Étude de la sédimentation anthropique. La stratégie des ethnofaciès sédimentaires en milieu de constructions en terre - article ; n°2 ; vol.118, pg 619-645

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1994 - Volume 118 - Numéro 2 - Pages 619-645
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Jacques Léopold Brochier
Étude de la sédimentation anthropique. La stratégie des
ethnofaciès sédimentaires en milieu de constructions en terre
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 118, livraison 2, 1994. pp. 619-645.
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Brochier Jacques Léopold. Étude de la sédimentation anthropique. La stratégie des ethnofaciès sédimentaires en milieu de
constructions en terre. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 118, livraison 2, 1994. pp. 619-645.
doi : 10.3406/bch.1994.6994
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1994_num_118_2_6994ÉTUDE DE LA SÉDIMENTATION ANTHROPIQUE 619 1994]
ETUDE DE LA SEDIMENTATION ANTHROPIQUE.
LA STRATÉGIE DES ETHNOFACIÈS SÉDIMENTAIRES
EN MILIEU DE CONSTRUCTIONS EN TERRE *
par Jacques Léopold Brochier
II n'est plus utile, à l'heure actuelle, de faire de longues analyses pour comprendre que la
sédimentation d'un site est due à la présence de constructions en terre. Les grands mécanismes sont
connus (Miller-Rosen 1986). L'étape suivante est de suivre l'édification des habitations dans l'e
space, leur organisation et les activités qui y furent pratiquées, ainsi que toutes les traces au sol
qu'elles peuvent avoir laissées, de telle sorte qu'on les retrouve fossilisées. Lorsque des structures
évidentes, murs, sols, sont conservées, une fouille méticuleuse permettra de les dégager et d'at
teindre une partie de ce but. Une partie seulement, car, très bon matériel de construction, la terre
crue fossilise mal les utilisations que l'homme en a faites, ou plutôt en laisse souvent une lecture
difficile. À côté de structures aisément repérables à partir desquelles on généralise, il reste beaucoup
d'espaces incompris. Dans les zones climatiques tempérées, les structures de terre se sont encore
moins bien conservées que sous les climats arides du Proche et Moyen Orient par exemple. La
compréhension du terrain requiert alors un certain investissement.
La fouille franco-bulgare du site néolithique ancien de Kovacevo en Bulgarie, sous la direction,
du côté français, de J.-P. Démoule et M. Lichardus-Itten (cf. supra), a été l'occasion de mettre en
place une méthode de lecture des traces laissées par l'habitat de terre. Étendue à 1500 m2, la fouille
s'est heurtée dès les premiers décapages à une grande complexité dans la lecture du sol. En dehors
des structures archéologiques évidentes, fosses, empierrements, murs brûlés, il était clair qu'il
existait une structuration d'un autre ordre, résultant de l'occupation humaine, mais profondément
brouillée. Le sédiment lui-même devait être pris comme document archéologique (Brochier J.L.
1988). Il était nécessaire de mettre en place une stratégie, d'une part pour enregistrer cette informat
ion, et d'autre part pour aboutir, pas à pas, à des interprétations qui puissent faire avancer la
restitution archéologique et dans le même temps guider la fouille.
(*) Remerciements :
J.-P. Démoule et M. Lichardus-Itten, I. Kuloy et M. Grebska-Kulova, responsables de la fouille respec
tivement du côté français et bulgare, ont toujours fait le nécessaire pour qu'une bonne coopération existe entre
la recherche archéologique et géoarchéologique. Le Ministère des Affaires Étrangères, le CNRS et l'Académie
Bulgare des Sciences ont supporté matériellement cette recherche. Les analyses géochimiques ont été réalisées à
Sofia par le laboratoire du Bureau des Mines. P. Guilloré (ERA 12 du CNRS) assure à l'Institut National de la
Recherche Agronomique (Grignon) la fabrication des lames minces. J.-F. Berger, doctorant et allocataire de
recherche, s'est formé sur le site à la pratique de la géoarchéologie et des ethnofaciès. C'est une collaboration
étroite de deux géoarchéologues qui s'est ainsi mise en place, permettant depuis 1992 une présence plus longue
et un meilleur suivi de la fouille. P. Cumasenko, de l'Académie bulgare des Sciences, m'a cordialement reçu à
l'Institut géologique de Sofia. L'étude du sondage de L. Pernièeva a permis d'obtenir dès le départ une vision
globale des principes de sédimentation. Je n'oublierai pas la gentillesse et les moments passés avec Baj Atanas,
au Village de Kovacevo. 620 FOUILLES FRANCO-BULGARES DE KOVACEVO [BCH 118
L'étude géoarchéologique a pris plusieurs directions que nous présentons ici :
— connaître les grandes lignes de l'histoire du site ;
— étudier les modalités de la sédimentation sur toute la séquence anthropique. Le sondage
n° 1 de L. Perniceva, réalisé en 1981 jusqu'au substrat géologique, a permis de définir les premiers
principes généraux de cette sédimentation. Son étude s'est révélée tout de suite très insuffisante ;
— se doter, en parallèle, de repères, sinon d'un modèle ethnoarchéologique des modes de
sédimentation en relation avec des habitats de terre crue, comme le sont encore les maisons du
village actuel de Kovacevo;
— comprendre les raisons pour lesquelles les structures d'habitat restent très difficilement
lisibles ;
— élaborer une stratégie de relevé et d'analyse de l'information sédimentaire qui puisse
prendre en compte les grandes surfaces fouillées.
Les résultats détaillés des analyses géoarchéologiques feront par ailleurs l'objet d'une publica
tion spécialisée. Seuls les 60 cm supérieurs des niveaux du Néolithique ancien fouillés jusqu'à ce
jour sont présentés ici.
1. Les grandes lignes de l'histoire géologique du site
Le site de Kovacevo se trouve au pied des monts du Pirin, massif de roches cristallines où
dominent les granités porphyroïdes. Les piedmonts sont occupés par de vastes épandages détri
tiques de limons, sables et graviers consolidés en conglomérats : la formation néogène dite de
Sandanski. On se trouve climatiquement à la limite des influences méditerranéennes, venant de la
Grèce proche, et des influences climatiques continentales venant du Nord.
L'implantation néolithique s'est développée sur une terrasse alluviale dominant de 12 m le
cours actuel de la Bistrica, petite rivière descendant du Pirin. Elle appartient au bassin versant de
la Struma, fleuve qui s'écoule vers la Méditerranée. Seul le système de terrasses de ce fleuve a fait
plus en aval l'objet de travaux de la part des géomorphologues (Galabov et al. 1962). La formation
fluviatile sous-jacente au site, très torrentielle, où les blocs atteignent la taille du mètre, peut être
rattachée à la fin de la dernière glaciation. Elle est coiffée d'un limon de recouvrement de fin de
cycle d'une soixantaine de centimètres d'épaisseur. Ce limon sablo-argileux brun-jaune porte les
traces de la pédogénèse postglaciaire.
C'est sur ce limon, et en partie à ses dépens, que s'étend l'occupation humaine du Néolithique
ancien. L'habitat produit une construction sédimentaire anthropique de 2 m de puissance. Cette
dernière se réduit à 1,40 m en remontant le versant sur 100 m vers l'Ouest. Deux cents mètres plus
haut affleure le substratum néogène limoneux des formations de Sandanski. L'anthropique repose
donc sur deux substrats (fig. 1) : les alluvions de la Bistrica, et les limons détritiques tertiaires ; les
deux peuvent être mis en œuvre dans les constructions de terre.
Aux seuls endroits connus par les sondages de L. Perniceva, et sur toute la surface de la fouille
actuelle, il n'existe plus de couches conservées des périodes plus récentes. Le Néolithique moyen et
l'Âge du Bronze ne se retrouvent que dans les structures en creux ou les dépôts colluviés. La
période romaine et les temps historiques sont marqués par quelques vestiges dans les pédosédi
ments supérieurs.
À ce stade, il manque des sondages pour reconstituer avec précision l'histoire sédimentaire qui
vient après le Néolithique ancien. Les profils Est-Ouest produits au Nord et au Sud de la fouille
actuelle révèlent que les couches archéologiques sont fortement tronquées, vingt mètres avant ÉTUDE DE LA SÉDIMENTATION ANTHROPIQUE 621 1994]
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Fig. 1. — Position géomorphologique des dépôts anthropiques (en grisé) sur la terrasse alluviale de
la Bistrica et sur les formations néogènes de Sandanski (traits horizontaux).
Fig. 2. — Profil Nord, d'après la fouille actuelle et le sondage Perniieva.
De bas en haut : terrasse de la Bistrica, limons fluviatiles (tirets), dépôts anthropiques (grisé)*.
pédosédiments colluviés (hachures), arasement et remblaiement agricole (blanc).
d'atteindre le tombant de la terrasse (fig. 2). Il y a donc eu une, ou des périodes de forte érosion
précédant des phases de plus grande stabilité.
À ces moments, la pédogénèse s'est exercée sur les niveaux les plus proches de la surface. En
effet deux cycles (1A et 1B) de pédosédiments (matériel en dépôt secondaire ayant préalablement
subi une pédogénèse, puis colluvié) viennent recouvrir la troncature. On y retrouve des tessons du
Néolithique ancien, moyen, et de l'Âge du Bronze. Ces deux cycles seraient donc antérieurs à la
période romaine (un cénotaphe romain y a été creusé), et postérieurs à l'Âge du Bronze.
Enfin, à l'époque médiévale et jusqu'à une date récente, les travaux agricoles qui tendent
toujours vers un aplanissement de la surface ont constamment conduit à gagner du terrain sur le
bord de la terrasse, en y déversant notamment le dernier sillon du labour. C'est ce que montre de
façon classique le recouvrement, épais de 2 m, du rebord de la terrasse.
2. La séquence stratigraphique
Le sondage n° 1 de L. Pernièeva en 1981, ré-ouvert en 1986, a permis en un premier temps
d'accéder à l'ensemble de la séquence stratigraphique qui n'intéresse ici que le Néolithique ancien,
et de connaître ainsi les grands traits de la sédimentation (fig. 3).
Une colonne d'échantillons a été prélevée pour des analyses classiques de granulométrie et
géochimie. Parallèlement, un carottage de la séquence et son induration par des résines polymères «
622 FOUILLES FRANCO-BULGARES DE KOVACEVO [BCH 118
CARBONATES Ca SiOz
et (SiO2). de phases 3b. Fig. du 3a. terre, de — sondage 3. la Résultats Relevé — Les IID par matière Étude l'échantillonnage phases et démolition Pernièeva stratigraphique IVD du des organique d'occupation sont sondage analyses : (ht des minima (C), 2 L. moments fig. géochimiques. simplifié, m) Pernièeva pics voient 3b. des ; position de carbonates d'apports le paroi la 1981 dévesilice Les de Ο :
loppement des carbonates et matières organiques
depuis le substrat (10). La phase VIP est mar
quée par la pédogénèse. En dessous, comparai
son avec des briques et sédiments trouvés lors de
la fouille de la maison Atanas.
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— Micromorphologie des sédiments. Développement de l'anthropisation de la terre depuis le bas de la séquence Fig. 4.
archéologique (les particules et éléments figurés sont de 10 à 100 microns).
4a. — Au début le matériel est constitué d'un squelette bien représenté, grains de quartz essentiellement (en blanc), le
plasma est très argileux (tirets), apparaissent sporadiquement des microcharbons (pointillés noirs) et des plages de micrite
(carbonates fins, en grisé).
4b. — Les plages micritiques se développent, le squelette se raréfie, le plasma devient poudreux, de grands phytolithes
sont visibles, le charbon pulvérulent est bien réparti, la micrite fossilise des vides (noirs) en canalicules : pailles
de graminées.
4c. — La structure nodulaire micrito-charbonneuse occupe toute la place. Des nodules de phases différentes, dont certains
rubéfiés, coexistent. Le fort grossissement montre des phytolithes, des cendres (pseudomorphoses d'oxalates,
rhomboédriques), des sphérolites (fig. en croix, en lumière polarisée).
nous ont donné les moyens d'étudier en lames minces 80 cm de stratigraphie en continuité. Le
microscope polarisant, soit par l'étude en lames (micromorphologie selon Courty et al. 1989),
ou celle des poudres (Brochier J.E. 1991), restera l'outil essentiel d'analyse du sédiment. Ces
analyses, que nous ne détaillerons pas ici, ont apporté les conclusions suivantes, essentielles à la
compréhension des dépôts et à la poursuite de la fouille :
— La sédimentation naturelle, excepté quelques rigoles de ruissellement de très faible impor
tance, joue un rôle quasi nul. La dynamique sédimentaire est due aux constructions en terre et aux
activités humaines. La terre provient, au début, du substrat limoneux recouvrant la terrasse, puis,
par la suite, essentiellement de la terre anthropisée qui se trouve à proximité de Thabitat. La
multiplicité des fosses visibles en stratigraphie témoigne de cette extraction.
— Les sédiments sont toujours fortement anthropisés (fig. 4). Ce sont des limons (50 à 60 % de
particules inférieures à 63 microns), sableux (30 à 40 %), toujours un peu argileux (15 à 20 %). À
l'analyse microscopique les poussières fines sont riches en cendres, microcharbons, phytolithes,
sphérolites, débris organiques divers provenant de l'activité humaine. Les phytolithes sont des
microstructures de silice de quelques dizaines de microns qui se trouvent à l'intérieur des plantes 624 FOUILLES FRANCO-BULGARES DE KOVAÔEVO [BCH 118
(flg. 5, 10-11). Leur détermination précise pose encore de nombreux problèmes. Leur très bon état de
conservation et leur quantité font qu'ils sont ici un des moyens d'accéder au monde végétal non
conservé. Les sphérolites (fig. 4-5) sont des cristallisations fibro radiées de calcium, se constituant
dans le système digestif des moutons et des chèvres (Brochier J.E. 1983). Ils témoignent de la
présence en quantité d'excréments, de fumiers d'ovi-capridés, car à l'extérieur, s'il n'y a pas recou
vrement rapide ou accumulation, ces cristallisations ne se conservent pas.
— Les carbonates sont clairement produits par l'activité humaine. L' anthropisation élève leur
taux de 2 à 15 %. En sont responsables les cendres (oxalates de chaux), des poudres carbonatées
apportées sur le site, les sphérolites (cristallisation de calcium). Au microscope, la matrice fine forme
une pâte micritique (microcristallisations de carbonates) qui se développe avec l'anthropisation. Les
teneurs en matières organiques et phosphates marquent encore cette anthropisation et dénotent par
leur accumulation une sédimentation plutôt lente dans l'ensemble.
— La chute des indices précédents est due à des apports de terre allochtone dans la construct
ion. Les silicates divers et la matrice argileuse prennent alors de l'importance. Il a ainsi été
possible de distinguer deux phases de construction, visibles dans une partie seulement du sondage.
— L'étude micromorphologique en continu du carottage avait pour but de rechercher les
coupures, les sols d'habitat. À part un niveau tassé sur 3 cm, aucun sol n'a pu être défini sur 80 cm
de hauteur. La microstructure en nodules micritiques polymorphes et nodules terreux divers témoi
gnant d'une histoire plus ancienne démontre le brassage et la réutilisation à plusieurs reprises de la
terre.
— L'étude stratigraphique n'a pas permis de dégager des rythmes d'occupation/abandon, de
construction/destruction. Le système fonctionne, à part quelques rares moments, plus par micro-
unités sèdimentaires que par grands ensembles.
Cette première étape réalisée, il a vite été clair que l'approche par colonnes verticales était
largement insuffisante et qu'il fallait mettre en place une stratégie qui permette d'envisager l'a
spect spatial du phénomène sédimentaire, la fouille s'étendant sur 1500 m2.
3. Sédimentations de terre : un modèle ethno-archéologique, celui du village actuel de Kovacevo
Nous avons été frappé par la similitude entre les faciès sédimentaires qui apparaissent à la
surface des décapages de fouille et ceux que l'on pouvait voir autour de vieilles maisons en terre
détruites dans le village actuel de Kovacevo. À ce sujet, nous citerons 0. Aurenche (1981) à propos
de l'étude de l'architecture de terre du Proche Orient : «Les rares renseignements fournis par les
archéologues, les textes du me et Ier millénaires, les observations actuelles confirment la perma
nence de certaines techniques qui s'éclairent ainsi mutuellement. Il n'y a dans le choix du matériau,
et dans la manière de le traiter, aucun élément, aucun «truc» recommandé par ceux qui tentent de
faire revivre ce genre d'architecture, qui ne trouve son répondant dans un exemple archéologique.
Inversement on ne rencontre aucune observation archéologique qui n'ait son explication dans le
comportement des constructeurs actuels». Sans oublier toutes les réserves propres à ce type de
rapprochements, il était néanmoins impératif de trouver des repères dans les images actuelles qui
étaient, observables au village de Kovacevo. Notre travail ethnoarchéologique a porté essentiell
ement sur les traces au sol et les faciès sédimentaires induits de telle ou telle structure d'habitat et de
son évolution * post morlem». ÉTUDE DE LA SÉDIMENTATION ANTHROPIQUE 625 1994]
3.1. L'architecture et les techniques de mise en œuvre de la terre crue
Les maisons traditionnelles de Kovacevo, qui ont en moyenne entre un demi-siècle et trois
siècles d'existence, sont bâties en briques de terre crue, le plus souvent sur un soubassement peu
élevé de gros galets de rivière. Les de terre crue sont de deux types, bien repérables sur tous
les murs :
— briques jaunes ou brunes avec dégraissant de paille, sable et gravier;
—grises riches en cendres et charbons de bois, paille, parfois os et céramique.
Les techniques architecturales sont loin d'être homogènes. Sur une même maison, ou deux
maisons voisines, peuvent être utilisés en proportions variables : les briques crues de l'un ou l'autre
type, la pierre, les colombages, le torchis.
Les cours sont en terre battue ou/et empierrées de cailloutis de granulométrie grossière à
moyenne, des tessons de céramique peuvent venir s'y ajouter en assez grande quantité, voire des
ossements. Les jardins présentent une terre grise fortement anthropisée par les rejets de cendres,
charbons de bois, fumiers, matières organiques diverses. On y rencontre toutes sortes d'objets.
Les techniques de mise en œuvre de la terre crue sont en train de se perdre. Baj Atanas nous a
expliqué comment il a reconstruit sa maison il y a cinquante ans. Il a d'abord réutilisé les briques
récupérables de son ancienne construction puis, pour compléter, creusé dans son jardin une fosse de
2 m de diamètre et 1 m de profondeur. Avec cette terre déjà fortement anthropisée, il a confec
tionné un mélange avec paille, fumier et déchets divers. Ce matériau est ensuite moulé à la main, ou
entre planchettes, pour lui donner la forme de briques qui sont laissées à sécher sur place. Ces
briques sont de couleur grise : elles contiennent en proportions diverses de la paille, de la litière, des
charbons de bois, des cendres, des tessons, des ossements, des cailloux, de la période de fabrication,
mais aussi de périodes plus anciennes de l'utilisation en jardin. On voit donc comment de la terre,
du mobilier archéologique ou des charbons de bois, ainsi réinvestis, peuvent se trouver par la suite
en position secondaire, tertiaire ou nième (temps T(t + n), cf. § 5.3). Ces briques présentent un aspect
tout à fait semblable au sédiment archéologique. La fosse d'approvisionnement est ensuite comblée
à l'aide de vieilles briques inutilisables et de détritus divers.
3.2. Dégradation et évolution après abandon des constructions en terre, le cas de la
maison Atanas
II y a près d'un demi-siècle, Baj Atanas a abattu le mur en briques de terre crue de son
ancienne maison pour la reconstruire à quelques mètres de là. La base du mur effondré se trouve
toujours dans ce qui est devenu maintenant son actuel jardin. Nous avons conduit à cet emplace
ment une tranchée d'investigation de 2,50 m de long et 1 m de large, menée dans les mêmes
conditions qu'une fouille archéologique.
L'arasement de l'ancien édifice a conduit à une sédimentation de 30 cm d'épaisseur reposant
sur une ancienne terre de jardin. La base du mur, restée en place, large à l'origine d'une cinquan
taine de centimètres, n'est plus directement observable. Elle ne s'est pas fossilisée et ne subsiste
qu'à l'état de traces sur maintenant 1,50 m de largeur. Aucune des briques que nous savons avoir
constitué ce mur n'a été retrouvée. Toutes étaient entièrement démantelées, mêlées à d'autres
éléments, donnant des faciès à plages de terre jaune baignant dans un plasma limoneux gris. Un
état de désagrégation supérieur aboutit à un faciès d'aspect «nougaté» à taches brun-jaunes, gris- FOUILLES FRANCO-BULGARES DE KOVACEVO [BCH 118 626
noires, à taches brun-rougeâtres de rubéfaction (certaines portant des traces de feu encore plus
anciennes). Les espaces intérieurs et extérieurs, de part et d'autre des résiduelles du mur,
sont très semblables. Ils présentent des faciès de limon gris ou noir, homogène ou hétérogène, à
taches jaunes éparses. Tous ces faciès se retrouvent sous des formes très semblables sur la fouille
néolithique de Kovacevo.
Excellent matériau tant qu'il est protégé par un toit, la désagrégation d'un mur sous l'action
des pluies montre le très rapide démantèlement des briques de terre crue. Il se fait par fissuration
profonde des briques à l'intérieur, puis sur les 20 derniers cm extérieurs, par une désagrégation en
grumeaux de la taille de 1 à 5 cm. Au pied du mur se forme un limon gris très semblable à la couche
archéologique du site néolithique.
Les maisons abandonnées et effondrées sont peu à peu utilisées comme dépotoir et se comblent
d'ordures diverses. L'ancienne école de Kovacevo en est un exemple typique. Cet espace pourra,
pour cette raison, être ensuite réutilisé comme jardin. Les fonctions successives de ce type rendent
encore plus ardue la restitution archéologique.
Au regard de ce dernier exemple, ce ne sont pas les murs qui laisseront le plus de traces fossiles
mais la matière organique accumulée qui constituera une tache au contour indéfini plus ou moins
quadrangulaire. Il ne faut pas rechercher de structures évidentes en terre crue, mais s'attendre
seulement à des traces diffuses, à des taches, à des empreintes en négatif.
4. Les principes de la sédimentation, la taphonomie du site et des vestiges
Les premières observations et analyses sédimentologiques pratiquées sur le sondage Perniceva
de 1981 et les repères ethnoarchéologiques fournis par le village actuel de Kovacevo nous ont
permis de connaître les grands principes de la sédimentation. Au sein de cette dynamique sédi-
mentaire, les vestiges archéologiques mobiliers et immobiliers sont préservés, ou en partie détruits.
Leur taphonomie, c'est-à-dire les conditions de leur «mort», de leur fossilisation, puis de leur
conservation et évolution jusqu'à nos jours, explique en grande part la difficulté que l'on a à les
restituer, à les lire 8000 ans après. Cette démarche est pour nous indispensable avant toute pour
suite de fouilles.
4.1. Les constituants du sédiment
L'essentiel du sédiment résulte de l'édification de constructions en terre, de leur altération sous
forme de poussières, de leur destruction complète ou partielle, des activités quotidiennes de
l'homme.
Les observations au microscope (fig. 5) montrent que les éléments provenant de matériaux
végétaux et de leur dégradation rentrent pour une part non négligeable dans la constitution du
sédiment fin. Ce sont d'abord les cendres et les microcharbons, mais aussi les phytolithes de plantes,
les sphérolites d'ovi-capridés, les micro-débris et colloïdes organiques (restes de plantes non complè
tement minéralisés, débris d'insectes et acariens). Toutes ces particules de la taille de quelques
dizaines de microns confèrent au sédiment son aspect pulvérulent, gris, caractéristique. Cela signifie
que de véritables couches résultant d'accumulations organiques importantes sous forme de fumiers,
chaumes, fourrages, rejets cendreux et charbonneux ont pu exister, et se trouver une fois minérali
sées très réduites en épaisseur, et indécelables à l'œil nu. La paille utilisée pour dégraisser la terre
crue lors de sa mise en œuvre est probablement aussi à l'origine des nombreux phytolithes de
graminées que l'on peut observer. ÉTUDE DE LA SÉDIMENTATION ANTHROPIQUE 627 1994]
RÉPONSE MICROSCOPIQUE RÉPONSE
POUSSIÈRES -SILTS GÉOCHIMK3UE
érosion de murs / piétinement CaCO3 colloïdes minéraux <*- Poussières minérales balayage SiO2 grains écroulements
ruissellements
. pseudomorphoses cendres foyers CaCO3 '
d'oxalate de chaux microcharbons vidanges quotidiennes concrétions - suie et microdébris (incendies, -ΖΓ blanches
secondaires)
microrestes
organiques débris végétaux rejets organiques mat. orga. I , matière organique et organiques déchets divers phosphates A colloïdale brune, biodégradés fumier
amorphe
accumulation — · phytolites «*- silice d'origine négligeable (?)
végétale de plantes. Chaumes,
litières, fumiers.
excréments
sphérolites (L.P.) ~m- d'ovi-capridés 7* calcite d'origine CaCO3
animale fumiers
Fig. 5. — Tableau synthétique des constituants du sédiment fin (poussières).
Le sédiment devient vite très chargé en divers constituants et traits d'origine anthropique. Ces
derniers, comme des granules de terre cuite ou des granules d'un autre type de terre, démontrent
qu'il y a mixage continu des matériaux.
4.2. L'ÉDIFICATION SÉDIMENTAIRE
L'utilisation, sans cesse renouvelée, par les constructeurs d'un matériel de terre déjà anthro-
pisé est la raison première de l'homogénéité du sédiment. Le matériau utilisé provient de fosses
creusées sur le site même, dans les couches archéologiques sous-jacentes. Les murs peuvent être de
véritables couches archéologiques montées en élévation (cf. les briques grises du village actuel de
Kovacevo avec graviers, ossements, tessons, charbons, cendres, pailles, etc.). Il est alors clair qu'il
sera difficile de les identifier au sein de la couche similaire dans laquelle ils seront enfouis.
Ce système de fosses, puisant dans les couches antérieures, aboutit à un brassage continu. Les
constituants de la terre, comme les vestiges qu'elle peut contenir, vont ainsi se retrouver en position

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