Deux chapitres de l'influence littéraire de Christine de Pisan - article ; n°1 ; vol.94, pg 27-45

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1933 - Volume 94 - Numéro 1 - Pages 27-45
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1933
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Suzanne Solente
Deux chapitres de l'influence littéraire de Christine de Pisan
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1933, tome 94. pp. 27-45.
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Solente Suzanne. Deux chapitres de l'influence littéraire de Christine de Pisan. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1933,
tome 94. pp. 27-45.
doi : 10.3406/bec.1933.449001
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1933_num_94_1_449001DEUX CHAPITRES
DE
L'INFLUENCE LITTÉRAIRE DE CHRISTINE DE PISAN
Christine de Pisan, dans son Avision, se plaint des critiques
dont ses ouvrages sont l'objet et se fait adresser les paroles
suivantes par dame Oppinion : « Les aucuns dient que clercs
ou religieux les (tes ouvrages) te forgent et que de sentement
de femme venir ne pourroient..., les autres dient que ton
stile est trop obscur et que on ne l'entent 1. » Son interlocut
rice ajoute ces mots consolateurs : « et si te prophétise que
yceste lecture sera de plusieurs tesmoignée diversement, les
uns sur le lengage donront leur sentence en plusieurs man
ières, diront que il n'est pas bien elegant, les autres que la
composicion des materes est estrange, et ceulx qui l'enten
dront en diront bien, et le temps à venir plus en sera parlé que
à ton vivant, car... tu es venue en mauvais temps, car les
sciences ne sont pas à present en leur reputacion..., mais
après ta mort vendra le prince piain de valour et sagece qui,
par la relacion de tes volumes, désirera tes jours avoir esté de
son temps, et par grant désir souhaidera t'avoir veue2 ».
La prophétie de dame Oppinion s'accomplit ; peu après la
mort de Christine de Pisan, il fut parlé de l'illustre femme de
lettres, et bien des auteurs déjà au xve et au xvie siècle c
itèrent son nom avec éloge. En 1434, Guillebert de Metz
écrivait : « Item, damoiselle Christine de Pizan, qui dictoit
toutes manières de doctrines et divers traitiés en latin et en
françois3. » En 1442, dans son Champion des Dames, Martin
1. Avision. Bibl. nat., ms. fr. 1176, fol. 48 v°.
2. Ibid.,îo\. 49etv°.
3. Description de la cille de Paris et de l'excellence du royaume de France,
chap, xxx (édit. Le Roux de Lincy et Tisserand, p. 234). DEUX CHAPITRES DE L'INFLUENCE LITTÉRAIRE 28
le Franc exaltait la mémoire de Christine et la comparait à
Cicéron et à Caton 1. Dans le Jardin de Plaisance et fleur de
Rethorique, publié par Antoine Vérard, vers 1501, le nom de
Christine est évoqué. L'auteur de V Instructif de seconde Ré-
thorique s'écrie :
Cristine aussi noblement metrifie,
Mesmes Castel qu'elle eut à filz pour sien,
Qui depuis fut grant rethoricien 2.
Dans une autre pièce du même recueil : « Comment une
des dames qui est au jardin de Plaisance... envoyé une
epistre à son singulier amy, grant orateur », on trouve : « Sup
portes les durs traitz de ma rude pleume, que ne suis usitée
de si subtil pinceau pourtraire, comme Sapho, Cristine,
Othée, et les autres escrivantes es plaisans ars d'humanité3. »
Jean Marot vante la sagesse de Christine et recommande la
lecture de ses ouvrages. Clément Marot, dans son rondeau à
Jeanne Gaillarde, de Lyon, déclare que
D'avoir le prix en science et doctrine
Bien mérita de Pisan la Christine.
Jean Bouchet la place dans le Tabernacle des illustres
dames qu'il passe en revue son Temple de bonne Renomm
ée, et cite « les epistres, rondeaux et ballades en langue
françoyse de Christine » dans son Jugement poétique de Vhon-
neur jemenin 4. Christoval Acosta la loue dans son Tratado en
loor de las mugeres, publié à Venise, en 1592 5.
Après la mort de Christine, on ne se contenta pas de la
citer, on imprima ses œuvres, on les traduisit en diverses
langues, on les remania. Les Cent histoires de Troie furent
1. Martin le Franc, Champion des dames. Bibl. nat., ms. fr. 12476, fol. 114 et
v°, et R. Thomassy, Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan, 1838,
in-8°, p. 99-101.
2. Voir la reproduction en fac-similé pour la Soc. des Anciens textes français de
l'édit. du Jardin de plaisance, publ. par Antoine Vérard, vers 1501 (Didot, 1910,
in-4°), fol. 11 v°, col. 1. Voir aussi p. 51 du tome II contenant l'introduction et
les notes, par E. Droz et A. Piaget (Champion, 1925, in-4°).
3. Ibid., I, I, fol. ccxxv V ; cf. t. II, p. 298, pièce 663.
4. Thomassy, op. cit., p. 92, 94, 95, 97, 98.
5. M. Laigle, Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son milieu hi t
orique et littéraire. Paris, 1912, in-8° [Bibliothèque du XVe siècle, t. XVI), p. 41. DE CHRISTINE DE PISAN 29
imprimées chez la veuve de Jean Trepperel (vers 1518), à
Lyon (1519), chez Philippe le Noir (1522), par Philippe Pigou-
chet (s. d.), etc. Le Trésor de laCité des dames fut imprimé par
Antoine Vérard (1497), par Michel le Noir (1503), Jean André
et Denis Janot (1536). Le même ouvrage fut traduit en portu
gais et imprimé sous le titre de Espelho de Christina, o quai falla
dos très estados das mulheres, à Lisbonne, chez Herrn, de Cam-
pos (1518). Rappelons qu'Antoine Wideville, comte Rivers,
traduisit en anglais les Proverbes moraux et que sa traduction
fut imprimée par Gaxton (1477). Ce fut encore Guillaume
Caxton qui traduisit en anglais et imprima dans cette langue,
sur l'ordre de Henri VII, roi d'Angleterre, le Livre des fais
d'armes et de chevalerie (1489) l.
On connaît le remaniement des Cent histoires de Troie fait
par Jean Miélot, probablement en 1461, sur l'ordre de Phi
lippe le Bon2.
Enfin, en 1549, Jean Chaperon traduisit son Livre du ch
emin de long estude « de langue romane en prose française »,
habillant, suivant l'expression de Thomassy, cet ouvrage « à
la moderne 3 ».
L'influence littéraire de Christine s'exerça longtemps « sans
interruption, au milieu d'une incessante rénovation de faits
et d'idées4 ». D'après Thomassy, Christine de Pisan joua un
rôle dans la vocation poétique de Charles d'Orléans5. Alain
Chartier paraît s'être inspiré du Débat de deux amans dans
son Débat des deux fortunés d1 amour &, et avoir encore imité
Christine dans son poème de Y Espérance ou Consolation des
trois vertus^.
Christine inspira aussi Olivier de la Marche, Jean Molinet,
col. 1.259 Brunet, ; t. II, Manuel col. 1002. du M. libraire, Laigle (p. 5e 36, édit., n. 5) t. ajoute I, col. à 1855-1858, cette liste et une Suppl,, traduction t. I,
de la Gîté des dames faite par Bryan Anslay et imprimée à Londres par Pepwell
(1521).
2. Christine de Pisan, Épître d'Othéa, déesse de la Prudence, à Hector, chef des
Troyens. Reproduction des cent miniatures du manuscrit 9392 de Jean Miélot, par
J. Van den Gheyn. Bruxelles, Vromant, 1913, in-8°.
3. Op. cit., p. 93-94.
4. Ibid., p. 88-89.
5.p. 90.
6. Jardin de Plaisance, introd. et notes, t. II, p. 265.
7. M. Laigle, op. cit., p. 38. DEUX CHAPITRES DE l' IN FLU EN CE LITTÉRAIRE 30
Jean et Clément Marot, Jean Bouchet, Jean Meschinot,
François Habert1.
Nous avons relevé des traces de l'influence de l'œuvre de
Christine dans deux ouvrages.
Le premier a été signalé par M. Laigle, qui le range dans les
traités d'éducation dont le Livre des trois vertus est le « mod
èle caché2 ». Il est contenu dans le manuscrit 19919 du
fonds français de la Bibliothèque nationale et est intitulé :
« Les enseignemens que une dame laisse à ses deulx filz, en
forme de testament. » Ce manuscrit, après avoir appartenu au
chancelier Séguier, fut légué à Saint-Germain-des-Prés par
son petit-fils Henri-Charles Du Cambout de Coislin et entra
à la Bibliothèque nationale en 1795-1796, où il reçut la cote
Saint-Germain français 1974. C'est une copie de la fin du
xve siècle, sur parchemin, comptant 28 feuillets de 195 sur
135 mm. On lit au fol. 27 la signature « Moreul », et au
fol. 28 v° la mention « A mon frère et amy Jehan F-[-ombre ?], »
de deux mains différentes de celle qui a transcrit le texte 3.
Ce texte se compose d'une série de sages conseils appuyés
par des exemples bien choisis. Il commence ainsi :
[A] toutes choses venues sur terre et d'icelle(s) créés convient
prendre fin, dont moy, voiant au danger périlleux où plusieurs
femmes s'aquitent de ce doullent passage, doubtant que mon
heure ne soit venue, regret j'ay plus grant que dire ne serroye,
mon filz 4, que à toy parler ne puis, mais faire ne se pœult, sy te
veulx advertir d'aulcunes choses, que jamais de bouche ne te dis :
crois que de moy es le plus aymé enfant que oncques Nature atain-
gnist ne toucha cœur de realle mere, et, se de ce monde me fault
partir pour le salut de mon ame, j'ay ordonné ung petit testa
ment, où congnoistre pourras le vray de mon parler, mais, pour
ce que lez biens sont fortune, ne sont de pris vers iceulx de vertus,
1. Thomassy, op. cit., p. 92-97 ; M. Laigle, loc. cit.
2. Op. cit., p. 39. A vrai dire, le Livre des trois vertus et cet ouvrage sont d'un
objet différent et n'ont guère que quelques idées communes. L'auteur de notre
traité s'est inspirée surtout d'autres œuvres de Christine de Pisan, que nous
essayerons d'indiquer ici.
3. Voir la notice donnée dans le Catalogue des manuscrits français de la
Bibliothèque nationale. Ancien Saint- Germain français, t. III, p. 433.
4. L'auteur, en dépit du titre « enseignemens... à ses deulx filz », ne s'adresse
qu'à un seul personnage. BE CHRISTINE ÜE PISAN 31
le main mal que porray veulx mon debvoir et acquit faire de
mectrë en escript ce que mon ignorance scet comprendre, supliant
aux liseurs, ain que toy, excuser le non-sçavoir et (fol. 1 v°) sim-
plesse de femme.
L'auteur, considérant que son fils est « au chemin doubtif
et périlleux » de l'adolescence, lui conseille d'user de raison
et de s'employer au service de Dieu, de son père et du roi ; si
ce dernier l'attache à sa maison, d'en être joyeux « sans appe-
ter gouvernement ne office », car occuper une haute situation
est dangereux (apostrophe d'un roi à la couronne). Qu'il se
contente de ce que Dieu et Nature lui ont donné (se rappelant
la réponse de Diogène à Alexandre). Si le roi l'appelle au
conseil, qu'il réfléchisse à ce qu'il dira, fasse honneur aux
princes, seigneurs d'église et anciens, sans prétendre à rien
lui-même (se souvenant de l'histoire d'Aman et de Mardo-
chée). Qu'il ne parle qu'après en avoir été requis, sans flatter
ni blâmer autrui (comme fit Baldad à Job), mais en disant la
vérité. Qu'il ne se soucie pas des rapports calomnieux qu'on
pourrait faire sur lui « n'est plus belle vengance que souffrir
l'injure de son ennemy » (exemples de grandeur d'âme
d'Alexandre, de César, de Vespasien, etc.). Si le roi lui donne
une mission, qu'il soit discret. On ne doit pas se fier en For
tune (comme Polycrate), mieux vaut agir comme Agathocle,
roi de Sicile, fils d'un potier, qui mangea toute sa vie en
« vesseaulx de terre », comme « Octovien, l'empereur », qui
« faisoit apprendre à ses enfans mestier, disant que en ce
monde n'a seuretté », comme l'empereur, qui écrivait au roi
de France de faire étudier ses fils. « Pour tant, mon amy
(poursuit la mère), rens grace à Dieu, qui a donné vouloir à
ton père de toy aux escolles tenir. » Mais la science ne doit pas
rendre orgueilleux, l'orgueil est dangereux (exemples de Phaé-
ton, « Bladus \ roy d'Angletterre », qui, « sachans plusieurs en-
chantemens, se feist elles pour voiler, mais elle luy faillirent,
sy chut sur le temple Pallas en my Londres » et « piteusement
morut ». Fin d'Atlas, des personnages nés des dents semées
par Cadmus, etc.). On ne doit essayer de triompher d'un
autre que pour défendre sa foi (comme Matathias). Il ne faut
1. Bladulus le Magicien, roi fabuleux des Bretons, DEUX CHAPITRES DE L INFLUENCE LITTERAIRE OÀ
médire de personne, ni jurer, ni blasphémer ; suivent quelques
mots sur les horreurs de l'enfer (fol. 5 v°-6). L'auteur décons
eille à son fils l'abus du jeu, lui recommande d'entendre la
messe et de « dire » le service de Dieu (lui citant en exemple
la piété d'Alexandre), de prier pour les trépassés (exemple
de Judas Macchabée), de faire des aumônes et « œuvres de
miséricorde » (comme Tobie, Simonide).
Ensuite est abordée la question des « péchez, qui sont mor-
telz », dont il faut se garder. L'orgueil, le plus déplaisant de
tous, n'est jamais impuni (exemples : fin de Néron, vengeance
que la reine Thomyris tira de Cyrus, maladie d'Antiochus,
mort de Romulus et de Tullus Hostilius). L'humilité, au con
traire, nous fait aimer (exemple Scipion, etc.). L'avarice a de
tristes conséquences (fin de Grassus, de Cyrus, etc.), pourtant
« folle largesse ... n'est vertu, mais vray orgœul, presumption
et vaine gloire ». Il ne faut pas s'abandonner à « folle amour ».
Graves sont les conséquences de « gloutonnie » (Cham se
moqua de Noë, Alexandre tua Callisthène, Holopherne fut
tué par Judith). La paresse peut faire perdre la faveur de son
prince. C'est à cause de sa paresse que Sardanapale fut occis
par Arbace. Il faut éviter la colère et les gens violents (la mo
dération de Platon est à imiter). Se défier de l'envie (c'est
par envie que Gore, Dathan et Abiron se soulevèrent contre
Aaron). La mère continue la série de ses sages conseils : se
garder d'être flatteur, ni rapporteur de nouvelles, souvent
entretenir son seigneur de paroles joyeuses (comme fit Zoro-
babel), mais ne jamais lui faire de reproches (c'est d'une façon
détournée, grâce au jeu d'échecs, que le roi Évilmérodach put
être repris). Vérité est à louer entre toutes vertus (exemples
Alexandre et Anaximène, etc.). On doit faire son devoir dans
toutes les batailles, mais en cas de victoire ne pas se montrer
cruel (nombreux exemples, entre autres celui d'Astyage, de
Lycaon). Prince doit être tardif à punir et prompt à récom
penser (trait de grandeur d'âme de Pompée). En bataille, il
faut être « glout d'honneur acquerre » (exemples Hector et Pa-
trocle, Nisus et Euryale, Scipion l'Africain), mais ne pas dé
sirer « concquerre par trayson » (ex. Camille et les Falisques,
Fabricius et Pyrrhus d'Ëpire). Se défier de celui qui trompe
son maître (ex. d'Abner et d'Isboseth). Celui qui veut acquér
ir honneur doit être libéral (ex. Alexandre, David, les Sam- DE CHRISTINE DE PISAN 33
nites et Marcus Curius [Dentatus]). Se garder d'outrecui
dance (considérant la fin d'Alexandre, de Goliath et de Si-
sarra), mais louer autrui (comme Joab, capitaine de David,
etc.). Il faut être bon justicier (ex. de Josué, qui fit justice de
Jabin, roi d'Azor, de Trajan, sort du mauvais juge de Cam-
byse). Ne découvrir à personne ses projets (ex. de parents ou
amis donnant des conseils trompeurs : Pélias à son neveu
Jason, Danaüs à ses filles, Joab et Abner). Ne pas désirer se
igneurie sur autrui (ex. de Tantale, histoire du pseudo-Smer-
dis, etc.). La division entre frères est signe de mauvaise na
ture (ex. d'Étéocle et Polynice, etc. Hyrcanet Aristobule per
dirent la Judée par leur division). Il faut honorer les églises
(n'imiter ni Héliodore, ni Laomédon). L'homme ne doit
croire légèrement (Hercule, ayant été crédule, tua sa femme
Mégare). Ne pas se marier contre la volonté du prince, ni
avec une personne déjà promise à autrui (ex. Turnus et Lavi-
nie, qui épousa Énée, Paris et Hélène, etc.).
A la cour, il y a des gens qui trouvent honorable d'atta
quer les femmes, oublieux de leur mère. Les femmes ne
peuvent se défendre avec l'épée, ni répondre, « car à Pescolle
femmes ne vont », mais Notre-Seigneur leur fit honneur : il
créa Eve de la côte d'Adam, fit de la Vierge Marie sa mère,
pardonna à Madeleine, à la femme adultère, à la Samarit
aine. Nulle femme n'est maudite en l'Écriture. Les Sibylles,
les Preuses font honneur à leur sexe. La femme coud et file.
Ce fut Minerve qui trouva la manière d'armer. L'auteur
pourrait continuer à louer les femmes, mais s'arrête, disant :
« Pourroit l'on dire que vantance seroit, pour tant que du
sexe feminin suis, si m'en tais. »
Elle conseille encore à son fils de ne pas laisser la compag
nie des grands pour celle des petits, et de ne pas être trop
familier avec ses serviteurs, tout en les traitant avec justice,
bonté et charité. Le seigneur doit aimer son peuple (ex. dé
vouement de Godrus, de Régulus, etc.).
Or, il est temps « du mesnage parler », et la mère poursuit :
« Gongnois la paines que ton père a prins [à] garder les biens
de la maison, multiplié et acquis de grans possessions et sei-
gnouries, dont obligé et tenus es à luy oultre le degré de
nature ; sy luy en dois, à ton povoir, de ta personne service
rendre, en luy obéissant et complaisant à tous ses voulloirs
BIBL. ÉC. CHARTES. 1933 3 DEUX CHAPITRES DE L'iNFLUENCE LITTÉRAIRE 34
et plaisirs » (ex. du dévouement d'Abisai, de Banaias et de
Soboehai envers David). Si le père tombait malade, il fau
drait le servir plus qu'aucun de ses serviteurs, considérant
qu'en sa jeunesse il s'est dévoué à son fils. Éloigner celui des
serviteurs qui lui déplairait, avec une récompense ou des
promesses, mais ne pas promettre sans tenir (ex. de Laomé-
don avec Hercule, réponse d'Alexandre à Aristote). Ne pas
user de « maistrise » en la maison durant la vie de son père (ne
pas imiter Absalon, mais Joseph et David). La mère ajoute :
« S'il estoit ainsy que accident me abregast le cours de nature
et aultre femme ton père vouloit avoir, combien que perte
pour ta mayson seroit, sy ne t'en monstre courcé ne desplai
sant », lui demande que sa belle-mère n'ait pas à se plaindre
de lui, sans qu'il oublie pourtant sa mère dans ses prières (il
ne faut pas imiter le cruel Évilmérodach). Les visites au
père (maladie ou invitation mises à part) seront faites une
fois l'an, avec des vêtements « d'or ou de cramoisy ». Après sa
mort, il faudra accomplir ses dernières volontés, prier pour
son âme, puis s'occuper de l'ordonnance de la maison, épar
gner, entretenir les anciens serviteurs du défunt. La mère r
ecommande à son fils la prudence en jugeant : « Corrige doul-
cement sans battre ne frapper, car aulcunes fois mal en vient,
comme il appert. [E]t sy avons veu puis peu de temps le se
igneur de Lingniere 1 voullant bastre son chappellain, qui de
ses vices le reprenoit, courut aprez luy, la dague tirée pour le
frapper, icelluy chappellain se retourna, et pour saulver sa vie
luy-mesmes le tua » (fol. 25 et v°). Après d'autres conseils re
latifs aux serviteurs, la mère dit au fils comment il doit se com
porter avec sa femme : « [E]n mariage doit tenir loyauté, car à
celluy qui sa foy ne tient n'y a fiance. Et le duc de Millan,
mary de Madame Bonne de Savoye ne feust-il pas tué en
l'esglise2, dessoubz son pavillon, du mary et frère3 de celle
1. Nous n'avons pu identifier ce personnage.
2. Galéas Marie Sforza, mari de Bonne de Savoie, fut assassiné le 26 décembre
1476 à Saint-Étienne de Milan par Giovanni-Andrea Lampugnano, Carlo Vis
conti, Girolamo Olgiato et autres conjurés. Cf. Brantôme, Œuvres, édit. La-
lanne, t. VI, p. 499 ; — Lettres de Louis XI, édit. Vaesen et Charavay, t. VI,
p. 108 et 114 ; — B. Corio, Sloria di Milano, t. III, p. 302 et 303 ; — Pauli Jovii,
Elogia virorum bellica virtute illustrium. Bâle, 1596, in-fol., liv. III, p. 100 ; —
Eug. Casanova, UUccisione di Galeazzo Maria Sforza e alcuni documenti fioren-
tini (Archivio storico lombardo, série III, vol. XII, 1899, p. 299-332) ; — G. Ghi-
nassi, Letter a del secolo XV, ehe si riferisce aWuccisione di Galeazzo Maria Sforza DE CHRISTINE DE PISAN 35
qu'i maintenoit? » (fol. 25 v°). La femme doit avoir le gouver
nement de la maison, si elle est prudente ; qu'elle soit vêtue
comme il convient. Se garder de la jalousie : « Se la femme est
bonne,... bonne demourra, et se sus elle on a mescreance, on
luy donne despit et toutes n'ont pas la pacience Griselidis.
La maulvaise ne laira par rigeur sa voulenté et pis sera, et à
plus grant esclandre. Dieu te garde de celle ! A mon cuidier
petit en est d'icelles. » Suivent les devoirs envers les enfants :
« Tes enfïans ayme et les conduis en bonne[s] mœurs, les tenans
en chatoy » (exemple d'Ophni et Phinée, fils du grand prêtre
Hélie, etc.). « [T]es filles tiens avec femmes bien moriginées.
Leur(s) soit aprins manière qui mieulx soit en femme que
diamant en l'or : servir Dieu... fais-lez lire et escripre. Sup
pose que aulcuns ne veullent que femmes sachent lectre, qui
m'est advis abus, car plus l'on scet et plus l'on vault, et crées
que hommes ne femmes ne fait le mal pour bien savoir, mais
croy s'il estoit que la constellation de la personne l'enclinast
à vice, la congnoissance de vertu le retireroit. Aprez, pour
éviter oyseuse aux filles, soyent monstrées ouvrages de fil de
soye, chanter et jouer d'orgues ou lux, et dansser, par moyen
en temps et heure faire lire cronicques et hystores. » L'ou
vrage se termine sur cet éloge : « Gristine de Pisay (sic) a si
bien et honnestement parlé, faisant dictiers et livres à l'en-
saignement de nobles femmes et aultres, que trop seroit mon
esperit f ailly et surpris vouUoir emprendre de plus en dire, car,
quant la science de Palas ou l'elonguence de Cicero [eusse], et
que par la main de Promoteus fusse femme novelle, sy ne
porroise parvenir ne attaindre à sy bien dire comme elle a
f aict 1 ! »
Le traité que nous venons d'analyser doit être daté,
semble-t-il, de la fin du xve siècle. Il est postérieur à 1476,
date de la mort de Galéas Marie Sforza. Il est l'œuvre d'une
femme dont nous ne connaissons pas le nom, mais qui est
(Atti e memorie dellaregia deputazione disloria patria per le provincie di Romagna.
Bologna, 1869, t. VIII, p. 121-127). Voir aussi la lettre de Robert, comte de
Gajazzo, à Louis XI, publ. par Martène (Thesaurus anecd., t. I, col. 1844-1846).
3. [Page précédente.] Il s'agit de Carlo Visconti, d'après Paul Jove (loc. cit.) :
« Carolus [Vicecomes], gentilium suorum totius principatus fortunam ad Sfor-
tianos delatam aegre ferens, germane sororis probro, quam Galeacius adamaret
atque subigeret, promovebatur... »
1. Passage cité par M. Laigle, op. cit., p. 39.

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