photographie d'un estampage, 1. 1-35.
BCH122 (1998) COLOPHON ET LES ABUS DES FERMIERS DES TAXES 147
Flg. 3. Photographie d'un estampage, I. 29-44.
« Sous Konniôn, le 23 (ou 28) Posideiôn, il a plu au conseil et au peuple, Posés fils d'Apol-
lônios a mis aux voix, proposition des épimènioi; attendu que, dans le passé, certains citoyens,
prenant des taxes à ferme, non de la cité, mais d'ailleurs, pressuraient injustement4 ceux qui ont
reçu le droit de propriété sur le territoire ; plaise au conseil et au peuple : qu'il soit interdit à tout
citoyen et à tout habitant (du territoire)5 de Colophon de prendre à ferme des taxes d'ailleurs
sauf de Colophon-sur-mer ; que chacun de ceux qui les prendront à ferme ou en prendront une
part ou recevront certains (de ces produits) chez eux soit redevable de mille drachmes (qui
seront) consacrées à Apollon ; que tout volontaire puisse le dénoncer aux nomophylaques moyenn
ant la moitié (de la somme) ; si un particulier subit une injustice de la part de l'un des fermiers,
ou le fermier de la part des particuliers, que pour eux les assignations se fassent conformément à
la loi et que les procès aient lieu en même temps que les (procès) relatifs aux contrats des travaux
5 II arrive que le terme χώρα ou γη soit sous-entendu dans 4 La comparaison avec les lignes 29-30 et 36 montre que
l'expression παρά το δίκαιον qualifie ενοχλούν et non des expressions de ce genre.
τους ένεκτημένους.
BCH122 (1998) 148 ROLAND ETIENNE ET LEOPOLD MIGEOTTE
et à l'affermage des taxes, conformément à l'ordonnance du roi ; qu'on transcrive ce décret sur
une stèle de pierre et qu'on l'érigé dans le sanctuaire d'Apollon ; qu'on aussi le décret
voté sous Sittas sur la proposition des épimenioi pour qu'aucun citoyen ne paie des taxes injust
ement ; que les pôlètes adjugent le travail et que Xoikonomos verse l'argent du travail.
Sous Sittas, le 24 (ou 27) Métageitniôn, il a plu au conseil et au peuple, Xoutos a mis aux
voix; proposition des épimenioi \ pour qu'aucun citoyen ne paie des taxes injustement, plaise au
conseil et au peuple : si quelqu'un intente un procès concernant l'affermage des taxes à l'un des
Colophoniens habitant à Notion ou à Colophon ou dans les fortins de Colophon — sauf ceux
qui sont inscrits à Notion ou à Colophon — , que le demandeur soit redevable d'une fois et
demie l'argent s'il est condamné ; que le recouvrement se fasse contre lui comme en vertu d'un
jugement rendu pour extorsion injuste; qu'il soit en outre redevable de mille drachmes au dieu;
que tout volontaire puisse le dénoncer moyennant la moitié (de la somme). »
Votés sous deux éponymes différents mais gravés ensemble sur la même stèle, les deux
décrets se rapportaient au même problème, ou plutôt à deux problèmes de nature, comme
le montre la simple lecture. Celle-ci révèle également que le décret le plus ancien fut inscrit en
second sur la stèle (1. 33-46). En effet, l'autre y fait allusion et en reprend même plusieurs termes
presque mot pour mot (cp. 1. 27-30 et 35-36). Les cités grecques, on le sait, faisaient fréquem
ment graver en tête le document le plus récent. Il se peut que les deux éponymes se soient imméd
iatement succédé dans le temps, ce qui réduirait l'intervalle entre les décrets à plus ou moins
une année. Mais, comme l'affermage des taxes était probablement annuel6 et que la situation a
évolué entre-temps, comme on le verra, il a sûrement fallu un certain temps à la cité pour constat
er les nouvelles fraudes et prendre les mesures appropriées.
On ne peut dater ces documents de manière précise7, mais leur écriture soignée, sobre et
régulière8, même si les lettres sont tantôt plus serrées, tantôt plus espacées, oriente vers la pre
mière moitié du IIIe s. av. J.-C. En comparaison, l'écriture de la grande souscription levée entre
311 et 306, malgré plusieurs traits communs9, est plus sobre encore, tandis que le décret pour
Métras de Cyzique, daté par ses éditeurs de la seconde moitié du IIIe s., présente des caractères
β L'annualité est du moins attestée à Athènes (cf. VAthè- 8 Les lettres sont ornées de légers apices. L'A est à barre
naiôn Politeia, 47, 2, et plusieurs des études mentionnées à droite, les Β, Ρ et Φ ont de petites boucles, ΓΕ et le Σ ont
la note précédente) et à Délos pour les adjudications effec- des barres horizontales droites, \'O est légèrement plus
tuées par les hiéropes (Cl. Vial, Délos indépendante [1984], petit que les autres lettres, de même que Γ Ω dont les
p. 231 et 346). barres inférieures sont bien marquées, le Π a une haste
7 Les recoupements prosopographiques ne sont d'aucun droite courte, le Τ a une longue barre supérieure, égale à la
secours puisque, des quatre noms propres mentionnés par haste, I'Y et le Ψ ont des barres obliques courbes,
les textes (I. 1, 3-4, 33 et 34-35), seul celui de Posés est 9 Même soin et même régularité, A à barre droite, Ο et Ω
suivi d'un patronyme. Notons que les noms Konniôn et plus petits, barre droite du Π plus petite. Voir le décret et
Sittas apparaissent plusieurs fois dans la grande souscription des photographies de l'ensemble chez L. Migeotte, Les
de la fin du IVe s., alors que les deux autres n'y figurent pas. souscriptions publiques dans les cités grecques (1992),
Voir l'index de B. D. Meritt, AJPh 56 (1935), p. 385-397. n° 69 et pi. Ill-V.
BCH122 (1998) COLOPHON ET LES ABUS DES FERMIERS DES TAXES 149
différents10, de même que le décret pour un chresmologue de Smyrne et l'inscription de la prê
tresse Zosimè, qui datent du IIe s.11.
Cette datation convient également à l'appellation de Colophon-sur-mer que nous lisons à
la ligne 13. C'est en effet à ce moment que la cité côtière de Notion adopta ce nom, et ses habi
tants celui de Colophoniens-sur-mer ou de Colophoniens habitant à Notion, comme nous le
lisons également aux lignes 38-3912. Nous n'avions jusqu'à présent, sauf erreur, que deux témoi
gnages de la nouvelle appellation, l'un dans le décret pour Métras de Cyzique, mentionné ci-des
sus, l'autre dans une inscription de Magnésie-du-Méandre, à l'extrême fin du IIIe s.13. En voici
donc un nouvel exemple, plus ancien. De son côté, Colophon conserva son nom ou, pour plus
de clarté, fut parfois appelée Colophon l'ancienne14. On ignore les motifs et les circonstances du
changement de nom, de même que sa date, et nos textes n'apportent rien de neuf à cet égard.
Mais le nouveau nom voulait visiblement marquer l'établissement définitif, à Notion, d'un
groupe de Colophoniens venus, en nombre significatif, de la ville intérieure. Thucydide (II, 34)
en donne un exemple ancien, qui se produisit en 430 au moment de la prise de Colophon par
Itamanès, mais qui ne fut pas durable15. En 294, Lysimaque détruisit complètement
et obligea ses habitants à s'établir dans la nouvelle Éphèse, rebaptisée Arsinoeia, qu'il avait dépla
cée vers la mer16. Des Colophoniens ont-ils pu échapper à la déportation et se réfugier à Notion,
comme en 43017 ? Peut-être, mais leur nombre ne fut sans doute pas suffisant pour entraîner un
changement de nom. En outre, comme on le sait maintenant depuis peu, Prépélaos est intervenu
auprès du roi quelques années plus tard, en tout cas avant 289, pour que les Colophoniens pus
sent revenir dans leur cité et la reconstruire18. Or, d'après des explorations récentes sur les deux
acropoles de Notion, il semble que de nombreux Colophoniens aient alors choisi de se réinstaller
10 Légers apices, gravure très soignée, A à barre tantôt tembre 1994 et encore inédit, de Colophon l'ancienne en
droite tantôt courbe, Θ, Ο plus petits, Ξ, Π, Σ à barres très l'honneur d'un commandant de garnison en poste dans la
obliques, d'après la description de Th. Macridy-Bey et cité, dans lequel on lit διεψηφίσθη έγ Κολοφώνι τήι επί
Ch. Picard, BCH 39 (1915), p. 36, n. 1 (en l'absence de θαλάσσηι.
photographie). 14 /. Magnesia, 53, 1. 75-77 : Κολοφώνιο[ι οι την] άρχαίαν
11 Écriture également régulière et soignée, mais A à barre πόλ[ιν οίκ]οΰντες, appellation rétablie aussi par Ad. Wilhelm,
brisée, de grands Ο et Ω, un Π avec deux barres égales, un Beitrâge zur griechischen Inschriftenkunde (1909), p. 173,
Φ avec deux petites boucles de part et d'autre de la haste, dans un fragment de décret colophonien pour des juges de
un Ψ à barres droites et non courbes. Cf. d'une part J. et Clazomènes (/. Erythrai u. Klazomenai, 506): [δεδόχθαι
L. Robert, BCH 116 (1992), p. 282 et fig. 4-5, d'autre part Κολοφωνίοις τοΐ]ς οίκο(ΰ)σι τήν άρχαί[αν πάλιν
R. Demangel, A. LAUMONIER, BCH 47 (1923), ρ. 373, fig. 18 Κολοφώνα]. L'appellation vêtus Colophon apparaît aussi chez
(il ne reste que quelques lignes de cette inscription). Tite-Live, XXXVII 26, 3. Cf. également L BuRCHNER, RE XI, 1
12 L'appellation de Notion ne sortit donc pas de l'usage, du (1921) s.v. «Kolophon», col. 1114-1119; J. Keil, RE XVII, 1
moins au sens géographique ou à titre de lieu-dit, comme (1936), s.v. «Notion», col. 1075-1077; J. G Milne, Kolophon
nous le savions déjà par Polybe, XXI 46, 4 (paix d'Apamée): and its Coinage (1941), p. 6-10; et, pour un résumé des ava-
(Κολοφωνίους) δέ τους τό Νότιον οίκοΰντας, la correc- tars de Notion, P. Charneux, BCH 90 (1966), p. 194-197, qui
tion du premier mot découlant de Tite-Live, XXXVIII 39, 8 : renvoie à de nombreuses études antérieures.
Colophonii qui in Notio habitant. 15 Sur Colophon et Notion à cette époque, voir M. PlÉRART,
13 Loc. cit. (supra, n. 10), p. 36-37: διεψηφίσθη έγ BCH 108 (1984), p. 168-171.
Κολοφών[ι τήι] έπι θαλάσσηι (Ι. 21-22), et /. Magnesia, 16 Sur ces épisodes dramatiques, voir L. et J. Robert, op.
53, 1. 78-79 : Κολοφώνιοι ά[πό] θαλάσσης. L. et J. Robert, cit. (supra, n. 13), p. 77-83.
Claros I. Décrets hellénistiques (1989), p. 1, n. 4, ont 17 Dans ce sens voir entre autres L. B. Holland, Hespeha
annoncé une nouvelle publication du premier texte, avec 13 (1944), p. 93.
commentaire, dans Claros II. Ph. Gauthier nous signale en 18 Voir L. et J. Robert, op. cit. (supra, n. 13), p. 83-85.
outre l'existence d'un décret, découvert à Claros en sep-
BCH122 (1998) 150 ROLAND ETIENNE ET LEOPOLD MIGEOTTE
dans la cité côtière plutôt que dans leur patrie d'origine. C'est donc à ce moment, selon toute
vraisemblance, que se produisit le changement de nom. On sait par ailleurs que l'essor de Colo-
phon-sur-mer se situe probablement dans la première moitié du IIIe s.
Cette datation convient aussi, d'autre part, à la mention d'un diagramma royal (1. 23-24),
ordonnance ou règlement de l'un des successeurs d'Alexandre. En effet, bien qu'on ignore sou
vent les détails de ces avatars, on sait que, dans la première moitié du IIIe s., Colophon passa tour
à tour de l'autorité de Lysimaque à celle des Séleucides (en 281), puis tomba, dans les années
260, sous contrôle lagide19. Or l'allusion au diagramma n'apparaît que dans le décret le plus
récent, alors que la situation évoquée par le précédent était analogue. Il semble donc que le règl
ement fut imposé à la cité dans l'intervalle, ce qui laisse peu de chances à Lysimaque, évincé dès
281, d'en être l'auteur20. Quant au contenu, nous savons par ailleurs que les diagrammata tou
chaient souvent à des matières diverses21. Nous n'avons donc ici, probablement, qu'une allusion à
l'une de ses clauses réglant un certain nombre de procédures judiciaires, en particulier le
moment, ou les moments, de l'année où elles devaient prendre place, alors que le type de pours
uites à intenter devait se faire κατά τόν νόμον (1. 21-22). Mais, si le diagramma fut bien promul
gué entre les deux décrets, donc après les premiers abus des télônai, il se peut qu'il ait touché éga
lement au fond de l'affaire, à savoir la perception et l'affermage de taxes royales qui, on le verra
plus loin, étaient perçues en nature. Il est naturel que le roi ait veillé à ses intérêts et fixé avec soin
le moment du règlement des litiges.
Rappelons d'autre part que les deux cités de Colophon, bien qu'indépendantes, avaient
entre elles des liens étroits : institutions analogues, même calendrier, monnaie commune22. Elles
vivaient même en sympolitie, ratifiant tour à tour les mêmes décrets, au moins dans certains cas.
On trouve en effet, dans un décret de la fin du IVe s. honorant un métèque, la mention du traité,
συνθήκη, liant les deux cités23. Dans la seconde moitié du IIIe s., le décret en l'honneur de Métras
de Cyzique dut être ratifié par chacune d'elles24. Ces décisions conjointes s'expliquent d'autant
mieux que, dans les deux cas, le bénéficiaire devait recevoir, entre autres, le droit de cité. D'autres
décrets, honorifiques eux aussi mais n'octroyant pas toujours la citoyenneté, utilisent en revanche
19 Voir Éd. Will, Histoire politique du monde hellénistique I2 Attalid Kingdom [1983], p. 28-65).
(1979), p. 136-137, 234, 239-240, 255 et 260, avec plu- 21 Voir surtout C. B. Welles, Royal Correspondence in the
sieurs discussions sur les publications antérieures. Évincés Hellenistic Period (1934), p. 324, et AJA 42 (1938), p. 255-
par les Séleucides lors de la deuxième guerre de Syrie (261- 260 ; E. Bikerman, RPh 3e sér., 12 (1938), p. 295-312.
253?), les Lagides reprirent pied, du moins partiellement, 22 À ce sujet et sur l'essentiel de ce qui suit, voir L. ROBERT,
en Carie et en lonie, de Milet à Lébédos, lors de la troisième RPh 3e sér., 10 (1936), p. 165-166 (= Opera minora selecta
guerre de Syrie (246-241). Leur présence à Colophon est II, p. 1244-1245) et Villes d'Asie Mineure2 (1962), p. 62;
attestée par un décret, encore inédit, rendu par la cité en sur le calendrier, Bull. 1973, 77, p. 71.
l'honneur d'un officier de Ptolémée, sans doute Évergète: 23 Cf. B. D. MERITT, loc. cit. (supra, n. 7), p. 377-379, I. 33-
cf. L. ROBERT, Opera minora selecta IV (1974), p. 183-184; 35, et le commentaire de L. ROBERT, loc. cit. (note précéd.):
R. S. Bagnall, The Administration of the Ptolemaic Posses- διαψηφίσαι δε ταύτα κατά τήν συνθήκην και τα
sions outside Egypt (1976), p. 175. προεψηφισμένα · διεψηφίσθη έν Κολοφώνι κτλ.
20 D'autre part, il convient d'éliminer également Attale Ier, 24 Voir la référence à la note 8 : διαψηφίσα[ι δε] ταύτα έν
qui n'imposa son autorité à Colophon que dans les années άμφοτέραις ταΐς [πόλε]σιν διεψηφίσθη έγ Κολοφών[ι
229-227 (Éd. Will, op. cit., p. 296-300; R. E. Allen, The τηι] έπί θαλάσσηι κτλ.
BCH122 (1998) COLOPHON ET LES ABUS DES FERMIERS DES TAXES 151
une formule plus courte, διεψηφίσθη έν τώι δήμωι κατά τόν νόμον25. Celle-ci avait-elle la même
signification? Ce n'est pas certain26. On note en tout cas, dans nos deux décrets, l'absence de
toute formule de ce genre. Il n'empêche que les liens de la sympolitie devaient avoir des effets sur
la perception des taxes et leur adjudication dans chacune des cités, comme le révélera notamment
l'analyse des clauses des lignes 10-13 et 37-42.
La première de ces clauses permet de régler auparavant le problème de la provenance des
décrets. En effet, comme la stèle a été retrouvée dans les ruines de Claros, là où elle avait été éri
gée (1. 26), elle pourrait a priori provenir de l'une ou l'autre des deux cités. En outre, le terme
général Κολοφώνιοι, employé à la ligne 12 pour désigner les personnes visées par la décision du
second décret, peut s'appliquer aux ressortissants de l'une ou l'autre cité, comme aux lignes 38-
39. En revanche la ligne 13, qui introduit une exception en faveur de Colophon-sur-mer, ne
peut guère laisser de doute. En effet, si la cité émettant le décret avait voulu interdire à ses ressor
tissants tout affermage de taxes à l'extérieur de chez elle, il lui aurait suffi d'écrire, à la ligne 12,
τέλη άγοράσαι αλλοθεν, comme aux lignes 6-7, ou encore une tournure alliant à cet interdit
une formule positive comme παρά της πόλεως (cf. 1. 7), sans avoir besoin de se nommer ensuite
elle-même. Dans une clause mettant ainsi les deux cités en parallèle, il nous paraît clair que Colo
phon l'ancienne était l'auteur du décret, donc aussi du précédent. Quant à l'exception en faveur
de Colophon-sur-mer, elle était probablement due aux liens de la sympolitie.
Faut-il conclure de tout cela que les deux décrets furent ensuite ratifiés par Colophon-sur-
mer ou que celle-ci a pris de son côté des décisions analogues ? Il est logique de le supposer, mais
nous n'en avons pas de preuve explicite.
Pour débrouiller correctement le fil des événements, il convient de commencer par le
décret le plus ancien. Le problème, qui était évidemment connu de tous les Colophoniens, est
évoqué de manière laconique dans la formule dite «hortative» (1. 35-36) : des citoyens de Colo
phon couraient le risque — et avaient donc déjà été contraints — de payer des taxes de manière
injuste, ou en dépit du droit, παρά το δίκαιον. En l'absence de tout contexte, on peut être tenté
d'expliquer cette allusion grâce au décret le plus récent, qui est heureusement plus explicite et où
l'on retrouve effectivement l'expression παρά το δίκαιον et une allusion aux « temps passés » (1. 6
et 9). Mais la méthode est contestable, car elle risque de confondre deux situations assez diffé
rentes. Il nous paraît plus sûr de chercher une interprétation à partir de la première série de déci
sions du conseil et de l'assemblée (1. 37-46).
Ces décisions envisageaient le cas de procès relatifs à l'affermage des taxes, δίκαι τελωνι-
καί, qui pouvaient surgir, sans doute dans le cadre de la sympolitie, entre des ressortissants de
25 Voir une liste de ces formules chez L. Robert, REA 65 octroyait également le droit de cité.
(1963), p. 304-307 (= Opera minora selecta III, p. 1499- 26 Nous serions en tout cas plus prudents que P. Charneux,
1502) et P. FRISCH, ZPE 13 (1974), p. 116, puis /. Lampsa- loc. cit. (supra, n. 14), p. 196, n. 7, pour qui la même procé-
kos, 33, p. 95. À cette liste doit s'ajouter maintenant le dure s'appliquait à toutes les décisions prises par décret,
décret pour un chresmologue de Smyrne (supra, n. 11), qui
BCH122 (1998)

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.