Histoire de Jeanne d'Arc, d'après une chronique inédite du XVe siècle. - article ; n°1 ; vol.7, pg 143-171

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1846 - Volume 7 - Numéro 1 - Pages 143-171
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1846
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Jules Quicherat
Histoire de Jeanne d'Arc, d'après une chronique inédite du XVe
siècle.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1846, tome 7. pp. 143-171.
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Quicherat Jules. Histoire de Jeanne d'Arc, d'après une chronique inédite du XVe siècle. In: Bibliothèque de l'école des chartes.
1846, tome 7. pp. 143-171.
doi : 10.3406/bec.1846.451982
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1846_num_7_1_451982Ti. о)'ч[
HISTOIRE
DE JEANNE D'ARC,
D'APRÈS UNE CHRONIQUE INÉDITE DU XVe SIÈCLE.
Nous ne craignons pas de fatiguer nos lecteurs en multipliant dans
ce recueil les textes relatifs à Jeanne d'Arc : sur un pareil sujet on se
plaindra plutôt de manquer de documents que d'en avoir trop. D'ail
leurs, le témoignage que nous allons faire connaître se place par son
importance à côté des plus précieux qui aient été recueillis jusqu'à pré
sent. C'est un extrait , consistant en vingt-neuf chapitres, d'une chro
nique inédite des ducsd'Alençon, conservée à la Bibliothèque royale (1).
Le manuscrit n'en est pas ancien , car il est de la main d'André Du
chesne; mais l'ouvrage est du quinzième siècle. Dans une courte pré
face se lisent les nom, titres et qualités de l'auteur, lequel était genti
lhomme beauvaisien et s'appelait Perceval de Caigny (2). En 1438,
qui est la date de cette préface (3), Perceval de Caigny avait passé
quarante-six ans de sa vie au service des princes d'Alençon, tour à tour
panetier, écuyer d'écurie et maître d'hôtel à leurs gages. Exempt de
toute prétention au bel esprit , il eut l'idée sur ses vieux jours de dicter
simplement et naïvement le récit des choses qu'il avait vues et qui
pouvaient servira la gloire de ses maîtres. De là sa chronique, qu'il
appelle son mémoire.
Cet ouvrage a été connu et mis à contribution par l'avocat Bry de
la Clergerie , historien du duché d'Alençon, qui écrivait au com
mencement du dix -septième siècle. Vers le même temps, Duchesne
exécuta sa copie d'après un original dont il n'indique pas la pro
venance. Depuis lors, personne ne paraît avoir eu connaissance de
Perceval de Caigny, si ce n'est le P. belong, qui l'a nommé parmi
(1) Collection Duchesne, vol. 48.
(2) Sans doute Cagny, qui a été érigé en duché pour la famille de Bouffîers.
(3) II y a dans la copie mccccxxxvj ; mais par une faute facile à corriger, puisque
le récif est poursuivi jusqu'à la fin de 1438.
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les historiens des maisons royales , renvoyant , pour plus ample i
nformé , au manuscrit même de Duchesne (l). Mis à cette place,
le vieil annaliste alençonnais ne se recommandait guère plus qu'à
l'attention des généalogistes, qui n'ont pas troublé son repos.
Nous laisserons à d'autres le soin de traiter plus à fond la question li
ttéraire de Perceval de Caigny, nous bornant ici aux seules remarques né
cessaires, pour qu'on estime à sa juste valeur l'extrait que nous publions.
Comme historien delà Pucelle , Perceval de Caigny a un grand
avantage par la date de son livre. Avoir consigné ses souvenirs neuf
ans au plus tard après l'accomplissement des faits, est une circonstance
que la critique ne peut se dispenser de prendre en considération , car
elle y trouve une garantie d'exactitude que ne présente pas tel ou
tel autre témoin , aussi bien informé, mais n'ayant parlé ou écrit qu'au
bout de vingt ou de trente ans. A ce mérite, notre auteur joint d'ailleurs
celui d'une chronologie irréprochable et tout à fait propre à justifier
l'opinion favorable que l'on peut concevoir à priori de sa fidélité.
La condition de Perceval de Caigny est encore un motif d'avoir
son témoignage pour recommandé ; car , comme le duc d'Alençon
régnant du temps de Jeanne d'Arc , fut celui des capitaines français
qui se tint le plus constamment avec elle; que, par suite d'une frater
nité d'armes formée entre eux deux , on les vit partout chevaucher,
combattre, camper l'un à côté de l'autre, et ne faire des gens de leur
suite qu'une seule et même compagnie : il résulte de là que les serviteurs
attachés à la personne du prince furent les mieux placés pour observer
la Pucelle et pour connaître ses actions.
Quant à la bonne foi, elle ne peut être tenue pour suspecte dans un
auteur qui, après avoir déclaré qu'il écrit l'histoire en vue de glorifier
son maître , n'hésite pas cependant à placer ce maître au second
rang , lorsqu'un personnage plus digne d'attention se présente. Ainsi
fait-il à l'occasion de la Pucelle , et tout le temps qu'il en parle il est
si peu au duc d'Alençon , que des choses à la louange de celui-ci qui
sont dites ailleurs, il les omet.
Mais ce qui donne à son récit un prix inestimable, c'est qu'il y met
en évidence tout un ordre de faits qui avaient pu échapper jusqu'à
présent à la critique des modernes.
Expliquons-nous là-dessus :
Les chroniqueurs du parti français , qui ont parlé de Jeanne d'Arc ,
laissent voir par plusieurs exemples qu'elle ne fut pas toujours écoutée;
(l) Bibl. hist, de la France, lre édition, Généalogies des princes du sang, n° 10212. que les capitaines substituaient parfois leurs plans aux siens; que le
conseil du roi refusait d'entendre aux entreprises proposées par elle. 11
ne &'agit pas ici des défiances très-légitimes qui l'accueillirent à son
arrivée ; mais après ses preuves faites , les oppositions dont nous vou
lons parler continuèrent de se produire, et à tel point, qu'elle y dut
céder plus d'une fois. C'est ainsi qu'au début du voyage de Reims ,
lorsqu'elle voulait qu'on prît Auxerre, on se contenta de conclure une
trêve avec les habitants de cette ville (1); que quelques jours après, le
siège de Troyes faillit être levé à son insu et malgré sa recommandat
ion expresse (2); qu'après les cérémonies du sacre , lorsqu'elle mont
rait au roi le chemin de Paris , celui-ci prit la direction de Sens , et ne
revint sur ses pas que parce qu'il ne put traverser la Seine à Bray (3).
C'est ainsi encore que , lorsque Paris ayant été manqué , la Pucelle se
faisait fort de conquérir la Normandie avec le duc d'Alençon , on ne
voulut pas l'y laisser aller (4).
Voilà des actes qui, s'ils constituaient un système, ne parleraient
guère en faveur du gouvernement à qui ils sont imputables. Toutefois,
de ce qu'ils sont isolés dans trois auteurs différents et qu'ils ne se pré
sentent pas avea»i'enehaînement que nous venons de leur donner ; de
ce qu'aussi les auteurs qui les rapportent ne leur attribuent pas de
fâcheuses conséquences, il s'en est suivi qu'on ne leur a jamais accordé
beaucoup d'attention. Ils ont passé pour les œuvres assez insignifiantes
ou d'une circonspection mal entendue, ou d'une malveillance impuiss
ante. La sécurité où l'on s'est tenu à leur égard , a été augmentée par
l'habitude qu'on a prise depuis M. de l'Averdy, de vouloir résoudre
tous les doutes nés et à naître de l'histoire de Jeanne d'Arc , par les
pièces de ses deux procès; or, comme ni dans le procès de condamn
ation, ni dans celui de réhabilitation, n'apparaît l'ombre d'un em
barras suscité à la Pucelle depuis la délivrance d'Orléans, le silence
de tant de témoins a pesé d'un grand poids contre les allégations des
chroniqueurs.
Sans entrer dans de trop longs raisonnements , nous pouvons faire
remarquer que pour l'objet en question , l'argument tiré des procès
contre les chroniqueurs ne vaut rien. Car quel genre de témoignage
trouve- t-on dans ces deux documents? Le premier n'offre que les in -
(1) Jean Chartier, dans Godefroi, Histoire de Charles VII, p. 29
(2) Chronique de la Pucelle, ibidem, p. 521.
(3) Jean Chartier, p. 33.
(4) Jacques le Bouvier, d\l Berri. Ibidem, p. 381. 146
terrogatoires d'une accusée ingénieuse autant que résolue à ne rien dire
qui puisse être interprété contre son parti. Le second renferme les dé
positions de témoins très-nombreux, il est vrai, mais admis seul
ement à articuler sur l'innocence de Jeanne d'Arc, et non pas à faire des
révélations offensantes pour de grands personnages. Il n'y a donc pas
là de quoi s'instruire sur les intrigues dont le conseil du roi a pu être
le théâtre ; et ainsi les faits que nous rassemblions tout à l'heure
subsistent avec toute leur gravité ; et pour être qualifiés comme
ils le méritent, ils n'attendent que la confirmation, par un document
plus explicite, des conjectures auxquelles ils donnent lieu.
Ce document révélateur , nous pouvons dire que nous le publions au
jourd'hui. Perceval de Caigny vient ajouter de nouveaux aveux à ceux
des chroniqueurs ses confrères, trahir le secret de leur silence en maints
endroits, fournir enfin tant de preuves d'un parti pris autour de Charl
es VII de contrecarrer et d'entraver à tout propos la pauvre Jeanne ,
qu'il faudra bien désormais modifier l'histoire en ce sens. On devra
dire qu'indépendamment des efforts de l'Angleterre , la Pucelle eut à
combattre la résistance continuelle de l'absurde et odieux gouverne
ment en faveur duquel elle vint accomplir des miracles.
Il n'est pas inutile de dégager de notre chronique les circonstances
d'où ressort une si grave accusation.
La ville d'Orléans est délivrée le 8 mai 1429 ; aussitôt après, Jeanne
d'Arc va trouver Charles VII et le presse de se disposer au voyage de
Reims. Le conseil fait de grandes difficultés , trois semaines se passent
en discussions ; enfin le roi se décide et donne jour à ses capitaines pour
se trouver à Gien, qui sera le rendez- vous de l'expédition. LaPuceile
en attendant va délivrer Jargeau, prend Beaugenei et Meun , défait les
Anglais en bataille rangée, tout cela en huit jours; et lorsque, recom
mandée par ces nouveaux succès , elle vient pour emmener le roi, elle
le trouve changé d'avis ; il ne veut plus aller à Reims. « Par despit ,
dit Perceval , la Pucelle délogea et alla loger aux champs. » Mais plu
sieurs milliers de volontaires gentilshommes , bourgeois et artisans
s'étaient rendus à Gien. Ceux-là voulurent qu'on se mît en chemin ,
suivant le dessein de la Pucelle. Pour les décourager, on eut beau leur
faire entendre qu'il n'y avait pas d'argent; comme ils répondirent
qu'ils feraient le voyage à leurs frais, force fut de partir.
Voilà déjà qui ne ressemble guère à ces récits qui sont dans les
livres, et où l'on fait partir le roi obéissant et joyeux, comme ces pa
triarches de l'Écriture que les anges venaient prendre par la main,
Perceval de Caigny est assez bref sur les circonstances du voyage à J 4 i
Reims. Peut-être en ce moment avait-il été chargé par son maître
d'une commission qui l'éloigna. Il ne dit rien, dans cette partie, qui ne
se trouve ailleurs ; et même il ne dit pas tout ce qui se trouve ailleurs.
Il ne reprend le fil de ce qu'on peut appeler ses révélations qu'au
moment où Jeanne d'Arc veut faire prendre au roi le chemin de Paris
après la prise de Senlis. Cette fois le roi s'arrête et ne veut pas faire un
pas de plus, quoique Bedford ait abandonné la capitale avec une préci
pitation qui trahit ses craintes , quoique la confiance soit toujours la
même parmi les Français. Eu vain lui envoie-t-on message sur message
de l'avant-garde qui est déjà logée à Saint-Denis. Depuis le 26 août
jusqu'au 5 septembre, la Pucelle n'obtient rien de lui ni par lettre, ni
par ambassade. Enfin elle envoie le duc d'Alençon, qui, plus heureux ,
finit par le décider après quinze jours écoulés en pure perte, et lorsque
les Parisiens, témoins de ces incertitudes, ont eu plus que le temps de
mettre leur ville à l'abri d'un coup de main.
Il suffit que la Pucelle voie le roi à Saint-Denis pour que son élan
lui revienne aussi entier , aussi irrésistible que lorsqu'elle entrait pour
la première fois dans les murs d'Orléans. Le 8 septembre elle conduit
les capitaines à la porte Saint-Honoré. Ils combattent toute la journée
sans pouvoir aller plus avant que le fossé; mais dans la position qu'ils
ont prise, le canon du rempart nje peut déjà plus les atteindre, et Jeanne
d'Arc leur proteste que s'ils persistent encore un moment, la ville est à
eux. Malheureusement un trait l'atteint à la cuisse. Les gens d'armes la
voyant blessée, avisent que la nuit est close et qu'ils sont bien las. En
vain elle continue ses instances ; on la prend, on la met de force sur un
cheval et on l'emmène à la Chapelle.
Elle n'était pas blessée si grièvement qu'on a coutume de le dire,
puisque, d'après le témoignage de notre chroniqueur, le lendemain elle
était la première levée au camp, et que, courant de côté et d'autre, elle
excitait les capitaines à retourner à l'assaut de Paris. Sur ces entrefaites,
arrive le sire deMontmorenci, qui jusque-là avait tenu pour les Anglais.
Il vient faire sa soumission , ayant quitté Paris le matin même avec
une bande nombreuse de gentilshommes ; de sorte que l'arrivée de ce
renfort transporte les gens d'armes d'enthousiasme, et que déjà ils re
gardent la ville comme gagnée. Mais tout ce mouvement déplaît au
roi ; et comme il veut y mettre fin , il envoie chercher la Pucelle par
René d'Anjou. Les capitaines aussi sont invités à se rendre auprès de
leur souverain. Il n'y aura pas d'assaut , ni ce jour, ni le lendemain.
Paris est perdu pour sept ans encore , car on n'y laissera pas aller la
Pucelle, et ainsi on la fera mentir, elle qui avait tant dit qu'elle y entre- 148
rait. Apprenant qu'elle veut profiter d'un pont établi à la Briche pour se
jeter sur la rive gauche de la Seine et tenter une attaque sur le quartier
Saint-Germain, le roi ordonne la rupture du pont. Deux jours après, il
donne l'ordre du départ pour l'Orléanais.
Veut-on savoir le procédé des chroniqueurs qui ont arrangé ces faits
au goût de la cour et du roi ? Ils s'y sont pris de la même façon que
ceux du parti anglais. Ils ont borné à la journée du 8 toutes les tenta
tives sur Paris , et cela, en exagérant de leur mieux la témérité d'une
telle entreprise. A les en croire, Jeanne aurait été emmenée de là ne
valant guère mieux que morte; silence absolu de leur part sur les évé
nements du lendemain et sur la défection dusiredeMontmorenci.Leseul
Jean Chartier, qui probablement avait été payé par la famille, trouve
moyen d'introduire le nom de ce seigneur sans rien compromettre; il
lé cite bonnement parmi les chevaliers qui secondaient la Pucelle dans
la journée du 8, lui qui ce jour-là faisait tirer sur elle de dessus les
remparts. Mais c'est ainsi que s'écrivait l'histoire au quinzième siècle.
Après la trahison de Paris, commencent pour Jeanne d'Arc sept mois
de repos dont Perceval de Caigny, sans dire grand'chose, dit assez cepen
dant pour qu'on les considère comme une époque bien douloureuse dans
la vie de cette fille infortunée. On l'éloigna des capitaines qui l'avaient
prise en affection ; on la tint à la cour comme une princesse , environ
née de soins hypocrites , elle qui ne demandait que des soldats pour
achever la conquête du royaume. Une fois on feignit de condescendre à
ses désirs , en lui permettant la malheureuse campagne du Nivernais
qu'elle dut entreprendre au cœur de l'hiver et sans argent. Enfin, au
printemps de 1430, ne pouvant supporter davantage la vie qu'on lui fai
sait, elle s'évada de la cour : « Le roy estant à Sulli sur Loire, la Pucelle
« qui avoit veu et entendu tout le fait et manière que le roy et son conseil
« tenoient le recouvrement de son royaulme; elle, très mal contente de
« ce, trouva manière de soy despartir d'avecques eux. Et sans le sceu
« du roy ne prendre congé de luy, elle fist semblant d'aler en aucun
« esbat, et sans retourner, s'en ala à la ville de Laingni sur Marne. »
Cette fuite a été ignorée jusqu'ici. Elle est trop voisine du désastre
de Compiègne pour qu'on ne lui suppose pas une influence fâcheuse sur
le déterminations ultérieures prises par le roi à l'égard de la Pucelle.
Dieu sait si les gens qui ne l'aimaient pas, manquèrent l'occasion d'ar
guer contre elle de sa désobéissance ! Perceval de Caigny ne dit rien
toutefois sur ce point déjà tant débattu ; il se hâte de raconter la fin d,e
son héroïne, en mêlant au récit de sa captivité une anecdote qu'il sem
blerait tenir de Jean d'Anlon , le maître d'hôtel de la Pucelle. Un peu 149
plus loin que la mention du supplice, vient un chapitre où la conduite
politique de Charles VIÍ est examinée et blâmée sévèrement.
Mais c'est assez de commentaires pour préparer à l'intelligence du
texte même de notre auteur, que voici :
La venue de la Pucelle devers le Roy.
Eu iceluy an le [vie] jour dudit mois de mars, une pucelle de
l'eage de xvin ans ou environ , des marches de Lorraine et de
Barroiz vint devers le roy à Chinon. Laquelle estoit de gens de
simple estât et de labour; laquelle disoit de moult merveilleuses
choses toujours en parlant de Dieu et de ses Sains. Et disoit que
Dieu l'avoit envoyée à l'aide du gentil roy Charles ou fait de sa
guerre. De quoy le roy et tous ceulx de son hostel et aultres de
quelque estât qu' ilz fussent , se donnèrent de très grans merv
eilles de ce que elle parloit et devisoit des ordonnances et du
fait de la guerre autant et en aussi bonne manière comme eussent
peu et sceu faire les chevaliers etescuiers estans continuellement
ou fait de la guerre. Et sur les parolles qu'elle disoit de Dieu et
du fait de laditte guerre , fut très grandement examinée des clercs
et théaulogiens et autres , et de chevaliers et d'escuiers ; et tous-
jours elle se tint et fut trouvée en ung pourpos. Elle print et se
mist en habit d'homme etrequist au roy qu'il luy fist faire a
rmures pour soy armer , telles comme elle les deviseroit , et luy
baillast chevaulx pour elle et ses gens ; et ainssi lui fut fait. Et
la tint le roy devers lui jusques au mois de may , sans ce qu'elle
alast nulle part. Et avant sa venue , le roy ne les seigneurs de
son sang ne savoient quel conseil prendre. Et depuis par son
aide et conseil vint tousjours de bien en mieulx.
Comme la Pucelle commença faire guerre aux Englois.
En l'an mccccxxix la Pucelle entreprint à vouloir monstrer
pour quoy elle estoit venue devers le roy. Après la journée des
Harens , les Englois des bastilles devant Orléens gardèrent que
nulz vivres ne peussent venir à ceulx de dedens , et tant , que
ilz avoient très grant deffaulte de pain ; et pour y pourvoir
envoyèrent plusieurs foiz devers le roy qui assembla ses cappi-
taines pour aviser par quelle manière on leur pourroit mener i 50
des blés et autres vivres. Nul diceulx n'osa entreprendre la
charge pour la doubte desditz Englois qui estoient d'un costé et
d'autre à bien grant nombre en leurs bastilles, et avecques ce
tenoient lesdittes villes et places audessus de la rivière et au-
dessoubz. Ladicte Pucelle voyant que nul n'entreprenoit de
donner secours à ceste noble place d'Orléens et cognoissant la
très grant perte et dommage que ce seroit au roy et à son
royaulme de perdre ladicte place, requist au roy qu'il lui baillast
de ses gens d'armes et dist : « Par mon martin (l) (ce estoit son
serment), je leur feray mener des vivres. » Le roy luy accorda.
De quoy elle fut moult joyeuse. Elle fist faire ung estandart ou
quel estoit l'image de Nostre Dame , et print ung jour de soy
trouver à Blois , et dist que ceulx qui devroient estre en sa com-
paignie, y fussent; et que à ce jour les blés et autres vivres
fussent prestz de partir en charrettes , chevaulx et autrement.
Et ne demandoit point grant compaignie de gens , et disoit :
« Par mon martin, ilz seront bien menez ; n'en faictes doubte. »
Des vivres menez à Orléens.
Le mareschal de Rais, La Hire, Gaucourt, Poton de Sen-
trailles et d'autres capitaines furent audit jour à Blois pour la
conduite, et firent partir grant foison de vivres de ladicte ville.
La Pucelle les list passer par devant les places de Baugency, de
Meun et autres places garnies d'Englois, sans avoir quelque
destourbier en ce qu'elle menoit; et quant elle vint auprès d'Or
léens , elle fist avaler (2) des bateaulx de laditte ville et fist
chargier lesdiz vivres , elle et ses gens es bateaulx et allèrent à
la ville, sans destourbier des bastilles du pont et de l'autre
costé de la rivière. De quoy ceulx de ladicte ville furent très
grandement rejouiz pour la grant nécessité qu'ilz avoient des
vivres et de la venue delà Pucelle et des gens de sa compaignie.
Le sire de Gaucourt et aucuns autres des capitaines demourèrent
avecques elle. Le bastart d'Orléens et les autres capitaines dessus
(1) Perceval de Caigny est le seul qui fasse connaître cette particularité. Les autres
lui mettent ordinairement dans la bouche la locution affirmative en nom Dé, au nom
de Dieu, qu'elle prononçait à la lorraine. Nous ignorons à quel objet s'appliquait le mot
martin; peut-être à la coignée, peut-être au bâton qui alors faisaient partie de l'équ
ipement d'un capitaine.
(2) Erreur; elle les fit remonter. Mais notre auteur ne paraît pas avoir été témoin
oculaire de l'arrivée a Orléans. 151
nommez retournèrent audit lieu de Blois et remenèrent ceulx
qui avoient portez lesdiz vivres. Elle leur a voit dit et asseuré
que ilz n'auroient nul destourbier en leur retour; et ainssi fut.
Et avecquez ce lear ordonna prendre des autres vivres audit lieu
de Blois , et que ilz venissent audit lieu d'Orléens par l'autre
costé de la rivière , devers Paris , et que ilz ne feissent nulle
doubte des Englois. Et ainssi l'entreprindrent comme ordonné
leur avoit, et passèrent près des forteresses desdiz Englois et
près de la ville par entre les bastilles , à la veue d'eulx , sans ce
que nul se bougast de son logeis, comme gens qui ne se sceussent
ou peussent aider.
Comme la Pucelle print et leva les bastilles d'Orléens.
En celui an mcgccxxix, le ive jour du mois de may après
disner, la Pucelle appela les capitaines et leur ordonna que eulx
et leurs gens fussent armez et prestz à l'eure qu'elle ordonna :
à laquelle elle fust preste et à cheval plus tost que nul des autres
cappitaines, et fist sonner sa trom pille; son estandart après elle,
ala parmy la ville dire que chacun montast ; et vint faire ouvrir
la porte de Bourgoigne et se mist aux champs. Les gens de la
ville, qui estoient en* bon abillement de guerre, avoient ferme
espérance que les Englois ne leur pourroient mal en sa compai-
gnie, saillirent dehors à très grant nombre. Et après se misrent
aux champs les marescbaulx de Rais et de Boussac , le bastart
d'Orléens , le sire de Graville et les autres cappitaines. La Puc
elle leur ordonna à garder que les Englois qui estoient dedens
leurs bastilles en bien grant nombre , ne peussent venir après
elle et ses gens de pié de la ville. Elle print poy des gens d'armes
avec elle et s'en ala devant la bastille de l'abbaye des Dames,
nommé S. Lo, en laquelle estoient environ mc Englois,, Si tost
comme les gens de la ville d'Orléens y furent arrivez, inconti
nent ilz alèrent à l'assault. La Pucelle print son estendart et se
vint mettre sur le bort des fossez. Tentost après ceulx de la place
se vouldrent rendre à elle. Elle ne les voult recevoir à rançon et
dist qu'elle les prendroit maulgré eulx. et list renforcier son as
sault. Et incontinent fut la place prinse et presque tous mis à
mort. Ce fait, elle retourna en la ville d'Orléens et les. seigneurs
avecques, qui Г avoient attendue, qui tous se donnoient merveilles
de ses faiz et de ses paroUes. Ne oncques nul des autres Englois

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