Émergence et éclipses dans l’anthropologie française : les trois moments de la Méditerranée - article ; n°1 ; vol.37, pg 21-33

De
Travaux de la Maison de l'Orient méditerranéen - Année 2003 - Volume 37 - Numéro 1 - Pages 21-33
This paper presents a selective view of continuity and change in French socio-anthropological works of the last fifty years regarding Mediterranean culture and society. It distinguishes three “moments” at which local approaches to societies of the area have been gathered under a common rubric, as representing “Mediterranean” traditions or cultures. The three “moments” are the end of the colonial period (the 1950’s and 1960’s), the first half of the 1980’s, and the 1990’s. In between these “moments”, societies of the African or Asian edges have been viewed rather as “Moslem”, Arab” or “underdeveloped” societies of “the Middle East”, thus detached from those of the European northern edge, so that the area seen as “Mediterranean” is mostly reduced to islands and peninsulas. Comparison of the thematics of the three “moments” illustrates the sensibility of research to political and historical contexts, reflecting western views of a common Mediterranean substrate as well as the evolution of the local societies themselves.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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Méditerranée : Ruptures et Continuités TMO 37, 2003
ÉMERGENCE ET ÉCLIPSES DANS LANTHROPOLOGIE FRANÇAISE LES TROIS MOMENTS DE LA MÉDITERRANÉE
Françoise MÉTRAL *
ABSTRACT This paper presents a selective view of continuity and change in French socio-anthropological works of the last fifty years regarding Mediterranean culture and society. It distinguishes three moments at which local approaches to societies of the area have been gathered under a common rubric, as representing Mediterranean traditions or cultures. The three moments are the end of the colonial period (the 1950s and 1960s), the first half of the 1980s, and the 1990s. In between these moments, societies of the African or Asian edges have been viewed rather as Moslem, Arab or underdeveloped societies of the Middle East, thus detached from those of the European northern edge, so that the area seen as Mediterranean is mostly reduced to islands and peninsulas. Comparison of the thematics of the three moments illustrates the sensibility of research to political and historical contexts, reflecting western views of a common Mediterranean substrate as well as the evolution of the local societies themselves.
Introduction La perception de la Méditerranée, chez les anthropologues, ne diffère pas pour lessentiel de celle des littéraires, des poètes ou des historiens : il sagit ici encore d« une unité faite de diversités ». Et cette perception varie, elle aussi, selon que laccent est mis sur lun ou lautre terme de la définition : la mer agissant tantôt comme frontière, tantôt au contraire comme lien ou pont entre des continents et des mondes  « des aires culturelles »  différentes. Lanthropologie de la Méditerranée a fait en France ces dernières années lobjet de vastes programmes dont les résultats sont pour lessentiel rassemblés dans une importante publication qui a paru au moment même où se tenait le présent colloque de Nicosie 1 . Je nai donc nullement lintention ou la prétention de proposer ici un bilan des ouvrages anthropologiques concernant les pays de la Méditerranée. Je men tiendrai plutôt à une vision sélective et subjective des ruptures et continuités qui surviennent dans les productions de la discipline au cours des cinquante dernières années  et mettrai en relief les différents moments où la Méditerranée apparaît dans lethnologie française et lanthropologie anglo-saxonne 2  non plus seulement comme cadre (espace géographique) mais comme objet . La présente sélection est construite à partir dun regard rétrospectif sur ma bibliothèque ; celle dune ethnologue dont la formation débute en 1958 à luniversité de Montpellier où se crée alors, avec                                                            * CNRS, Maison de lOrient et de la Méditerranée, Lyon. 1 . Lensemble des communications a été réuni par Albera, Block, Bromberger 2001, dans un ouvrage de 754 pages. 2 . À qui la discipline emprunte à partir des années soixante-dix, à la suite de Lévi-Strauss, le terme danthropologie, de préférence à celui dethnologie caractérisant jusque-là la tradition universitaire française.
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Jean Servier, un enseignement dethnologie qui conduit à un premier terrain situé dans le Sahara algérien, mais dont les recherches ultérieures se déroulent par la suite entièrement sur la rive sud et orientale de la Méditerranée. Mon interrogation sur le rapport de lanthropologie à la Méditerranée part donc du Sud. Les moments que je retiens et évoque ici sont ceux où lapproche ethnologique des sociétés 3 de la rive sud et orientale  de la Méditerranée (rives africaine et asiatique) participe dune vision plus globale de la Méditerranée ; en dautres termes, ces moments sont ceux où lanthropologie réunit dans une perspective thématique et comparative des études portant sur lune et  lautre rives, ce qui se traduit à travers le qualificatif générique de (traditions, sociétés ou valeurs) « méditerranéennes ». Or, lanthropologie de la Méditerranée, qui se dessine ou sesquisse au cours du dernier demi-siècle à ces moments particuliers, est entrecoupée déclipses, de « blancs », de périodes où la Méditerranée divise plutôt quelle ne réunit. Elle joue dans ce cas le rôle de frontière, de sorte que les sociétés de la rive sud napparaissent plus que comme « maghrébines », « arabes », « musulmanes »/« moyen-orientales », ou encore « sous-développées » ou « périphériques » ; autant de qualificatifs qui les opposent aux sociétés de la rive européenne et qui proposent un découpage nord-sud, sinon en « aires culturelles », du moins (pour retenir le terme anglo-saxon des « area studies ») en cadres détudes comparatives. Dans ces moments déclipses, ladjectif « méditerranéen » mis en veilleuse, loin de caractériser un vaste ensemble partageant des traits communs, nest plus alors évoqué par les ethnologues quen relation avec un espace géographique et culturel restreint : il ne renvoie alors quà la Grèce, aux îles ou aux péninsules méditerranéennes. À partir de mon point de vue « sudiste », je distinguerai donc trois époques  où la Méditerranée apparaît dans lanthropologie française :  lépoque pionnière des années cinquante et soixante , qui correspond à celle de ma formation et à une ethnologie de la fin de la période coloniale ;  le début des années quatre-vingt où domine la question féminine ;  et enfin :  la période post-1989 , marquée par les guerres civiles (Liban, Balkans), lélaboration de « processus de paix » et louverture des frontières de lEurope de lEst. Jessaierai de mettre en relief, pour chacune dentre elles, les références théoriques et méthodo-logiques sollicitées dans lobjectivation de la Méditerranée. Le choix des terrains, comme les thématiques retenues dans les travaux de la discipline à ces trois époques, dessinent les contours dun « substrat méditerranéen », dun fonds culturel commun aux deux rives, à lOuest comme à lEst, par-delà la diversité des sociétés et des contextes que laisse apparaître lapproche ethnologique de sociétés locales . La comparaison des productions de ces trois époques « méditerranéennes » et lévolution, pour ne pas dire le renversement, des thématiques élaborées, manifestent une sensibilité de la recherche aux contextes politiques ou historiques du moment et sont le reflet autant de linterprétation (occidentale) qui est faite de ce fonds commun, que de lévolution des sociétés locales étudiées.
Pensée et valeurs méditerranéennes. Les années cinquante et soixante Lethnologie enseignée dans les années cinquante, quelle soit française ou britannique, est une ethnologie produite au sein de la période coloniale. Même si les poussées nationalistes en annoncent la fin, la « situation coloniale » dans laquelle se trouve pris le rapport de lethnologue à son terrain constitue en soi une donnée supplémentaire dont on ne saurait faire abstraction : cette situation ne constitue alors pas, comme cela sera le cas dans les deux décennies suivantes, un objet détude pour la discipline. Lethnologie française à cette époque se démarque des théories évolutionnistes influencées par le darwinisme du XIX e s. et du début du XX e . G. Tillion, évoquant les cours quelle avait suivis en Sorbonne                                                            3 . Je me réfère notamment au titre ou au sous-titre des publications collectives. Je ne distingue pas étude ethnologique et anthropologique.
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dans les années trente, note quil nétait plus alors question de « sauvages » ou de « primitifs », mais plutôt de « non civilisés » ou de peuples « sans histoire ». Les populations dont traitait principalement la discipline étaient très majoritairement non méditerranéennes (dAfrique, dAmérique ou dOcéanie). Cela explique que les ethnologues travaillant sur la rive sud de la Méditerranée sentent le besoin de souligner le caractère exceptionnel de leur « terrain » par rapport aux références de la discipline. Ainsi, G. Tillion argumente que la Méditerranée est le berceau de notre civilisation (européenne) ; elle a une longue histoire et nous (civilisés) partageons avec « les gens du Sud » lhéritage de la tradition antique 4 . Cest à lévocation de cette tradition et à sa permanence que vont sattacher les trois auteurs que je retiens ici. Ils participent à la promotion dune anthropologie de la Méditerranée à partir de perspectives différentes qui ne se rejoignent pas, mais qui marquent néanmoins lépoque. Les écrits que je prends pour référence sont basés sur des travaux de terrain effectués en Algérie avant la guerre dAlgérie (1954-1962). Leurs auteurs sont, dans lordre où ils mont été connus : J. Servier 5 , G. Tillion et P. Bourdieu ; les premières recherches sur la Kabylie de ce dernier 6  seront ultérieurement intégrées à celles du groupe « Recherches méditerranéennes » qui se réunit en 1959 à Burg Wittenstein 7 . Pris dans le rapport colonisateur-colonisés, ces auteurs, qui nous parlent dun Autre quils ont étudié en ethnologues, tentent dapporter un correctif aux représentations et stéréotypes qui fondent le mépris du colonisateur à son égard. Leurs écrits revendiquent une égalité entre les civilisations, au moins au niveau de lhumanité, de la pensée. Lapproche humaniste et spiritualiste de J. Servier soppose ainsi très nettement aux conceptions déterministes : elle soppose dabord au déterminisme géographique : « La mer ne fait pas le marin ; le village méditerranéen tourne le dos à la mer » ; elle soppose ensuite à la conception du matérialiste qui lie dans un même schéma évolutionniste et hiérarchique état des techniques et développement de la pensée. J. Servier reproche à « lOccident matérialiste » qui se veut civilisateur de juger lAutre à laune de sa propre supériorité technique et économique 8 . G. Tillion reprend à son tour le terme d« humanisme » pour définir son optique qui « consiste à regarder lhistoire (et laire historique, lère historique et même lair historique) avec les lunettes de lethnologie, si utiles à notre déniaisement. Lethnologie, pas seulement science humaine, mais humanisme » 9 . Dans une situation coloniale qui se tend face à la montée des nationalismes  notamment du nationalisme arabe  et où éclate la violence (soulèvement de Sétif en Algérie en 1946 réprimé dans un bain de sang ; 1 re  guerre israélo-arabe en 1948),  les travaux des ethnologues de lépoque qui vont à la rencontre de lAutre 10 , à la recherche « de sa pensée », semblent être une tentative de faire émerger une « méditerranée culturelle » par-delà la diversité, les oppositions, les différences manifestes de dévelop-pement économique. Cette pensée méditerranéenne  puisant sa source dans une lointaine origine  ferait ainsi contrepoint aux fractures et aux divisions et conjurerait au bout du compte lexplosion imminente.
                                                            4 . G. Tillion a fait son terrain en Algérie dans les Aurès entre 1935 et 1939 pour une thèse dethnologie inscrite avec M. Mauss mais le manuscrit de sa thèse a été perdu lors de sa déportation en Allemagne pendant la guerre. Je mappuie ici sur les deux ouvrages qui renvoient à ce terrain : Le Harem et les cousins 1966 (et la préface de la 4 e éd. de 1974) qui donnent ses conclusions essentielles et Il était une fois lethnographie,  2000, volume qui reprend ses brouillons et notes de terrain.  5 . Servier 1962 ; cet ouvrage est la publication dune thèse soutenue en 1955 sous la direction de Marcel Griaule et correspond à un travail de terrain effectué entre 1950 et 1954 en Kabylie et dans les Aurès.  6 . Bourdieu 1965.  7 . P. Bourdieu rassemblera plus tard ces études dans Esquisse pour une théorie de la pratique, précédé de  Trois essais dethnologie kabyle (Droz, 1972), réimpression Seuil, 2000.  8 . « Trop souvent, sous-développement matériel a été naïvement confondu avec sous-développement spirituel et lOccident a voulu tout apporter dans des terres inconnues quil a prises pour des terres vierges, pourtant fécondées par dantiques civilisations », Servier 1962, p. 14.  9 . Cf. « À propos dethnologie », préface de la 4 e éd. de Tillion 1974, p. 1. 10 . Nous retiendrons cette définition de lethnologie de G. Tillion : « Lethnologie cest donc dabord un dialogue avec une autre culture. Puis une remise en question de soi et de lautre », préface de la 4 e éd. de Tillion  1974, p. 11.
24 F . MÉTRAL Pour appréhender cette Méditerranée, les uns sattachent aux mythes et aux rites, les autres aux modes de pensée et aux valeurs qui guident normes et conduites. Ainsi, J. Servier en appelle aux mythes originels (sur la vie et la mort) qui forment notre pensée : Cest la grande leçon que mont donnée les paysans algériens : la pensée de lhomme même le plus techniquement dépouillé est maîtresse souveraine et les symboles quil choisit ne sont modifiables ni par le relief ni par le climat. Les traditions populaires que jai recueillies attestent lunité spirituelle du Maghreb et le rattachent intimement à la Méditerranée, mieux que nimporte quel traité de sociologie ou darchéologie. (Servier 1962, p. 16.) G. Tillion, de son côté, découvre des similitudes, des « analogies » et des « parallélismes plus profonds » entre paysans algériens et paysans français, entre littérature orale de lEurope du Sud et de lAfrique du Nord, tout simplement dabord dans la vie courante car : les paysans des Aurès organisaient leurs grandes et petites affaires, leurs relations hiérarchiques, leurs « dits » et leurs « non-dits », leurs politiques locales, leurs gestions domestiques, leurs politesses, leurs brouilles, leurs plaisanteries, leurs arrangements matrimoniaux, à peu de choses près comme les laboureurs de Grèce, dItalie ou de Provence. (Tillion 2000, p. 49.) Cest aussi de la persistance dun mode de pensée méditerranéen  par-delà la diversité dont témoignent les ouvrages du groupe danthropologues britanniques auquel participe P. Bourdieu dans un premier temps. Lintérêt de ce groupe plus marqué par le fonctionnalisme porte non plus cette fois sur la cosmogonie, les grands mythes et symboles qui fonderaient une pensée ou une philosophie, mais sur les valeurs  qui guident laction , telles celles qui sont rattachées à lhonneur ou à la honte ;  valeurs qui expliquent normes, règles de conduite et nombre de rapports sociaux et renvoient à un système social : celui des sociétés méditerranéennes qui est là encore celui des sociétés rurales, souvent montagnardes. Dans lintroduction dun ouvrage fondateur ( Honour and Shame ) où sont réunies les communications du groupe, J.G. Peristiany annonce que « dune manière bien plus convaincante que tout recours à lhistoire, les articles contenus dans ce volume révèlent la persistance de modes de pensée méditerranéens ». Il précise en outre : Le fait que la réponse dun Grec chypriote, dun bédouin ou dun berbère (montagnard kabyle) face à une provocation, puisse être « Moi aussi jai une moustache » attestant dun dénominateur commun minimal dégalité entre les hommes, ne renvoie pas nécessairement à des analogies de leurs cultures. Dans ce contexte, cest la comparaison du rapport masculin-féminin, celui du rapport entre les sexes qui dans ces différentes sociétés présentent des analogies et des différences également significatives. (Peristiany 1965, p. 9.) Les recherches de lépoque vont vers la-historique ; vers ce qui ressort dun temps cyclique agraire, dun temps du mythe ou de la très longue durée. Elles sattachent aux permanences, aux idées, aux modèles daction et font abstraction des réalités concrètes. Si P. Bourdieu se livre à une analyse des « pratiques » ayant trait à la parenté ou à lhonneur, pratiques et usages quil oppose aux représentations et à la théorie officielle, cest pour en dégager à son tour une « théorie », un modèle et des règles dans une présentation abstraite dégagée du contexte historique. La Méditerranée que les ethnologues abordent à lépoque nest ni maritime ni urbaine. Ce nest pas une Méditerranée du commerce ni de léchange. Ce nest pas celle des « structures nobles », des « civilisations despotiques et conquérantes, grandes créatrices duvres dart et grandes broyeuses de peuples » que nous font connaître les historiens, comme le souligne G. Tillion. La Méditerranée des ethnologues de lépoque est une Méditerranée agraire , une mer de bergers ou de paysans inscrits dans leur terroir et fermement accrochés « à des structures autonomes qui semblent sêtre maintenues intactes depuis la plus haute antiquité » (Tillion 1974, p. 184). Ainsi, les terrains  choisis par les ethnologues sont situés dans des régions reculées, des « villages de montagne » où les traditions sont restées vivantes. Si les populations étudiées font partie dun pays précis (lAlgérie), dune région définie (la Kabylie, les Aurès), elles ne sont pas présentées en raison de leur spécificité ethnique (en tant que « berbère » ou que « minorité ») ou même géographique, mais en tant que porteuses de valeurs ou de traditions plus générales, celles dune Algérie agraire, populaire, quon ne
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voit ou ne dit ni arabe ni musulmane, mais « méditerranéenne », héritière des civilisations antiques, égyptienne, crétoise, grecque ou romaine. De la même façon que cette ethnologie de la Méditerranée sévade du contexte politique colonial, ainsi sévade-t-elle des questions matérielles et concrètes. Ce qui est retenu des traditions agraires, ce ne sont pas les techniques, les productions mais les rites et les symboles qui les accompagnent et qui renvoient à la pensée de la vie et de la mort, au rapport de lhomme et du sacré, à une cosmogonie. À travers la présentation de traditions qualifiées de « méditerranéennes », renvoyant à une pensée originelle commune, à un héritage partagé par les civilisations des deux rives, elle cherche à redonner (ou attirer) respect et dignité aux populations paysannes de la rive sud (quon ne veut pas voir comme colonisées). La civilisation traditionnelle algérienne est limitée dans ses productions plastiques, à lart des civilisations pré-helléniques, mais elle partage avec lAntiquité méditerranéenne le même lourd fardeau spirituel, sa part dans lhéritage commun quelle a su mieux garder en le respectant davantage. La décrire même partiellement na pas pour but de raviver au cur de lOccident le remords davoir tué une fois de plus lArcadie, mais de faire naître dans lâme de ceux qui en sont les héritiers directs le désir de mieux connaître leur passé, surtout si un jour ils doivent quitter les villages perdus dans la montagne et dormir loin des cimetières hérissés de pierres sèches ; lavenir ne se construit que sur la connaissance et la fierté du passé. Ce ne sont pas des survivances que jai essayé de décrire ; dans les sciences de lhomme, il ny a pas de survivances ou de sites préservés  les faits simposent ou non à lobservation, donc ils sont ou ne sont pas. (Servier 1962, p. 15.)
Éclipse méditerranéenne : nationalismes La guerre dAlgérie et les indépendances ou, dune manière plus générale, la sortie de la période coloniale et lère des nationalismes vont transformer à partir du milieu des années soixante les repré-sentations et les rapports entre pays du sud et du nord de la Méditerranée et donner une nouvelle orientation à la recherche anthropologique française. La période post-coloniale est celle de limpéria-lisme, du développement et de la modernisation. Le monde est découpé en « pays développés » et « sous-développés» et le développement sarrête à la rive nord de la Méditerranée. Le Sud nest plus quune « périphérie » appartenant au Tiers Monde. Contrairement à ceux de la rive nord, les pays de la rive sud sont de jeunes États récemment parvenus à lindépendance et facilement sourcilleux à légard des anciens colonisateurs. Ils se définissent pour la plupart comme « Arabes » ; et la construction de leur identité nationale sappuie sur la langue et la culture arabes. Dans ces années, lanthropologie française (comme lanthropologie britannique) tend à se « rapatrier » sur des terrains moins inconfortables. Lapproche méditerranéenne des années cinquante nest plus au goût du jour ; elle apparaît suspecte à certains qui la soupçonnent de véhiculer des relents de colonialisme ou de sympathie sioniste. Ainsi, dans les années 1977-1990, le fossé sagrandit et la Méditerranée se rétrécit à sa seule rive européenne (v. infra ). Les travaux qui portent sur la rive sud sont de plus en plus le fait danthropologues américains ou formés aux États-Unis, considérés comme « vierges » de tout colonialisme. Laire culturelle qui émerge alors des comparaisons et des travaux collectifs correspond au découpage des « area studies » établi par les universités et centres de recherche américains : ainsi laire du Middle East désigne un ensemble allant du Maroc à lAfghanistan, à lintérieur duquel sopèrent parfois des regroupements en sous-ensembles tels que « Maghreb », « monde arabe » ou encore « Moyen-Orient arabe ». De cette nouvelle tendance témoignent par exemple les titres des ouvrages collectifs, à cet égard éloquents 11 .
                                                           11 . Cf. entre autres : Sweet (ed.) 1969-1970 ; Lerner (ed.) 1958 ; Lutfiyya, Churchill 1970 ; et Antoun, Harik  1972, notam-ment dans cet ouvrage larticle de  R. Fernea « Gaps in the ethnographic literature on the middle eastern village », p. 75-101.
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En France, une nouvelle génération de chercheurs (les coopérants) marquera cette période de construction nationale et adoptera la vision de lAutre. Les recherches de terrain, les études de cas sinscrivent dans les cadres étatiques, nationaux. Cest lépoque des monographies de village et des études de parenté, où le village est « égyptien », « tunisien », « libanais » ou « arabe », et le mariage ou la parenté, « arabe ».
Période 1977-1990 : autour de la Femme
Après une éclipse de plus de dix ans, et à partir de la fin des années soixante-dix, la Méditerranée réapparaît chez les anthropologues autour du thème « parenté, mariage, famille » et surtout autour de la question de la femme qui devient centrale. Lanthropologie en France est à cette époque traversée par les courants marxistes. Elle voit émerger, à partir des mouvements féministes, ce qui deviendra outre-Manche et outre-Atlantique une branche détudes spécifique : les « gender studies ». Comme cadre culturel, la Méditerranée fait une double réapparition : dune part dans le prolon-gement des travaux antérieurs, autour de G. Tillion, suivant une perspective qui fait le lien avec lhistoire des grandes civilisations ; dautre part, dans des groupes féministes ou féminins plus militants qui ancrent leurs questions dans lactualité et les cadres politiques étatiques.
Prolongements :  pouvoir et parenté Un courant, issu des travaux de G. Tillion, prend donc la forme dun programme de recherches mené à lEHESS vers la fin des années soixante-dix. Il laisse son empreinte sur le dialogue qui sinstaure à lépoque entre anthropologie et histoire. Avec le concours darchéologues et dhistoriens du Moyen Âge ou de lAntiquité, le comparatisme méditerranéen sinscrit dans une histoire longue. Le groupe reprend lidée quil existe probablement un substrat commun aux diverses cultures riveraines de la Méditerranée. Or,  le monde traditionnel méditerranéen, sil se distingue par définition des sociétés industrielles, se distingue aussi des sociétés dites primitives où prévaut lexogamie. Les auteurs (Breteau, Zagnoli 1981) reviennent ainsi sur lhypothèse de G. Tillion qui lie la pratique de lendogamie spécifique à la Méditerranée au fait quelle a été le berceau de la néolithisation. Le monde méditerranéen paraît constituer un ensemble relativement cohérent, qui a au moins partiellement poursuivi son développement jusquà la civilisation industrielle moderne. Lexpression « monde méditerranéen » sentend évidemment au sens large, englobant, outre les riverains de la Méditerranée, les premières grandes civilisations mésopotamiennes et tous les peuples et régions que leur histoire a situés dans la mouvance méditerranéenne. (Breteau, Zagnoli 1981, p. 9.) Le rapport introductif du volume issu du colloque Production Pouvoir et Parenté dans les sociétés méditerranéennes  sattache à justifier le titre 12 . Il situe les travaux du groupe dans le contexte de la discipline qui, à lépoque en France, reste très marquée par le structuralisme, les études de parenté, lapproche marxiste des modes de production ou encore, par la mise en cause du pouvoir des États. Plus précisément, on y lit que : Lampleur des travaux menés par lanthropologie au cours des dernières décennies dans le domaine de la parenté et lattention plus récente portée aux données relevant du politique et de léconomique justifient pour la zone méditerranéenne de réunir un colloque pluridisciplinaire portant sur larticulation de ces trois dimensions. (Breteau, Zagnoli 1981, p. 14.)                                                            12 . Cest de la rencontre des deux ethnologues C. Breteau et N. Zagnoli menant létude comparée de deux régions méditerranéennes, le NE Constantinois et la Calabre méridionale, avec lhistorien Pierre Guichard, spécialiste des structures sociales de lEspagne musulmane médiévale (Al Andalous) quest née lidée et la réalisation dun colloque traitant de la problématique Production, Pouvoir et Parenté dans le monde méditerranéen ,  que les auteurs expliquent ainsi :  « Lintention privilégiée était dinciter historiens et archéologues, plus souvent attachés à létude du pouvoir et de la production quà lapproche des faits de parenté, à se pencher, chacun dans son domaine, sur linterconnexion de ces instances. », Breteau, Zagnoli 1981, p. 9.
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Les concepts et les questions autour desquels se construit la problématique de louvrage sont : la révolution néolithique (la maîtrise de lagriculture céréalière et la domestication des animaux) ; la ques-tion de lendogamie de parenté et notamment de lendogamie arabe 13 ; lidéologie de lhonneur et les stratégies matrimoniales du monde méditerranéen. La rencontre de lanthropologie avec lhistoire longue ainsi quune approche encore structuraliste et marxisante maintiennent souvent les discussions et exposés de louvrage sous un angle théorique, relativement abstrait, celui des structures et des modèles, assez distant des réalités sociales et écono-miques du moment.
Méditerranée et Modernité : une approche féminine Mais à partir des années quatre-vingt, une recherche anthropologique se dégageant de cette pers-pective abstraite traduit lévolution qui sest produite dans les différents pays méditerranéens, suite à un changement de point de vue. En effet, après les indépendances, laccent ayant été mis dès les années soixante sur léducation, une génération de jeunes intellectuels des États du Sud émergent dans le champ de la recherche en sciences sociales. Par ailleurs, certains pays se sont aussi faits les apôtres dune égalité entre les sexes et ont encouragé la scolarisation féminine. Lanthropologie reflète donc une féminisation de la recherche, soutenue par les fondations internationales qui la subventionnent (laccent sur la question féminine ayant notamment été mis au cours de « LAnnée de la Femme » en 1978). En France, un deuxième courant réintroduit la Méditerranée en opérant le lien entre anthropologie et sciences politiques. Il est porté par deux nouvelles revues : la Revue française dÉtudes politiques méditerranéennes (fondée en 1976 par R. Weexsteen) et  Peuples méditerranéens (créée en 1977 par P. Vielle). La première ouvre une rubrique « Femmes », la seconde, dans un style plus nouveau, consacrera à ce thème plusieurs de ses numéros spéciaux. Cest à Aix-en-Provence, entre 1978 et 1988, que C. Souriau et par la suite M. Gadant animeront des rencontres successives autour de la question des femmes et de la Méditerranée. Dès 1980, date de publication dun volume consacré à Femmes et politique autour de la Méditerranée , il est précisé que : « La Méditerranée » a été posée comme un cadre de référence politique constitué de la somme des nations qui bordent la mer de ce nom ; ceci dans lespoir dobtenir un article au moins concernant chaque nation. (Souriau 1980, p. 6.) Toute la Méditerranée est ainsi représentée. Les auteurs qui participent à louvrage sont des femmes, issues pour la plupart des « nations » quelles représentent et leurs analyses se situent dans le cadre étatique. C. Souriau souligne la nouveauté et lintérêt de cette perspective méditerranéenne : Un apport incontestable de ce livre est quil étudie des « situations actuelles » et quil reconstitue une cohérence au « monde méditerranéen » daujourdhui alors que, dans les analyses politiques et éco-nomiques habituelles, ce monde est a priori conçu comme éclaté, à partir de toutes sortes dappartenances externes : confessions, langues, régimes, marchés, etc. Ici le monde méditerranéen nest pas réduit à une « périphérie » de « centres ». En suivant le sens des écritures méditerranéennes de gauche à droite, au Nord [] et puis de droite à gauche, à lEst comme au Sud [], le cercle du « monde méditerranéen » a été parcouru complètement ; mais en contrepoint à sa fragmentation en nations sest reconstitué un élément primaire de son unité culturelle : la société politique fonctionne comme un patriarcat. (Souriau 1980, p. 8.)
                                                           13 . Cest-à-dire le système qui donne la préférence au mariage avec la cousine paternelle parallèle (autrement dit au mariage entre les enfants de deux frères ou cousins paternels). Sur les incidences de ce système, qui amène G. Tillion à parler de « République des cousins » quelle oppose à la « République des beaux-frères » propre aux systèmes de parenté exogamique « du monde sauvage » analysés par Lévi-Strauss, voir  Tillion 1974, notamment chap. II, p. 35-57.
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La question de la femme est posée en rapport avec des interrogations sur la distribution sexuelle du pouvoir politique et économique au sein de la famille et de la société. Face à la revendication dune modernité « égalitaire », la Méditerranée est interpellée à travers la politique de ses différents États. Si lon revient encore au thème de la société patriarcale, cest en en décrivant maintenant les manifestations actuelles concrètes ainsi que les luttes et limplication des femmes dans les bouleversements politiques et sociaux contemporains : Il nous a paru utile et nécessaire de jeter quelques jalons pour une réflexion sur les modes darticulation des idéologies féministes avec les différentes réalités sociales et les problèmes concrets auxquels sont confrontées les femmes. Il existe dans les pays non industrialisés une revendication féministe spontanée parfois en décalage avec les luttes et les idées élaborées dans les pays développés. (Gadant 1983, p. 6.) Ainsi, les recherches affirment leur volonté de prendre en compte les changements de la société, lurbanisation, lémigration. Dans sa présentation dun numéro spécial ultérieur de Peuples méditerranéens 44-45, Les Femmes et la Modernité en 1988, M. Gadant souligne : La modernité cest le changement et les femmes sont au cur de cette dialectique quil impose entre tradition et modernité. Nous présentons ici des réflexions sur des situations caractéristiques des pro-blèmes que les femmes affrontent dans la période actuelle. (Gadant 1988, p. 3.) Le thème de lhonneur mais aussi celui de largent et du calcul sont revisités par les femmes à propos de leur rapport au travail et à lespace public ; de même que celui de la féminité et du mili-tantisme ; des déséquilibres sociaux, de la perte des valeurs et des repères liés à lurbanisation et à limmigration ; ou encore celui des mariages mixtes. La Méditerranée a retrouvé son unité à travers les recherches féminines. Si linitiative est partie de la rive nord, les chercheurs, femmes, de la rive sud y sont très largement présentes et cest ce qui réassigne à la référence méditerranéenne sa légitimité. À ce titre le programme aixois introduit une double nouveauté par rapport à une anthropologie méditerranéenne dont les auteurs étaient jusque-là très majoritairement masculins et européens. Mais lapproche méditerranéenne féminine ne masque pas les différences et les ruptures de lhistoire. Au Sud, les aspirations du mouvement des femmes sont dénoncées par lÉtat comme une forme doccidentalisation « car celui-ci se veut le garant, sans toutefois y parvenir, de la pureté de la société » (Gadant 1983, p. 4).
Coupure dans la recherche française Par ailleurs, la tentative, plus académique, de relance dune approche anthropologique médi-14 terranéenne opérée par J. Peristiany lors de son passage en France en 1981 est, de ce point de vue, un  échec partiel ; elle ne parviendra pas à combler le fossé qui sest établi dans la recherche française entre les perceptions et les approches des rives nord et sud. Dans le découpage géographique et culturel de la Méditerranée, qui apparaît dans louvrage de Peristiany 15 , le Maghreb est un grand absent et aucun chercheur français ne traite de la rive sud (arabe) de la Méditerranée, ce qui est révélateur des clivages qui                                                            14 . Le séjour de J. Péristiany en France en 1981 sera loccasion dune nouvelle et dernière rencontre du noyau dethno-logues qui avait promu lanthropologie méditerranéenne en 1959 à Wittenstein ; il rassemblera anciens et nouveaux chercheurs à loccasion dun colloque organisé à Marseille en 1981 avec laide de Georges Ravis Giordani. Le livre qui en résulte : J. Péristiany et M.-E. Handman, Le prix de lalliance en Méditerranée,  CNRS, Marseille, 1989, réunit des textes de participants de la première heure, « les membres fondateurs » (P. Bourdieu ne figure plus parmi eux). 15 . Le livre se partage en trois sections selon pays ou régions mais évitant les désignations ethniques ou religieuses :  1. Cyrénaïque, Proche-Orient et Turquie (avec un rappel sur mariage avec cousine germaine), le terme de « Proche-Orient » permettant de rassembler deux études « danciens » sur les Arabes en Israël, avec celles de E. Peters : analyses comparées sur différentes communautés au Liban « villageois chiites » et « chrétiens maronites »  2. Corse, Italie, Espagne et Pays basque  3. Balkans (essentiellement différentes régions de Grèce et îles).
ÉMERGENCE ET ÉCLIPSES DANS L ANTHROPOLOGIE FRANÇAISE 29 caractérisent la discipline en France à cette période 16 : la Méditerranée, lorsquelle est évoquée, tend à se réduire, on la déjà vu, à la rive européenne et à ses péninsules 17 . Par ailleurs, la succession des guerres israélo-arabes et le nationalisme arabe quelles alimentent ont engendré dans les sociétés de la rive sud un refus attentif dêtre associé à Israël dans la définition de ce qui pourrait être une aire culturelle. Ainsi, une coupure nette sétablit à lépoque dans la recherche française entre les études portant sur la rive nord européenne et celles qui sintéressent au « monde arabe et musulman ». Léclatement de la Maison de la Méditerranée, cadre institutionnel de recherche que le CNRS avait essayé de mettre en place à Aix-en-Provence pour les sciences humaines, est un exemple éloquent des clivages de lépoque. Les anthropologues ou sociologues travaillant sur la rive sud de la Méditerranée ont adopté le point de vue de lAutre ; les chercheurs travaillant sur le Moyen-Orient contemporain se sont formés à larabe et rapprochés des orientalistes. Leur perspective sinscrit désormais dans une histoire locale, celle des nouveaux États ; et celle-ci est arabe. Lindépendance de ces États sétant forgée contre lEmpire ottoman (turc) et les puissances mandataires, lappel à une identité et une culture arabes est pour eux le moyen de forger leur unité nationale, par-delà la diversité des appartenances confessionnelles et communautaires que les puissances européennes coloniales avaient tenté dexploiter, selon la formule « diviser pour régner ». Lanthropologie est passée par une époque de critique sévère du colonialisme ; tout en mettant en cause dans leurs analyses les abus de pouvoir ou les dysfonctionnements de tel ou tel État, les chercheurs sont soucieux de respecter les références nationales et de se démarquer ainsi des héritages du colonialisme. Le cadre des comparaisons établies sur des thématiques communes, par-delà les unités étatiques, est celui du Monde arabe ou dun des deux sous-ensembles, Maghreb  Machrek ou Moyen-Orient 18 . Les rives sud napparaissent paradoxalement comme « méditerranéennes » que pour les agences de tourisme européennes, à travers quelques clichés publicitaires.
Les années quatre-vingt-dix : conflits et réconciliation La Méditerranée à lheure de lUnion européenne
La Méditerranée émerge à nouveau dans la recherche anthropologique française comme cadre de comparaison incluant la rive Sud, dans les années quatre-vingt-dix. Cette troisième période, encore ouverte, résulte de la conjonction dun double processus : dun courant dinterrogation induit par les conflits au Sud et dune deuxième réflexion instituée par les organismes européens au Nord, dont la présente rencontre est lune des manifestations. Je suis encore ici très subjective dans ma présentation car cest en quelque sorte le programme de notre coopération avec luniversité de Chypre dont je situe la genèse.                                                            16 . La référence méditerranéenne reste au contraire présente dans lanthropologie britannique : cf. Davis 1977 ; Peristiany (ed.) 1976 ; Peristiany (ed.) 1965 ; Pitt-Rivers 1977, traduction française : Anthropologie de lhonneur, la mésaventure de Sichem , Le Sycomore, 1983. 17 . Cf. G. Ravis Giordani, Femmes et patrimoine dans les sociétés rurales de lEurope méditerranéenne  (actes de la Table ronde de 1985 à Marseille), CNRS, 1987 ; chez lHarmattan, dans la collection Histoire et Perspectives méditerranéennes , paraît un ouvrage collectif, résultat dun groupe de travail créé en 1977, « Structures sociales et familiales en Grèce ». Cest la Grèce, ou plutôt le monde grec et lui seul, qui est ici lobjet de louvrage qui rassemble historiens et anthropologues. Cf. C. Piault Familles et biens en Grèce et à Chypre, LHarmattan, 1985. 18 . Cf. à titre dexemple, la collection « Études sur le Monde arabe  » des publications de la Maison de lOrient à Lyon, qui rassemble les travaux des chercheurs en sciences sociales : Politiques urbaines dans le monde arabe , EMA 1 (Table ronde, Lyon, 1982) ; Terroirs et sociétés au Maghreb et au Moyen-Orient , EMA 2 (Table ronde, Lyon, 1984) ; Bâtisseurs et Bureaucrates : Ingénieurs et Sociétés au Maghreb et au Moyen-Orient , EMA 4 (Table ronde, Lyon, 1989), etc. Cf. également lassociation de chercheurs qui se crée à Aix-en-Provence en 1981, lAssociation des chercheurs français sur le Monde arabe et musulman (AFEMAM) qui réunit les chercheurs en sciences humaines, à limage de celle qui existait déjà aux États-Unis (MESA, Middle East Studies Association).
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Sur la rive sud  méditerranéenne, au Proche-Orient arabe, au début des années quatre-vingt-dix, le Liban sort déchiré dune guerre civile qui sest poursuivie pendant quinze ans au cur même de Beyrouth. Les divisions ont atteint, au dernier stade de la guerre, un niveau paroxystique. Chrétiens se battant contre Chrétiens, Palestiniens contre Palestiniens, Chiites contre Chiites, etc., par milices interpo-sées. Ces combats pour une conquête ou un « nettoyage » de territoires sopèrent dans une dynamique dexclusion croissante de lAutre. Les chercheurs, sociologues anthropologues, politologues familiers du Proche-Orient arabe et notamment du Liban 19 , tentent de comprendre et danalyser aussi bien le renversement de situation créé par la guerre que les effets de cette « violence intime » propre aux guerres civiles sur les relations interpersonnelles quotidiennes, sur les rapports intercommunautaires, mais aussi sur la recomposition des espaces urbains. Dans leur recherche de sorties de crise possibles, de modèles danalyse, de solutions, les esprits se sont tournés dès le début de la guerre vers des pays comme Chypre ou la Suisse ; ils se sont aussi surtout dirigés vers le passé proche, vers les temps et les lieux dune coexistence pacifique des communautés et de la diversité, et interrogés sur les luttes qui lavaient interrompue. Et ce regard sur le passé a conduit à une relecture de lhistoire de la fin de l« Empire ottoman ». Cest ainsi quun chercheur libanais 20 parlera, à propos de cet « Orient éclaté », de « balkanisation du Liban ». Les Yougoslaves à leur tour se déchirent, la guerre se propage sur la rive européenne dOuest en Est ; et dans un regard comparatif inversé, face à une reprise des mots dordre de « nettoyage ethnique », les media  parleront alors de « libanisation » de la Yougoslavie pour décrire le phénomène. Conflits, violences, surgissent là encore autour des questions de territoire national, dappartenances ethniques ou religieuses. Lusage de ces « identités meurtrières 21 » interpelle lanthropologie. Cest donc tout dabord une « Méditerranée orientale » portant les traces de lancien Empire ottoman, cadre historique de comparaison, qui émerge chez les anthropologues. Les programmes de recherche sur les Balkans, à Beyrouth, en France, sinterrogent sur la sortie des « guerres civiles », sur la « réconciliation » 22 , sur les rapports entre identités et altérités, enfin sur le rôle de la mémoire (et de loubli) nécessaires 23 . Lactualité urbaine en France, les crises et violences dans les banlieues font converger les réflexions en ethnologie urbaine sur des thèmes communs à ceux que suscite lactualité de la Méditerranée orientale. En référence à la cité grecque, à la polis , on interroge les espaces publics dans la ville, lieux de débat et déchange ; les modes de relations, les civilités propres aux citadins. La recherche sintéresse aux modes de relations intercommunautaires et aux modes de gestion de la cité qui se sont développés dans les grandes villes cosmopolites de la Méditerranée du XIX e s. (J. Métral 1996) ; à la fonction des notables, aux échanges culturels, lieux publics (cafés, théâtres, jardins publics). Parallèlement en  Europe du Nord, la chute du mur de Berlin en 1989 et louverture des frontières vers lEst qui sensuit, sollicitent les organisations chargées de la construction européenne. Cest au sein de ces organismes que sont lancées des initiatives ou des incitations à la recherche visant à favoriser la constitution dun axe culturel nord-sud venant rééquilibrer les relations et échanges ouest-est de lEurope. Cet axe, englobant les pays des deux rives, sarticule autour de la Méditerranée. La tendance saccentuera                                                            19 . Léquipe lyonnaise centrée sur le Proche-Orient et sur le Liban, tout comme le Centre de recherche sur le Moyen-Orient Contemporain (CERMOC) Beyrouth-Amman. 20 . Georges Corm. 21 . Lexpression renvoie au titre dun ouvrage dAmin Maalouf , Identités meurtrières , Paris, 1999. 22 . Cf. les programmes et publications du CERMOC à Beyrouth de 1993 à 1999, voir CERMOC 1994, et Hannoyer 1999. 23 . Cf. le programme de recherche lyonnais sur « Territoires, identités et mémoires », ainsi que les deux thèmes adoptés par le programme mené en coopération par la Maison de lOrient et lUniversité de Chypre :  1. « Mobilités, territoires et échanges » ;  2. « Images, mémoires et identités ». Notons aussi le changement dintitulé de léquipe de recherche sur le contemporain de la Maison de lOrient qui abandonne la référence au « monde arabe contemporain » IRMAC 1978-1992, au profit de « Méditerranée et Moyen-Orient » (GREMMO).
ÉMERGENCE ET ÉCLIPSES DANS L ANTHROPOLOGIE FRANÇAISE
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après les accords dOslo (1993) et surtout la conférence de Madrid (1994) qui permet linscription dIsraël aux côtés des pays arabes, dans ce nouveau cadre déchanges méditerranéen. La Méditerranée comme cadre et comme objet sinstitutionnalise, prise en charge et promue par lUnion européenne. Elle devient un étendard autour duquel se rassemblent en réseau, chercheurs et centres de recherche du Nord et du Sud, de lEst et de lOuest. Les universités ou centres de recherche de Malte, Aix-en-Provence, Florence, seront des lieux choisis pour les programmes pluridisciplinaires Euro-Med ou Uni-Med qui mobilisent littéraires, historiens et chercheurs des sciences sociales. Les intitulés de ces programmes traduisent la vision dune « Méditerranée, mer ouverte » aux échanges (programme Malte) ; mer à la fois une et multiple, lien entre les diversités mais aussi lieu de conflits, tel que le proposent dabord le vaste programme 1994-1998 « Méditerranée ; Échanges et affrontement » piloté à partir dAix-en-Provence, puis les programmes et forum méditerranéens sur les « Frontières » 1999-2000 ou sur les « Migrations » de luniversité européenne de Florence. Ces programmes réunissent dans un même cadre comparatif des recherches portant sur les deux rives, permettant de sortir des cloisonnements antérieurs. Dans le contexte de la mondialisation qui saffirme à la fin des années quatre-vingt-dix, lheure est à louverture, au dépassement des cadres et frontières nationaux. La libéralisation des échanges et la circulation de linformation facilitée par les nouveaux médias appellent à de nouvelles analyses sur la complexification des rapports entre local, national et global, à une analyse en termes déchelles et à la définition de nouveaux ensembles qui permettent des approches « régionales » du phénomène (mondialisation). La Méditerranée apparaît alors comme un cadre dapproche régional pertinent pour les relations internationales de lEurope et une mise en réseau ou restructuration des centres de recherche en sciences sociales du Bassin méditerranéen. Devant le succès des rencontres universitaires méditerranéennes de 1997 à Aix et de 1999 à Tunis, les chercheurs en anthropologie prennent à leur tour linitiative de se regrouper dans une association (lAssociation De lAnthropologie Méditerranéenne, ADAM) et un réseau entretenu par lettres circulaires via le courrier électronique. Le volume de la publication qui paraît en 2001 sur lAnthropologie de la Méditerranée (754 p.) témoigne de la vitalité de ce champ de recherche revisité. Deux thématiques prennent une importance considérable dans la recherche sur la Méditerranée au point dapparaître emblématiques :  1. Les Migrations  abordées sous langle de lAnthropologie du mouvement  (Tarrius 1989), ou pris sous un angle plus large, celui des Mobilités, et des Circulations (Battegay, David, F. Métral 1996, Battegay, David, F. Métral (éds) 1996, J. Métral 1996) ;  2. Les villes, les modes de vie et cultures urbaines. Migrations méditerranéennes et Échanges  se croisent dans diverses orientations : des rives Sud (maghrébines) vers la France, Italie, Espagne et Europe du Nord, des Albanais, des Turcs, et des Yougoslaves vers la Grèce, lItalie, des Libanais vers Chypre, etc. Les modalités de la migration, les ressources quelle met en uvre, les savoir-faire quelle suppose et qui se transmettent, associent interrogations sur le contemporain et regard sur lhistoire méditer-ranéenne dans des recherches qui sappuient sur la notion de « réseaux » de diasporas, ou encore de « territoires circulatoires ». Villes méditerranéennes.  Les terrains se délocalisent tout en étant essentiellement urbains. Car réseaux et migrations prennent les villes pour relais où ils établissent des « niches », développent des relations marchandes, imprimant à la ville des « formes urbaines » spécifiques. Ainsi, tout au long de ces dix dernières années, ce sont les villes (le destin ou lordre urbain propre aux grandes villes « méditerranéennes »), aussi bien dans les réflexions sur les conflits, la violence, que la réconciliation et le « vivre ensemble » qui sont les terrains, les objets détudes et de réflexion : villes disputées, partagées, théâtres de conflits comme Beyrouth, Jérusalem, Nicosie, Sarajevo, Mostar, etc., et pourtant aussi lieux par excellence (dans le passé) de coexistence : villes productrices délites urbaines, de notabilités, dune civilisation ou une culture urbaine qui avait su établir les codes de conduite permettant le vivre ensemble, les relations de « bon voisinage » et de commerce ou déchange.
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