Données préliminaires sur les habitats des groupes de la tradition à Federmesser du bassin de la Somme - article ; n°4 ; vol.103, pg 729-740

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2006 - Volume 103 - Numéro 4 - Pages 729-740
L’étude de la structuration des habitats attribuables à la tradition des groupes à Federmesser (aziliens) du bassin de la Somme repose sur des recherches récentes. Les interprétations proposées restent préliminaires dans la mesure où les fouilles du gisement de Saleux, au fort potentiel informatif, ne sont pas achevées et que l’ensemble des analyses n’a pas encore été réalisé. L’hypothèse actuelle sur l’occupation du territoire au cours de l’oscillation d’Allerød invoque une mobilité résidentielle des groupes humains dont les déplacements fréquents sont une réponse à l’épuisement local des ressources animales disponibles.
The study of the organisation and structure of occupation sites belonging to the Federmesser (Azilian) tradition in the Somme Valley has emerged from recent research. The interpretations proposed in this paper are necessarily of a preliminary nature since they are based on incomplete analyses and work still in progress at Saleux. The current model for Allerød occupation of this region is one of residential mobility in which human groups moved frequently in response to local depletion in the availability of animal resources.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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Données préliminaires
sur les habitats des groupes
de la tradition à Federmesser
Paule COUDRET
et Jean-Pierre FAGNART du bassin de la Somme
Résumé
L’étude de la structuration des habitats attribuables à la tradition des
groupes à Federmesser (aziliens) du bassin de la Somme repose sur des
recherches récentes. Les interprétations proposées restent préliminaires
dans la mesure où les fouilles du gisement de Saleux, au fort potentiel in-
formatif, ne sont pas achevées et que l’ensemble des analyses n’a pas encore
été réalisé. L’hypothèse actuelle sur l’occupation du territoire au cours de
l’oscillation d’Allerød invoque une mobilité résidentielle des groupes hu-
mains dont les déplacements fréquents sont une réponse à l’épuisement
local des ressources animales disponibles.
Abstract
The study of the organisation and structure of occupation sites belonging
to the Federmesser (Azilian) tradition in the Somme Valley has emerged
from recent research. The interpretations proposed in this paper are neces-
sarily of a preliminary nature since they are based on incomplete analyses
and work still in progress at Saleux. The current model for Allerød occu-
pation of this region is one of residential mobility in which human groups
moved frequently in response to local depletion in the availability of animal
resources.
bien hypothétique tant que les fouilles ainsi que cer-INTRODUCTION
taines analyses issues des remontages à longues dis-
tances ne seront pas achevées.
L’analyse de la structuration de l’espace des Nous avons préféré conserver le terme « groupes à
occupations à Federmesser du bassin de la Somme est Federmesser » pour désigner nos assemblages. Il nous
l’une des étapes les moins abouties de l’étude archéo- apparaît évident que les groupes aziliens et les groupes
logique régionale actuelle. Les données les mieux à Federmesser appartiennent au même technocomplexe,
documentées proviennent du gisement de Saleux, dans celui des industries à pointes à dos courbe (Kozlowski,
la région d’Amiens, qui est toujours en cours de 1981 ; Schild, 1984 ; Desbrosse et Kozlowski, 1988a et
fouilles. Notre connaissance de l’organisation de b). La distinction entre Azilien et tradition des groupes
l’espace habité, mais également de l’espace parcouru à Federmesser repose sur l’historique des recherches
par les chasseurs du Paléolithique final, ne bénéficie avec une antériorité pour le terme azilien (Piette, 1889 ;
pas du même degré d’avancement et de maturité des Schwabedissen, 1954). Plusieurs auteurs se sont déjà
recherches que celui des autres régions présentées dans exprimés sur cette question de terminologie (Fagnart,
ce volume. Bien que l’objectif de la rencontre était de 1997 ; Bodu et Valentin, 1997 ; Leesch et al., 2004 ;
dépasser l’inventaire descriptif des structures d’habitats Valentin, 2005). L’opposition entre industries à harpons
rencontrées, l’interprétation des données reste encore plats en bois de cerf et à perforation en boutonnière au
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740730 Paule COUDRET et Jean-Pierre FAGNART
Fig. 1 – Carte des principaux gisements de
la tradition des groupes à Federmesser du
Nord de la France. 1 : Longpré-les-Corps-
Saints (gravière Merque) ; 2 : Hangest-sur-
Somme (le Marais : gravières III) ;
3 : Belloy-sur-Somme (la Plaisance) ;
4 : La Chaussée-Tirancourt (les-Prés-du-
Mesnil) ; 5 : Dreuil-lès-Amiens (Derrière-
le-Village) ; 6 : Amiens-Étouvie (gravière
Petit, gravière Jourdain, Chemin de la
Marine) ; 7 : Saleux (la Vierge Catherine,
les Baquets) ; 8 : Amiens-Saint-Acheul
(carrières Bultel et Tellier) ; 9 : Conty (le
Marais) ; 10 : Boves ; 11 : Thennes (le
Grand-Marais) ;12 : Feuillères (TGV
Nord) ; 13 : Attilly (le Bois-d’Holnon) ;
14 : Vénerolles (la Sablière) ; 15 : Maroilles
(les Basses-Pâtures) ; 16 : Maing (le Bois-
de-Fontenelle) ; 17 : Vitry-en-Artois (la
Tierce) ; 18 : Écourt-Saint-Quentin (les
Plats-Monts) ; 19 : Hamel ; 20 : Férin ;
21 : Wimereux ; 22 : Beauvais (Saint-Just-
des-Marais) ; 23 : Houdancourt (le
Prieuré) ; 24 : Saint-Martin-Longueau (le
Marais).
sud et industries à pointes barbelées au nord, ainsi que soumise aux conditions périglaciaires. Les recherches
les témoignages d’activités symboliques, montrent menées depuis plus d’une vingtaine d’années ont mon-
cependant que des différences subsistent. Les termes tré que l’occupation humaine de cette région semble
employés demeurent actuellement des expressions conditionnée par les données climatiques et environ-
commodes qui respectent effectivement certaines ha- nementales. Durant tout le Pléistocène moyen et supé-
bitudes de langage dans l’attente de nouvelles études rieur, l’occupation paléolithique apparaît en étroite
qui permettront d’évoluer vers l’unicité ou la pluralité relation avec les données climatiques et les écosystèmes
des dénominations. anciens. Les occupations en milieu froid sont très rares,
si on les compare avec les occupations de milieux
tempérés ou modérément froids. Depuis le Paléoli-
LE CADRE GÉOGRAPHIQUE thique le plus ancien, l’occupation humaine apparaît
ET PALÉOHISTORIQUE fondamentalement discontinue (Antoine et al., 2003).
Les contraintes de l’environnement semblent également
Le bassin de la Somme occupe une position relati- se retrouver lors de la phase récente du Paléolithique.
vement marginale par rapport à l’Europe paléolithique. Après un long hiatus de 23000 BP à 13000 BP qui
Il s’agit d’un bassin hydrographique de faible superfi- coïncide avec le second maximum de froid du Pléni-
2cie (environ 5 800 km ) entièrement incisé dans un glaciaire weichsélien, la région est de nouveau occupée
ensemble de plateaux crayeux du Crétacé supérieur. par des groupes de chasseurs appartenant à un stade
Les altitudes n’excèdent guère 200 mètres. Les vallées évolué de la culture magdalénienne. Dans le centre du
relativement encaissées constituent un élément remar- Bassin parisien, on assiste au plein développement des
quable de la morphologie ; elles viennent rompre l’har- groupes de la phase récente et finale du Magdalénien,
monie d’un relief légèrement ondulé et parfois tabu- mais aussi à la colonisation des espaces situés plus au
laire. C’est au niveau des plaines alluviales que se situe nord (Housley et al., 1997). Le déplacement des po-
l’essentiel de l’information stratigraphique et environ- pulations magdaléniennes vers les régions septentrio-
nementale pour l’étude du Tardiglaciaire et de l’Holo- nales va donner naissance au Creswellien en Grande-
cène régional. Sur les plateaux et les versants, les Bretagne et au Hambourgien en Allemagne du Nord et
processus d’érosion ou d’altération dominent les pro- aux Pays-Bas, dès le début de l’oscillation de Bølling.
cessus d’accumulation ou de sédimentation. Dans le Nord de la France, cette réoccupation après le
Durant le Paléolithique, le bassin de la Somme pré- maximum de froid n’a rien de comparable par sa den-
sente les caractéristiques et les modalités d’une région sité avec celle du centre et du sud du Bassin parisien.
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740Données préliminaires sur les habitats des groupes de la tradition à Federmesser du bassin de la Somme 731
Seuls quelques gisements sont connus pour l’ensemble suggérée pour la construction des habitats, demeure
de la région (Hallines, Belloy-sur-Somme, Rinxent, très problématique pour cette période. La recolonisa-
Saint-Just-des-Marais). tion de la végétation lors du Tardiglaciaire témoigne
Vers 12300 BP, la tradition à Federmesser se déve- du passage d’un paysage ouvert de type steppe-toundra
loppe dans un environnement bioclimatique où les pour le Magdalénien à un boisement relativement clair
forêts claires remplacent peu à peu les espaces step- de genévriers, puis de saules et de bouleaux pour les
piques et où la faune froide cède la place à une faune premières occupations de la tradition des groupes à
tempérée forestière. Ces nouvelles conditions sont Federmesser ou de l’Azilien ancien. Le couvert arbo-
pleinement réalisées lors de l’oscillation d’Allerød, réen reste relativement clair au cours de l’oscillation
entre 11800 et 10800 BP. Dans le Nord de la France, d’Allerød, comme en témoignent les premiers indices
il s’agit de la période d’occupation la plus intense du de signatures isotopiques de la grande faune de Conty
Tardiglaciaire (fig. 1). La plupart des occupations (travaux en cours de H. Bocherens et de D. Drucker).
connues dans le bassin de la Somme se rapporte géné- Dans les sites à riche valeur informative, les dia-
ralement à la seconde moitié de cette oscillation. En- grammes polliniques enregistrent la succession d’une
suite, le stress climatique introduit par le Dryas récent phase à bouleaux puis d’une phase à pins à l’exemple
semble avoir eu des répercussions importantes sur le de la Basse et de la Moyenne-Belgique (Munaut, 1967 ;
peuplement de la région puisque l’occupation humaine Munaut et Defgnée, 1997). Le Dryas récent coïncide
est pratiquement inexistante ou a fortement décliné avec la disparition des groupes à Federmesser dans le
alors que les occupations sont très nombreuses dans bassin de la Somme et montre un recul des arbres au
l’est de la grande plaine européenne (Taute, 1968 ; profit des graminées. L’essentiel des données concer-
Kozlowski, 1981 ; Schild, 1984 ; Desbrosse et Koz- nant le contexte climatique et environnemental régional
lowski, 1988a ; Kobusiewicz, 1999). Le bassin de la est issu du gisement de Conty, situé à une vingtaine de
Somme est de nouveau occupé à la transition entre le kilomètres au sud-ouest d’Amiens, qui constitue une
Dryas récent et le Préboréal par les auteurs d’une nou- des plus importantes séquences de référence du Tardi-
velle tradition technique vraisemblablement attribuable glaciaire de la France septentrionale (Antoine, 1997a ;
pour cette région à une phase récente ou très tardive de Antoine et al., 2000 et 2003 ; Limondin-Lozouet et
l’Ahrensbourgien (Belloisien). Antoine, 2001).
Dans le bassin de la Somme, les informations sur
l’environnement animal de la tradition des groupes à
LE CADRE GÉOMORPHOLOGIQUE Federmesser sont un peu plus abondantes que pour le
ET ENVIRONNEMENTAL Magdalénien. La biocénose des ongulés est dominée
par le cerf et l’aurochs ; le cheval est également présent.
Le bassin de la Somme apporte d’excellents fonde- Le chevreuil est attesté dans les fouilles du gisement
ments lithostratigraphiques, chronostratigraphiques et de Conty, dans la vallée de la Selle. À la fin de l’os-
paléo-écologiques pour l’étude des groupes à Feder- cillation de Bølling, vers 12200 ou 12300 BP, la faune
messer. Les plaines alluviales tourbeuses, incisées dans froide magdalénienne a complètement disparu. L’em-
un substrat crayeux, offrent de bonnes conditions de prise croissante du couvert forestier constitue un des
préservation des gisements et un cadre stratigraphique traits marquants du contexte bioclimatique de l’Alle-
privilégié pour l’étude du Tardiglaciaire et de l’Holo- rød. La disparition des grands troupeaux d’ongulés de
cène. Les principales phases de l’évolution morpho- milieu froid et leur remplacement par une faune tem-
logique des vallées ont été mises en relation avec les pérée introduisent d’importants changements dans le
modifications climatiques de la fin des temps glaciaires mode de vie des chasseurs-cueilleurs. La faune fores-
(Antoine, 1990, 1997a, b et c ; Antoine et al., 2000, tière est plus diversifiée, mais plus dispersée et surtout
2002 et 2003). La synthèse stratigraphique issue des plus sédentaire.
différentes fouilles montre clairement que les industries
à Federmesser sont constamment associées au sol de
LES INTERVENTIONS ARCHÉOLOGIQUESBelloy-sur-Somme, attribué à l’oscillation d’Allerød.
Seul le niveau inférieur du gisement d’Hangest-sur-
Somme III.1 se situe sous cet horizon (Fagnart, 1997). Depuis les années quatre-vingt, les apports et les
Les gisements étudiés sont généralement établis en limites de notre connaissance de la structuration de
bordure des vallées, sur le rebord des très basses ter- l’espace occupé par les chasseurs du Paléolithique final
rasses dominant les plaines alluviales ou à proximité sont intimement liés au contexte topographique des
des chenaux actifs, en contexte de fond de vallée. interventions archéologiques et dans une certaine me-
Les données sur l’environnement et plus particuliè- sure à leur cadre institutionnel.
rement sur l’évolution de la végétation sont particuliè- Les gisements découverts sous la plaine alluviale
rement importantes car les propositions de reconstitu- actuelle se situent constamment sous la nappe phréa-
tions des structures d’habitats paléolithiques dépendent tique de fond de vallée. Ce type d’intervention s’inscrit
en grande partie du contexte végétal existant et des dans un contexte d’exploitation de gravières, gé-
matériaux disponibles pour leur construction. Pour le néralement réalisé dans l’urgence. Il s’agit souvent
Magdalénien, l’absence de formes arborescentes avant d’opérations limitées, réalisées avec des moyens mé-
12700 BP rendent certaines reconstitutions totalement caniques. Elles n’ont pas permis d’étudier la répartition
illusoires. L’utilisation de longues perches, souvent des vestiges (Hangest-sur-Somme, Conty, La Chaussée-
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Tirancourt). La présence de la nappe phréatique cons- la plaine alluviale actuelle et ne sont pas noyées par la
titue un handicap majeur pour mener une exploitation nappe phréatique. L’absence de menace de destruction
archéologique classique. Les moyens mis à disposition a permis de les étudier dans le cadre de l’archéologie
de l’archéologie de « sauvetage » des années quatre- programmée. L’information stratigraphique est moins
vingt-dix n’ont pas permis de pallier cette lourde développée et les données sur le paléo-environnement
contrainte. L’excellente conservation en milieu humide sont beaucoup plus réduites que dans les sites de fond
des vestiges organiques apporte cependant des infor- de vallée. Les risques d’effets de « palimpsestes » sont
mations de premier ordre sur la chronostratigraphie et plus importants en raison des stratigraphies plus
le paléo-environnement (palynologie, malacologie, comprimées. L’absence de la nappe phréatique permet
entomologie, macrofaune et microfaune parfois abon- la réalisation de décapages conséquents qui livrent des
dantes…). informations précieuses sur la répartition et l’organi-
Quant aux gisements situés en bordure des plaines sation des vestiges.
alluviales actuelles, ils sont généralement localisés en Les études à propos de ces deux contextes topo-
position de très basse terrasse (Belloy-sur-Somme, graphiques ont été complémentaires dans une première
Dreuil-lès-Amiens, Amiens-Étouvie et Saleux). Dans étape de la recherche, mais seuls les moyens actuels
ce contexte, les occupations archéologiques dominent de l’archéologie préventive seraient susceptibles de
Fig. 2 – Saleux (Somme). Localisation des secteurs fouillés et des principaux locus étudiés attribuables à la tradition des groupes à Federmesser.
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permettre la fouille de nouveaux gisements paléoli- de Saleux. Les vestiges se répartissent sur une surface
2thiques situés sous la nappe phréatique de fond de ovalaire d’environ 60 m . Un peu plus de 6 500 ves-
vallée. Une tendance actuelle privilégie cependant tiges lithiques ou osseux, esquilles non comprises, ont
l’option de mesures conservatoires compte tenu des été recueillis. L’organisation générale du locus se
moyens financiers susceptibles d’être mis en jeu. structure à partir d’un foyer qui concentre l’essentiel
des activités comme le montrent les plans de réparti-
tion des vestiges (fig. 3 à 5). Le foyer se matérialise
LES DONNÉES SUR LES HABITATS : par une petite concentration de silex chauffés sur une
L’EXEMPLE DU GISEMENT DE SALEUX surface restreinte. Il s’agit d’un foyer à plat non ap-
pareillé relativement classique dans la plupart des
Découvert sur le tracé de l’autoroute A16, au niveau sites aziliens ou Federmesser (Leesch et al., 2004 ;
du franchissement de la vallée de la Selle, le gisement Baales et Street, 1996). Selon un décompte provisoire,
paléolithique final (et mésolithique) de Saleux a fait l’occupation a livré 262 supports transformés en
l’objet d’une douzaine de campagnes de fouilles depuis outils. La diversité de l’outillage (armatures et outils
1993 (Coudret, 1995 ; Fagnart, 1997 ; Coudret et Fa- à fonction domestique comme les couteaux à dos
gnart, 2004). Compte tenu de la surface fouillée et de retouché ou les burins) montre que les activités do-
la préservation relativement favorable des niveaux mestiques sont aussi importantes que les activités
archéologiques attribués à la tradition des groupes à cynégétiques.
Federmesser, le gisement apporte une contribution Les armatures retrouvées sont très souvent frag-
intéressante à l’étude de la structuration de l’espace mentées sur leurs lieux de fabrication. Les types de
habité des chasseurs qui ont occupé le bassin de la cassure indiquent sans ambiguïté qu’il s’agit de pièces
Somme dans la seconde moitié ou à la fin de l’oscilla- fracturées lors du façonnage. Seules quelques rares
tion d’Allerød. armatures présentant des stigmates d’impact ont été
Le gisement de Saleux se situe sur la très basse recueillies. Les exemplaires entiers sont très peu
terrasse de la Selle en bordure de la plaine alluviale nombreux. Cette situation correspond à l’état d’aban-
actuelle. Le principal paléochenal tardiglaciaire, re- don du site où restent au sol les objets ne présentant
connu lors de sondages, se situe à proximité immé- plus une grande utilité. L’abondance de la fragmen-
diate du site en contrebas du talus de la très basse tation lors de la phase de fabrication des pointes à dos
terrasse. Lors de l’oscillation d’Allerød, les occupa- évoque davantage le gisement du Pont-d’Ambon à
tions archéologiques dominent le chenal actif de la Bourdeilles (Celerier et Jacquement, 2005) que la
rivière de 2 ou 3 mètres ainsi que l’ancien fond de grotte du Bois-Ragot à Gouex (Plisson, 2005). La
vallée (Antoine, in Coudret, 1995). Cette implantation rareté des grattoirs apparaît comme une caractéris-
morphologique, très classique pour le bassin de la tique très significative en comparaison avec les locus
Somme, explique la raison pour laquelle les occupa- voisins. Le locus 234 a livré les restes d’un crâne
tions archéologiques se situent d’un seul côté du humain lors de la campagne de fouilles de 1998. Sa
paléochenal (fig. 2). situation en marge de l’occupation semble liée à une
Les différents secteurs étudiés ainsi qu’une série de zone de rejets comportant différents blocs chauffés
sondages complémentaires ont permis de déterminer (Coudret et Fagnart, 2004).
l’extension du gisement de Saleux. Les différents locus La simplification des méthodes de débitage limite
occupent une bande de terrain étroite de 20 à 30 mètres quelque peu l’approche des niveaux de compétence,
de large sur une distance d’environ 400 mètres, corres- mais la présence de certains débitages maladroits ou
pondant au replat de la très basse terrasse. Le site un peu aberrants permet de poser la question de la
couvre donc une superficie d’environ un hectare. Une présence de tailleurs malhabiles ou d’enfants. Compte
dizaine de nappes de vestiges attribuables à la tradition tenu de la diversité des activités représentées, l’en-
des groupes à Federmesser a été reconnue à ce jour. La semble d’une cellule familiale restreinte ou élargie
réalisation de nouvelles tranchées de sondages en 2006 semble être présent sur le site.
ou 2007 permettra de confirmer ou d’infirmer la pré-
sence de secteurs stériles d’un point de vue archéolo-
gique entre les principaux secteurs étudiés. Le locus 244
Parmi les différentes concentrations reconnues à ce
jour, six d’entre elles ont fait l’objet de fouilles quasi Le locus 244 se situe à une vingtaine de mètres
exhaustives. Il s’agit des occupations 114, 109, 234, au nord du locus 234 (fig. 3 à 5). Les vestiges pré-
244, 244/45 et 284. La dénomination des concentra- sentent une répartition plus lâche et s’organisent
tions fait référence au système de carroyage par section autour de quatre petits foyers à plat dont l’un est
de 20 mètres de côté utilisé lors de la fouille. vraisemblablement à vocation domestique (R10). Les
autres sont excentrés par rapport aux nappes de ves-
tiges et sont sans doute liés à des activités satellites
Le locus 234 (B13, L8 et H10). L’abondance des grattoirs dans le
locus 244 pourrait exprimer une complémentarité
Le locus 234, daté des environs de 11000 BP avec le locus 234, à moins qu’il ne s’agisse d’une
(Coudret et Fagnart, 2004), est un bon exemple de occupation décalée dans le temps, lors d’une saison
structuration de l’espace des occupations paléolithiques différente.
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740734 Paule COUDRET et Jean-Pierre FAGNART
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740
Fig. 3 – Saleux (Somme). Plan de densité de l’industrie lithique des locus à Federmesser du secteur 2.Données préliminaires sur les habitats des groupes de la tradition à Federmesser du bassin de la Somme 735
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740
Fig. 4 – Saleux (Somme). Plan de répartition des principales classes d’outils des locus à Federmesser du secteur 2.736 Paule COUDRET et Jean-Pierre FAGNART
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740
Fig. 5 – Saleux (Somme). Plan de répartition des burins et des chutes de burin des locus à Federmesser du secteur 2.Données préliminaires sur les habitats des groupes de la tradition à Federmesser du bassin de la Somme 737
Occupations simultanées partie à la disparition des troupeaux de rennes (Street,
ou décalées dans le temps ? 2002 ; Fagnart, 1997 ; Leesch et al., 2004). Les chan-
gements climatiques du début du Tardiglaciaire, parti-
Le problème de l’interprétation du gisement de culièrement sensibles à l’échelle humaine, ont vraisem-
Saleux est lié à l’état d’avancement des analyses et blablement eu des répercussions importantes sur le
en particulier des liaisons entre secteurs par la mé- milieu animal alors que la réponse du couvert végétal
thode des remontages lithiques. Par ailleurs, l’emploi apparaît plus lente et progressive. Sans entrer dans un
d’une matière première particulièrement homogène déterminisme excessif, il apparaît que les explications
ne facilite pas ce type d’investigation qui concerne reposant sur les facteurs environnementaux ont une
des séries numériquement importantes (4 000 à valeur particulièrement forte pour cette période. La
6 000 artefacts par locus). Si les remontages à l’inté- transformation des écosystèmes et la disparition de la
rieur des locus sont bien avancés pour certaines faune froide semblent à l’origine de nouvelles adapta-
concentrations, les liaisons à plus longue distance tions économiques et sociales dès le début de l’oscilla-
entre différents locus n’ont pas encore été entreprises. tion de Bølling. Le débat reste cependant ouvert sur la
La fouille n’étant pas terminée, la documentation se question des origines du technocomplexe des industries
complète à chaque campagne. à pointes à dos courbe et de sa signification écono-
Dans l’état actuel de nos connaissances, il n’est pas mique profonde.
possible de se prononcer sur la présence d’un campe- L’importance des déplacements des groupes hu-
ment à l’exemple de Rekem en Belgique (De Bie et mains dans le bassin de la Somme ne peut être abor-
Caspar, 2000) et de Niederbieber en Rhénanie (Bolus, dée de manière satisfaisante à partir de l’étude de
1992 ; Baales et Street, 1996) ou sur une succession l’origine des matériaux siliceux. L’omniprésence et
d’occupations segmentées dans le temps. Les témoins une certaine homogénéité du silex de la craie ne per-
osseux ne sont pas suffisamment nombreux ou expli- mettent pas de mettre en évidence les déplacements
cites pour livrer des indices de saisonnalité. La question humains au sein du bassin hydrographique. Tout au
de savoir si nous avons affaire à des occupations brèves plus peut-on constater l’absence totale de silex issus
et répétées de groupes humains à effectifs réduits ou à des plateaux tertiaires de l’Île-de-France situés plus
un campement plus vaste regroupant plusieurs unités au sud. Les déplacements sur des distances impor-
domestiques associées à des aires satellites ou spécia- tantes comme en Rhénanie (Floss, 1994 et 2000) ou
lisées reste ouverte. sur le plateau Suisse (Leesch et al., 2004) ne peuvent
être démontrés dans la région où l’ampleur des dépla-
cements est probablement beaucoup plus limitée
LA FONCTION DES SITES compte tenu de l’absence de matériaux siliceux
ET LES MODALITÉS D’OCCUPATION allochtones et d’un approvisionnement local très
DU TERRITOIRE systématique. Les informations sur le territoire par-
couru par les chasseurs au cours de l’oscillation
Dans le bassin de la Somme, l’occupation humaine d’Allerød restent à ce jour très limitées.
la plus importante du Tardiglaciaire weichsélien semble L’organisation spatiale des locus de Saleux, comme
se situer au cours de l’oscillation d’Allerød (Fagnart, ceux de l’ensemble du bassin de la Somme, donne
1997 ; Fagnart et Coudret, 2000a et b). Cette observa- l’impression de sites occupés à une seule reprise lors
tion s’appuie sur la découverte de nombreux gisements, d’un séjour limité qui ne devrait vraisemblablement
mais peut cependant être relativisée. En effet, l’abon- pas excéder une saison. L’interprétation globale de
dance des sites peut également être interprétée comme l’occupation d’un site est étroitement liée à la surface
le reflet d’une grande mobilité des groupes humains. fouillée. Si les fenêtres de fouilles sont insuffisantes,
L’occupation au cours de l’oscillation d’Allerød de- l’interprétation risque d’être biaisée. Le gisement du
meure néanmoins importante et préfigure l’occupation Closeau à Rueil-Malmaison est étudié sur une superfi-
assez large du territoire par les Mésolithiques. Les cie de trois hectares (Bodu, 1998 et 2000), celui de
habitats de plein air du bassin de la Somme se situent Rekem dans le Limbourg belge sur un hectare et demi
de manière très systématique dans les plaines allu- (De Bie et Caspar, 2000) et Niederbieber en Rhénanie
viales, près des chenaux actifs, ou en bordure des centrale sur un hectare (Bolus, 1992 ; Baales et Street,
vallées sur le site des basses ou des très basses terrasses. 1996). Plus la surface est extensive, plus la mise en
Les occupations sur les plateaux sont plus rares et se évidence d’un campement est démontrable. À l’inverse,
concentrent de manière préférentielle sur les buttes ou les surfaces fouillées restreintes peuvent privilégier
les îlots de sables tertiaires (Fagnart, 1997). l’interprétation d’occupations logistiques. À Saleux,
L’impact des transformations profondes et rapides les opérations sur le tracé de l’autoroute A16 ont porté
2du milieu naturel est généralement invoqué pour expli- sur une surface de 760 m , les fouilles programmées
2quer l’apparition et le développement des industries à du secteur 2 s’étendent sur 600 m . Le secteur 3, situé
Federmesser. Le débat actuel, qui oppose parfois les plus au nord, actuellement en cours de fouilles, n’est
2chercheurs, repose sur l’évaluation de la contrainte des connu que sur environ 130 m . La totalité de la surface
2données environnementales et la part qui revient à fouillée n’excède pas 1 500 m pour une surface esti-
2l’évolution culturelle au sein d’une tradition. Pour de mée du site d’environ 10 000 m . Moins d’un cin-
nombreux chercheurs, le déclin des sociétés magdalé- quième du site est connu et le rythme des interventions
niennes de l’Europe moyenne est imputable en grande annuelles réalisées dans le cadre de l’archéologie
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740738 Paule COUDRET et Jean-Pierre FAGNART
programmée, conditionnées par l’accès au terrain de Federmesser du bassin de la Somme sont encore
parcelles cultivées, reste un handicap pour une préliminaires en raison de l’état actuel d’avancement
compréhension immédiate. des recherches. Les informations obtenues au cours
L’élargissement de la réflexion à l’ensemble du des fouilles récentes démontrent le potentiel de la
bassin de la Somme laisse entrevoir la présence d’un région pour les investigations palethnologiques, mais
autre grand gisement comparable à celui de Saleux sur témoignent également des limites de l’exercice. Les
la très basse terrasse de la Somme à Dreuil-les-Amiens données interprétatives reposent sur des fouilles et
et Montières-Étouvie, qui forme un seul et même des analyses qui sont toujours en cours. Les remon-
complexe de sites dont il reste à démontrer la synchro- tages lithiques à longue distance pour éventuellement
nie ou au contraire la diachronie (Fagnart, 1997). Dans relier certains locus entre eux n’ont pas encore été
d’autres gisements, les occupations à Federmesser réalisés. L’étude de l’organisation spatiale au sein des
apparaissent isolées et restreintes à un ou deux locus. locus est relativement avancée, mais l’est donc beau-
Bien que la surface de fouille soit suffisamment éten- coup moins dans les relations réciproques entre
due comme à Belloy-sur-Somme ou que les décapages locus.
au sein des carrières soient suffisamment extensifs Il est apparu important de développer en introduc-
comme à Hangest-sur-Somme et à Conty, les investi- tion les aspects environnementaux régionaux qui
gations n’ont pas mis en évidence d’installations mul- apportent des éléments solides à la reconstitution des
tiples (Fagnart, 1997). L’examen de la composition des paysages naturels du nord du Bassin parisien. Les re-
assemblages de ces occupations apparemment isolées constitutions des habitats doivent absolument s’appuyer
témoigne systématiquement d’une diversité de sur cette réalité du terrain qui détermine le champ des
l’outillage qui traduit une pluralité des tâches effec- possibles et réduit les interprétations hasardeuses. La
tuées où les activités cynégétiques se combinent aux limite de 12700 BP est importante puisqu’elle signe le
activités domestiques. Seul le gisement de Conty, dans début de la recolonisation des paysages de la steppe
la vallée de la Selle, pourrait indiquer une certaine par des espèces arborescentes.
spécialisation dans les activités de chasse ou de bou- Les données sur la saisonnalité des occupations au
cherie (Fagnart, 1997). cours de l’oscillation d’Allerød sont très lacunaires.
Le modèle d’occupation de l’espace, encore insuf- Elles sont cependant indispensables à la reconstitution
fisamment étayé pour le bassin de la Somme, propose du mode d’occupation du territoire. Les hypothèses
une forte mobilité des groupes à l’intérieur d’un terri- actuelles restent fragiles et comportent une part d’in-
toire peu étendu. La totalité du groupe semble se dé- certitude. Le mode d’occupation du territoire serait, à
placer lorsque les ressources animales commencent à notre sens, fondé sur une mobilité résidentielle des
s’épuiser. Les indices de saisonnalité qui pourraient groupes dans le bassin de la Somme, c’est-à-dire que
appuyer cette hypothèse sont cependant insuffisants. l’ensemble du groupe familial ou du clan se déplace
Seul le gisement de Conty démontre une occupation à de campement en campement au fur et à mesure de
la fin de la saison hivernale (études de P. Auguste). l’épuisement des ressources animales. Ce mode
L’évidence de campements de base et de campements d’occupation du territoire n’exclut pas l’existence de
spécialisés n’est pas perceptible dans la région, d’où sites d’agrégation, peut-être à certaines périodes de
l’hypothèse actuelle d’une mobilité résidentielle de l’année.
type « foragers » (Binford, 1982). La présence de sites La disparition des troupeaux d’ongulés de milieu
d’agrégation peut être évoquée, mais il est impossible froid et leur remplacement par une faune tempérée
actuellement d’en connaître les motivations sous- sédentaire ont apporté aux sociétés de chasseurs de la
jacentes. La modélisation est encore prématurée dans tradition à Federmesser des ressources stables, mais
ce domaine. Les modèles ethnographiques dont nous dispersées dans le paysage. Cette transformation s’est
disposons ne rendent pas compte de la diversité des opérée graduellement durant l’oscillation de Bølling
situations et la réalité est sans doute plus complexe. pour la phase ancienne de l’Azilien ou de la tradition
Une mobilité résidentielle des groupes humains n’in- à Federmesser, puis de manière plus affirmée lors de
terdit pas quelques expéditions logistiques avec une l’oscillation d’Allerød. Le caractère progressif et gra-
partie du groupe. Le campement d’agrégation, qui duel du phénomène d’azilianisation dans le Bassin
suppose le rassemblement de groupes initialement parisien s’exprime à la fois dans la composition des
dispersés, peut avoir un caractère temporaire et saison- assemblages lithiques (Valentin, 1995 et 2005 ; Fagnart,
nier, comme le suggèrent nos collègues germaniques 1997 ; Fagnart et Coudret, 2000a et b ; Bodu et Valen-
(Street et Baales, 1997). De nombreuses questions tin, 1997 ; Pelegrin, 2000) et dans la structuration de
restent en suspens, mais depuis une quinzaine d’années, l’espace habité (Bodu, 1998 et 2000 ; Bodu et Bémilli,
la documentation sur laquelle se fondent les interpré- 2000). Cette évolution traduit vraisemblablement un
tations apparaît de plus en plus fiable dans les diffé- changement important du contexte économique et des
rentes régions étudiées. valeurs sociales (Valentin, 2005). La différence entre
les habitats magdaléniens et ceux de la phase récente
de l’Azilien ou de la tradition à Federmesser est parti-
CONCLUSIONS culièrement évidente et significative. La phase ancienne
de l’azilianisation, datée du Bølling dans le Bassin
Les données sur la structuration de l’espace occupé parisien, semble constituer une étape intermédiaire
ou parcouru par les groupes de la tradition à dont le meilleur témoignage actuel est le niveau
oBulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, n 4, p. 729-740

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