Études sur l'abbaye de Saint-Denis à l'époque mérovingienne - article ; n°1 ; vol.91, pg 5-65

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1930 - Volume 91 - Numéro 1 - Pages 5-65
61 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1930
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Léon Levillain
Études sur l'abbaye de Saint-Denis à l'époque mérovingienne
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1930, tome 91. pp. 5-65.
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Levillain Léon. Études sur l'abbaye de Saint-Denis à l'époque mérovingienne. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1930,
tome 91. pp. 5-65.
doi : 10.3406/bec.1930.448894
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1930_num_91_1_448894ÉTUDES
SUR
L'ABBAYE DE SAINT-DENIS
A L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE1
IV
LES DOCUMENTS D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE
(Suite)
Nos précédentes Études sur Vabbaye de Saint-Denis à
V époque mérovingienne ont singulièrement diminué le rôle
que les historiens antérieurs faisaient jouer à Dagobert Ier
dans l'histoire de la basilique san-dionysienne, puisqu'elles
dénient à ce roi toute participation à la fondation de l'a
bbaye et toute initiative dans l'octroi de l'immunité, le plus
important des privilèges que les églises obtinrent des souve
rains de la première dynastie.
Mais il est une gloire que l'on ne peut refuser à Dagobert,
c'est d'avoir été par ses bienfaits le véritable promoteur de
l'incomparable prospérité de Saint-Denis aux temps mérov
ingiens. Certes, nous pouvons inférer de quelques docu
ments qu'avant le règne de ce prince la basilique possédait
une grosse fortune mobilière et immobilière : des rois et des
particuliers l'avaient dotée de ces immenses domaines dési
gnés sous le nom de « villae » qui constituaient avec leurs
bois, leurs terres arables et leurs prés, leurs eaux courantes,
de vastes exploitations rurales pourvues du matériel approp
rié, garnies de gros et de petit bétail, et peuplées de tout
1. Voir Bibliothèque de V École des chartes, 1921, t. LXXXII, p. 5-116 ; 1925,
t. LXXXVI, p. 5-99; 1926, t. LXXXVII, p. 20-97 et p. 245-346. ÉTUDES SUR L'ABBAYE DE SAINT-DENIS 6
un personnel de serfs et de libres tenanciers indispensable à
la mise en valeur de ces biens1. Et déjà nous pouvons croire,
sans qu'il soit nécessaire qu'un texte vienne l'affirmer, que
l'excédent de la. production sur la consommation était l'ob
jet de négoces qui contribuaient à l'accroissement du capital
de la communauté : il est possible que ce soit en vue de faci
liter aux San-Dionysiens l'écoulement des produits de leurs
terres sur le marché parisien qu'un grand personnage, le
« vir inluster Daobercthus », fils de Baddo, fit donation^ la
basilique d'une « area » située dans l'enceinte de Paris 2.
A cette source commerciale de la fortune mobilière s'ajou
taient les offrandes des pèlerins, tant pour les usages de la
congrégation et les devoirs de l'hospitalité que pour l'entre
tien du luminaire et l'enrichissement du trésor. Ce dernier,
avec les ornements de l'autel, telles cette riche étoffe de soie
tissue d'or et garnie de pierres précieuses et cette pyxide
d'or en forme de colombe, qui, au témoignage de Grégoire
de Tours, excitèrent la convoitise de soldats pillards 3, avec
les croix, les vases précieux et les livres sacrés qui servaient
1. Diplôme original de Clovis II, Clichy, 22 juin 654 : «... ab ipsis principebus
[Dagobert et N antecliilcle) vel a citeris priscis regebus, vel aeciam a Deo timen-
tebus xpistianis hominebus, ipse sanctus locus in rebus propter amorem Dei
et vita aeterna videtur esse ditatus... ». — « Per hanc autoretatern jobemus ut,
si qua ad ipsum locum sanctum in villabus, mancipiis vel quibuscumque rebus
adque corporebus a priscis principebus seo genetorebus nostris vel a Deum
timentebus hominebus propter amorem Dei ibidem delegatum aut deinceps
fuerit addeium, dum ex munificentia parentum nostrorum, ut dixemus, ipse
sanctus locus videtur esse ditatus, nullus... » Lauer et Samaran, Les diplômes
originaux des Mérovingiens, nos 6 et 6 bis. — De toutes les donations antérieures
à Dagobert IeT dont parle Clovis II dans ce diplôme, il ne nous est parvenu
qu'une confirmation par Clotaire II d'une concession faite par un marchand,
Jean, de « aliquid de suis facultatebus » à la basilique de Saint-Denis, « hoc est,
in terris, domebus, mancipiis... » Diplôme original de Clotaire II, Étrépagny,
s. d. (Lauer et Samaran, ouvr. cité, n° 2), et que la charte de Théodétrude de
627 (Julien Havet. Les origines de l'abbaye de Saint-Denis, dans Œuvres de J. 234).'
Havet, t. I, p.
•;f>2. Diplôme original de Clotaire II, Étrépagny, 625, 14 juin-15 juillet, Lauer
et Samaran, Les diplômes originaux des Mérovingiens, n° 1. — Les sens clas
siques du mot « area » ne paraissent pas convenir ici. Il doit s'agir d'un terrain
vague, à proximité de la Seine peut-être, comme celui que l'empereur Louis le
Pieux donnait aux moines de Saint-Mesmin de Micy dans le port de Saint-
Mesme « ad eorum exonerandas naves sive ad suas quascumque fulciendas ne
cessitates » et qui est ainsi désigné : «... locum quem juxta consuetudinem terrae
areas vocant », c'est-à-dire un emplacement à usage d'entrepôt. Cf. L. Levillain,
Recueil des actes des rois d'Aquitaine, Pépin Ier et Pépin II, p. 77-80, n° xxr.
3. Grégoire de Tours, Liber in gloria martyrum, 71 ; édition Krusch, Mon.
Germ, hist., Scriptores rerunrMerovingicarum, t. I, p. 535-536. L EPOQUE MEROVINGIENNE / A
à la célébration du culte 1, constituait, une réserve que, dans
des circonstances d'une extrême gravité, on pouvait être
appelé à monnayer2.
Mais si la basilique de Saint-Denis est, avant l'époque de
Dagobert Ier, en possession d'un riche temporel, rien cepen
dant n'autorise à supposer qu'elle l'emportait en richesse
sur les autres grandes basiliques de la Gaule mérovingienne.
Le règne de ce roi marque le début d'une ère de prospérité
inouïe : « Tantae opes ab eodem et villas et possessiones
multas per plurema loca ibique sunt conlate, ut miraretur a
plurimis3. »
L'étude des documents concernant le temporel de l'a
bbaye de Saint-Denis ne laisserait pas de justifier pleinement
l'étonnement des contemporains de Dagobert, non seul
ement en faisant toucher du doigt, pour ainsi dire, la multi
plicité et la variété des concessions consenties par ce roi à
son abbaye préférée, mais aussi en faisant ressortir la nou
veauté de quelques-unes de ces concessions. C'est de celles-ci
que nous allons principalement nous occuper dans le présent
mémoire.
I. — La foire de la Saint-Denis.
Il y eut à Saint-Denis, durant le moyen âge et les temps
modernes jusqu'à la Révolution, trois grandes foires an
nuelles : la foire de la Saint-Mathias en février, le Lendit en
juin et la foire de la Saint-Denis en octobre.
De ces grandes manifestations médiévales de la vie éc
onomique, la dernière seule peut prétendre remonter à
l'époque mérovingienne, bien que l'on ait parfois attribué
une origine aussi ancienne aux deux autres.
Écartons en deux mots ces dernières.
La foire de la Saint-Mathias, pour laquelle nous n'avons
1. Diplôme original de Clovis II, Clichy, 654, 22 juin : « ... calices vel croces,
seo indumenta altaris vel sacros codeces, argentum aurumve, vel qualemcumque
'speciem de quod ibidem conlatum fuit aut erit... ». Lauer et Samaran, Les di
plômes originaux des Mérovingiens, n° 6.
2. Les textes du moyen âge nous offrent de nombreux exemples de ce mon
nayage des objets d'or et d'argent des trésors d'églises. Déjà Grégoire de Tours
nous montre l'évêque de Poitiers Marovée se rachetant, lui et sa cité, par le
moyen d'une composition en or dont il s'est procuré les espèces en faisant briser
et fondre un calice d'or de son église.
3. Frédégaire, Chronica, IV, 79 ; édition Krusch, p. 161, ETUDES SUR L ABBAYE DE SAINT-DENIS Ö
aucun document ancien indiquant à quelle époque elle a
commencé d'exister, est née de la fête de la dédicace de
l'église, commémorée chaque année, dès le ixe siècle1, le
24 février, jour de la fête de l'apôtre saint Mathias. Un récit
légendaire, composé par un moine de Saint-Denis à l'e
xtrême fin du xie siècle2, attribue cette date du 24 février à
la consécration miraculeuse, en 636, par le Christ en per
sonne, de la basilique construite par Dagobert Ier3. C'est
sur cette seule et fragile autorité que Dom Jacques Doublet
fait établir « la foire de sainct Mathias... par les très Chres-
tiens Roys de France en l'honneur et reverence de la conse
cration, faite par nostre Sauveur Jesus-Christ, de l'Eglise
de S. Denys 4 ». Mais la dédicace du 24 février est celle de la
basilique carolingienne dont Charlemagne, dans un diplôme
original daté du lendemain, 25 février 775, nous dit qu'il
l'avait fait construire de neuf et dédier en grande pompe5.
1. Calendrier de Saint-Denis (ixe siècle) et Calendrier de Senlis (880), publiés
par L. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires, dans les Mémoires de
V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXXII, 1886, p. 315. — Cf. abbé
V. Leroquais, Les sacramentaires et les missels manuscrits des bibliothèques pu
bliques de France, Paris, 1924, t. I, p. 19 et suiv., p. 32 et suiv.
2. La légende est postérieure aux Gesta Dagoberti régis qui n'y font point allu
sion. Suger, au contraire, la connaît, puisque, lors des travaux entrepris dans la
nef après 1144, il tint « à réserver la plus grande partie des parois antiques que
le Suprême Pontife, le Seigneur Jésus-Christ, au témoignage des anciens au
teurs, avait touchées de sa main » [Liber de rebus in administratione sua gestis,
ch. xxviii, édition Lecoy de La Marche, p. 190). Le silence observé par tous les
auteurs antérieurs à Suger, surtout par les nombreux faussaires qui travail
lèrent à Saint-Denis pendant tout le xie siècle, ne permet guère de faire remonter
au delà des dernières années de ce siècle « le témoignage des anciens auteurs »
invoqué par Suger. En outre, le récit que contient ce texte du vœu fait par un
chevalier qui allait en pèlerinage à Jérusalem nous reporte vraisemblablement
à l'époque des vingt-cinq dernières années du xie siècle et des premières années
du xne, où fleurit toute une littérature dont le voyage en Terre-Sainte est le
thème commun.
3. Cette légende avait été publiée par Jean Gesselin dans son Temple des
Bienheureux que Dom Jacques Doublet fit imprimer à Paris en 1606. Il m'a été
impossible de trouver ce livre qui n'existe pas à la Bibliothèque nationale. Dom
Doublet suit évidemment le texte légendaire presque mot à mot, selon son habi
tude, dans le récit qu'il nous fait de l'histoire de la dédicace de l'église. Cf. Dom
Jacques Doublet, Histoire de l'abbaye de S. Denys en France, p. 165-168.
4. Dom Jacques Doublet, Histoire de l'abbaye de S. Denys en France, p. 434-
435.
5. Diplôme original de Charlemagne, Saint-Denis, 775, 25 février : «... et nos
Christo propitio a novo aedificavimus opère et modo cum magno décore jussi-
mus dedicare ». Édition Mühlbacher, Monumenta Germ.aniae historien, Diplo-
rnata Karolina, t. I, p. 133, n° 92. l'époque mérovingienne 9 a
Si donc la foire de la Saint-Mathias remonte jusqu'à la
dédicace elle-même de l'église, — ce qui est possible, car les
foires tirent leur origine d'une grande fête religieuse, — elle
date au plus tôt de 775, et non de 636. La consécration de
la basilique de Dagobert par le Christ est un des mensonges
les plus grossiers qui soient sortis de l'imagination d'un
moine1; ce mensonge avait, sans doute, pour objet d'attiser
la ferveur des foules qui assistaient à la. fête commemorat
ive de la dédicace et d'attirer la clientèle des chalands à la
foire dont le succès avait peut-être alors besoin de cet exci
tant2 et qui demeura toujours la moins importante des foires
de Saint-Denis : sa durée ne semble pas avoir jamais dépassé
huit jours 3.
La célèbre foire du Lendit n'a pas plus de titres que la
foire de la Saint-Mathias à figurer dans nos Études sur V ab
baye de Saint-Denis à V époque mérovingienne. Durant tout
le moyen âge, à Saint-Denis même, on lui donnait pour fon
dateur Charles le Chauve, et si cette opinion traditionnelle
n'a d'autre fondement qu'un texte apocryphe, combien plus
fausse encore est celle qui fait de Dagobert Ier l'instituteur
du Lendit ! Celle-ci ne repose, en effet, que sur une confusion
certaine commise au xve siècle par Robert Gaguin entre le
Lendit, qui se tenait du second mercredi de juin à la veille
1. Cette légende d'origine san-dionysienne ne pouvait manquer de trouver
de l'écho. Le moine flgeacien du xn° siècle qui a interpolé la Chronique d'Adé-
mar de Chabannes s'en est directement inspiré pour faire consacrer par le Christ
l'église du monastère de Figeac en 755. Adémar de Chabannes, Chronicon, I, 57 ;
édition J. Chavanon, p. 58, note s*.
2. C'est la prétendue construction de la basilique par Dagobert et cette con
sécration par le Christ que l'on a solennellement commémorées à Saint-Denis
du 7 au 10 octobre 1926, quand on a célébré dans la basilique le XIIIe Cente
naire de l'abbaye, en reportant avec Julien Havet la fondation de l'abbaye à
626, comme en témoignent les deux ouvrages de M. le chanoine de Roquetail-
lade, curé de la basilique et organisateur de ces cérémonies, Saint-Denis, 2e édi
tion, Paris, 1924, in-16, 147 p. (dans la collection Les grands pèlerinages de
France), et La de Saint-Denis et ses tombeaux. Guide illustré, Paris,
1923, in-18, 72 p. — Cf. Paul Lesourd, Le prétendu XIIIe Centenaire de Vabbaye
de Saint-Denis, dans le Figaro, n° du 5 octobre 1926. La protestation de notre
confrère, M. Lesourd, se produisait trop tard pour empêcher cette manifestat
ion regrettable d'un attachement à des traditions sans valeur ; elle a peut-être
réussi du moins à entraver le projet d'apposer une plaque commemorative de
ces fêtes qui devait rappeler aux visiteurs de la basilique la fondation de l'a
bbaye par Dagobert et la consécration de la basilique par le Christ.
3. Charte du roi Henri III, Paris, 1580, 28 janvier ; Doublet, Histoire de Vab
baye de S. Denys en France, p. 1182-1183. ;
ÉTUDES SUR L'ABBAYE DE SAINT-DENIS 10
de la Saint- Jean, et la foire de la Saint-Denis qui avait lieu
à partir du 9 octobre. En réalité, le Lendit a pris naissance
au xie siècle dans le bourg de Saint-Denis et au xne dans la
Plaine-Saint-Denis, comme je l'ai exposé dans un précédent
travail 1.
Revenons maintenant à la foire de la Saint-Denis.
I. Origine de la foire. — Nous lisons dans les Gesta
'Dagoberti régis, après la mention de faits attribués à la dou
zième année du règne2, ce passage :
« En ce même temps aussi, Dagobert concéda à ce saint
lieu et aux frères qui y servent Dieu et les saints martyrs le
marché annuel qui se tient près du monastère après la fête
de ces très excellents martyrs. Il eut soin après cela de con
firmer le précepte que voici : il décidait que fussent concédés
aux usages des frères, à titre perpétuel et en totalité, sans
aucune exception ni réserve, pour sa propre récompense
éternelle et pour qu'il plût aux serviteurs de Dieu de prier
pour lui la clémence divine plus dévotement en tout temps
désormais, touc le tonlieu, les revenus qu'il pouvait tirer de
ce marché comme part du fisc, et ce qui eût pu en droit être
exigé par tout agent de l'autorité publique dans la ville
même de Paris et en tous autres lieux du Parisis ici nommé
ment désignés, à dater du jour de la fête jusqu'à la fin du
marché3. »
II n'est pas douteux qu'il s'agit ici de la fondation de la
foire : « concedere mercatum » ne signifie pas « donner un
marché déjà existant », mais « concéder le droit de tenir un
1. L. Levillain, Essai sur les origines du Lendit, dans la Revue historique,
t. CLV, 1927, p. 241-276.
2. C'est-à-dire compris entre le 20 janvier 634 au plus tôt et le 8 avril 635.
3. Gesta Dagoberti régis, ch. 34 : « In ipso quoque tempore annuale mercatum,
quod fit post festivitatem ipsorum excellentissimorum martyrum prope idem
monasterium, eidem sancto loco et i'ratribus Deo et sanctis martyribus ibidem
deservientibus concessit et esincie hujusmodi praeceptum fïrmare studuit, ut
omne teloneum, vel quicquid ex eo fisci partibus sperare poterat, et quod in
ipsa civitate seu in omnibus reliquis locis infra ipsum pagum Parisiacum inibi
denominatis ab ipsa festivitate usque dum illud mercatum finiretur jure exigi
quacumque judiciali potestate valuisset, pro aeterna retributione, atque ut
eisdem Dei servis devotius pro eo omni futuro tempore divinam delectaretur
exorare clementiam, totum ex integro absque ulla exceptione sine diminutione
in eorum usibus perpetualiter sanciret esse indultum. » Édition Krusch, Monu-
jnenia Germaniae historica, Scriplores r er uni merovingicarum, t. il, 1888, p. 413. a l'époque mérovingienne 11
marché », et c'est en conséquence de cette concession que
le roi renonce ensuite aux revenus qu'il tirait du marché.
D'ailleurs, la tradition san-dionysienne, qui remonte au
moins au milieu du vine siècle1, n'a jamais prétendu faire
remonter l'origine de la foire de la Saint-Denis plus haut que
le règne de Dagobert Ier.
Si l'auteur des Gesta Dagoberti régis a tenu dans ses mains
un diplôme authentique de ce roi répondant à l'analyse
qu'il nous a donnée, la question de l'origine de la foire est
résolue. Mais le témoignage de cet écrivain du ixe siècle est
sujet à caution, et on l'a révoqué en doute 2.
Il existe, en effet, un diplôme original de Ghildebert III,
du 13 décembre 709, qui semble le contredire, au moins
sur la concession du tonlieu : dans un procès que l'abbaye
eut à soutenir contre les agents du maire du palais, Gri-
moald, les représentants de l'abbé Dalfm invoquèrent les
préceptes de Glovis II, Childéric II, Thierry III et Clotaire
portant concession à Saint-Denis du tonlieu levé sur les
marchands se rendant à la foire de la Saint-Denis et des reve
nus du fisc perçus à ce sujet tant à Paris qu'en Parisis3.
On pourrait, en tout état de cause, soutenir que le d
iplôme de Ghildebert III n'est pas opposable à la tradition
1. Voir ci-dessous, p. 12-13.
2. M. Krusch, après avoir déclaré fa/ux et plus récent que les Gesta Dagoberti
régis le diplôme concernant la foire qui nous est parvenu et dont nous parlerons
plus loin, ajoute : « Exstat autem charta Childeberthi III autographa (Pertz,
Dipl., I, p. 68), qua Chlodovei non Dagoberti privilegium taie confirmatur. »
Mon. Germ, hist., Script, rer. merov., t. Il, p. 413, note 3.
3. Jugement original de Chilclebert III, Montmacq, 709, 13 décembre : « Gum
in nostra vel procerum nostrorum presencia, Mamacas, in palacio nostro, ve-
nientes agentes venerabeli viro Dalfmo, abbate de baselica peculiaris patronis
nostri sancti Dionisii, ubi preciosus domnus in corpore requiescit, adserebant
adversus agentes inlustri viro Grimoaldo, majorera, domus nostri, eu quod a
longo tempore Chlodovius quondam avus noster seu et posthia avuncolus nos-
ter Childericus vel domnus et genetur noster Theudericus eciam et germanus
noster Chlodocbarius, per eorum precepcionis, illo teleneu, quicquid de omnes
neguciantes aut Saxonis vel quascumquelibit nacionis ad ipsa sancta fistivetate
domni Dionisii ad illo marcado advenientes, ad ipsa baselica sancti Dionisii in
integretate concessissent, sic quoque ut nee posthia nee tune pars fisce neque
ibydem ad ipso marcado neque infra pago Parisiaco aut in ipsa civetate Parisius,
postia nullus teleneus ad ipsus homenis négociantes de ipsa vice non exigintur
nee tollintur, sed hoc pars predicte baselice domni Dionisii in integritate omne
tempore habirit concessum adque indultum. » Édition Lauer et Samaran, Les
diplômes originaux des Mérovingiens, n° 31. — Le « Chlodocharius », frère de
Childebert III, est en réalité le roi Clovis III. 12 ÉTUDES SUR L'ABBAYE DE SAINT-DENIS
attestée par les Gesta Dagoberti régis relative à la création
de la foire par Dagobert ; que ce dernier pouvait avoir ins
titué la foire et s'en être réservé les profits, et que Glovis II,
son fils, aurait parfait la concession paternelle en renonçant
aux avantages que le fisc tirait du « mercatus ». Foires et
marchés ne pouvaient s'établir que par la permission du roi :
la concession du « mercatus » n'était, en définitive, que l'au
torisation donnée par le prince d'ouvrir un marché qui res
tait sa propriété et celle de ses successeurs jusqu'au jour où
il plaisait à l'un des souverains de renoncer à son droit en
faveur du concessionnaire et d'abandonner à celui-ci les
taxes jusqu'alors perçues au profit du fisc par les agents
royaux1. Ces deux étapes de la concession, autorisation
d'ouvrir un marché, abandon des revenus dudit marché,
semblent bien être marquées dans le texte des Gesta Dagob
erti régis; de telle sorte que la seule question qui se pose
est de savoir si Dagobert a bien, en fait, renoncé en faveur
de Saint-Denis aux profits qu'il s'était tout d'abord réservés,
ou si Clovis II est le premier qui ait fait abandon des droits
du fisc à l'abbaye concessionnaire.
Mais alors il existe des textes bien antérieurs aux Gesta
Dagoberti régis qui prouvent qu'en cette matière l'auteur
du ixe siècle n'a rien inventé et que, s'il y a eu supercherie,
la fraude remonterait au milieu du vine siècle au moins.
Dans une requête écrite qu'il adressait en 753 au roi
Pépin le Bref, Fulrad, abbé de Saint-Denis, exposait que,
depuis longtemps, les rois antérieurs, Dagobert Ier, Clo
vis II, Childéric II, Thierry III, Clotaire2 et Childebert III,
ainsi que le maire du palais et Charles-Martel, avaient con
cédé tous les tonlieux levés en Parisis sur les marchands se
rendant à la fête de Saint-Denis, et il avait fait soumettre au
roi, pour que celui-ci les lût, les diplômes invoqués3.
1. Imbart de La Tour, Des immunités commerciales accordées aux églises du
VIIe au IXe siècle, dans les Études d'histoire du moyen âge dédiées à Gabriel
Monod, Paris, 1896, in-8°, p. 84-85. — Cette doctrine était encore enseignée au
xvine siècle, par Févret, dans son Traité de Valus.
2. C'est-à-dire Clovis III. Voir ci-dessus, p. 11, note 3.
3. Jugement original de Pépin le Bref, s. 1., 753, 8 juillet : « Igitur cognoscat
utilitas seu magnitudo vestra [quod] venerabilis vir Folradus abba de basilica
peculiaris patronis nostri sancti Dionisii... missa peticione nobis suggesserunt
(sic), eo quod a longo tempore anteriores reges doninus Dagobertus et Chlodo-
vius seu et postea Hildericus et Theudericus et Chlotharius quondam reges, a l'époque mérovingienne 13
Toutefois, comme le rédacteur du diplôme d'où nous
tirons ces renseignements s'est servi du jugement antérieur
de Childebert III, — la chose n'est pas contestable, — on
objectera que le nom de Dagobert a pu par subreption être
glissé en tête de la nomenclature des bienfaiteurs royaux de
Saint-Denis, et que, par conséquent, la présence de ce nom
ne crée pas même une présomption suffisante de l'existence
en 753 d'un précepte de Dagobert Ier.
Mais six ans plus tard, le 30 octobre 759, dans un nouveau
procès concernant le « mercatus » et intenté par les agents
de Saint-Denis au comte de Paris, Gérard, les représentants
de l'abbé Fulrad ne soumettaient à l'examen du roi Pépin
que le seul diplôme de Dagobert Ier. Cette fois-ci, plus de
doute ! Il a bien existé un acte de ce roi mérovingien, et,
chose entre toutes digne de remarque, cet acte, répondant
à l'idée que nous en donnaient les Gesta Dagoberti régis,
disait, plus nettement encore que ne l'avait fait l'historien
du ixe siècle, que Dagobert avait institué le marché et que,
dans la suite, il l'avait donné et confirmé avec tous les ton-
lieux à l'abbaye de Saint-Denis1.
L'auteur des Gesta Dagoberti régis n'a donc fait qu'util
iser un document qu'il trouvait dans le chartrier de son
etiam et Hiltbertus et avunculus noster Grimoaldus majorum domus ip-
sique (vel genitor noster en notes tironiennes suscrites) quondam omnes tello-
neos infra pago Parisiaco de illa festivitate sancti Dionisii in idipso pago Pari-
siaco de omnes necuciantes tam Saxones quam Frisiones vel alias naciones
promiscuas, de quascumque pagos vel provincias ad festivitate sancti Dionisii
martyris, tam in ipso marcado quam et in ipsa civitate Parisius de ipsa vice seo
et per villabus vel per agros, tam ibidem quam et aliubi ad negociandum vel
necocia plurima exercendum et vina comparandum in portus et per diversa
flumina, qui ad ipsa festivitate advenerint, ut ipso telloneus in integritate de
ipsa vice ad casa sancti Dionisii concessissent vel confirmassent ; unde et ipsas
precepciones vel confirmaciones anteriorum regum nobis in présente obtule-
runt relegendas. Relectas et percursas ipsas precepciones seu et confirmaciones
vel illo judicio evindicato domno Hiltberto rege et avunculo nostro Grimoaldo
majorum domo, quem agentes sancti Dionisii super agentes inlustri viro Gri
moaldo majorum domo evindicaverunt, ipsum nobis obtullerunt ad relegen-
dum. » Édition Mühlbacher, Monumenta Germaniae historica, Diplomata Karo-
lina, t. I, p. 9, n° 6.
1. Jugement original de Pépin le Bref, Compiègne, 30 octobre 759 : « Supra-
dicti autem agentes sancti Dionisii ita contra eum (le comte Gérard) intendebant
et ostendebant praeceptum Dagoberti régis, qualiter ipsum mercatum stabilis-
set in ipso pago et postea ipsum cum omnes teloneos ad partem sancti Dionisii
delegasset ac firmasset. » Édition Mühlbacher, Mon. Germ, hist., Diplomata
Karolina, t. I, p. 17, n° 12.

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