Do Kamo, de Maurice Leenhardt, relu en 1986. - article ; n°80 ; vol.41, pg 57-85

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1985 - Volume 41 - Numéro 80 - Pages 57-85
Maurice Leenhardt' s masterful theoretical study, « Do Kamo », published in 1947, was written from the verbatim transcript of a 1945 course of lectures given at the Ecole des Hautes Etudes, 5th Section, Paris. Forty years later this study is confronted here with an attempted analysis of the contents of the data upon which the book is based, and with a description of the situation then prevailing in New Caledonia. Maurice Leenhardt was considered by the settlers as their enemy, but by the Melanesians as the man who brought them new techniques of peaceful resistance, through a church organization the colonial authorities could not afford to disregard. Reading anew this book, in 1986, chapter by chapter, brings in new data and puts the accent on the ideas which have held their ground and on some which have become open to doubt. The author, whose introduction to the Melanesian field was by Maurice Leenhardt himself, has had the privilege to work with nearly all the latter' s Melanesian students and helpers and has accumulated today almost forty years of personal experience of New Caledonia, the Loyalty islands and Vanuatu.
L'ouvrage de Maurice Leenhardt, « Do Kamo », publié en 1947, ouvrage de réflexion théorique, transcription d'un cours de l'hiver 1945 à l'École Pratique des Hautes Études, 5e Section, fait l'objet, quarante ans plus tard, d'une analyse cherchant à le situer par rapport au contenu des informations recueillies, dans les meilleures conditions possibles, entre 1903 et 1925, et par rapport à la situation locale. Maurice Leenhardt était perçu par les colons comme un ennemi et par les Mélanésiens comme celui qui apportait un moyen nouveau de résistance pacifique et une structure autonome d'organisation écclésiale que le pouvoir colonial ne pouvait ignorer. La relecture en 1986 procède chapitre par chapitre, relevant les thèses qui restent encore valables, les plus nombreuses, et celles qui ont perdu de leur actualité. Ces thèses sont discutées par rapport aux données nouvelles qui les confirment, les développent ou parfois les infirment. L'auteur, introduit sur le terrain mélanésien par Maurice Leenhardt lui-même, a eu le privilège de travailler avec presque tous les anciens élèves et collaborateurs mélanésiens de son maître et a près de quarante ans d'expérience personnelle de Nouvelle-Calédonie, des îles Loyalty et du Vanuatu.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
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Jean Guiart
Do Kamo, de Maurice Leenhardt, relu en 1986.
In: Journal de la Société des océanistes. N°80, Tome 41, 1985. pp. 57-85.
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Guiart Jean. Do Kamo, de Maurice Leenhardt, relu en 1986. In: Journal de la Société des océanistes. N°80, Tome 41, 1985. pp.
57-85.
doi : 10.3406/jso.1985.2802
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1985_num_41_80_2802Abstract
Maurice Leenhardt' s masterful theoretical study, « Do Kamo », published in 1947, was written from the
verbatim transcript of a 1945 course of lectures given at the Ecole des Hautes Etudes, 5th Section,
Paris. Forty years later this study is confronted here with an attempted analysis of the contents of the
data upon which the book is based, and with a description of the situation then prevailing in New
Caledonia. Maurice Leenhardt was considered by the settlers as their enemy, but by the Melanesians
as the man who brought them new techniques of peaceful resistance, through a church organization the
colonial authorities could not afford to disregard. Reading anew this book, in 1986, chapter by chapter,
brings in new data and puts the accent on the ideas which have held their ground and on some which
have become open to doubt. The author, whose introduction to the Melanesian field was by Maurice
Leenhardt himself, has had the privilege to work with nearly all the latter' s Melanesian students and
helpers and has accumulated today almost forty years of personal experience of New Caledonia, the
Loyalty islands and Vanuatu.
Résumé
L'ouvrage de Maurice Leenhardt, « Do Kamo », publié en 1947, ouvrage de réflexion théorique,
transcription d'un cours de l'hiver 1945 à l'École Pratique des Hautes Études, 5e Section, fait l'objet,
quarante ans plus tard, d'une analyse cherchant à le situer par rapport au contenu des informations
recueillies, dans les meilleures conditions possibles, entre 1903 et 1925, et par rapport à la situation
locale. Maurice Leenhardt était perçu par les colons comme un ennemi et par les Mélanésiens comme
celui qui apportait un moyen nouveau de résistance pacifique et une structure autonome d'organisation
écclésiale que le pouvoir colonial ne pouvait ignorer. La relecture en 1986 procède chapitre par
chapitre, relevant les thèses qui restent encore valables, les plus nombreuses, et celles qui ont perdu
de leur actualité. Ces sont discutées par rapport aux données nouvelles qui les confirment, les
développent ou parfois les infirment. L'auteur, introduit sur le terrain mélanésien par Maurice Leenhardt
lui-même, a eu le privilège de travailler avec presque tous les anciens élèves et collaborateurs
mélanésiens de son maître et a près de quarante ans d'expérience personnelle de Nouvelle-Calédonie,
des îles Loyalty et du Vanuatu.Do Kamo, de Maurice Leenhardt, relu en 1986
par
Jean GUIART *
de l'exploitation qu'il propose. Nous posséDo Kamo, ouvrage étonnamment riche, ne
ressemble à rien de ce qui était publié à l'épo dons l'information de départ, sous la forme
de cahiers écrits par des hommes dont j'ai que, articles et monographies à l'écriture par
connu la plupart, textes assortis en marge de fois pénible, fulgurances de Marcel Mauss,
avancées méthodiques et toujours plus denses commentaires bien intéressants de la main de
Maurice Leenhardt et où l'on retrouve tous de Marcel Griaule dans la découverte de la
les thèmes exposés dans Do Kamo. Ces comcomplexité de la culture dogon. On a dit que
Maurice Leenhardt était parti à la recherche mentaires ont été inscrits sur le vif, en pré
sence de l'auteur de chaque cahier et princde l'âme canaque parce qu'on se perdait ais
ipalement de Boesou Eurijisi, ancien sculpteur ément dans le dédale du système conceptuel
présenté, traitant de gens dont on n'imaginait de masques devenu pasteur protestant. Il est
pas qu'ils pouvaient penser par concepts — important de savoir qu'ils ne constituent donc
pas une réflexion tardive ni en cabinet. Si la Lucien Levy-Bruhl a mis longtemps, malgré
son amitié pour l'homme et le chercheur, à pensée de M. Leenhardt a mûri à Paris, c'est
surtout dans son expression formelle et dans croire que M. Leenhardt avait raison et que
la « mentalité pré-logique » n'était pas le sa tentative constante, peut-être pour partie
concept opératoire le mieux adapté aux sociétés sans espoir, de faire passer dans le milieu uni
versitaire et intellectuel parisien un message océaniennes. L'approche de Marcel Mauss,
portant sur les comportements sociaux, inté qui n'était pas fait pour lui.
grait mieux les données apportées tant par L'inconvénient majeur est que ces données
M. Leenhardt que par les auteurs anglo- sont utilisées globalement, pour l'ensemble de
la « Grande Terre », sans qu'il y ait reconsaxons.
La solidité de ce livre est tout d'abord celle naissance de l'existence et de la pertinence de
variantes locales des institutions et de la tradides informations. Elles ont été obtenues,
le plus souvent par écrit, dans la langue tion orale. Les maîtres de la pensée de
l' entre-deux-guerres exigeaient ingénument vernaculaire, d'hommes et de femmes à qui
qu'on leur parlât de la Société Canaque, M. Leenhardt avait appris à lire et à écrire
dans leur langue, leur donnant un système de comme si elle n'était qu'une, n'imaginant pas
transcription qui a supporté l'épreuve du l'existence de cultures géographiquement diver
sifiées et que ce qui existait ici, sous une temps. J'ai pu vérifier la plus grande partie
de ces informations. Par rapport à tant forme, pouvait être inversée là. Les diffé
d'autres auteurs. M. Leenhardt présente le rences irritaient ou étaient considérées soit
très grand avantage de ne pas trahir la connais comme du détail sans importance, soit comme
sance reçue des Mélanésiens. Il la conserve des « erreurs » locales par rapport à un
toujours en l'état. On peut, grâce à sa forme modèle seul authentique.
d'écriture, la différencier de la présentation et
Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle (Musée de l'Homme). SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES 58
ner, quitte à paraître froid, sans expression,
laissant libre cours à un torrent d'émotions I. VERBUM MENTIS.
ou à une violence subite dans les seuls cas où
la culture l'ordonne, par exemple lorsque les L'ouverture du corps d'hommes encore
Blancs touchent aux cimetières, violent les muets et incapables de s'exprimer, pour y
lieux sacrés et s'emparent de la terre des introduire des viscères de rats, est une sorte
ancêtres. de résumé des thèses de Do Kamo. Le re
sponsable de cet acte hautement symbolique, le L'image identifiant les fibres et les entrailles
est d'une extrême modernité, en même temps dieu Gomawe, est dit être venu du large.
Gomawe est connu depuis la vallée de Houaï- que la notion de contenant, traduite par la
lou, au centre sud, jusque dans toute l'aire référence aux paniers en rubans de pandanus
nattés, n'est pas plus étrange que nos diplolinguistique Paici, au centre nord de l'île.
Plus au nord encore, il est désigné sous mates y ayant recours pour distinguer les part
le nom de Tein Pidjopatch (le Pi je va de ies d'un accord international. Ici, fibres et
paniers signifient l'existence, non de fibres M. Leenhardt), maître du pays sous-marin
des morts sis au droit de l'embouchure de la isolées au long de chacune desquelles courrait
rivière Wayèm. Ce dieu est, sous ses divers un message unique, mais de systèmes de rela
tions internes gouvernant l'émergence de nos noms, représenté par le masque, qui serait
sorti de la mer, même s'il est évident qu'il ne sentiments et de notre réflexion, sur la base
s'agit nullement d'un apport extérieur, de « paquets relationnels ». Les concepts opé
comme l'a cru M. Leenhardt, mais d'un trait ratoires les plus récents appliqués à la fabrica
culturel parfaitement original et sous la forme tion de logiciels informatiques utilisent une
que nous connaissons, spécifique à la moitié image identique.
septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Une
autre version du mythe, recueillie par nous ',
attribue au dieu Bumè le privilège d'avoir II. La notion du corps.
donné le jugement et la parole aux hommes.
La vision que les Mélanésiens ont de leur L'Ethnologie a appris depuis que l'analyse
devait se faire sur l'ensemble d'un corpus et, corps, selon M. Leenhardt, oblige à quelques
qu'en l'absence de données précises, fournies nuances prudentes. La remarque portant sur
par la tradition orale et confirmées par les catégories nominales est fondamentale.
l'archéologie, il n'est pas raisonnable d'avoir Certaines langues, le Hwen lai d'Ouvéa aux
îles Loyalty 2 ou des langues du Centre Nord recours à l'hypothèse de la venue d'immig
rants dotés d'une civilisation supérieure pour du Vanuatu ou du Kimberley en Australie
expliquer les points forts d'un art ou d'une présentent des séries de catégories nominales
pratique rituelle. Ce qui n'implique pas néces différentes, se conjuguant avec un post-fixe
sairement que les traits culturels ne puissent pronominal à chaque fois différent. De sorte
voyager, en particulier le long de relations que l'idée d'une catégorie extérieure au corps
répétées, même à grande distance, ni que des et d'une autre, considérée comme inséparable
formes de conquête militaire à petite échelle, de lui, ne correspond qu'à une proportion des
ne soient intervenues. Mais on ne peut plus possibles logiques. Il se trouve que les Cana
les proposer comme explication passe-partout, ques de la Grande Terre ont choisi cette for
comme les invasions en Europe, devenues le mule. Ce n'est pas suffisant, nous le verrons
thème d'une histoire à la Augustin Thierry, plus loin, pour en inférer qu'ils ignoraient la
faite de catastrophes jouant le rôle de moteur troisième dimension. Bien sûr, ils n'ont pas
développé la représentation à symétrie unique, du changement.
Les entrailles comme lieu de la pensée en avec une seule ligne de fuite, des ingénieurs et
même temps que des émotions constituent une des artistes de l'Italie de la Renaissance. Ils
pratiquent une symétrie logique et conceptimage courante qui, en Nouvelle-Calédonie,
est liée à la crainte que des maux de ventre ne uelle, qui leur fait représenter les deux côtés
du corps et non un seul, par rapport au buste présagent un état de santé proche de la fin,
alors que les blessures aux membres sont sup présenté de face.
portées avec un stoïcisme qui nous stupéfie. Les équivalences corporelles recherchées
L'éducation consiste entre autres à enseigner dans le monde végétal ou minéral, l'écorce,
à gouverner ce complexe intérieur, à le l'aubier et le cœur du bois, restent cons-
1. Guiart, J. — Contes et légendes de la Grande Terre. Nouméa 1955, p. 80.
2. Par opposition avec l'île franchement polynésienne d'Uvea ou Wallis. KAMO EN 1986 59 DO
tantes. Elles relèvent du développement de Les rêves divinatoires sont envoyés par les
l'image de l'arbre planté dans un trou, sur le morts et c'est à eux que l'on parle, à voix
placenta ou le cordon ombilical, et font que basse ou haute, chaque fois que survient une
l'identification entre la vie de l'arbre et le crise émotionnelle, les femmes aussi bien et
bien-être du nouveau citoyen de ce monde se aussi souvent que les hommes, car la voyance
trouvent liés et qu'il n'est pas étrange de pen est une vocation largement partagée entre les
ser qu'un ancêtre puisse se manifester dans sexes.
un autre arbre. Mais qu'y a-t-il là pour nous Les morts peuvent vouloir tromper les
étonner, la poésie classique, ancienne ou vivants et prendre leur apparence. On les
moderne, usant d'images du même genre ? La reconnaît à ce qu'ils ronflent, que leur corps
différence est que nous supposons que les disparaît la nuit, ne laissant de visible que la
Canaques croient à leurs images. Ils y sont tête et qu'ils ont des articulations se pliant
certes attachés et, n'ayant pas fréquenté nos dans les deux sens (Nouvelle-Calédonie). C'est
poètes, pensent qu'ils détiennent là quelque là où intervient la confusion apparente entre
spécificité. les dieux et les morts divinisés, rassemblés
sous le même terme. Le Révérend Codrington
a su le premier remarquer qu'il y avait des
III. LE VIVANT ET LE MORT. dieux qui avaient été des hommes et d'autres
qui ne l'avaient jamais été. Cette remarque
Il n'y a rien de plus exact que l'affirmation faite aux îles Banks et aux îles Salomon vaut
voulant que les vivants se mêlent aux morts pour l'ensemble du Pacific Sud. La mort
en Océanie. Ce n'est pas tant que les formes ainsi ne mène pas au néant, sauf à. Efate au
du traitement réservé au cadavre y fassent Vanuatu où un monde souterrain sis plus bas
penser. Elles sont si nombreuses et si diffé que celui où vont les morts est réservé à ceux
rentes que leur logique globale n'apparaît pas dont le nom n'est plus remémoré, qui som
clairement, même d'un inventaire exhausif. brent alors dans une masse anonyme qui est
Le cas le plus fréquent est celui du reposoir la véritable mort.
où sont portés les crânes d'un même groupe Gardant son nom et bénéficiant des pou
pour servir de lieu pour « invoquer » les voirs afférents au monde invisible, le mort
morts, la présence de ces derniers étant assu peut avoir voulu son suicide pour se venger,
rée au moment et pendant le temps de la devenant, au moins pour sa famille, et le
prière. Cela n'est pas le seul lien avec les conjoint infidèle, un être redoutable qu'il fau
morts. Même si, après le décès, par un rite dra propitier. Au Vanuatu règne le temar ou
d'expulsion, on demande au défunt d'aller ternes bal, esprit de l'homme assassiné qui n'a
chez les siens, en suivant le chemin des morts pas eu de sépulture (kosa, koya à Houaïlou),
qui passe sous la falaise orientale aux îles attendant de trouver l'occasion de hanter la
Loyalty et se termine dans l'île de Héo (atoll nourriture cuite et faire mourir ceux qui en
Beautemps-Beaupré), ou suit les lignes de mangeraient — l'interdit de couper la nourri
crête de façon à ne jamais traverser un cours ture cuite au four avec un couteau métallique
d'eau sur la Grande Terre, jusqu'à une pointe (Lifou ; Vanuatu : Malekula) est là pour
d'où le défunt se lance dans la mer. Ces che empêcher le temar bal de profiter de la viola
mins sont surveillés par des familles qui assu tion de l'interdit d'utiliser l'instrument des
ment le rôle de gardiens de la route des morts Blancs pour la nourriture donnée par les
et en tirent encore autorité, prestige et crainte ancêtres. Les notions de corps, karo, et de
révérentielle. mort divinisée, bao, recouvrent aussi le cadavre
Le mort est doué d'ubiquité. Il est ici, tout et permettent de distinguer deux univers : l'un
près de l'habitat, et en même temps théorique lié à l'au-delà, celui des bao, l'autre désignant
ment là-bas, dansant sous la mer au pays de toutes sortes d'états physiques ou biologiques
Tein Pijopatch, avec les autres morts mais aussi rituels, la personne recouverte d'un
dans le sens des aiguilles d'une montre — les corps d'homme, mais potentiellement aussi
vivants dansent dans le sens contraire — et d'animal, de plante ou de minerai et douée en
jouant à se lancer des oranges amères ou à même temps de l'usage de la parole étant
manger, au commandement, des lézards et à un kamo. Ceci pose de façon intéressante,
mâcher des roseaux à la place de cannes à du moins entre les lignes, l'adéquation des
sucre. Il est ici à chaque fois qu'on a besoin concepts d'âme ou d'esprit, ce dernier étant
de lui, que le temps soit venu d'informer les préféré par les auteurs anglo-saxons. Le
vivants d'une mort proche ou de les punir concept mélanésien dont l'usage a été observé
d'une transgression. par M. Leenhardt est celui de ko. Il le traduit 60 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
par l'esprit, cet esprit qui voyage la nuit au voler la technique de la pêche à la seine. À
cours du sommeil, raison pour laquelle il ne l'occasion d'une réunion officielle, en 1978, à
faut jamais réveiller un dormeur brusque la Mairie de Moindou, sur la côte ouest de la
ment — son ko pourrait ne pas être encore Grande Terre, on a posé, sans préparation,
revenu dans son corps. L'esprit survit à la aux représentants de l'unique village canaque
mort sous une forme devenue matérielle et le de la municipalité, le problème de leurs reven
kamo, qui est fait du karo et du ko, dont il dications foncières. La seule demande qu'ils
est le support, se transforme en bao en per eurent l'audace de formuler concernait un ter
dant le souffle, mui, donné par l'oncle mater rain d'un hectare environ, dans une autre ci
nel à la naissance en soufflant dans l'oreille rconscription municipale, celle de Bourail, plus
du nouveau-né. Ce souffle que l'on recueille à au nord, de l'autre côté de la pointe rocheuse
la mort sous la forme d'un insecte volant sor dite de la Roche Percée. Les demandeurs
tant de la bouche, que l'on saisit dans la étaient les descendants de réfugiés de l'insur
main et que l'on garde pour aller plonger au rection de 1878 et le terrain demandé était
fond de la rivière de Houaïlou et le lâcher là, celui des maîtres de l'entrée au pays des
où il se transforme en pierre panyao, ramenée morts qui se situait à la Roche Percée elle-
pour faire partie du trésor du clan, forme de même. La revendication portait sur le lieu
sa puissance et instrument de l'invocation des ancien où se tenaient les invocations aux
dieux et des ancêtres. Le concept d'âme ne morts.
paraît pas opératoire ici. M. Leenhardt a parlé d'un ancien culte des
montagnes, comme il y en a chez nous un des
sources. L'idée que l'univers des structures
IV. Recoupements mythologiques et stra symboliques ait pu varier dans le temps est
tifications CULTURELLES. certainement juste. Certains sommets sem
blent plus importants que d'autres, servent de
Après Gregory Bateson 3 et avant Douglas places de refuge organisées comportant des
Oliver 4, M. Leenhardt a insisté sur l'intérêt de murs en pierres sèches pour se protéger du
se représenter la conception de l'espace qu'ont vent, font l'objet d'interdits encore aujour
les Mélanésiens, bien avant que l'Anthropolog d'hui respectés, sont considérés comme l'habi
ie sociale moderne ne se résigne à s'y inté tat de dieux précis, l'endroit où ont eu lieu
resser. À l'époque, il était presque le seul en des événements rituels de premier plan, mais
France, Marcel Griaule, officier aviateur et le mot de culte s'applique-t-il à eux ? Le pro
pionnier de la photographie aérienne promouv blème méthodologique est la valeur opérationn
ant une approche plutôt pragmatique du elle du concept de « culte », pris dans notre
même problème. acception occidentale, qui souvent n'a pas la
L'ubiquité avouée des dieux pose le pro moindre pertinence dans les situations étu
blème d'une conception nuancée de l'espace, diées.
non pas à deux dimensions seulement comme Le ciel joue un rôle dans la cosmogonie du
l'a cru M. Leenhardt, mais doué de qualités Vanuatu, où il est peuplé de belles jeunes
particulières, à deux niveaux, le pays des femmes, souvent ailées, que les héros réussis
vivants et celui souterrain et sous-marin, des sent à prendre temporairement pour épouses.
morts, niveaux capables de recouvrements à Il y sert de chemin mythique entre des îles
la suite d'une invocation venue des vivants ou lointaines, mais n'apparaît pas dans la tradi
d'une décision des morts divinisés. Cet tion plus méridionale, sinon en ce qui concerne
espace, où le monde invisible frôle en perma la lune, dans les rites pour faire tomber la
nence le monde visible, est capable de mouve pluie, et en ce qui concerne le soleil, dont il
ments en accordéon, s 'étalant ou se restre est le chemin, entre les apparitions de ce der
ignant comme s'il était lui aussi vivant. nier à terre. Le soleil est chez lui à l'est, sur
Le pays des morts est sous-marin dans l'île de Seunô Oudet à Ouvéa. Il y a pris
toute la Nouvelle-Calédonie, mais c'est là pour épouse la fille du chef Bahit, laquelle le
aussi une façon de parler. Les morts pren quitta un jour qu'il l'avait insultée en la
dront quotidiennement la nuit, sur la côte, la traitant d'étrangère, ce qui oblige l'époux
place des vivants et pécheront jusqu'au lever astral à s'arrêter au-dessus de la terre qu'il
du jour. On dit à l'île des Pins que des brûle, jusqu'à ce qu'on lui renvoie son fils
humains se sont glissés pami eux pour leur dans la fumée épaisse d'un feu de bois vert.
3. Naven. Cambridge 1936.
4. Land tenure in North-East Siuai, Southern Bougainville. Cambridge, Mass, 1949. DO KAMO EN 1986 61
Le fait cité concernant les troubles de à l'origine de l'interdit alimentaire cité, manif
T entre-deux-guerres à l'île de Bukà est exact. ester l'odeur équivalant à prononcer un nom
M. Leenhardt manquait cependant d'informat qui ne devrait pas l'être.
Le mythe du voyage au pays des morts est ions sur de tels phénomènes, qui relèvent des
mouvements messianiques ayant recouvert, de manifestation constante en Océanie. D'île
entre les deux guerres et après 1945, l'ensem en île, il y a toujours quelqu'un, parfois
ble de l'arc mélanésien, et qu'il aurait été à vivant, pour s'y être rendu. En dehors du
même de comprendre mieux que d'autres. thème de la femme aimante ou du mari déses
Son interprétation de la fonction de la ville péré qui part chercher son conjoint mort,
réussit ou non dans sa quête, aidé par les perde Sydney, métropole australienne, identi
sonnages mythiques (l'oiseau Pajè à Houaï- fiée au pays mythique de Sunè, est juste.
M. Leenhardt ne savait pas combien cette lou) qui protègent le chemin des morts, ces
interprétation avait valeur générale et comvoyages dans l'au-delà peuvent être réguliers,
l'aventurier hardi ayant dans le pays d' en-bas ment Sydney été érigée au rang de ville
mythique, d'où les morts étaient censés une épouse ou un époux supplémentaire 6. La
envoyer à leurs descendants les richesses que relation relève alors d'une forme de voyance
les Blancs prenaient pour eux en changeant pérennisée, dont la fonction semble être
les étiquettes sur les caisses. l'introduction de traits culturels nouveaux, les
C'est tout le dossier des mouvements divers innovations proposées au nom des morts
ifiés, dits à tort « Cargo cuits », dont la étant assurées du meilleur accueil. Au cours
Nouvelle-Calédonie n'a reçu que des échos, et du dernier demi-siècle, les révolutions dans le
qui ont travaillé la société mélanésienne dans mode de vie et les structures sociales océa
ses profondeurs, précédé les luttes pour niennes ont été, soit le fait du christianisme
l'indépendance et que l'anthropologie moderne de la première génération, conçu et éprouvé
ne se décide pas à prendre en compte, peut- comme un messianisme, soit le fait de mouve
être parce qu'elle est gênée par les bouleverse ments messianiques indépendants.
ments introduits par les hommes et les femmes Mon jugement sur M. Leenhardt, à partir
qu'elle croit, assez naïvement, soumis à des d'une analyse précautionneuse et patiente de
modèles structurels peu évolutifs. On aurait son comportement de missionnaire et d'ethno
cru que les marxistes 5 s'y seraient intéressés ! graphe, est que, préparé par sa connaissance
Une expérience diversifiée, faite de tensions des causes à l'origine des mouvements éthio
très fortes, de troubles constants, parfois san piens, il a compris la portée des espérances
que les Canaques mettaient dans une christia- glants, et de répressions coloniales, a montré
que le conseil lucide de M. Leenhardt, à nisation évangélique imaginée comme salva
savoir de raisonner avec les gens au lieu de trice. Contrairement à ses collègues qui n'ont
réprimer, répondait au problème, quoique pas jamais su rationaliser leur hostilité à son
entièrement. Il a fallu aller plus loin : les endroit, et sans jamais vouloir le dire ni le
cadres politiques de l'indépendance sont issus, reconnaître, M. Leenhardt a compris que
soit de ces mouvements, soit des églises chré l'église qu'il aidait à bâtir de ses mains devait
tiennes, soit des coopératives lancées un peu être messianique et a joué consciemment,
partout après la dernière-guerre, les intéressés mais avec humilité, le rôle prophétique que
pouvant appartenir à l'une et l'autre aussi les Canaques attendaient de lui. Heureuse
bien qu'à l'une ou l'autre de ces catégories. ment, les Européens coloniaux qui, eux aussi,
Une notion sur laquelle M. Leenhardt n'arrivaient pas à fonder leur haine de
insiste avec raison est celle de l'odeur, odeur M. Leenhardt sur une base solide et raison-
des vivants chez les morts et que ces derniers née, ne sachant pratiquer que l'insulte et la
décèlent, odeur du mort divinisé qui cherche calomnie, n'ont jamais compris ce qui se pas
à se faire passer pour vivant, odeur de cer sait réellement. Et, symptomatiquement,
tains aliments animaux, surtout marins, qui même chez les Canaques catholiques qui
sont interdits à certaines époques, à certaines appréciaient aussi une action dont ils bénéfi
personnes, la violation de l'interdit provo ciaient par contre-coup, personne n'a dénoncé
quant des crises spectaculaires, détruisant les M. Leenhardt pour ce qu'il était réellement,
couples, aboutissant à la sanction par la la figure de proue d'un mouvement profond
mort, et en particulier par le suicide. Leenhardt de résistance, dont l'indépendantisme canaque
lie cette odeur de vivant au totem, qu'il place d'aujourd'hui est le successeur historique.
5. À l'exception de la brillante introduction au dossier par Worsley, Peter : The trumpet shall sound. Londres 1957.
6. Cf. Guiart, J. — Un siècle et demi de contacts culturels à Tanna, Nouvelles Hébrides. Paris 1957. 62 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
L'explication du maintien à ce jour de la totems paternels — ils peuvent être plusieurs
référence aux catégories mythiques, et de la et l'on parlait autrefois de « familles » de
révérence à leur égard, est contenue en fil totems — et la vocation intimiste des totems
igrane dans l'analyse de l'auteur. L'habitat est maternels.
le lieu privilégié de la superposition des morts Bien entendu cette analyse se place exclus
et des vivants. La demeure a besoin d'un fon ivement au niveau du modèle. Chaque appar
dement et c'est le monde invisible, toujours tenance, tel lézard par exemple, l'alizé venant
présent, qui le lui fournit. Une partie des de la mer, ou la baleine annonçant la venue
fonctions de la structure sociale est de maîtri de cet alizé et de pluies bénéfiques pour les
ser cette présence constante afin de la rendre cultures d'ignames, procède des maternels
positive, non dangereuse aux humains, qui pour les enfants des femmes toujours mariées
agissent pour la joie de leurs ancêtres, et ne en dehors du clan, et des paternels pour les
transforment leurs façons de vivre qu'avec hommes qui restent sur place et assument les
l'accord sollicité de ces derniers. Le respect rites de communication avec elle. Le jugement
conservé pour les arbres et les rochers sacrés — de M. Leenhardt partait des attitudes respec
au nord d'Ouvéa, ne pas toucher le cocotier tives des hommes et des femmes. Ces derniè
res emportent avec elles une appartenance — ayant poussé là où le chef Hwenegei a été tué
par les hommes de Bahit ; ne pas faire repo le cas cité par lui est celui de rats censés être
blancs — puisqu'elles peuvent leur parler ser la coque de la pirogue sur le rocher qui
est la dent du dieu Rharae à Houaïlou 7 ; ne dans leurs moments d'émotion, y trouvant un
pas s'asseoir, sur la .place de Hmelek, à appui psychologique, en même temps que leur
Lifou, au rocher où les fils des deux jeunes famille, au loin, continue à manifester un lien
femmes mythiques à l'origine des chefferies constant avec un symbole dont personne ne
du pays de Lôssi ont pleuré avant de se séparer pense qu'il est parti pour ne plus revenir. Les
pour aller vivre chacun son aventure propre — rhë re, comme on les désigne à Houaïlou,
est un des moyens d'affirmer son identité cul sont les morts doués de la faculté
turelle contre la volonté de rationalisation et d'ubiquité.
le mépris des Blancs qui refusent même la Le discours de M. Leenhardt sur l'impor
notion d'une civilisation mélanésienne. tance des ignames est toujours aussi vrai.
L'igname sceau de la parole est toujours là,
matière des échanges et symbole de leur
V. Vie affective et totémisme. contenu. Une part essentielle de ces échanges
a trait à la création et aux conséquences
Le terme de totem, pris dans la langue des de l'existence du couple, autour duquel
indiens Ojibwa d'Amérique du Nord, a été M. Leenhardt voyait la société se structurer,
tellement galvaudé pour l'amener à s'appli d'où les images contrastées et complémentair
quer à des institutions dont on n'a jamais es des « totems ».
prouvé qu'elles étaient du même ordre, qu'il est Il y a cependant davantage. Le lien entre
devenu scientifiquement inutilisable 8. Notre l'appartenance, le respect qu'on lui doit et la
maître a tenté une explication originale, liant fécondité des champs, elle-même aussi garantie
les symboles, ou les « appartenances » 9 ani par le sérieux des couples, y compris le chef
males, végétales, minérales ou constituées par dans son mariage — on rendra les écarts de
des phénomènes atmosphériques, à la concep ce dernier responsables de l'échec éventuel de
tion du monde génésique. Elle n'était pas la récolte — pose des problèmes d'interprétat
aisée, puisque les comportements des intéres ion. La venue du grand-père lézard chargé de
sés et l'utilisation publique des symboles, bénir les champs, ou de garder les enfants en
n'était pas identique selon qu'il s'agissait de bas-âge l0, s'inscrit dans une imagerie cohé
ceux des parents maternels ou de ceux de la rente. Les autres appartenances peuvent être
lignée du père. En fin de compte M. Leenhardt des animaux, faciles à mettre en scène, y
proposait une vision équilibrée entre la fonc compris le moustique, la baleine et le serpent
tion de valorisation du prestige qu'avaient les de mer plature. On arrive à humaniser un
7. Cité par M. Leenhardt.
8. Cf. Lévi-Strauss, Claude — Le Totémisme aujourd'hui. Paris, 1962, et : Guiart, J. — Les religions de l'Océa-
nie. Paris 1962.
9. Terme utilisé par les premiers auteurs anglo-saxons ayant travaillé sur le terrain et offrant l'avantage d'être
dépourvu de connotations prédéterminées influençant l'analyse.
10. Cf. Leenhardt, M. — Documents néo-calédoniens. Paris 1932. DO KAMO EN 1986 63
rocher, en le faisant s'ouvrir ou parler, mais forme d'expression symbolique, prudente, qui
qu'en est-il de l'homme tronc qui a tendance maintient en vie la logique du système, et ce
à se transformer en ogre, de la pluie, du qui peut être connu de tous, lu entre les
soleil qu'on ne saurait approcher, du tonnerre lignes et où la règle est de ne jamais dire les
et de l'éclair dont la puissance punit les trans choses avec brutalité, ni de façon à faire per
gressions majeures, de ces clans qui n'ont dre la face ou à blesser moralement qui que
comme appartenance qu'une pierre-talisman ce soit.
pour la guerre ou qu'un lézard dont la fonc Lié au monde invisible et donc aux morts,
tion est de tuer. Il s'installe en fait un proces le totem est conçu comme protecteur aussi
sus de compensation et de spécialisation. Cha bien de la lignée vivant sur l'habitat tradition
que lignée a une vocation particulière par rap nel que de celle issue des femmes mariées au
port à un univers conceptualisé par ce moyen loin. Les écorces, les feuilles ou les herbes qui
et qui n'est pas constitué que de choses visi en sont la représentation la plus humble se
bles. D'où la conception, opérationnellement retrouvent insérées dans la plus petite conque
utile, introduite par Leenhardt, de « maîtres ». marine fixée en haut de la flèche faitière, ou
Il y a le maître, kavu, celui du lézard bénis- dans le petit panier plat en rubans de panda-
seur des champs d'ignames. Il y a aussi le nus accroché au cou de chaque individu, et
maître des ignames, kavu mëu, comme le que certaines flèches faitières représentent en du taro, le maître des bananiers, le relief sur la poitrine de la figure humaine en
maître de la pluie et du soleil, kavu karè ma partie réaliste, en partie intellectualisée qui les
kwa, le maître du tonnerre qui annonce la constitue.
pluie, le du moustique qui donne la Mais y a-t-il une discipline « totémique » ?
filariose. Les autres familles détiennent cha La description de l'austérité sexuelle des
cune quelque chose pour faciliter leurs efforts Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie — en un
agricoles, des pierres magiques pour les igna siècle et quart de situation coloniale, on ne
mes ou autres cultures et en tout cas le note aucun cas de viol d'Européenne, alors
recours à la prière aux morts et à l'envoi d'un que Tahiti en connaît des cas nombreux —
présent d'ignames au kavu. À chaque niveau, est tout à fait exacte. N'ayant jamais travaillé
l'ensemble des appartenances des lignées peu aux îles Loyalty, M. Leenhardt n'a pas vu
plant la totalité d'une vallée, de la mer à la l'indulgence de tous, parents et pasteurs méla
source de la rivière principale, constitue un nésiens compris, pour la liberté sexuelle qui
système cohérent, les clans qui détiennent la caractérise le comportement des jeunes gens
maîtrise du tonnerre ou de tel habitant de la avant le mariage. Il a bien noté néanmoins
forêt étant plutôt dans l'intérieur, ceux qui qu'il y avait des traditions différentes, des îles
contrôlent tel type de pêche sur la côte, avec austères et d'autres qui ne l'étaient pas. La
entre les deux tout ce qui a trait à l'agricul Nouvelle-Calédonie est une île rude, où l'on
ture. Les liens matrimoniaux assurent la comdoit avoir recours à des techniques agricoles
munication entre toutes ces lignées qui fonc sophistiquées, pour drainer, irriguer et conser
tionnent rituellement au bénéfice de l'ensem ver des sols tropicaux fragiles et de très faible
ble des autres. Le résultat est qu'il y a peu de profondeur. Les îles Loyalty, plateaux coral
doublons, éventuellement un maître des igna liens émergés, présentent des sols de décomp
mes pour chaque rive du fleuve, pour chaque osition du calcaire qui sont parmi les meil
système orographique cohérent, l'inté leurs de la région.
rieur et le bord de mer.
Ces systèmes symboliques, dont chacun VI. Le temps. représente une forme première de la vie socio-
politique, un niveau statistiquement plus large Un des meilleurs chapitres et peut-être le
que les multiples « chefferies » qui parsèment plus neuf de l'ouvrage. Mais il faut nuancer
le pays, s'ils sont fondés sur le couple, quant à la computation, qui existe plus qu'on
n'impliquent pas réellement la méconnais ne le pense, un problème éprouvé par les
sance du mécanisme de la procréation. Les Canaques, en présence de l'Européen, même
naissances inattendues, dépourvues de père au missionnaire, ayant été l'adaptation au calen
moins sociologique, avant le mariage, ont été drier grégorien. Eux partaient de la date de la
souvent expliquées non par une conception floraison de l'érythrine, dont les frondaisons
immaculée, mais par une relation charnelle élancées, à l'apparence de peupliers, bordent
avec un personnage de l'au-delà. Les enfants la limite extérieure des contre-allées en aval
illégitimes sont dits crûment « enfants de la de la grande case ronde cérémonielle. Ainsi,
route », nekô i gojeny (Lifou). Il y a la une fois par an, à la mi-novembre, l'appari- 64 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
tion de ces fleurs rouges permettait de recal La notion d'espace-temps, chère à nos écri
culer le calendrier, par périodes de soixante- vains de science-fiction, n'a rien qui puisse
neuf fois cinq jours ou par périodes de dix étonner les Canaques. À les voir agir sur de
jours à l'intérieur des lunaisons. Les années, longues années, on s'aperçoit qu'il faut mett
re l'espace en présence du temps pour comcomptées par saisons d'ignames, étaient ais
ément remémorées, sans en établir la chronolog prendre les comportements des hommes et des
ie, par les événements uniques s'y étant femmes de ce pays. Le temps et l'espace sont
déroulés : la mort ou la naissance d'un tel, tel sujets à des variations qualitatives plus com
combat, telle pirogue perdue en mer, telle plémentaires que parallèles, liées à l'inégalité
famine due à la sécheresse, etc. Au Vanuatu de naissance et de poids social des hommes et
et dans tout l'ouest et le centre du Pacifique des femmes, l'inégalité de prestige des itiné
Sud, l'apparition du palolo, nourriture raires par rapport à qui les parcourt, ceux à
recherchée, annélide de mer remontant à la qui ils appartiennent, ceux qui n'y sont que
surface un seul jour, toujours le même, le tolérés, suivant qu'il s'agit d'aller aux champs
premier de la pleine lune de novembre, pour ou de pénétrer dans la cour de la chefferie ;
se séparer en anneaux qui donneront chacun liées à l'importance de la période : désherber
un nouvel individu, fournit une date de réfé n'est pas défricher ou planter, faire la cour à
rence annuelle d'une précision astronomique. une fille disponible au son de la flûte n'est
Le décompte du temps à venir se fait à partir pas danser la boria, la danse tournoyante, au
de là, au moyen de petits morceaux de bois sol, que les morts dansent en même temps au
représentant chacun une période de dix jours, pays d'en-dessous, ni aller vers la forêt ou un
réunis dans un paquet dont chacun de ceux trou de rochers pour prier les ancêtres remé
qui participent à une opération projetée pos morés par leurs crânes.
sède un double. Ces temps et ces espaces sont fluctuants
À l'intérieur de la journée, les extrêmes, parce que de cinq jours en cinq jours, ils
c'est-à-dire l'apparition et la disparition du aident à définir les personnes qui sont cha
jour, et la nuit où tournent planètes et cons cune le lieu de leur intersection. Ce qui ne veut
tellations, font l'objet d'une computation pas dire que le Canaque n'existerait qu'au
minutieuse, qualitative, pleine de nuances, travers des références « socio-mythiques » qui
non divisée en unités de temps égales, mais le définissent. Il était bien loin d'ignorer son
qui permet de s'y retrouver parfaitement bien. corps. On ne saurait le considérer comme un
Le soin pris à relever cette computation varie cannibale et porter un tel jugement. Sa
bien entendu avec l'importance de ce qui est connaissance du corps humain était celle d'un
inscrit sur le programme, les fêtes les mieux étudiant en dissection qui ne connaîtrait
organisées étant les fêtes de commémoration qu'approximativement les fonctions des orga
funéraire (« pilou », bwenado), préparées sur nes qu'il saurait parfaitement situer.
plusieurs années, au moins une pour obtenir Si le temps mélanésien nous apparaît ainsi
les semences et une seconde année pour avoir fluctuant, à un moment précis, à un autre
de quoi nourrir les centaines ou les milliers flou, l'espace est d'un détail extrême de par
d'hôtes prévus. l'apparent fouillis dû à des milliers de noms
Comme l'espace est distance, rétrécissement de lieux, dont chacun présente une significa
et superposition, le temps est à la fois durée tion sociale et définit un des éléments consti
et qualité. Chaque période de cinq jours n'a tuant chaque tenure foncière, ce qui permet
pas le même poids. Il y a celles de la longue au récitant, l'authentique, celui qui est pro
patience et le mélange d'agitation et d'ordre priétaire de son texte, de se situer constam
des grands rassemblements. La période des ment soi-même et de situer ses personnages
travaux agricoles s'étale sur neuf mois, un tr par rapport à lui, c'est-à-dire à l'habitat et
imestre, celui de la récolte d'ignames, d'avril à aux champs, points d'eau, arbres remarquab
juillet, concentrant les activités de loisir, les les et rochers dont il a hérité, ainsi que ce
magies de beauté et d'amour et tous les qui est en aval ou en amont, en bas (au sud)
rituels, tous les échanges cérémoniels d'igna ou en haut (au nord) par rapport à ces
mes, de monnaies de perles de coquillages ou points. Chaque point cependant est lourd de
de hache-ostensoir (pour les mariages de fils, l'affectivité, exprimée par la tradition orale
ou de filles, premiers nés de haut rang), aussi justifiant le lien avec les hommes, que les
les échanges silencieux entre pêcheurs côtiers générations successives y ont apportée.
et agriculteurs des moyennes et hautes vallées, L'apparente incapacité canaque à saisir le
ignames et taros contre poissons frais ou temps n'est que celle d'appréhender notre
fumés et coquillages. de gens toujours pressés. Les langues

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