Hiérarchies sociales chez les Baruya de Nouvelle-Guinée - article ; n°69 ; vol.36, pg 239-259

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1980 - Volume 36 - Numéro 69 - Pages 239-259
In this text the author analyses the different forms of social hierarchies which existed among the Baruya, a tribe from the interior of Papua New Guinea, before their colonisation in 1960. He notes the existence of several inter-related systems, stemming from a fundamental trait: the domination of men over women. In the first part he describes visible signs of women's subordination, their inability to own land, the making of their tools, the making and use of arms and means of destruction, and sacred objects which make it possible to communicate with the supernatural and to produce life. He then quickly analyses social institutions which produce and justify men's domination and women's subordination, that is to say masculine and feminine initiations. He shows that as they reach adulthood, all the young men dominate all the young women they are going to marry. But this social hierarchy between the sexes does not exhaust Baruya hierarchies. Among the men who dominate women there are some who dominate all the other men. These are the great men. The author analyses the mechanics of producing these great men. First he singles out the masters of masculine initiation rituals who possess sacred objects and magic formulas inherited from their ancestors. These men are great through their function. Other men are great because of their abilities, individually, without heritage: the great warriors, the shamans, and the cassowary hunters. He shows that here too there is male domination, as the cassowary is a woman, the symbol of all primitive women. Finally the author poses a general theoretical problem. He shows that the Baruya society has no big man, men who accumulate riches in order to have women, and women to have riches, and who establish their position through a calculated game of giving and receiving gifts. He underlines that Marshall Sahlins' analysis missed an essential point: when there is a direct exchange of women, there is no need to accumulate riches in order to obtain women and reproduce life. So it is in very special structural conditions that the big man emerges.
Dans ce texte l'auteur analyse les différentes formes de hiérarchies sociales qui existaient chez les Baruya, une tribu de l'intérieur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, avant leur colonisation en 1960. Il fait apparaître l'existence de plusieurs systèmes qui s'emboîtent les uns dans les autres et s'enracinent dans un fait fondamental : la domination des hommes sur les femmes. Dans une première partie, il décrit les signes visibles de la subordination des femmes, leur séparation de la propriété de la terre, de la fabrication de leurs outils, de la fabrication et de l'usage des armes et moyens de destruction, des objets sacrés qui permettent de communiquer avec le surnaturel et de produire la vie. Il analyse ensuite rapidement les institutions sociales qui produisent et légitiment la domination des hommes et la subordination des femmes, à savoir les initiations masculines et féminines. Il montre qu'au terme de leur jeunesse, tous les jeunes hommes dominent toutes les jeunes femmes qu'ils vont épouser. Mais cette hiérarchie sociale entre les sexes n'épuise pas les hiérarchies baruya. Parmi les hommes qui dominent les femmes, il en est qui dominent tous les autres hommes : ce sont des « grands hommes ». L'auteur analyse le mécanisme de production de ces grands hommes. Il distingue d'abord les maîtres des rituels d'initiation masculine qui possèdent des objets sacrés et des formules magiques héritées de leurs ancêtres. Ces hommes sont grands par leur fonction. A côté d'eux d'autres hommes sont grands par la manière dont ils remplissent leur fonction, individuellement, sans héritage : les grands guerriers, les chamanes, les chasseurs de casoars. Il montre que là encore se reproduit la domination masculine puisque le casoar est une femme, le symbole de toutes les femmes sauvages. Finalement, l'auteur pose un problème théorique de portée générale. Il montre que la société baruya n'a pas de big man, d'hommes qui accumulent des richesses pour avoir des femmes, des femmes pour avoir des richesses, et qui établissent leur renommée par le jeu calculé de leurs dons et contre-dons. Il souligne que l'analyse de Marshall Sahlins a manqué un point essentiel. Lorsqu'il y a échange direct des femmes, il n'y a pas de raison d'accumuler des richesses pour obtenir des femmes et reproduire la vie. C'est donc dans des conditions structurales très particulières qu'émerge le big man.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1980
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Maurice Godelier
Hiérarchies sociales chez les Baruya de Nouvelle-Guinée
In: Journal de la Société des océanistes. N°69, Tome 36, 1980. pp. 239-259.
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Godelier Maurice. Hiérarchies sociales chez les Baruya de Nouvelle-Guinée. In: Journal de la Société des océanistes. N°69,
Tome 36, 1980. pp. 239-259.
doi : 10.3406/jso.1980.3041
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1980_num_36_69_3041Abstract
In this text the author analyses the different forms of social hierarchies which existed among the Baruya,
a tribe from the interior of Papua New Guinea, before their colonisation in 1960. He notes the existence
of several inter-related systems, stemming from a fundamental trait: the domination of men over women.
In the first part he describes visible signs of women's subordination, their inability to own land, the
making of their tools, the making and use of arms and means of destruction, and sacred objects which
make it possible to communicate with the supernatural and to produce life. He then quickly analyses
social institutions which produce and justify men's domination and women's subordination, that is to say
masculine and feminine initiations. He shows that as they reach adulthood, all the young men dominate
all the young women they are going to marry. But this social hierarchy between the sexes does not
exhaust Baruya hierarchies. Among the men who dominate women there are some who dominate all
the other men. These are the "great men". The author analyses the mechanics of producing these great
men. First he singles out the masters of masculine initiation rituals who possess sacred objects and
magic formulas inherited from their ancestors. These men are great through their function. Other men
are great because of their abilities, individually, without heritage: the great warriors, the shamans, and
the cassowary hunters. He shows that here too there is male domination, as the cassowary is a woman,
the symbol of all primitive women. Finally the author poses a general theoretical problem. He shows that
the Baruya society has no big man, men who accumulate riches in order to have women, and women to
have riches, and who establish their position through a calculated game of giving and receiving gifts. He
underlines that Marshall Sahlins' analysis missed an essential point: when there is a direct exchange of
women, there is no need to accumulate riches in order to obtain women and reproduce life. So it is in
very special structural conditions that the big man emerges.
Résumé
Dans ce texte l'auteur analyse les différentes formes de hiérarchies sociales qui existaient chez les
Baruya, une tribu de l'intérieur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, avant leur colonisation en 1960. Il fait
apparaître l'existence de plusieurs systèmes qui s'emboîtent les uns dans les autres et s'enracinent
dans un fait fondamental : la domination des hommes sur les femmes. Dans une première partie, il
décrit les signes visibles de la subordination des femmes, leur séparation de la propriété de la terre, de
la fabrication de leurs outils, de la fabrication et de l'usage des armes et moyens de destruction, des
objets sacrés qui permettent de communiquer avec le surnaturel et de produire la vie. Il analyse ensuite
rapidement les institutions sociales qui produisent et légitiment la domination des hommes et la
subordination des femmes, à savoir les initiations masculines et féminines. Il montre qu'au terme de leur
jeunesse, tous les jeunes hommes dominent toutes les jeunes femmes qu'ils vont épouser. Mais cette
hiérarchie sociale entre les sexes n'épuise pas les hiérarchies baruya. Parmi les hommes qui dominent
les femmes, il en est qui dominent tous les autres hommes : ce sont des « grands ». L'auteur
analyse le mécanisme de production de ces grands hommes. Il distingue d'abord les maîtres des rituels
d'initiation masculine qui possèdent des objets sacrés et des formules magiques héritées de leurs
ancêtres. Ces hommes sont grands par leur fonction. A côté d'eux d'autres hommes sont grands par la
manière dont ils remplissent leur fonction, individuellement, sans héritage : les grands guerriers, les
chamanes, les chasseurs de casoars. Il montre que là encore se reproduit la domination masculine
puisque le casoar est une femme, le symbole de toutes les femmes sauvages. Finalement, l'auteur
pose un problème théorique de portée générale. Il montre que la société baruya n'a pas de big man,
d'hommes qui accumulent des richesses pour avoir des femmes, des femmes pour avoir des richesses,
et qui établissent leur renommée par le jeu calculé de leurs dons et contre-dons. Il souligne que
l'analyse de Marshall Sahlins a manqué un point essentiel. Lorsqu'il y a échange direct des femmes, il
n'y a pas de raison d'accumuler des richesses pour obtenir des femmes et reproduire la vie. C'est donc
dans des conditions structurales très particulières qu'émerge le big man.Hiérarchies sociales
chez les Baruya de Nouvelle-Guinée
par
Maurice GODELIER*
dessinent le portrait d'un personnage que nous Dans ce texte nous nous proposons de
reconstituer la manière dont les Baruya, une n'avons pas rencontré chez les Baruya.
population des Eastern Highlands, se gouver Un Big Man, selon Sahlins, c'est un homme
naient avant 1960, date de leur soumission au qui possède un pouvoir personnel acquis par
pouvoir colonial australien. Nous indiquerons ses propres mérites, donc hérité et heritable.
Ces mérites sont nés de l'exercice de divers ensuite brièvement les transformations qui
sont nées de l'instauration d'un régime d'ad talents, pouvoirs magiques, dont oratoires,
ministration coloniale directe qui prit fin, en bravoure à la guerre, compétence et efforts
décembre 1975, avec l'accession de la Papoua- dans le travail agricole, qui ont prouvé sa
sie Nouvelle-Guinée à l'indépendance. Un quart supériorité dans ces divers contextes. Cepend
de siècle à peine s'était écoulé depuis qu'en ant, selon Sahlins, ces talents ne suffisent pas
1951 James Sinclair, alors Patrol Officer à à faire d'un homme un Big Man. Il faut encore
Mumeng, ne décide de monter une expédition qu'il s'y ajoute une capacité qui semble jouer
pour aller découvrir les Batya, comme on un rôle décisif dans la formation de son pres
tige et de son pouvoir : la capacité de savoir appelait dans la région de Mumeng la tribu
inconnue qui fabriquait un sel renommé, et qui amasser les richesses et de les redistribuer
était en fait les Baruya. avec une générosité calculée. Peu à peu ces
Notre analyse, comme nous espérons pou talents, cette richesse, cette générosité valent
voir le démontrer, fait apparaître l'existence à cet homme le respect d'un grand nombre
chez les Baruya d'une logique sociale globale d'individus qui appartiennent à sa propre tribu
et aux tribus voisines. Et bientôt, pour un qui place au premier rang de la société des
« grands hommes » qui assument de façon certain nombre d'entre eux, le respect, l'admi
ration se transforment en loyauté et en supexceptionnelle certaines fonctions, au pre
mier rang desquelles la guerre et le chama- port actif. Ce sont en général des proches,
nisme. Nous montrerons que cette société à des parents, des alliés, des voisins qui con
« Great Men » contraste profondément avec sentent à aider cet homme dans ses entre
celles au sein desquelles le personnage social prises et forment alors une « faction » sur
principal est un « Big Man ». Nous suggére laquelle il s'appuie pour faire grandir son nom
rons pour finir que les sociétés à Big Men, bien au delà des frontières de sa tribu.
Pour Sahlins, ces types de pouvoir et de perqui tendent aujourd'hui un peu trop facil
sonnage n'apparaissent pas au hasard. Ils naîement, à la suite de Marshall Sahlins, à être
traient au sein de certaines sociétés tribales considérées comme typiques des sociétés mé
lanésiennes, constituent une variété parmi sans pouvoir central, acéphales, composées
d'un certain nombre de groupes locaux égaux d'autres dont il faut chercher les raisons de
sur le plan politique, administrant eux-mêmes l'apparition et du développement. Pour rendre
leurs ressources matérielles et organisés selon ce contraste plus perceptible, nous résume
des rapports de parenté segmentaires qui, à rons brièvement les éléments qui, selon
la différence des sociétés africaines segmen- M. Sahlins, font le pouvoir d'un Big Man et qui
* Directeur d'Études à FE.H.E.S.S., Paris. 240 SOCIETE DES OCEANISTES
taires, n'entraînent pas l'attribution automat Eastern Highlands à passer, en juin 1960,
ique de fonctions et de positions de pouvoir sous le contrôle de l'administration austra
aux individus qui, par leur naissance, occupent lienne. En 1965 la région fut déclarée pacifiée
généalogiquement les points de segmentation et ouverte à la libre circulation des Blancs.
de ces rapports de parenté. Au sein de ces Par la langue, la culture matérielle et l'o
rganisation sociale, les Baruya appartiennent à sociétés, le Big Man et son pouvoir constitue
raient une réponse institutionnelle au besoin un ensemble original de tribus et de groupes
de se doter, dans certaines circonstances — la locaux que l'on a désigné longtemps du terme
guerre, l'organisation dé cérémonies rel de Kukakuka, ferme dérogatoire qui n'est pas
igieuses, les échanges avec des tribus loin utilisé par les Baruya eux-mêmes. Kuka en
taines — d'un pouvoir politique supralocal. Le leur langue signifie « voler, voleur ». Aujourd
Big Man serait, par son ambition et ses initia 'hui, linguistes, anthropologues, missionnaires
s'efforcent de faire bannir des textes et des tives, l'instrument de la satisfaction des inté
propos officiels ce terme insultant et proposent rêts sociaux généraux. Il deviendrait le support
et la personnification de rapports politiques de le remplacer par le mot anga, qui dans
supralocaux que la société ne pourrait, par sa toutes les langues de ce vaste ensemble
structure même, organiser directement sous ethnique signifie « maison ». Mais c'est fond
la forme d'une institution permanente. Sah- amentalement à ces groupes eux-mêmes qu'il
lins, poursuivant son analyse, souligne comrevient de décider comment on doit les appel
bien la base de ce pouvoir est contradictoire. er. Linguistiquement, tous forment un en
semble de langues apparentées qu'on ne peut Commencé dans la réciprocité, son pouvoir
rattacher aux langues mélanésiennes des implique rapidement une pratique qui s'y
groupes côtiers de Papouasie Nouvelle-Guinée. oppose. Peu à peu le Big Man en vient à re
cevoir sans jamais rendre, bref à prélever Wurm a tenté de les rattacher au phylum des
le travail et les richesses de ceux qui consti langues austronésiennes de l'intérieur de la
tuent la base sociale de son pouvoir, ses Nouvelle-Guinée. Mais la démonstration n'en
est pas encore complètement faite. D'après fidèles, sa faction. La réciprocité fait ainsi en
les travaux du linguiste Richard Lloyd, les partie place à Yexaction. Finalement, minée,
lézardée, sa base sociale et matérielle s'ef populations Anga se répartissent entre onze
fondre sous lui et sa faction se disperse pour langues qui se seraient différenciées à partir
rallier l'un ou l'autre de ses rivaux que sa d'une souche commune, au terme d'un proces
chute élève d'autant. sus qui aurait demandé plus d'un millénaire
À cette dynamique des sociétés à Big Men, pour s'accomplir. L'origine de ces groupes
Sahlins oppose — mais nous n'insisterons pas pointe dans la direction du sud de Menyamya
sur ce point — les sociétés à chefferie de Poly qui aurait été le lieu d'une forte expansion
nésie, au sein desquelles une aristocratie héré séculaire des Anga.
ditaire exerce de façon permanente le pouvoir Les Baruya eux-mêmes sont nés des avatars
dans la mesure où elle a le monopole de la con d'une lutte fratricide qui eut lieu au sein
duite des activités rituelles, guerrières et commtribu qui vivait près de Menyamya, il y
erciales. a plus de deux siècles selon nos estimations.
Après ce bref résumé de l'article très st Cette tribu, les Yoyué, aurait littéralement
imulant de Sahlins, qui nous a permis de rap explosé en différents fragments qui se sont
peler les principaux traits du personnage du réfugiés chez des groupes voisins. Les Baruya
Big Man, nous en venons à l'analyse de la descendraient d'un groupe de fuyards qui
société baruya. auraient été recueillis par certains lignages
des Andje, une tribu vivant dans la vallée de
Marawaka. Plus tard les Baruya, avec la comp
La société baruya licité de ces lignages Andje, se seraient
emparés du territoire de leurs hôtes et les
Les Baruya formaient en septembre 1979 auraient refoulés vers le sud.
un groupe de 2 159 individus, répartis dans Pour dire bref, l'organisation sociale des
17 villages et hameaux établis entre 1 600 et Baruya est celle d'une tribu acéphale, com
2 300 m d'altitude dans deux hautes vallées posée de 15 « clans » patrilinéaires, dont
du Kratke Range, une chaîne de montagnes 8 descendent des réfugiés venus de Menyamya
dont les sommets atteignent 3 720 m, les et 7 de groupes locaux absorbés. Les clans
vallées de Marawaka et de Wonenara. Cette sont divisés en lignages, eux-mêmes segment
région fut la dernière de la province des és. La résidence, semble-t-il, était patrilocale HIERARCHIES SOCIALES CHEZ LES RARUYA DE NOUVELLE-GUINEE 241
à l'origine, et les lignages vivaient regroupés Depuis, plusieurs années passées parmi les
chacun en un lieu distinct. Mais les divisions Baruya ont confirmé ces premières impress
intestines, les feuds, la possibilité et dans ions, tout en nous permettant de découvrir
certains cas l'urgente nécessité d'aller se réfu d'autres formes de hiérarchie, moins visibles
gier chez ses alliés ou chez ses maternels, ont et plus complexes, dont nous allons dessiner
entraîné dans chaque village la coexistence de le tableau.
plusieurs segments de lignages appartenant en
fait a des clans différents.
L'agriculture est l'activité économique prin a. Les signes et les formes de la domination
cipale, complétée par l'élevage des cochons et masculine.
une production considérable de sel végétal.
Les signes extérieurs de la domination des La agricole essentielle est celle de
patates douces, cultivées de façon relativement hommes sur les femmes sont multiples. C'est
intensive dans la zone déforestée entourant d'abord, au niveau des parures du corps, le fait
les villages ou dans la forêt secondaire. Le que, chez les Baruya, les hommes sont le beau
sexe. Leur front est ceint d'un bandeau rouge taro vient assez loin derrière la patate douce
sur le plan alimentaire, mais est de la première de la couleur du soleil dont les Baruya se
importance sur le plan cérémoniel. Il est cul disent les fils. La tête est ornée de plumes
tivé soit dans la forêt primaire, sur des sols d'oiseaux différentes, selon les stades d'ini
nouvellement défrichés, soit dans des jardins tiation et les fonctions, la plume d'aigle, par
exemple, étant la marque des chamanes. Par irrigués. Chasse et cueillette jouent un rôle
minime dans la subsistance, mais ont une contraste l'apparence des femmes est beau
grande importance sociale et cérémonielle. coup plus terne et il leur est interdit de por
La propriété du sol est collective, en ce sens ter ni de toucher les plumes qui ornent la tête
que les descendants d'un ancêtre commun sont des hommes.
copossesseurs des terres que ce dernier avait Autrefois l'espace était parcouru de chemins
défrichées. Partout des arbustes de cordyline, dédoublés, le chemin des femmes serpentant
plantés par les premiers défricheurs, marquent en contrebas de celui des hommes. Au pas
sage d'un homme, les femmes s'arrêtaient et les limites des propriétés. Mais l'usage du sol
est très souple, chacun obtient facilement de se cachaient le visage sous un pan de leur
ses maternels ou des frères de sa femme la cape d'écorce. Les jeunes initiés, eux, se
permission d'utiliser une parcelle de leur sol cachaient en brousse quand un groupe de
femmes apparaissait au détour du chemin. pour faire un jardin, à charge de leur rendre
L'espace villageois est divisé en trois sous- le même service s'ils le demandent. Les
femmes gardent toute leur vie le droit d'uti espaces. Dominant le village, une ou plusieurs
liser le sol de leurs ancêtres, mais elles ne maisons d'hommes où vivent les jeunes gens
peuvent en hériter ni en faire hériter leurs initiés et qui est un espace strictement inter
enfants. dit aux femmes. A l'opposé, en contrebas du
village, dans une zone de taillis et de fourrés, Après ce trop bref aperçu de la société
les femmes descendent mettre au monde leurs baruya, venons-en à l'étude des formes d'au
torité et de pouvoir qui existent entre les indi enfants dans des abris de branches et de feuil
lage qu'elles brûlent après usage. Cet espace vidus et entre les groupes qui la composent.
est strictement interdit aux hommes et lor
squ'on leur suggère l'idée d'y pénétrer, ils
réagissent par des cris, des rires stridents,
LA HIÉRARCHIE ENTRE LES SEXES : LA DOMI bref un comportement qu'on qualifierait d'hys
NATION MASCULINE térique en Europe. Entre ces deux espaces,, le
village lui-même compose un espace bisexuel.
Celui des maisons, où vivent les familles qui Quand, en 1967, nous visitâmes pour la pre
comprennent le mari, sa ou ses femmes, ses mière fois les Baruya, couchant la nuit dans la
filles non mariées et ses garçons non initiés. maison des hommes qui se dresse au-dessus
Mais dès qu'on pénètre dans l'une de ces maide chaque village, ce qui nous frappa imméd
sons, on voit se reproduire à nouveau la ségréiatement, ce furent les signes de l'existence
gation entre les sexes puisque l'espace intéd'une double hiérarchie, entre les hommes et
rieur est divisé par une ligne imaginaire qui les femmes d'une part, et parmi les
passe par le milieu du foyer construit au d'autre part, entre ceux que l'on me désignait
comme de « grands guerriers » et les autres. centre de la maison. Dans le demi-cercle près 242 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
de la porte vivent et dorment l'épouse et ses ments de musique : rhombes et flûtes de bamb
enfants. De l'autre côté du foyer, c'est l'e ou, qui sont la voix des esprits qui parlent
space du mari et des hommes qui viennent lui aux hommes dans la forêt lorsque ceux-ci ini
rendre visite. Une femme doit éviter d'aller tient les garçons qu'ils viennent de séparer de
dans la partie masculine de la maison et ne leur mère.
doit en aucun cas enjamber le foyer, car son En plus de cette subordination des femmes
sexe s'ouvrirait alors au-dessus du feu et pol dans les divers procès de production et
luerait la nourriture qui va à la bouche de d'échange des moyens matériels de l'existence
l'homme. Mais il faut aller au delà de ces sociale, les femmes occupent également dans
le procès de reproduction de la vie, c'est-à- signes extérieurs de la domination masculine
dire dans le fonctionnement des rapports de que sont les attitudes corporelles, les gestes,
parenté, une place subordonnée aux hommes les déplacements permis ou interdits à chaque
sexe. qui tient à la nature même des règles du
Le tableau de la domination masculine se mariage. La filiation, chez les Baruya, est
précise plus encore lorsqu'on commence à patrilinéaire et la terminologie de parenté est
analyser la place qu'occupent les femmes et de type iroquois. On distingue cousins paral
les hommes dans les diverses activités qui lèles et cousins croisés, et dans la génération
produisent leur existence matérielle et sociale. d'Ego, sont marqués les rapports aînés-cadets.
Pour dire bref, les femmes sont exclues de la Les termes de parenté s'étendent jusqu'à la
génération des arrières-parents d'Ego et despropriété de la terre, mais non de son usage.
Elles sont exclues de la propriété et de l'usage cendent jusqu'à ses arrières-petits-enfants. Le
terme pour désigner l'arrière-grand-père est des outils les plus efficaces pour défricher la
forêt, l'herminette de pierre et aujourd'hui la le même que celui utilisé pour désigner le frère
aîné. hache d'acier. Les femmes sont exclues de
Dans ce système, le lieu de la domination façon générale de la propriété et de l'usage
des armes : arcs, casse-têtes, boucliers, etc. masculine se situe d'abord dans les règles du
Le monopole des moyens de destruction et de mariage. Fondamentalement, l'alliance repose
la violence armée se trouve donc entre les sur le principe de l'échange direct de femmes
mains des hommes. par deux lignages ou segments de lignage. Ce
Les femmes, en outre, sont exclues de la type de mariage est considéré comme la
fabrication du principal moyen d'échange des norme et porte un nom, ginamare. Les mar
Baruya qu'est le sel et n'ont aucune respons iages avec une cousine parallèle patrilatérale
abilité dans l'organisation des expéditions proche ou avec une cousine croisée matrila-
commerciales qui vont échanger ce sel chez térale proche sont interdits. Le mariage avec
les tribus voisines. Elles dépendent des une cousine parallèle patrilatérale distante est
hommes pour obtenir des barres de sel (et possible. Le lignage et le clan ne sont donc
aujourd'hui de l'argent), dont cependant elles pas des unités exogames. La résidence est de
disposent à leur gré pour acheter vêtements, préférence virilocaïe, mais il est possible et
parures, etc. Au passage, signalons que la pro fréquent que le nouveau couple s'installe parmi
duction du sel n'est pas un aspect secondaire les parents de la femme, si le jeune marié
de l'économie des Baruya. Elle leur permettait désire se séparer de ses frères. C'est là une
de se procurer des haches de pierre, du bois pratique destinée à contenir les oppositions
de palmier noir pour faire leurs arcs, des entre frères ou cousins parallèles qui core
plumes et des dents de cochon pour parer les sident dans un même village et invitent un ou
initiés, des noix magiques pour avoir du suc plusieurs de leurs beaux-frères à venir habiter
cès à la chasse, etc. Bref la production de ce au milieu d'eux. Cela entraîne rapidement un
moyen d'échange était indispensable à la r emmêlement complexe des lignages à l'inté
eproduction de leurs conditions matérielles et rieur des villages.
sociales d'existence. L'économie tribale ba À côté de ce premier type de mariage, il en
ruya ne pouvait donc exister et se reproduire existe un second qui en dérive directement. Il
que dans le cadre d'une économie régionale s'appelle kourémeundjinaveu, littéralement
de production diversifiée et d'échange. « suivre (mand/inaveu) le bananier (kouré) ».
Les femmes enfin sont exclues de la pro Cette métaphore désigne le rejet qui pousse
priété et de l'usage des objets sacrés qui, au pied d'un bananier et qui le remplace lors
selon les Baruya, permettent la production de qu'il meurt. Cette image désigne en fait le
l'ordre social. Il leur était interdit également mariage avec la fille de la sœur du père, la cou
de voir, de toucher et d'utiliser les sine croisée patrilatérale. Ce mariage a lieu ,
HIERARCHIES SOCIALES CHEZ LES BARUYA DE NOUVELLE-GUINÉE 243
lorsque un homme a donné sa sœur sans rece femme = richesse. C'est une différence dans
voir d'épouse en échange. Il possède dès lors l'importance relative de ce principe dans la
un droit sur l'une des filles de sa sœur pour reproduction de la vie.
la donner en mariage à l'un de ses fils. Ce type Précisons un fait essentiel. On pourrait avoir
de mariage relève donc du même principe que l'impression à lire ce tableau succinct des
dans le type précédent, mais l'échange au lieu structures sociales baruya que les femmes
d'être immédiat s'opère sur le cycle court n'ont rien à dire dans la fabrication des
d'une génération. alliances matrimoniales, qu'elles en sont les
Plusieurs autres formes de mariage existent instruments passifs, obéissant docilement aux
sur lesquelles nous ne nous étendrons pas. volontés des hommes de leur lignage. En fait
L'essentiel est de noter qu'ils débouchent eux il n'en est rien. Certes une femme baruya ne
aussi tôt ou tard sur la formule de l'échange peut refuser de se marier et décider de rester
des femmes. Lorsqu'un homme, par exemple, vieille fille, mais elle peut refuser de se
en accord avec une jeune fille, décide de l'en marier avec celui qu'on lui a choisi pour
lever pour l'épouser, le plus souvent, après époux. Elle manifeste ce refus lors de la céré
avoir été rossé par les parents de la femme, il monie d'initiation qu'elle subit après ses pre
s'engage à leur rendre l'une des filles qui naî mières règles. Elle refuse alors les présents
traient de ce mariage forcé. Mais le fait le que lui envoie la famille de son fiancé, signi
plus important à souligner est que les Baruya fiant par là qu'elle refuse l'alliance. C'est là
pratiquent avec des tribus lointaines avec les une décision grave, difficile à prendre, surtout
quelles ils ont établi ou veulent établir des si, de son mariage, dépend celui de l'un de ses
relations commerciales, un type de mariage frères qui attend de son échange de trouver
avec dot (bridewealth). En échange d'une épouse. Mais cela arrive et il est également
femme ils proposent des barres de sel et des fréquent, lorsque naît une fille dans une famille que" brasses (fathoms) de cauris, ou ils cèdent ses parents sont pressentis par une et
l'une de leurs femmes contre une certaine autre famille qui envisage déjà de la solliciter
quantité de richesses. Ce mariage est appelé comme future épouse de l'un de leurs fils, que
apmwé tsala iraveumatna (apwmé, « femme », la mère refuse. Rien ne peut d'ailleurs com
tsala, « sel » ; irata, « rassembler » ; matna, mencer, aucun engagement ne peut être pris
« prendre »). Ce type de mariage n'est jamais sans l'avis de la mère de la fille qui peut écar
pratiqué entre Baruya. ter un projet d'alliance sans que son mari
Fondamentalement donc les rapports de pa puisse s'y opposer. Cela signifie deux choses :
renté baruya reposent sur le principe que que les mères sont solidaires de leurs filles et
seule une femme vaut une femme. Lorsque interviennent dans leur destin matrimonial,
la richesse intervient pour nouer l'alliance et, puisque la mère consulte les membres de
matrimoniale, ce n'est pas à l'intérieur du son lignage, que les maternels jouent leur
groupe, ni même à sa frontière avec les tribus rôle d'ans la conclusion des alliances entre des
voisines, mais à la de la région éco lignages patrilinéaires. Cependant, et ceci
nomique à laquelle ces tribus appartiennent. témoigne de nouveau très clairement de la
Nous entrevoyons déjà l'une des bases de l'op subordination des femmes aux hommes, une
position entre les sociétés de type baruya et fois mariée une femme ne peut quitter son
les sociétés à Big Men, car chez celles-ci la mari, alors que celui-ci a parfaitement le droit
de la répudier ou de la donner à l'un de ses production de cochons ou d'autres formes de
richesses matérielles sert directement à la frères. À la mort du mari, sa veuve est héritée
reproduction de la vie et à l'instauration de par l'un des frères ou des cousins parallèles
Yalliance. Ainsi prend sens la logique sociale patrilatéraux du mari.
Les femmes baruya sont donc subordonnées qui consiste à accumuler des biens pour accu
muler des femmes et, inversement, à accumul aux hommes matériellement, politiquement,
er des pour accumuler des biens. Les symboliquement. Cette subordination ne s
Baruya n'ignorent pas le principe de l'échange ignifie nullement que les femmes n'aient pas
de droits propres. Elles en ont que les de la richesse contre une femme, mais ce prin
hommes doivent connaître et reconnaître. Cela cipe ne joue qu'un rôle subordonné dans le
fonctionnement des rapports de parenté. La n'implique pas non plus que les femmes con
différence entre société de type baruya et sentent sans résistance aucune à l'ordre social
société à Big Men n'est donc pas véritabl qui les domine et souvent les opprime. Nous
ement une différence consistant en la présence reviendrons plus loin sur leurs formes de ré
ou en l'absence du principe de l'équivalence sistance et sur les formes de répression que 244 SOCIETE DES OCÉANISTES
ces résistances déclenchent de la part des qu'après qu'il soit devenu père de 4 enfants.
hommes. Mais auparavant, il nous faut ana En vieillissant, il devient un apmwenangelo,
lyser le fait qu'un homme ou une femme ne un « grand homme ».
jouit pleinement de ses droits que s'il ou elle Les deux moments les plus importants du
cycle des initiations masculines sont les pasest marié(e). Or hommes et femmes ne peu
sages au premier et au troisième stades. L'un vent se marier que s'ils sont initiés. Les in
itiations sont donc le moyen de produire soci réalise la disjonction du jeune garçon du
monde maternel et féminin. L'autre fait entrer alement des hommes et des femmes sujets de
le jeune initié dans le monde des guerriers et droits et de devoirs reconnus de tous, mais qui
des futurs hommes mariés. L'un des rites les ne sont pas les mêmes pour tous. C'est cette
plus secrets et sacrés de l'initiation du inégalité que produit et légitime en même
troisième stade, des tchouwanie, est lorsqu'on temps le dispositif institutionnel de socialisa
tion des individus que sont les initiations masc place sur le sommet de leur tête un immense
bec de calao qui surplombe une armature de ulines et féminines.
jonc terminée par deux dents de cochon poin
tues que l'on enfonce dans le front de l'initié.
b. L'institution et la légitimation de la domi Cette parure douloureuse signifie toute la do
nation masculine : les initiations et la dis mination masculine, car le sens secret du bec
jonction des sexes. de calao et des dents de cochon est qu'ils
représentent l'un le pénis de l'homme, les
Au cours de leur vie, les hommes et les autres le vagin de la femme.
femmes baruya passent par diverses étapes La mère est donc la première femme qu'un
qui portent chacune un nom distinct. Mais les homme quitte. Mais c'est aussi la dernière
moments fondamentaux du cycle de leur vie qu'il retrouve, en ce sens que, même marié,
sont les moments de leur initiation. Nous ne un Baruya doit attendre plusieurs années et
pouvons entrer dans le détail des multiples avoir des enfants avant d'offrir à sa mère du
rituels que constituent les initiations mascul gibier et lever le tabou qui lui interdisait jus
ines et féminines : nous nous contenterons qu'alors de manger devant elle et de s'adres
d'en présenter un résumé schématique. ser à elle directement.
Jusqu'à 9-10 ans, un garçon vit avec ses S'il faut dix ans et quatre stades d'initia
parents, puis est brutalement arraché au tions pour produire un homme baruya, il ne
monde féminin pour subir les épreuves du faut semble -t-il que quelques semaines pour
premier stade d'initiation au cours desquelles produire une femme. C'est en effet lorsqu'une
jeune fille a ses premières règles qu'elle subit on lui perce le nez. Jusqu'alors il avait été
vêtu à peu près de la même manière qu'une les épreuves de son initiation. On l'isole dans
petite fille. Il porte désormais des insignes une maison menstruelle où elle reste à jeûner
masculins, tout en gardant une partie du co plusieurs jours, jusqu'au moment où on l'em
stume qui rappelle son ancienne appartenance mène dans la brousse pour participer aux
au monde féminin. Vers 13 ans, il devient un divers rituels de son initiation. Ces rites sont
kawetnie et est cette fois vêtu complètement pour la plupart nocturnes, certains cependant
se déroulent à l'aube et au crépuscule. comme un homme. Vers 15 ans, il atteint
l'adolescence et devient tchouwanie ; il est Nous avons pu, avec la permission des
initié aux principaux secrets de la domination femmes, assister à titre exceptionnel à plu
masculine et il peut, à partir de ce stade, par sieurs cérémonies d'initiations féminines. Sans
ticiper aux combats aux côtés des guerriers entrer dans le détail, disons qu'elles se déroul
adultes. Vers 18 ans, s'il est fiancé, et si sa ent autour d'un gigantesque feu allumé par la
fiancée a eu ses premières règles et est donc marraine de la jeune fille et par les jeunes
initiée, il devient un kalave et reste à la mai femmes nouvellement mariées. L'initiée est
son des hommes deux ou trois ans encore, jus amenée la nuit près du brasier et on la fait
qu'à son mariage. Alors il quitte définitiv s'asseoir très près des flammes, sur les cuisses
ement le monde exclusivement masculin de la de sa marraine qui la soutiendra pendant toute
maison des hommes et entre à nouveau dans la nuit. La chaleur est épouvantable, et est
le monde bisexuel du village, où il vit le plus destinée à purifier la jeune fille de ses impur
souvent à côté de ses frères aînés ou de son etés, à lui donner une peau nouvelle, plus
père. À chaque naissance d'un de ses enfants, belle, luisante. Se succèdent alors pendant
il subit une cérémonie, mais son statut des heures de longs discours proférés par de
d'homme adulte n'est véritablement acquis vieilles femmes qui s'adressent à l'initiée en HIERARCHIES SOCIALES CHEZ LES BARUYA DE NOUVELLE-GUINEE 245
la menaçant de leurs longs bâtons à fouir. Ces duction par les femmes elles-mêmes de leur
harangues sont interrompues de temps en consentement à l'ordre qui les domine.
temps par des danses et des saynètes jouées Toutes ces pratiques rituelles sont bien
par des groupes de jeunes filles récemment entendu exprimées, interprétées et^ sous-ten
initiées ou jeunes mariées. Le sens général dues par un système de représentations qui
de ces discours et de ces danses est un appel les légitiment dans la pensée baruya. Pour
à la soumission des femmes aux hommes : ne donner une idée de la nature de ces représent
résiste pas à ton mari quand il veut faire ations, nous feront allusion à deux des en
l'amour ; ne crie pas ou on l'entendra et de sembles théoriques que l'on y trouve. D'une
honte il se pendra; ne ris pas si le pagne de part une série de mythes qui expliquent com
ton mari est mal placé et laisse entrevoir son ment les femmes avaient inventé l'arc, les
sexe, il en aurait honte ; ne tue pas ton enfant flûtes sacrées, etc., qu'aujourd'hui elles n'ont
quand tu l'as mis au monde, les hommes s'a pas le droit de manier et qui sont devenus
ttachent plus quand ils ont des enfants... Au monopoles masculins. Ces mythes expliquent
milieu de ces sermons, apparaît une jeune fille aussi, par exemple, que les femmes tenaient
déguisée en homme, en guerrier. C'est la sœur l'arc dans le mauvais sens et tuaient trop de
du fiancé de l'initiée et elle vient précisément gibier et de façon désordonnée. Les hommes,
représenter son frère. Les vieilles alors eux, ont trouvé le bon usage de l'arc et depuis
s'écrient en la désignant à la jeune initiée : ils en ont le monopole. Ces mythes donc affi
« Tiens, regarde qui vient, regarde » (et suit rment clairement que les femmes possèdent
le nom du jeune homme qu'elle doit épouser). une créativité profonde mais source de dé
À un moment — l'un des plus importants sordre, et que l'ordre, c'est l'ordre de la
de la cérémonie — on donne à sucer à la jeune domination masculine. Dans d'autres mythes
fille un morceau de canne à sucre dont on a il est dit que le taro et d'autres plantes cul
ôté l'écorce. La canne à sucre est pour les tivées sont sorties du corps d'une femme
Baruya une plante exclusivement cultivée par assassinée et enterrée secrètement par un
les hommes dans des jardins spéciaux et elle homme. Là encore le message est le même :
représente leur pénis. Le jus de canne à l'ordre cosmique et social ne peut s'instaurer
qu'en faisant violence aux femmes et en s' apsucre est donc comme le sperme que les
hommes épandent, non seulement dans le propriant leur créativité.
ventre des femmes pour leur faire des enfants, Si l'on considère, par ailleurs, les représent
mais aussi dans leur bouche quand ils le leur ations baruya du procès de conception de
donnent à boire alors que, après avoir accou l'enfant, on retrouve la même inégalité dans
ché, elles ont besoin de retrouver des forces. la contribution de chacun des sexes à ce pro
Il y a une profonde différence entre les incès. Pour les Baruya en effet, l'enfant est
itiations masculines et féminines. Les garçons, fait dans le ventre de la femme par la double
en effet, une fois séparés de leur mère, se intervention de l'homme et du soleil. L'homme
retrouvent pour dix ans au moins dans un fabrique l'embryon avec son sperme et il le
monde réellement différent, exclusivement « nourrit » ensuite par des coïts répétés.
masculin, où ils vont renaître. Les jeunes Mais l'homme ne fabrique que le corps de
filles, elles, passent quelques jours seulement l'enfant, le soleil, lui, fabrique les yeux, le
dans un monde exclusivement féminin, pour nez, la bouche, les mains et les pieds. Chaque
se retrouver ensuite aux côtés de leur mère, enfant a donc deux pères, son père et le père
vivant la même vie familiale qu'auparavant. surnaturel de tous les humains, le soleil. La
Dès lors elles attendent de quitter leur famille femme elle-même n'a pu être fécondée que
pour une autre, celle de leur père pour celle parce que lune l'a percée et a fait couler son
de leur mari. Cependant il serait erroné de premier sang menstruel. Cependant l'enfant
considérer les initiations féminines comme qui sort du ventre de la femme, s'il est un
une manière, pour les femmes, soit d'imiter garçon, doit encore renaître par le travail des
les hommes, soit de s'opposer à eux. En fait, hommes et dans un monde exclusivement masc
si l'on examine le contenu des messages que ulin. C'est le sens des initiations, de la di
véhiculent les rites féminins, on voit que sjonction des sexes et de la vie prolongée des
ceux-ci sont le complément, le prolongement garçons dans une maison des hommes. La pra
de l'initiation des hommes dans le monde des tique la plus sacrée des hommes baruya, ce
femmes. C'est la partie réservée aux femmes que nul garçon ne peut révéler aux femmes
pour assurer le même ordre, la même loi, la ou à l'étranger sous peine de mort consistait
— car cette coutume a aujourd'hui disparu — loi de la domination masculine. C'est la SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES 246
à donner à boire aux jeunes initiés le sperme de leurs cadets, et déplace l'ordre réel des
de leurs aînés. femmes au sein des rapports de parenté.
Ainsi, pour faire un homme, les Baruya Mais cette supériorité générale, et de prin
combinent deux principes d'échange, l'échange cipe, des hommes sur les femmes n'est pas la
direct des femmes entre des hommes appar seule forme de hiérarchie sociale chez les
tenant à des lignages distincts, et l'échange Baruya. À côté d'elle il en existe d'autres, mais
généralisé de sperme entre des jeunes gens qui toutes s'appuient sur cette inégalité pre
de générations distinctes et qui n'ont pas mière comme sur leur base indépassable.
encore quitté l'univers exclusivement mascul
in de la maison des hommes. Alors que dans
l'échange des femmes les donneurs sont aussi LA PRODUCTION DES « GRANDS HOMMES » ET
les preneurs, dans l'échange de sperme les DES « GRANDES FEMMES »
aînés donnent à leurs cadets une substance
vitale qu'ils avaient eux-mêmes reçue de leurs Nous abordons maintenant l'analyse de
aînés. Nous n'irons pas plus loin dans cette deux ensembles de rapports hiérarchiques qui
analyse des représentations fondamentales de s'ajoutent à ceux de la domination masculine
la pensée baruya, mais nous devons indiquer et qui en même temps en procèdent. Ces deux
que cette pensée est beaucoup plus ambiguë formes de hiérarchie s'organisent autour de
et complexe que ce que nous venons de suggér différentes fonctions sociales qui finalement
er. Car si les hommes échangent entre eux distinguent les individus entre eux selon leHr
leur substance vitale, les femmes échangent capacité ou leur incapacité à les assumer.
entre elles leur lait — mais cela n'est pas sup La première hiérarchie est celle qui met à
posé connu des hommes. Il y a donc des él part, parmi les hommes, les responsables des
éments d'une certaine autonomie du monde rituels de l'initiation masculine. Ces individus
féminin, autonomie qu'a tendance sans cesse détiennent cette fonction parce qu'ils l'ont
à nier le monde masculin baruya. Ce n'est héritée de leurs ancêtres qui leur ont trans
donc pas un hasard s'il existe plusieurs ver mis les objets sacrés et les formules magico-
sions de l'identité du soleil et de la lune. religieuses indispensables à l'accomplissement
Dans la version courante lune est la femme des rites d'initiation. Et leurs ancêtres eux-
du soleil, et c'est elle qui perce la jeune fille mêmes, dit-on, les avaient reçus du soleil et
au temps de la puberté. Dans une autre, con de la lune. Mais tous les lignages ne possèdent
nue seulement de quelques chamanes, lune est pas d'objets sacrés. Derrière la distinction
le frère cadet du soleil et, au niveau des puis entre les maîtres des rituels et les autres, se
sances surnaturelles, l'univers devient encore profile une hiérarchie entre les lignages qui
plus fortement masculin, ou du moins l'aspect assument les rites initiatiques et les autres,
masculin de l'univers apparaît plus grand qui ne le font pas et n'ont pas le droit de le
encore, s'amplifie idéellement et magnifie faire. Mais, au delà de cette hiérarchie ligna-
idéologiquement les pouvoirs prêtés aux gère, héréditaire, s'ouvre un autre domaine où
hommes dans la société. peuvent s'exprimer les capacités inégales des
En définitive, au terme de cette analyse de individus de chaque génération à assumer
la place des hommes et des femmes dans la trois fonctions indispensables à la reproduct
société baruya précoloniale, nous pouvons ion de la société : la guerre, le chamanisme,
affirmer que le rôle des initiations, mascul la chasse au casoar. C'est là que se sélec
tionnent les « grands hommes » qui se diines et féminines, est de produire et de lég
itimer en même temps la domination générale stinguent au cours de leur vie de la masse de
des hommes, de tous les hommes quelles que leurs contemporains, de capacités et de qual
soient leurs aptitudes personnelles, sur les ités plus ordinaires, et que les Baruya eux-
femmes, toutes les femmes en tant que telles. mêmes désignent du terme assez peu flatteur
C'est cette mise en subordination générale de wopaie, patates douces.
des femmes qu'illustre parfaitement le fait De ces trois fonctions, l'une, le chamanisme,
que, chez les Baruya, lorsqu'un jeune garçon occupe une place distincte parce qu'elle est
est initié et entre dans la maison des hommes, accessible également aux femmes et constitue
ses sœurs aînées cessent de l'appeler comme le seul domaine de la pratique sociale où les
elles le faisaient jusqu'alors, « petit frère », deux sexes peuvent confronter jusqu'à un cer
« notre cadet », mais l'appellent désormais tain point leurs pouvoirs. C'est dans ce do
dakwe, « frère aîné ». L'initiation masculine maine qu'émergent des femmes plus grandes
transforme donc toutes les femmes en cadettes que d'autres, des chamanes qui, tout en deve-

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