Eschyle, Hérodote, Diodore, Plutarque racontent la bataille de Salamine - article ; n°1 ; vol.98, pg 51-94

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1974 - Volume 98 - Numéro 1 - Pages 51-94
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1974
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Georges Roux
Eschyle, Hérodote, Diodore, Plutarque racontent la bataille de
Salamine
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 98, livraison 1, 1974. pp. 51-94.
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Roux Georges. Eschyle, Hérodote, Diodore, Plutarque racontent la bataille de Salamine. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 98, livraison 1, 1974. pp. 51-94.
doi : 10.3406/bch.1974.2097
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1974_num_98_1_2097HÉRODOTE, DIODORE, PLUTARQUE ESCHYLE,
RACONTENT LA BATAILLE DE SALAMINE
mettre se Eschyle les évoquer. l'abondante un opérations même à récit Le pouvait péripéties trois. produisit La causes sujet poète deux de première, d'accord plus la présentait l'attendre Son l'histoire camps, de n'avait du militaires bataille l'affrontement bibliographie célèbre controverses divergences, récit combat ni la ni donc du sur principale, n'est aux de d'un sur bataille monde qui les étaient Salamine, pas en Athéniens, les d'incertitudes questions qui conduisirent combattant infinies. décisif, réalité mouvements besoin occidental, navale c'est a encore traité une ni qu'une que Les de en sur de gravées analyse topographie, nous et les historiens demeure, 472, la l'histoire ces esquisse, successifs d'un d'erreurs disposition décrire; Grecs ne problèmes, sa dans complète possédons tragédie témoin, après à modernes grecque, très ni il se toutes la des sur lui ramènent, vingt-cinq victoire. exacte et on escadres. pas mais des le vaisseaux suffisait les raisonnée constate lieu et n'ont un Perses, comme mémoires. peut-être tellement véritable exact Lorsque en siècles, A de pu dans gros, que lire des les où on se
schématique et rapide que, sans le secours de Plutarque, nous serions
aujourd'hui incapables de l'interpréter.
Bien que le genre historique lui permît de plus longs développements
qu'un récit de messager dans une tragédie, Hérodote est à peine plus
complet qu'Eschyle sur le chapitre des opérations militaires. Il les sacrifie
délibérément à ce qui l'intéresse avant tout : le comportement contrasté
des hommes qu'inspirent deux cultures antithétiques, la grecque et la
barbare. Il raconte longuement, par exemple, le solennel conseil de guerre
tenu par Xerxès àla veille de la bataille, mais expédie en quelques mots
la manœuvre exécutée sur ordre du Grand Roi à l'issue de ce conseil, sans
en expliquer ni les motifs ni les conséquences. Son récit de la bataille se
compose de quelques épisodes choisis. C'est un memento, non un compte
rendu d'état-major. Et cela est encore plus vrai de Plutarque : il ne se
réfère aux événements que dans la mesure où ils illustrent le caractère de
ses héros, Thémistocle et Aristide. Il se veut peintre d'hommes, non peintre 52 GEORGES ROUX [BCH 98
de bataille. Diodore (dont la source semble être Éphore) nous a légué
l'exposé le plus systématique, en dépit de quelques erreurs graves : mais
il est, lui aussi, incomplet. L'ampleur même de son ouvrage ne lui donnait
pas loisir d'entrer dans les détails. Salamine est un épisode, glorieux sans
doute, mais un simple épisode de l'histoire universelle. Diodore se contente
donc de décrire la bataille dans ses grandes lignes. Nous lui devons toutefois
quelques renseignements précieux qu'il est le seul à transmettre et qui
complètent heureusement le témoignage des trois autres auteurs.
Les lacunes de la tradition et la tentation qu'elles inspirent d'y suppléer
par de téméraires hypothèses, voilà la première cause d'incertitude et
d'erreurs. Les faits rapportés eux-mêmes sont difficiles à interpréter,
parce qu'ils sont exposés avec une concision excessive, trop vaguement
situés dans leur cadre géographique et souvent coupés de leur contexte
stratégique. Fort heureusement, les omissions de nos auteurs ne coïncident
pas toujours. Un examen global des textes permet de les éclairer les uns
par les autres. Plutarque commente Eschyle; Diodore répare les oublis
d'Hérodote. Les historiens n'ont pas toujours tiré parti de ces rapproche
ments, parce qu'ils ont cru découvrir des contradictions entre les textes.
Or, dans la plupart des cas, ces contradictions n'existent pas dans les
textes, mais dans les traductions qu'on en donne. Nous pouvons poser en
principe qu'une explication de la bataille qui concilie tous les témoignages
a plus de chances d'être exacte que celles qui obligent à en récuser quelques-
uns. Car il est peu vraisemblable qu'à propos d'un événement aussi notoire
que la bataille de Salamine il puisse exister entre eux une contradiction sur
un point fondamental.
Les lacunes de nos textes et leur concision excessive, laissant trop de
place à l'hypothèse, ont engendré une troisième cause d'erreur : l'illusion
tenace qu'une bataille si glorieuse et de si grande conséquence pour le
destin de l'hellénisme ait dû nécessairement être un chef-d'œuvre de
stratégie, une « grande » bataille, digne du génie d'un Napoléon ou d'un
Nelson. En vertu de cette idée préconçue, nourrie en particulier par les
officiers de marine qui, forts de leur qualité de spécialistes, ont tenté de
reconstituer le déroulement des opérations, les historiens se sont évertués
à extraire des textes une bataille navale idéale, exemplaire, conforme aux
bons principes de la tactique rationnelle. Beaucoup d'entre eux jouent au
combat naval avec les vaisseaux de Thémistocle et de Xerxès ; ils prélèvent
dans les textes les renseignements qui leur conviennent et dénient toute
valeur documentaire à ceux qui les gênent. Selon les besoins de la cause,
on déclare Hérodote « confus », Plutarque « tardif », Diodore « inintelligent » ;
on récuse même Eschyle, un « poète », combattant de Salamine il est vrai,
mais par là-même aussi mal placé, nous dit-on, pour comprendre le
déroulement global des opérations navales que Fabrice del Dongo celui de
la bataille de Waterloo. J'espère montrer dans les pages qui suivent que
tous les textes concordent pour l'essentiel sitôt que l'on accepte une image
un peu moins édifiante de la bataille de Salamine, bataille qui ne ressemble QUATRE RÉCITS DE LA BATAILLE DE SALAMINE 53 1974]
à aucune autre. Thémistocle la gagna, sans beaucoup de raffinement
stratégique peut-être, mais enfin il la gagna : peut-on demander davantage
à un général?
L'immense bibliographie consacrée à Salamine1 contient déjà, éparses,
les solutions de presque tous les problèmes. Il suffit de rassembler ces
morceaux de vérité en les liant par quelques observations nouvelles pour
recomposer comme une mosaïque un tableau à peu près exact de la
bataille. Il subsistera inévitablement quelques « blancs », comme sur
la panse de ces vases recollés où le plâtre remplace les tessons disparus.
Mieux vaut accepter cette conséquence des lacunes de la tradition que de
vouloir à tout prix y suppléer par des reconstitutions arbitraires. Nous
devons nous en tenir à ce que disent les textes anciens, et n'extrapoler que
lorsqu'ils nous fournissent des prémisses assurées. Quant aux auteurs
modernes, je les citerai pour reconnaître mes dettes, sans m'astreindre
à rappeler, pour le seul plaisir de les combattre, des hypothèses dont
(1) L'étude la plus détaillée est la thèse de C. N. Rados, La bataille de Salamine, Paris, 1915,
432 pp. (cité ci-après Rados), qui rassemble la bibliographie antérieure à 1915. Je ne cite ici
que les articles les plus importants auxquels je me réfère dans les pages qui suivent.
Concernant la topographie, je considère comme certaine l'identification de Psyttalie avec
la moderne Lipsokoutali (P. W. Wallace, « Psyttaleia and the trophies of the battle of Salamis »,
AJA 73 1 1969] p. 293-303) et comme très vraisemblable celle des îles Pharmacouses avec l'îlot
de Saint-Georges et l'écueil voisin, jadis émergé (H. Lolling, « Die Meerenge von Salamis »,
Festgabe an E. Curtius, 1884, p. 7 ; W. K. Pritchett, « Salamis revisited », dans Studies in ancient
topography I, chap. VII, p. 94-102). Sur les trophées de la bataille, P. W. Wallace, l. L, p. 299-
303. Sur le cap Côlias, G. Mylonas, Haghios Kosmas, p. 6.
Concernant les effectifs : J. Labarbe, « Chiffres et modes de répartition de la flotte grecque
à l'Artémision et à Salamine », BCH 76 (1952), p. 384-441, en particulier p. 421 sq. (étude très
pénétrante des textes anciens et première explication exacte de la manœuvre effectuée par les
Corinthiens à l'aube de la bataille).
Concernant les sources : L. Bodin, « Histoire et biographie, Phanias d'Erèse », REG 28 (1915),
p. 251-281 ; 30 (1917), p. 123-137 ; A. Puech, « Les trois récits principaux de la bataille de Sala
mine », Mel. Glotz (1932), t. II, p. 757-764. Cf. aussi les auteurs cités note 10, ci-après p. 58.
Sur la bataille proprement dite : W. W. Goodwin, « The battle of Salamis », Papers of the
American School of Classical Studies I, 1885, p. 238-262. Repris et corrigé dans « The battle of
Salamis», Harvard Studies in Classical Philology 17 (1906), p. 75-101 ; G. B. Grundy, «The
account of Salamis in Herodotus », JHS 17 (1897), p. 230-240 ; Amiral Borckenhagen, « Salamis,
eine Seekriegsgeschichtliche Studie », Beil. zur Marine-Rundschau, December-Heft, 1910 (résumé
et contredit, à tort selon moi, par Rados, passim) ; H. Grégoire, « La légende de Salamine »,
Études classiques 4 (1935), p. 519-531 ; Ph. Legrand, «A propos de l'énigme de Salamine»,
REA, 1936, p. 55-60 ; N. G. L. Hammond, « The battle of Salamis », JHS 76 (1956), p. 32-54
(où l'auteur reprend à son compte l'erreur malheureuse de Běloch qui identifiait contre l'évidence
Psyttalie avec l'îlot de Saint-Georges) ; réfutation de W. K. Pritchett, « Toward a restudy of
the battle of Salamis », AJA 63 (1959), p. 251-252 (pi. 61, une bonne photographie aérienne du
détroit de Salamine) ; brève réponse de Hammond, AJA 64 (1960), p. 367-368 ; J. L. Myres,
Herodotus, father of History (1953), p. 261-282 (exposé rapide, mais exact dans ses grandes lignes).
Sur la date de la bataille : G. Hignett, Xerxes' Invasion of Greece (1963), p. 212 et 452 ;
Rados, o. /., p. 221-232. 54 GEORGES ROUX [BCH 98
c'est déjà trop qu'on les ait formulées une fois. Comme il n'y a nécessair
ement qu'une vérité, si la version de synthèse que je propose apparaît
convaincante et exacte, elle me dispensera de toute autre réfutation.
I. Les adversaires à la veille de la bataille.
Pour comprendre la succession des événements, il est indispensable de
préciser le nombre et la position des vaisseaux dans les deux camps à la
veille de la nataille.
Les forces grecques d'abord. Selon Hérodote, l'escadre, placée sous le
commandement du Spartiate Eurybiade, est forte de 378 trières (VIII, 48)
augmentées de deux unités : la trière du Lemnien Antidoros, passée dans
le camp des Grecs lors des combats de l'Artémision (VIII, 11) et celle du
Ténien Panaitios, fils de Sosiménès, qui déserte la flotte du Grand Roi
quelques heures avant le combat décisif. Donc 380 trières au total (VIII,
82). Sur ce nombre, 12 trières éginètes, choisies parmi les meilleures,
demeurent en faction dans le port d'Égine avec mission de défendre l'île
contre une éventuelle incursion des Perses (VIII, 46) et aussi de surveiller
le bras de mer entre Égine et Salamine, qui conduit directement de l'Attique
occupée par l'ennemi vers l'Isthme où les Péloponnésiens construisent
fiévreusement un mur contre l'envahisseur (VIII, 71-72). Le gros de la
flotte grecque, soit 367 vaisseaux — la trière de Tinos ne les rejoindra
qu'au dernier moment — , se concentre au pied de l'acropole de Salamine,
dans la baie dite aujourd'hui d'Ambélaki, non loin de l'îlot de Saint-
Georges (l'une des îles Pharmacouses, selon Pritchett), face à la côte de
l'Attique.
Eschyle est-il en désaccord avec Hérodote? Le messager des Perses
(v. 338-340) fixe le nombre des vaisseaux grecs à 310 environ : « Les Grecs
possédaient au total environ dix fois trente vaisseaux, plus dix vaisseaux
d'élite mis à part des précédents. » L'écart entre les deux chiffres, 368 et
310, ne s'explique pas seulement par le vague d'une approximation poétique.
Le poète et l'historien ne se placent pas au même point de vue2. Hérodote,
dans son récit global de la bataille, énonce le chiffre global des effectifs
engagés sur l'ensemble du théâtre des opérations : 368 trières en tout. Au
contraire, le messager perse donne un chiffre partiel : celui des seuls vais
seaux grecs qui participèrent effectivement au combat livré dans le secteur
de Psyttalie, là où le messager se trouvait lui-même. Or d'autres
témoignages, qui seront exposés ci-après3, prouvent que les Grecs, sitôt
connu l'encerclement de l'île par les Perses, détachèrent du gros de leur
escadre 46 trières péloponnésiennes qu'ils envoyèrent surveiller la passe
(2) Bien expliqué par J. Labarbe, BCH 76 (1952), p. 437 sq.
(3) P. 73. QUATRE RÉCITS DE LA BATAILLE DE SALAMINE 55 1974]
de Mégare, au Nord-Ouest de la baie. Ces 46 vaisseaux se trouvèrent donc
absents du combat décisif livré près des passes du Sud-Est. Otons 46 de
368; restent 322 trières, c'est-à-dire, avec une approximation très accep
table, le chiffre énoncé par le messager : 310 trières environ. Une précision
plus grande n'aurait guère été vraisemblable : comment le messager de
Xerxès aurait-il pu connaître le nombre des vaisseaux grecs à une unité
près?
En revanche, il est normal qu'il ait su le nombre exact des vaisseaux
de sa propre flotte, nombre considérable que chacun, dans les rangs des
Perses, du simple rameur au Grand Roi, Tzkrfizi хостаих^стас veûv (P.,
v. 352), devait répéter avec confiance et orgueil : « Xerxès, je le sais,
conduisait une flotte de mille navires, sans compter les unités rapides au
nombre de 207 » (P., v. 341-343). Donc 1207 vaisseaux sous les ordres du
Grand Roi. Notons au passage cette distinction que fait Eschyle entre le
gros de la flotte et la flotille des 207 vaisseaux rapides, tout comme il
met à part, dans le dénombrement des forces grecques, la Sexàç exxpixoc
(P., v. 340), les « dix navires d'élite » tenus en réserve à la côte, face à
Psyttalie. La précision de ces détails, dans un récit aussi peu circonstancié,
n'est pas gratuite; je le montrerai le moment venu. Hérodote, pour sa part,
déclare que la flotte barbare n'était pas moins nombreuse à Salamine
qu'avant le désastre de l'Artémision, les pertes sévères entraînées par le
combat et par la tempête ayant été compensées par les ralliements que
suscitait l'avance victorieuse des envahisseurs sur terre et sur mer (VIII,
66). Or, à l'Artémision, la flotte perse comptait 1207 vaisseaux (VII, 89).
Comme il est peu plausible que le nombre des vaisseaux ait été rigoureuse
ment le même dans les deux circonstances, cette trop parfaite concordance
laisse entendre que le poète et l'historien répètent le chiffre « officiel » des
effectifs ennemis4. Si Eschyle avait été absolument impartial, il aurait
dû déduire de ce chiffre global le contingent des vaisseaux pariens, pr
udemment demeurés dans l'expectative à Kythnos (VIII, 67) : comme les
46 trières péloponnésiennes, envoyées vers la passe de Mégare, ils ne
participèrent pas à la bataille. Mais Eschyle, trichant un peu (les trières
de Paros ne devaient pas être très nombreuses), veut rendre plus sensible
à son auditoire la disproportion des forces, qui était bien réelle : à Salamine,
chaque vaisseau grec trouvait en face de lui plus de trois vaisseaux perses.
Cette constatation fondamentale explique le déroulement ultérieur du
combat : les Grecs, et plus que tout autre Thémistocle, savent bien que leur
seule chance de succès est d'annuler cette écrasante supériorité numérique
par une tactique appropriée.
A la veille de la bataille en effet, la flotte du Grand Roi, à l'exception
du seul contingent parien, est ancrée au Phalère dans sa totalité. Il n'y a
(4) Isocrate (Panégyrique, 93, 97, 118) et Lysias [Oraison funèbre, 27) donnent le chiffre de
1200 ; « plus de 1300 » dit Isocrate dans le Panathénaïque, 49 ; le premier chiffre est arrondi,
le second emphatique. 56 GEORGES ROUX [BCH 98
pas à en douter. Hérodote insiste sur ce point — qui est essentiel pour
interpréter correctement les épisodes de son récit. La flotte perse, nous
dit-il, a stationné trois jours en Eubée afin de réparer ses avaries et de
laisser à l'armée de terre le temps d'occuper l'Attique. Après quoi, <н Se
èç tov Hép£s<o vocutixÓv arparov Ta^OévTeç... sv етгрт)(7!. трит! TjfAspTjcn. èysvovTO
èv ФаХт)р<о (VIII, 66), « les forces navales de Xerxès parvinrent en trois
autres jours au Phalère ». Et l'historien poursuit : insl &v ашхато èç tocç
'AOYjvaç navxeç oÔtoi 7tXt)v Iïapiiov (Парки Se ÚTLoXe^Osvrsc sv Kuôvco èxapaSo-
xsov tov 7cÓXs{j1,ov x9j атсое^агта!,), oř ôè Xoinol wç ámxovTO kç, то OáXvjpov,
èvôauTa хатебт] айтос Hép^Tjç... «Lorsque ces forces furent arrivées à Athènes
au complet, à l'exception des Pariens (les Pariens, demeurés en arrière à
Kythnos, attendaient de voir comment allait tourner la guerre), lors donc
que le reste de la flotte fut arrivé au Phalère, Xerxès en personne descendit
à la côte... » Ce texte clair condamne l'opinion selon laquelle une partie
seulement de la flotte était ancrée au Phalère, tandis que des arrière-gardes
demeuraient stationnées dans la baie de Marathon et dans l'île de Céos5.
Nous examinerons plus loin les raisons pour lesquelles Céos et Cynosoura,
dans la phrase d'Hérodote ot áfxtpl tyjv Kéov те xal ttjv Kuvóaoopav TSTay^évoi
(VIII, 76), ne peuvent désigner ni la patrie de Simonide ni le promontoire
en forme de queue de chien qui ferme vers le Nord la baie de Marathon.
Considérons simplement pour l'instant l'argument qui incita certains
historiens à disperser l'escadre de Xerxès dans les trois mouillages de
Marathon, de Céos et du Phalère. Selon eux, la place disponible sur la
plage du Phalère (environ 2 kilomètres entre Munychie et le cap Côlias)
n'aurait pu suffire à recevoir 1200 vaisseaux tirés au sec6. C'est l'évidence
même. Mais, s'il est vrai que les Anciens préféraient, pour des raisons de
sécurité, hisser leurs trières sur les plages durant les escales nocturnes, il
leur arrivait aussi, le cas échéant, de les amarrer ou de les ancrer à flot
(s7c' áyxúpac [ASTéťopot), rames pendantes (xaTrjpetç), quand la plage était
trop exiguë ou quand un danger menaçant leur imposait de rester en état
d'alerte7. Ils évitaient le plus possible de stationner ainsi, surtout quand
le plan d'eau était une « rade foraine », mal protégée contre les vents du
large, comme était justement la baie du Phalère. Mais nécessité faisait
loi. C'est ainsi que les vaisseaux de Xerxès, après avoir franchi l'Hellespont,
durent passer la nuit en « rade foraine », entre le cap Sépias et la ville de
Casthanée, ancrés à flot sur huit rangs, la proue tournée vers le large,
« parce que la plage n'était pas assez grande », ате yàp тои aîyiaXou sovtoç
où (xsyáXou (VII, 188). Durant la nuit qui précéda la bataille, de nombreux
vaisseaux grecs restèrent de même à flot dans la baie d'Ambélaki, comme
(5) Ainsi, entre autres, Grégoire, Et. Class. 1935, p. 521, 523-525, et Myres, o. l., p. 264,
265, 274.
(6) « The open beach at Phalerum was none too large for so a great force, and there is no
other beach or wide anchorage between Phalerum and Marathon », Myres, p. 274.
(7) Rados, p. 73 et note 3 ; p. 289. QUATRE RÉCITS DE LA BATAILLE DE SALAMINE 57 1974]
il ressort du récit d'Hérodote : à l'issue du conseil agité qui suivit la prise
de l'Acropole, les stratèges « se précipitèrent sur leurs vaisseaux », è<rém7CTov
èç t<xç véaç (VIII, 56); Thémistocle et Mnésiphile (VIII, 57), Eurybiade et
Thémistocle (VIII, 58) se concertèrent à bord de leurs propres trières,
preuve que celles-ci étaient [летеороц amarrées au rivage ou ancrées à flot.
Il en fut nécessairement de même pour les vaisseaux de Xerxès qui,
Hérodote nous le certifie, se trouvaient concentrés au Phalère et ne
pouvaient tous trouver place sur la plage trop petite. Le gros de l'escadre
s'ancra dans la baie sur plusieurs rangs, dissimulant aux regards des Grecs
les rivages environnants : toùç -керьЕ, атгехрифгл* atyiaXouç, écrit Plutarque8.
Aucune objection fondée sur la disproportion entre le nombre des vaisseaux
et l'étendue de la plage ne saurait donc être opposée à l'affirmation
catégorique d'Hérodote, confirmée par Eschyle. Dès la veille de la bataille,
les forces adverses sont rassemblées au complet sur le théâtre des opéra
tions : à Salamine, 367 vaisseaux grecs (368 à l'aube) ; au Phalère, l'escadre
des Barbares, diminuée du seul contingent parien demeuré à Kythnos,
soit, en chiffres ronds, 1200 vaisseaux.
II. Démonstration de force et vaine provocation.
La prise de l'Acropole par l'armée perse fait souffler sur les Grecs un
vent de panique (VIII, 56). Les Péloponnésiens, en particulier, redoutent
que le sort d'Athènes ne préfigure celui de leurs propres cités : bientôt
les troupes des Barbares s'ébranleront vers l'Isthme (VIII, 60, 71) tandis
qu'eux-mêmes demeureront bloqués, réduits à l'impuissance, dans une île
stérile de l'Attique (VIII, 56). A l'issue d'une réunion tumultueuse,
Thémistocle, triomphant de l'acrimonieuse opposition des Corinthiens,
parvient à convaincre Eurybiade, commandant en chef, que l'intérêt de
tous, Athéniens et Péloponnésiens, est de livrer bataille sur place, dans
les eaux de Salamine : les parages resserrés de la baie empêcheront l'ennemi
de déployer son escadre et de tirer profit de sa supériorité numérique.
Malgré les récriminations des opposants, Eurybiade donne l'ordre de rester.
Afin de relever le moral de la troupe, une trière va chercher à Égine les
reliques tutélaires des Éacides, et l'on adresse de solennelles prières aux
dieux (VIII, 63-64).
Tandis que les Grecs se querellent, Xerxès, sur la côte opposée, préside
un conseil réglé par le cérémonial d'une rigoureuse étiquette (VIII, 67 sq.).
Sûr de sa force, 7uXýj0si хостаих^сгас vsuv (P., v. 352), impatient de s'illustrer
par une victoire décisive et peu disposé à écouter les avis de conseillers
pusillanimes qui n'osent pour la plupart contrarier les désirs du monarque
redouté, le Grand Roi refuse de temporiser comme l'y invite courageusement
la sage Artémise : il ordonne à ses amiraux d'appareiller en direction de
Salamine. L'ordre est exécuté sans délai (ávTJyov тас véaç ènl t/jv
(8) Thémistocle, 12, 2. 58 GEORGES ROUX [BCH 98
Les divers contingents, rangés en bataille aux postes qui leur ont été
assignés (SiaTa^GévTsç) se déploient en haute mer au large de l'île
(7u<xpsxpi0Y)CTav), entendons dans le golfe Saronique, sur le vaste plan d'eau
compris entre le Phalère et la côte méridionale de Salamine. Pourquoi
cette manœuvre? Hérodote ne donne aucune explication; mais le sens en
est clair : Xerxès, pressé de se porter vers l'Isthme où se trouve concentré
le gros des troupes grecques, doit d'abord liquider cette station de
380 navires qui freine son avance. Il offre la bataille aux Grecs èv sùpuxwpfyh
« au large », dans les conditions les plus favorables à l'emploi simultané
de ses nombreux vaisseaux. Les Grecs, naturellement, se gardent bien de
relever le défi. Abrités dans la baie d'Ambélaki, ils • laissent l'escadre
ennemie croiser en toute quiétude, хат' tjctux^v, jusqu'au crépuscule
(VIII, 70). Xerxès tire alors les conséquences de cette dérobade : puisque
ses adversaires refusent le combat en haute mer, hors de la baie où ils se
sont réfugiés, ce sont les Perses qui franchiront les détroits et contraindront
les Grecs à les affronter dans le bras de mer dont ils ne veulent pas sortir9.
Hérodote n'expose pas explicitement ce changement de plan du Grand
Roi, mais son récit le suggère : « Mais alors le jour ne suffisait plus pour
engager le combat naval, car la nuit était survenue. Ils prirent donc leurs
dispositions pour le lendemain » (VIII, 70). Pour se battre, il faut être deux.
Puisque les Grecs n'ont pas voulu accepter le combat hors de la baie, il
faudra nécessairement le leur imposer le lendemain dans la baie. Comme
l'a bien compris N. Rados, la ruse de Thémistocle ne fera que précipiter
l'exécution d'un plan conçu par le Grand Roi dès qu'il eut constaté l'échec
de sa provocation.
Hérodote est le seul auteur à mentionner cet épisode, qui fut en
apparence un coup d'épée dans l'eau, et dont certains historiens modernes
ont suspecté l'authenticité. Grundy, par exemple, se persuade qu'Hérodote,
victime d'une confusion, situe dans l'après-midi, par erreur, la manœuvre
que les Perses n'effectuèrent en réalité que dans le cours de la nuit suivante,
après qu'ils eurent connu par l'envoyé de Thémistocle le projet de fuite des
Grecs. D'autres vont plus loin encore10 : à les en croire, Hérodote aurait
recueilli deux récits divergents de la bataille et, incapable de choisir, les
aurait mis bout à bout; il nous raconterait deux fois le même événement
en le plaçant à deux moments différents. Le récit de la vaine provocation,
dans l'après-midi, ne serait qu'un doublet du récit de la vraie bataille livrée
le lendemain. De telles interprétations, est-il nécessaire de le dire, sont aussi
arbitraires qu'invraisemblables. Le récit d'Hérodote, au contraire, ne
(9) Rados, p. 267 ; 274.
(10) G. B. Grundy, JHS 17 (1897), p. 233 : «What Herodotus describes and mistimes is
really the movement which the Persians made at night to block the eastern strait » ; C. D'Amico,
« La battaglia di Salamina in Eschilo e in Erodote », Atene e Roma, 1931, p. 231-242 ; G. Smets et
A. Dorsinfang-Smets, « La bataille de Salamine, les sources », Annuaire de V Institut de Philologie
et d'Histoire orientales et slaves 12 (1952) (Mel. Grégoire), p. 409-426. QUATRE RÉCITS DE LA BATAILLE DE SALAMINE 59 1974]
soulève aucune objection. Il est normal en effet que les Perses aient tenté
tout d'abord d'attirer leurs adversaires èv eùpu^copir), sur le champ de
bataille qui leur était le plus favorable, avant d'être contraints par ceux-ci
d'entrer dans la nasse salaminienne, èv crevai, au prix d'un périlleux
passage à travers les détroits qui annulait leur supériorité numérique.
Il est non moins normal que les Grecs aient refusé le combat dans les
conditions les plus désavantageuses, quand rien ne les contraignait à
l'accepter. Le déploiement de la flotte perse au large de Salamine, la veille
de la bataille, est donc non seulement une phase plausible de l'affrontement,
mais encore une phase attendue, presque nécessaire. Ni Eschyle ni Diodore
n'en parlent; mais leur silence s'explique sans difficulté. Dans un récit de
tragédie, un poète est obligé de sacrifier l'accessoire à l'essentiel, de ne
retenir, dans la masse des faits, que les plus dramatiques, les plus signifi
catifs11. La manœuvre préliminaire de la flotte barbare, dénuée de tout
résultat militaire immédiat, était de peu d'importance en comparaison
de l'éclatante victoire du lendemain. Eschyle n'avait aucune raison d'en
alourdir son récit. Pour Diodore, nous l'avons dit, Salamine n'est qu'un
épisode de l'histoire universelle. Lui aussi s'en tient aux seules péripéties
importantes. En revanche, la vaine provocation intéresse Hérodote parce
qu'elle est révélatrice du comportement de Xerxès, autocrate incapable
de subordonner ses décisions à l'examen raisonné d'une situation, de
résister à l'impulsion d'un caprice, monarque absolu maître et victime
d'un régime où chacun, sous l'empire de la crainte, à l'exception de la
courageuse Artémise, cherche à conformer ses avis aux désirs présumés
du potentat plutôt qu'à lui conseiller la décision la plus profitable à ses
intérêts. La défaite du lendemain s'explique en grande partie par les
mêmes raisons qui motivèrent la vaine et hâtive manœuvre de la veille.
Salamine, Platées, sont aux yeux d'Hérodote des sortes de tests, de
jugements de Dieu, qui démontrent la supériorité d'une éthique et d'une
culture sur une autre. Certes, une réunion du conseil de Xerxès a une
tenue, une dignité, que n'ont pas ces assemblées helléniques où régnent
les palabres, le désordre, les gestes théâtraux, l'emphase méditerranéenne,
l'insulte même. Hérodote souligne à plaisir le contraste : malignité d'un
cpiXo6ap6apoç ? Non. L'historien pense, selon la formule célèbre, que la
démocratie est le plus mauvais de tous les régimes, mais que les autres sont
pires : elle est, en dépit de tous ses inconvénients, le choc des idées, l'exercice
de la responsabilité. Le combat naval allait bientôt montrer ce que valaient
les hommes dont elle inspirait la vie. C'est pourquoi Hérodote développe
longuement la description du conseil de Xerxès, qu'il considère comme
typique, et consacre seulement quelques lignes au récit de la manœuvre
qui le suivit. L'aspect purement militaire de l'opération, moins révélateur,
ne l'intéresse pas. Bref, nous comprenons pourquoi Eschyle et Diodore se
taisent; nous ne comprenons pas pourquoi Hérodote aurait inventé
(11) A. Puech, Mél. Glotz, p. 757-764.

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