Genèse d'une Classification du Néolithique - article ; n°3 ; vol.33, pg 203-216

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1936 - Volume 33 - Numéro 3 - Pages 203-216
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1936
Lecture(s) : 23
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

Georges Goury
Genèse d'une Classification du Néolithique
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1936, tome 33, N. 3. pp. 203-216.
Citer ce document / Cite this document :
Goury Georges. Genèse d'une Classification du Néolithique. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1936, tome 33, N.
3. pp. 203-216.
doi : 10.3406/bspf.1936.4452
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1936_num_33_3_4452PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 203 SOCIÉTÉ
Genèse d'une Classification du Néolithique.
Georges GOURY.
Chargé du Cours d'Archéologie préhistorique
à la Faculté des Lettres dé l'Université de Nancy.
Le Néolithique couvre la France entière. Alors que les gisements
paléolithiques restent l'apanage de quelques privilégiés, les trou
vailles de silex néolithiques sont possibles, après quelques prospect
ions en toutes régions non montagneuses, surtout si la culture des
céréales modifie régulièrement la surface du sol. Tout jeune donc,
j'ai pu, au hasard de séjours divers, faire d'amples récoltes; lorsque,
toutefois, soucieux de mettre un peu d'ordre dans les industries,
qui m'apparaissaient très diverses d'après les nombreux spécimens
que j'avais recueillis, je voulus consulter le seul auteur alors clas
sique, Gabriel de Mortillet, qui traitait du Néolithique dans son
édition de 1883 du « Préhistorique », toute cette époque se perdait
dans le gouffre du Robenhausien, ce qui ne m'avançait guère, Néol
ithique et Robenhausien étant simplement synonymes ; l'édition de
1900 ne fut d'ailleurs pas plus satisfaisante, elle annonçait un vo
lume sur le Néolithique, qui ne parut jamais. Plus tard, la lecture
du « Manuel » de Déchelette, premier exposé vraiment magistral
de nos connaissances sur les Ages de la Pierre, me causa encore
une certaine désillusion : l'industrie campignienne seule était isolée
du bloc néolithique ; pour une part, Déchelette affirmait que les
silex pygmées, regardés comme caractéristiques de l'industrie tarde-
noisienne, n'appartenaient pas à une coupure chronologique du
Néolithique; quant au reste, c'était un aveu d'impuissance : « Si,
« pour certains objets, en s'aidant d'observations typologiques, on
« distingue des types anciens et des types récents, on ne saurait
« encore se faire une idée précise des phases successives de cette
« période, malgré sa durée et son importance ».
Ce n'était guère encourageant, d'autant plus que certains esprits,
paraissant heureux de noircir le tableau, s'efforcèrent de poser en
principe qu'aucune classification, même pour le Néolithique, n'a de
valeur scientifique qu'en s'appuyant sur la stratigraphie ; nombreux
furent dès lors ceux qui répétèrent, en bêlant : « pas de strati-
« graphie, pas de classification néolithique possible ; trouvez-nous
« une stratigraphie ». C'est le système bien connu pratiqué par
ceux qui se drapent dans une prétendue autorité scientifique sans
chercher de leur part à faire le moindre effort pour arriver à la SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 204
découverte de la vérité. En une certaine mesure la réponse leur
a été donnée par les beaux travaux de P. Vouga sur la stratigraphie
des couches palafittiques. Les croyez-vous quelque peu satisfaits?
allons-donc, c'est peu connaître ceux qui se contentent de critiquer,
incapables qu'ils sont de réaliser eux-mêmes. <.< La stratigraphie
« des palafîttes, c'est bien, disent-ils, mais sans aucune portée géné-
« raie ; la civilisation des cités lacustres n'englobe qu'une partie
« du Néolithique ; ce qu'il faut c'est une stratigraphie dressée sur
« les gisements les plus divers, vous n'avez pas le droit d'intro-
« duire une période industrielle dans votre classification, si aupa-
« ravant vous n'avez pas trouvé par la stratigraphie la place qu'elle
« doit occuper ».
Un préhistorien, possédant plus que la science de cabinet et
ayant exécuté lui-même de nombreuses fouilles, sait que tenir un
tel langage équivaut à renoncer à tout jamais à établir une classi
fication du Néolithique. Les stations de cette période n'ont pas de
stratigraphie possible, tout y est en surface et retourné presque
toujours par la charrue depuis des siècles ; les fonds de cabanes?
mais comme ces demeures n'offraient pas la pérennité d'abri des
grottes, elles n'ont été occupées que pendant quelques générations,
insuffisamment pour permettre à des industries de se superposer ;
les grottes alors? mais leur occupation n'était plus dans les habi
tudes, ce n'est que temporairement qu'elles ont servi d'habitat ;
presque partout la couche néolithique n'y est que superficielle et
sans grande épaisseur.
En réalité, j'ai toujours pensé qu'il convenait en telle occurrence
de conjuguer les divers éléments que l'on rencontre sur le terrain :
typologie des pièces, céramique, habitat, etc., en utilisant comme
base et contrôle la stratigraphie fournie par les stations lacus
tres.
Après la publication du « Manuel » de Déchelette, j'avais donc
repris avec plus d'ardeur mes recherches et mes études ne pouvant
admettre qu'il fallut renoncer à une classification du Néolithique,
classification que j'entrevoyais quelque peu grâce aux nombreux
éléments que j'avais déjà rassemblés.
Cette classification dressée après de longues années d'étude, je
songeais à la publier en un mémoire exposant le processus de mon
travail, afin de donner à mes Collègues en Préhistoire la facilité d'en
apprécier la portée ; au moment toutefois où je mettais au point
mon manuscrit, je fus chargé, en 1926, sous forme de « Précis d'Ar
chéologie préhistorique » de reprendre l'œuvre de Déchelette, déjà
ancienne, et de donner une nouvelle mise au point des connais
sances préhistoriques; lorsque, en 1931, je consacrai, sous le titre SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 205
de « VHomme des Cités lacustres « (1), deux volumes au Néoli
thique, je fus amené à y insérer la classification, que j'avais dressée,
sans pouvoir, comme il s'agissait d'un exposé général, entrer dans
les détails de la genèse même de cette classification.
Je crois donc utile de publier aujourd'hui un très rapide exposé
des méthodes adoptées pour cette
J'ai dit ailleurs ce que je pensais de l'insuffisance des essais de
classification connus jusqu'ici (2) ; seules m'apparurent comme de
première importance les classifications tirées par les préhistoriens
suisses, P. Vouga et D1 Ischer, de l'étude des palafittes ; seulement
ces classifications étaient trop spéciales pour être étendues a priori
aux stations terrestres ; j'ai donc cru bon d'emprunter, dès l'abord,
à un philosophe célèbre son système de la table rase et d'ignorer
par principe, ce qui avait pu être fait jusqu'alors afin de ne pas
subir d'influence ; c'était toute la classification à reprendre à pied
d'oeuvre.
Comme guide, je n'hésitais pas à adopter les règles posées par
Descartes dans son « Discours de la Méthode », que je tiens
à rappeler ici, car on les a bien oubliées aujourd'hui : elles seraient
à méditer par quelques préhistoriens. « Ne recevoir jamais aucune
« chose pour vraie, pose Descartes dans sa première règle, que je
« ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire éviter soigneu-
« sèment la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien
« de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement
« et si distinctement en mon esprit que je n'eusse aucune occasion
« de le mettre en doute » et plus loin : « Sur les objets dont on se
(( propose l'étude, il faut chercher non pas les opinions d'autrui
« ou ses propres conjectures, mais ce que l'on peut voir clairement
« avec évidence ou déduire avec certitude, car la science ne
« s'acquière pas autrement ».
M'inspirant ainsi d'un auteur ancien, je paraîtrai bien vieux jeu
à beaucoup et pourtant ne croirait-on pas ces règles posées d'hier
à l'intention des préhistoriens ; n'est-il pas d'ailleurs préférable de
prendre comme guide des maximes, qui ont rempli le monde d'admir
ation, et de partir d'humbles fondations, comme un simple ouvrier,
plutôt que de jouer prétentieusement au maître, qui impose ses lois.
Connaissant les méthodes, que je vais exposer, et qui ont été les
miennes, chaque préhistorien sera à même de contrôler les résultats
(1) Plusieurs comptes-rendus critiques m'ont reproché ce titre donné à l'ouvra
ge; mais ne fallait-il pas, surtout à l'heure actuelle, compter avec les nécessités
de lancement du volume? pour le grand public « Cités lacustres » est plus sug
gestif que « Néolithique », titre susceptible de tenter à peine quelques préhis
toriens.
(2) Georges Gourt. — L'Homme des Cités lacustres, p. 178. (A. Picard,
Editeur). SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 206
obtenus et s'il adopte la classification que j'ai proposée, il la fera
sienne en quelque sorte.
Pour réunir les éléments de la classification, trois sources
s'offraient, où il pouvait paraître utile de puiser : les Musées, les
comptes-rendus de trouvailles présentés par les chercheurs aux
Sociétés savantes et enfin les stations elles-mêmes.
J'avouerai que les collections des Musées ne m'ont pas été d'une
grande utilité (1). On peut parfois y étudier le mobilier d'une sta
tion (2), mais les conditions de situation et d'habitat, facteurs fort
importants pour la classification, sont à rechercher ailleurs, quand
il est possible d'en retrouver mention dans un compte-rendu quel
que peu scientifiquement rédigé; souvent une station n'est repré
sentée en vitrine que par ses plus belles pièces, seules susceptibles
d'intéresser le public ; enfin certains chercheurs sollicités par le
musée, ne paraissent vraiment lui avoir offert que le second choix
de leurs trouvailles (3).
Les descriptions de stations par les archéologues sont trop sou
vent insuffisantes ; elles nous apprennent en général qu'en tel lieu-
dit, il a été ramassé plus ou moins de haches polies, de pointes de
flèches, de grattoirs, etc., mais elles omettent pour la plupart de
placer la station dans le paysage de la région et de chercher ses
rapports avec les autres stations des environs ; seules les études
d'ensemble fournissent souvent d'utiles données.
Musées et notices sont précieux pour documenter une classif
ication, mais non pour l'édifier.
Il n'y a vraiment pour permettre de saisir le développement d'une
industrie, son évolution et la place qu'elle doit occuper par rapport
(1) Que l'on veuille bien ne pas oublier que je ne considère ici les collections de
Musée qu'au point de vue de leur utilité pour dresser d'après elles une classification
rationnelle du Néolithique, car, sans les Musées, que de précieux documenta
seraient à jamais perdus. Giterai-je le cas de Raoul Guérin, un des pionniers de
la préhistoire lorraine ; de son vivant, il fit don de quelques pièces au Musée
Lorrain, mais tint, et cela se comprend, à conserver la plus grande partie de sa
collection de silex, recueillis sur les principales stations des environs de Nancy;
seulement il omit d'en disposer, si bien qu'après sa mort, arrivée dans un
hospice, les sœurs jetèrent aux ordures ces pierres, pour elles sans aucun
intérêt. Le préhistorien, qui a vraiment éprouvé tant de plaisir à trouver chacune
des pièces de sa collection, qui s'est plu à les étudier et ù les classer, ne devrait
pas hésiter à en assurer la conservation en les léguant à un Musée, qui de ce
chef n'aura aucun droit de succession à payer.
(2) Et encore! Certains Musées dédaignent le groupement des objets par
stations et ne présentent que des séries de haches, de pointes de flèches, etc.,
ce qui enlève toute valeur d'étude aux pièces.
(3) Par contre, je tiens à mentionner le grand profit que j'ai tiré de la visite
du Musée de Neuchàtel (Suisse), sous la conduite de P. Vouga, y ayant vu
apparaître fort nettement les grandes lignes de la classification du Néolithique
lacustre. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 207
aux autres dans la classification, que l'exploration personnelle de
nombreuses stations et en des régions les plus diverses. Rien
n'évoque en l'esprit d'aussi utiles suggestions, que l'étude sur le
terrain ; quelques pièces ramassées sur un champ vous apprennent
plus que la lecture pendant des heures de comptes-rendus de
trouvailles. L'étude géologique du sol et des conditions de gisement
évitent bien des erreurs. En veut-on un exemple? M. Lantier a-t-
il à peine regardé les photographies de quartzites, formant les
planches XII à XVI de mon ouvrage, qu'il écrit (1) : « Les pièces
« reproduites ne sont pas néolithiques, mais appartiennent au
« Paléolithique ancien ». Or, s'il avait ramassé lui-même ces pièces
sur le terrain, s'il s'était reudu compte que ces quartzites gisaient
exclusivement en surface, s'il avait étudié la situation des stations
et connu ainsi par les travaux des géologues locaux qu'au Paléo
lithique ces emplacements avaient été balayés par les eaux des
cendues des Vosges (2); si, d'autre part, parcourant, les autres
stations néolithiques de Lorraine, il avait, la plupart du temps,
retrouvé ces quartzites utilisés conjointement au silex par suite de
la pénurie de ce dernier (3), enfin s'il eut suivi les règles de
Descartes, il n'aurait pas été si affirmatif.
J'ajouterai qu'il convient surtout d'étudier les stations inexplorées
par d'autres ou très peu explorées, de manière à bien se rendre
compte de l'aspect industriel de la station, où pourraient sans cela
manquer les pièces les plus typiques déjà recueillies par les
chercheurs.
J'ai donc pris le parti de parcourir le plus grand nombre de
stations, et dans les régions les plus diverses ; pendant vingt-cinq
ans, j'ai étudié les habitats et leur industrie, leur situation géogra
phique et la constitution géologique du sol.
(1) R. Lantier, — Revue Archéologique, 1933, I, p. 261.
(2) Georges Goury. — Le Paléolithique en Lorraine, L'Anthropologie,
1914, p. 25.
(3) En Lorraine, on a toujours attribué l'utilisation du quartzite, dans les stations
vadémontiennes ou dominartiniennes, à la rareté du silex comme matière première ;
peut-être y avait-il aussi une raison de techniqne industrielle, car à Banville
(Calvados), station dommartinienne très riche en silex, j'ai recueilli également
des quarlzites travaillés et là certainement d'importation éloignée. Dans les
planches XII à XVI de mon ouvrage, les types de l'industrie du quartzite, qne
j'ai donnés, appartiennent pour les pièces de la station d'Ormes, de Flavigny-
sur-Moselle, de Laneuville-devant-Nancy à des stations nettement campigiennes
à industrie pure de quartzite, tandis que celles du Haut-de Lièvre à Maxéville,
de Lay-Saint-Cristophe et de Rogéville ont été recueillies dans des stations à de silex non campigniennes. Je prépare d'ailleurs en ce moment une
étude, complémentaire de celle parue dans l'Anthropologie et citée dans la note
précédente, sur les quartzites de Lorraine, et cela en communauté d'idées avec
les divers préhistoriens de la région, pour qui la date néolithique des outils en
quartzile, qu'ils ont recueillis sur le terrain, ne fait aucun doute. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 208
Chaque station eut alors sa fiche signalétique sur laquelle les
observations particulières étaient notées, sans égard à leur portée
possible. J'insiste sur ce point très important, qui empêche de se
laisser aller à des idées préconçues. En effet, il arrive qu'au cours
de l'exploration d'une station, on soit tenté de négliger certains
faits, qui semblent extraordinaires, en les interprétant selon des
idées courantes. Comme exemple, je citerai la présence de haches
polies sur certaines stations campigniennes ; les quelques cher
cheurs, qui en ont fait l'observation, se sont contentés de noter un
soi-disant mélange avec une industrie postérieure, par suite d'occu
pations successives du sol. Tout au contraire, si on observe que
}a hache polie ne s'accompagne jamais sur ces stations des pièces
courantes, comme les petits grattoirs du Néolithique, et que ces
haches correspondent toujours à un faciès spécial du Campignien ;
si on relate ce fait pour une série de stations, situées en des régions
éloignées les unes des autres, on doit logiquement conclure que
ces haches polies font partie intégrale du mobilier campignien, et,
quelque contraire aux idées courantes que cela paraisse, que les
campigniens ont pratiqué à un certain moment l'opération du
polissage ; c'est ce qui m'a donné une des caractéristisques du
Campignien III.
Peu à peu ce que je dénommerai des familles de stations se sont
formées dans ma documentation.
A ces familles de stations j'ai donné d'abord, pour faciliter mon
travail, des dénominations alphabétiques : A, B, C, . . . ne préju
geant en rien des appellations à leur attribuer. Puis par le jeu des
éléments communs, de certains repères comme la céramique, etc.,
ces familles de stations se sont classées d'une façon pour ainsi dire
mathématique, s'enchevêtrant même parfois les unes dans les
autres ; c'est alors que les données fournies par la stratigraphie des
stations lacustres sont intervenues comme preuve de la justesse de
l'opération.
Ce que j'ai appelé des familles de stations étant devenu des
périodes industrielles, il convenait de les désigner autrement que
par de simples lettres.
Fallait-il adopter la division en Néolithique inférieur, Néolithique
moyen, Néolithique supérieur?
Ces termes ont été souvent critiqués et reconnus impropres
puisqu'en réalité nous n'avons plus, dans la généralité du Néoli
thique, de stratigraphie nous présentant une succession par couches
de terrains. On s'exprimerait mieux en parlant, comme la fait
P. Vouga, de Néolithique ancien, moyen et récent, mais pour cet
archéologue, ces termes constituent seulement une subdivision du
Lacustre et laissent de côté ce que nous désignons par Omalien SOCIETE PREHISTORIQUE FRANÇAISE 20Ô
et Campignien, on risquerait ainsi de créer des amphibologies.
En effet, si, pour certains comme M. Lantier, le terme de Néoli
thique ancien doit désigner l'industrie la plus ancienne de l'ex-
Robenhausien, d'autres ne manqueront pas d'entendre l'Omalien
ou le Campignien comme Néolithique ancien. Dans un mémoire
récent (1), M. l'abbé Favret parle d'un Néolithique supérieur franc
équivalant à ce que P. Vouga considère comme le Néolithique lacustre
moyen ; peut on dire que cela jette de la clarté sur la classification?
En toutes façons les termes de supérieur, moyen et inférieur sont
donc à rejeter comme non-scientifiques ; à la rigueur il est possible
de conserver ceux d'ancien, moyen et récent et encore ils ne peuvent
désigner assez nettement les industries néolithiques si diversifiées,
mais seulement les groupes de ces industries déjà dénommés
autrement.
Devait-on emprunter aux archéologues étrangers le système de
numérotation en chiffres romains et parler de Néolithique I, II,
III, etc.?
Cela n'est pas sans inconvénients, parce qu'aucune classification
ne peut être considérée comme stable ; l'opinion ou les découvertes
d'un autre préhistorien peut la modifier et alors les références ne
concordent plus ; c'est, par exemple, ce qui s'est passé pour le
Bronze ; Déchelette au lieu de choisir des stations éponymes
comme Mortillet, a préféré numéroter comme Montélius,
seulement il distingue quatre périodes, au lieu de cinq comme
l'archéologue Scandinave; ce qui est susceptible d'amener des
erreurs, si l'on ne prend soin après une citation d'indiquer s'il
s'agit d'une période de Montélius ou d'une période de Déche
lette (2). A mon avis, cette numérotation doit-être réservée aux
sous-divisions des périodes, que l'on ne saurait désigner autre-
(1) P. M, Favret. — L'Allée couverte sous tumulus du Reclus. (Revue Archéo*
logique, 1935, I, p. 20).
(2) Ajouterai-je un autre exemple plus récent? On a désigné le second Age du
Fer en lui donnant le nom d'époque de La Tène; naturellement l'étude de cette
époque, poussée à fond, a amené Tischler à créer La Tène I, II et III; quand
on a pensé qu'il convenait d'y adjoindre la prolongation de cette même époque
dans les Iles Biitanniques, il a été facile de créer La Tène IV. Seulement voici
que Reinecke délimite une période de transition entre Hallstatt et La Tène, d'où
remaniement obligatoire de la nomenclature et nécessité de la rendre alphabétique
pour éviter des confusions : Tène A, B, C, D; si bien que maintenant les archéo
logues ont La Tène A puis La Tène I (B), La Tène II (G), etc. On conviendra que,
si chaque période du Premier Age du Fer avait été désignée par le nom d'une
nécropole se rapportant à la période, les intercalations de périodes nouvellement
déterminées eussent été fort simples, sans créer pour cela d'imbroglio dans les
indices numériques ou alphabétiques. Dirons-iious, en terminant, que cette
observation pourrait également être présentée pour les termes d ancien, de moyen
et de récent, car on peut toujours découvrir une industrie plus ancienne ou plus
récente.
SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE. 14 SOCIETE PREHISTORIQUE FËANÇAÎSÈ 210
ment; cela s'est fait sans inconvénient pour le Paléolithique, où l'on
admet couramment selon la classification que nous avons établie,
le Magdalénien I, II, III, etc.
Au fond rien ne vaut le vieil usage français, que Mortillet
a emprunté aux géologues, de désigner les périodes par le nom
d'une station typique de cette période (1) ; employer la dénomin
ation découlant de la station éponyme suffit à spécifier que l'on
s'en rapporte à la période déterminée par le préhistorien, qui lui a
appliqué le nom : lorsque l'on vient à parler du Claclonien, on sait
qu'il s'agit de l'industrie par les travaux de l'abbé
Breuil. Le Paléolithique maintient toujours cet usage et l'Etranger
l'a adopté pour cette période.
Au Néolithique, il eut été ridicule d'innover pour certaines périodes
fort bien définies et connues de tous ; ainsi l'Omalien et le Cam-
pignien, même s'il peut convenir d'y distinguer plusieurs stades,
correspondent néanmoins à des divisions industrielles nettement
caractérisées et isolées de ce vieux Robenhausien, terme par lequel
Mortillet désignait lensemble du Néolithique.
Néanmoins dans un récent article de critique (2), M. Lantier
écrit : « On s'étonnera de voir conserver des dénominations, qui à
« de rares exceptions près, se rapportent à un gisement déterminé
« plutôt qu'à un type de civilisation. C'est ainsi qu'il est plus
« logique de parler du groupe de la céramique rubanée que de
« l'industrie omalienne, puisque le groupe belge représente l'ex-
« trême avancée des agriculteurs porteurs de la civilisation que
« représente ce type de céramique » .
Désigner l'industrie par le type céramique est le système all
emand (3), et la science française, créatrice des études préhis
toriques, est peut-être capable de se suffire à elle-même, et cela
d'autant plus que ce système ne semble guère applicable chez nous,
étant donnée la diversité des industries créée par la position géogra
phique de notre pays, région terminale du continent européen, où
sont venus tant du Nord que de l'Est et du Sud, aboutir divers
courants de culture, qui s'y sont rencontrés et s'y sont modifiés
par influences réciproques. La culture de la céramique ruba
née fut la civilisation principale de l'Europe centrale ; elle se
conserva même, quelque peu évoluée, en certaines régions jus
qu'à l'Age des Métaux ; les subdivisions néolithiques y sont donc
fort simples. En France, si l'on veut désigner les industries par le
(1) Cette station reçoit le qualificatif d'é/wnyme, c'est celui que l'on donnait en
Grèce à l'archonte, dont l'année prenait le nom.
(2) R. Lantier. — Reçue Archéologique, 1935, I, p. 134.
(3) Georges Goury. — op. cit., p. 183, où j'ai décrit ce système et en ai
montré les graves défauts. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 211
type, de céramique, qui les accompagne, cela convient pour l'indus
trie que nous avons dénommée omalienne, mais pour les autres?
car une classification doit comporter des appellations de même
ordre. Comment désignera-t-on l'industrie campignienne? Comment
désignera-t-on les trois industries bien distinctes, qui prennent la
place de l'ancien Robenhausien, car pour tout cela nous ne connais
sons qu'une céramique cataloguée par la science allemande, la
céramique des palafittes ou du Michelsberg?
D'ailleurs quel inconvénient y a-t-il à ce que la dénomination
d'une industrie soit tirée d'une station, qui marque l'extrême avan
cée des céramistes, amis du décor spiraliforme? Au Paléolithique ne
continue-t-on pas à désigner, même à l'Etranger, l'industrie à feuilles
de lauriers et à pointes à cran par le terme de Solutréen, quoique
l'origine de cette civilisation paraisse bien être en Hongrie et que la
station de Solutré n'en soit aussi qu'une extrême avancée vers le
Nord-Ouest ?
Si la conservation des termes d'Omalien et de Campignien s'im
posait, celle du terme de Robenhausien n'était plus possible ; plu
sieurs nouvelles divisions devenaient nécessaires dans ce pêle-mêle,
que l'on comprenait autrefois sous cette dénomination. Un aimable
critique, M. Drioux, m'a reproché de n'avoir pas conservé le terme,
en y introduisant les divisions I, II, III; ce que j'ai dit plus haut r
épondra déjà à l'objection et j'ajouterai que, si dans les trois nouvelles
périodes que j'ai introduites dans la classification à la place du Ro
benhausien, je n'ai pas eu à indiquer de sous-divisions, il est cer
tain que des études poussées par des préhistoriens amèneront, un
jour ou l'autre, à créer ces sous-divisions dans mon Vadémontien ou
mon Dommartinien; on sera trop heureux alors de disposer de la
numérotation romaine, sans avoir à user d'exposant en chiffres
arabes, comme me le proposait quelqu'un, au risque de faire con
currence à un ouvrage de mathématiques.
Restaient donc les dénominations empruntées à des stations typi
ques, mais à quelles stations ?
Comme je n'ai aucune prétention à l'absolutisme doctrinal, j'ai
consulté des Collègues en préhistoire de diverses provinces. Hélas !
Tot capita, tot sensus. Je saisis l'occasion qui m'est donnée ici de
m'excuser auprès d'eux de n'avoir pas adopté leurs suggestions, mais
à la suite de cette consultation, j'ai dû méditer la fable du Meunier,
de son Fils et de l'Ane.
Les grandes stations célèbres, contrairement à ce qu'ont pensé cer
tains, ne peuvent être prises comme stations éponymes d'une période
car, en raison de l'importance de leur situation, elles ont été occu
pées pendant de longs siècles. C'est le cas de la station de Chassey ,
d'où l'on avait à un certain moment cherché à tirer le Chasséo-roben-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.