Hommage à Marie-Joseph Dubois. Petite énigme d'ethnobotanique, Maré (îles Loyauté) - article ; n°1 ; vol.110, pg 97-111

De
Journal de la Société des océanistes - Année 2000 - Volume 110 - Numéro 1 - Pages 97-111
In this paper, in the honor of Father Marie-Joseph Dubois, the author analyses a number of myths related to insular horticulture described in the massive monograph on Mare (Loyalty islands) by this learned scholar in Oceanian studies recently deceased.
The author shows the similarity existing at the discourse level between ambiguities contained in the indigenous botanical taxinomy and those related to the particular relationships of a type of alliance which escapes classication into kinship categories. The status of joking as unarmed violence is thus revealed through the language of plants.
En hommage au Père Marie-Joseph Dubois, l'auteur étudie des mythes relatifs à l'horticulture insulaire figurant dans la monumentale monographie de Mare (îles Loyauté) constituée par l'éminent savant océaniste récemment disparu.
Il fait apparaître une homologie de discours entre des ambiguïtés de la taxinomie botanique indigène et d'autres ambiguïtés portant sur les liens particuliers d'une alliance qui échappe aux catégories de la parenté. Ainsi est dévoilé dans le langage des plantes, le statut de la plaisanterie comme violence désarmée.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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Charles Illouz
Hommage à Marie-Joseph Dubois. Petite énigme
d'ethnobotanique, Maré (îles Loyauté)
In: Journal de la Société des océanistes. 110, 2000-1. pp. 97-111.
Abstract
In this paper, in the honor of Father Marie-Joseph Dubois, the author analyses a number of myths related to insular horticulture
described in the massive monograph on Mare (Loyalty islands) by this learned scholar in Oceanian studies recently deceased.
The author shows the similarity existing at the discourse level between ambiguities contained in the indigenous botanical
taxinomy and those related to the particular relationships of a type of alliance which escapes classication into kinship categories.
The status of joking as unarmed violence is thus revealed through the language of plants.
Résumé
En hommage au Père Marie-Joseph Dubois, l'auteur étudie des mythes relatifs à l'horticulture insulaire figurant dans la
monumentale monographie de Mare (îles Loyauté) constituée par l'éminent savant océaniste récemment disparu.
Il fait apparaître une homologie de discours entre des ambiguïtés de la taxinomie botanique indigène et d'autres ambiguïtés
portant sur les liens particuliers d'une alliance qui échappe aux catégories de la parenté. Ainsi est dévoilé dans le langage des
plantes, le statut de la plaisanterie comme violence désarmée.
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Illouz Charles. Hommage à Marie-Joseph Dubois. Petite énigme d'ethnobotanique, Maré (îles Loyauté). In: Journal de la
Société des océanistes. 110, 2000-1. pp. 97-111.
doi : 10.3406/jso.2000.2119
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_2000_num_110_1_2119MISCELLANEES
Hommage à Marie- Joseph Dubois
Petite énigme d'ethnobotanique, Mare (Iles Loyauté)
par Charles ILLOUZ *
RESUME ABSTRACT
En hommage au Père Marie-Joseph Dubois, l'auteur In this paper, in the honor of Father Marie-Joseph
étudie des mythes relatifs à l'horticulture insulaire figu Dubois, the author analyses a number of myths related
rant dans la monumentale monographie de Mare (îles to insular horticulture described in the massive mono
Loyauté) constituée par l'éminent savant océaniste graph on Mare (Loyalty islands) by this learned scholar
récemment disparu. in Oceanian studies recently deceased.
Il fait apparaître une homologie de discours entre des The author shows the similarity existing at the dis
ambiguïtés de la taxinomie botanique indigène et course level between ambiguities contained in the ind
d'autres ambiguïtés portant sur les liens particuliers igenous botanical taxinomy and those related to the
d'une alliance qui échappe aux catégories de la parenté. particular relationships of a type of alliance which esca
Ainsi est dévoilé dans le langage des plantes, le statut de pes classication into kinship categories. The status of
la plaisanterie comme violence désarmée. joking as unarmed violence is thus revealed through the
language of plants.
Le Père Marie-Joseph Dubois, missionnaire de la rue Peiresc. Il y reste jusqu'en seconde,
mariste en Nouvelle-Calédonie et savant océa finit ses études à l'internat Sainte-Marie
niste de renom, est décédé vers le milieu du mois des Pères Maristes de La Seyne. Il obtient
le baccalauréat de Mathématiques élémentde juillet 1998 à La Seyne-sur-Mer, à l'âge de
85 ans. aires, en juin 1930. En septembre 1930, il
entre au noviciat des Pères Maristes à La Ney- Dans l'introduction de son autobiographie, il
se présente ainsi : lière, où son frère Jean-Marie a déjà fait profes
« Le Père Marie- Joseph Dubois est le hui sion.
Il fait ses études au Scolasticat de Sainte-Foy- tième enfant d'une famille de neuf. Il naît à
Nice le 29 avril 1913. Son père y est chef lès-Lyon. Il commence une licence de Sciences. Il
d'exploitation du petit chemin de fer du fait son service militaire comme détaché mili
Sud-France. Ses parents s'installent à Toulon taire à Zahlé, Liban, et en Syrie. Il a l'occasion de
en 1914. En 1919, Marie- Joseph Dubois entre visiter deux fois la Palestine et la TransJordanie
à l'Externat Saint-Joseph, des Pères Maristes, jusqu'à Aqaba en 1934-1935.
* Laboratoire seaman, « espace nouveaux mondes », Université de La Rochelle.
Journal de la Société des Océanistes, 110, année 2000-1. SOCIETE DES OCÉANISTES 98
II achève ses études de théologie à Diffère, en arriva à Mare en 1939, les chiffres de la popula
Belgique, près d'Arlon. Le 27 février 1938, il est tion insulaire continuaient de reculer de façon
ordonné prêtre par Mgr Heylen, évêque de inquiétante : la lèpre, les broncho-pneumonies,
Namur. Ayant opté pour les missions d'Océanie, la syphilis et autres maladies importées au
il est désigné pour la Nouvelle-Calédonie. Il cours des premiers contacts, auxquelles s'ajou
s'embarque à Naples le 8 novembre 1938 sur le taient les désastreux effets de l'alcoolisme,
Romolo, pour Sydney. Il arrive à Nouméa le renvoyaient l'image d'une société en profond
28 décembre 1938, avec le Père Soury-Lavergne, désarroi. Jusque dans les années 1944-1945,
un enfant du pays. moment où les sulfamides firent leur appari
Le Père Dubois séjourne comme missionnaire tion, l'île connut plusieurs vagues d'épidémies
en Nouvelle-Calédonie en plusieurs endroits meurtrières. Le Père Dubois exerça donc les
dont le Nord et Bélep, mais surtout Mare, îles « métiers » de médecin, obstétricien pour traiter
Loyauté, pendant 25 ans. Il en étudie la langue et les fièvres puerpérales fréquentes, rebouteux,
les traditions. Il revient en France pour raison de pharmacologue combinant le savoir local et
santé en octobre 1967. Il rédige des notes d'eth les maigres ressources thérapeutiques dont il
nologie et de linguistique, devient docteur en disposait sur place. Son abnégation en même
Ethnologie en 1970, docteur d'État es Lettres en temps que la fermeté de ses positions dans les
1973. Le CNRS l'envoie en mission à Bélep en multiples relations qu'il entretenait avec ses
1972, à l'île des Pins en 1974. On lui doit un paroissiens lui valurent leur respect mêlé de
certain nombre de découvertes archéologiques, crainte et le dévouement fidèle d'un grand nomb
paléontologiques (du Sylviomis, un mégapode- re d'entre eux.
fossile, qui porte son nom latinisé). Il est devenu Marie-Joseph Dubois résida à Mare à la mis
spécialiste des traditions et de la mythologie sion catholique de La Roche entre 1939 et 1965
canaques. Il a été enseignant à l'Université de en deux séjours entrecoupés d'affectations sur la
Paris V et à I'inalco (Dauphine). Il est officier de Grande Terre (Bondé, les Paimboas) et à Belep
l'Ordre national du Mérite depuis 1978. En (1985e). Chaque fois, il entreprit des recherches
1982, il est élu membre correspondant de l'Aca sur les traditions de ses hôtes, mais c'est à Mare
démie des Sciences d'Outre-mer et membre titu qu'il envisagea résolument une recherche ethno
laire en 1983 » (Dubois, 1985e : 1-2). logique. Son programme prit rapidement la
Étrange rapport à soi-même que révèle forme d'un inventaire systématique des groupes
l'emploi de la troisième personne pour évoquer sociaux nommés et identifiés par l'ensemble des
discours qui leur donnait statuts dans les cheffe- la trajectoire de sa propre existence. Regard
neutre jeté sur un miroir qui réfléchit la sur ries. Le Père Dubois savait qu'il entreprenait un
face biographique fidèle et presque clinique travail de longue haleine, il savait que son séjour
du sujet... Tout un parcours, dont les conclu allait être long, il avait donc le temps pour lui,
sions étaient sans doute présentes dans les une grande patience et la rigueur d'une forma
motifs qui l'avaient mené dans ces territoires du tion scientifique initiale.
bout du monde... D'un baccalauréat de Mathé Hormis le savant allemand Fritz Sarasin qui
matiques ou de la préparation d'une licence de était passé aux îles Loyauté entre 1911-1912 et
Sciences à la rédaction d'une Métaphysique quelques Pères catholiques auteurs de notes
canaque (1990), œuvre dernière d'une activité dans le cadre de conférences épiscopales, l'île
scientifique longue et solitaire, le Père Marie- n'avait fait l'objet d'aucune investigation socio
Joseph Dubois envisagea presque tous les logique approfondie. Le Père Dubois avait lu
attentivement l'œuvre du Pasteur Maurice Lee- aspects d'une très vaste enquête sur les Mélanés
iens de Nouvelle-Calédonie et les gens de Mare hnardt, seul modèle à ses yeux susceptible
de l'introduire dans la complexité des instituen particulier.
Dans l'ordre des raisons qui justifiaient son tions et des traditions mélanésiennes. Comme
il commença de le faire à Bélep, il étudia la intérêt pour la vie des Kanaks, le projet scienti
fique était subordonné à sa vocation missionn langue, sous l'autorité pédagogique du chef Jean
aire. Père mariste ayant pour tâche d'affermir la Sinewami si Tae de La Roche. La grande compét
foi catholique d'une partie de la population ence linguistique qu'il put ainsi acquérir
maréenne l, il restait néanmoins convaincu que conféra à chacune de ses publications une valeur
son devoir ne pouvait se rapporter uniquement documentaire de premier ordre. Même si sa
aux aspects du culte. Il s'impliqua dans la vie des méthode ne répond pas toujours aux principes
Mélanésiens en leur portant secours. Lorsqu'il de formalisation de la linguistique moderne, elle
1. Les catholiques sont minoritaires à Mare. En 1939, cela fait déjà 73 ans que la mission catholique est implantée à Mare,
98 ans pour l'installation protestante. HOMMAGE A MARIE- JOSEPH DUBOIS 99
beaucoup mieux : un faisceau touffu de notes allie l'efficacité d'une description systématique à
une profonde maturation des acceptions context compilées jour après jour constituant, quelle
uelles et des déterminations culturelles nuanc qu'en soit la synthèse privilégiée, une inest
imable source primaire à laquelle peuvent puiser ées. Pour ces raisons, la vaste contribution eth
nologique de cet auteur, fruit d'un très long tous ceux qui s'éprennent d'ethnologie néo
séjour sur l'île et d'un travail quotidien, revêt les calédonienne. Gisement donc, hautement pré
cieux, tant se sont vus transformer depuis cette formes d'une production monumentale compre
nant ouvrages didactiques et thèses historiques, époque les conditions et le contexte de l'enquête
donnant lieu, dans ces deux approches, à des ethnologique dans cette région.
commentaires très détaillés. Deux aspects qui J'ai pour ma part eu l'occasion d'orienter cer
prirent les formes contrastées d'une grammaire taines de mes enquêtes à Mare sur la base de
et d'un dictionnaire (1978c, 1980) et par ailleurs questions que le Père Dubois avait posées. Les
d'une monographie ethnologique et historique solutions que je recherchais s'inscrivaient ainsi
(1975a, 1977b). dans les perspectives fécondes qu'il avait ouvert
L'œuvre du Père Dubois constitue ainsi es. Je saisis donc ici, en forme d'hommage à ce l'essentiel du fonds documentaire sur Mare. Proj grand défricheur, l'occasion de prolonger une
et d'ambition historienne, cette œuvre se pré réflexion qu'il démarra dans les champs des agrisente comme une compilation de points de vue culteurs maréens. Marie- Joseph Dubois est, en indigènes, ce qui la rend inestimable, même si effet, l'auteur d'une remarquable, et sans doute l'ensemble est parfois soumis à la synthèse orien assez méconnue, étude d'ethno-botanique de tée du missionnaire. En effet, l'opposition entre
Mare (1971). L'inventaire est, comme de couchefFeries catholiques et protestantes, qui recou
tume, accompagné d'une multitude d'informatvrait des antagonismes circonstanciés à l'époque
ions sur les usages, les techniques, les pouvoirs pré-coloniale, constitue pour ce chercheur une
curatifs avérés ou prétendus, les vertus nutritives, grille de compréhension des rivalités et des légi
les efficiences magiques et les appropriations clatimités claniques. Si l'information est rendue
niques, tout l'appareil en somme de la tradition précieuse par cette fidélité aux énoncés indigènes
où se dévoilent partout les clés d'une savante qui marque la démarche de l'auteur d'un bout à
taxinomie indigène, armature insolite et féconde l'autre de ses travaux, elle se voit redimensionnée
par la volonté de dégager une histoire univoque des mythes. Dans sa collecte passionnée des
qui, partant du peuplement de l'île (1 975a) — où mythes de Mare, le Père Dubois notait avec un
il est fait grand cas de l'antériorité historique même soin minutieux toutes les variantes qu'on
supposée des groupes — aboutit à la constitution voulait bien lui donner, qu'il n'hésitait pas à
des chefferies actuelles (1977b) dont les fondat solliciter, et les restituait scrupuleusement sans
ions résulteraient de la déposition des plus tenter d'en rabattre les différences sur une ver
sion privilégiée. Ce respect des énoncés, parfois anciennes (dites des « Têtes-aînées », Eletok).
Ainsi, les mythes, dont le corpus fut méticuleu- tatillon sur le plus infime détail, eut pour résultat
sement constitué en multiples variantes vernacu- la constitution d'un corpus commenté d'une
laires, offrent surtout aux yeux de l'auteur l'inté exceptionnelle richesse, tant par la somme de
rêt de préserver le substrat historique de récits vernaculaires, accompagnés de traduc
l'implantation des groupes. Une telle reconstitut tions expertes, que par le foisonnement d'indica
ion, que l'on pourrait juger périlleuse du point et d'informations connexes qui venait sou
de vue théorique, s'appuie avec grande sagacité tenir les perspectives historiques proposées par
sur une accumulation d'indices congruents. l'auteur. Dans cet ensemble remarquable, qu'on
Quels qu'aient été la faveur et le plus grand taux ne cesse de relire dès qu'il s'agit d'évoquer la
« manière du pays » de Mare (pêne nod), je choisd'authenticité dont l'information catholique ait
is pour l'occasion un mythe agraire donné en été a priori créditée 2, il serait erroné de rapporter
les travaux de ce chercheur à une simple pétition trois versions dont deux d'entre elles seront résu
mées ici 3 : de principe évangélique. Il y a beaucoup plus et
2. Le rayonnement, sacerdotal mais aussi intellectuel, du Père Dubois favorisa la disponibilité et la constance des informat
eurs les plus érudits des chefferies, catholiques, des si Gureshaba si Tae, si Gurewoc serei Wanusa et si Medu serei Hnaule, de
même qu'il accéda dans les dernières années de son séjour à quelques personnages importants de la chefferie, protestante, de
Guahma longtemps hostile à l'influence que le Père étendait sur l'île. La teneur même des informations, relatives pour l'essentiel
aux conditions d'installation des chefferies, orientait ce chercheur vers des reconstitutions historico-politiques. Cela explique le
privilège accordé à ce qui apparaît bien souvent comme des inventaires — à plus d'un titre précieux — d'obligations ou de
prérogatives.
3. Indexé D. 53 et D. 55 dans le corpus de M.-J. Dubois (1975a) et que nous identifierons respectivement comme version Waro
et version Warok, selon l'écart onomastique enregistré par un des personnages d'une version à l'autre. 100 SOCIETE DES OCEANISTES
Version Waro Version Warok
Waeki Wawen et Waeki Xeroen sont deux plantes Waeki Wawen et Waeki Xeroen sont deux filles de
qui cultivent dans la savane. Elles décident d'aller se l'intérieur. Un jour, elles se promènent jusqu'à Uni au
baigner à la mer, à Leon. Surprises par l'obscurité, bord de mer. Elles rencontrent un vieux travaillant
elles passent la nuit dans une grotte du rivage. Pendant dans ses champs de bananiers et de cannes à sucre. Il
leur sommeil, une voix leur dit que du poisson a été leur dit s'appeler Warok et leur donne des bananes et
déposé pour elles. Au matin elles le préparent puis des cannes à sucre qu'elles mangent. Puis elles conti
rentrent pour le manger. Bientôt elles décident de nuent leur chemin. Très vite, elles se rendent compte retourner à la mer, non sans emporter des ignames afin qu'elles ont oublié le nom du vieux et retournent le lui de remercier leur mystérieux pourvoyeur de poissons. demander. — Warok, leur répète le vieux. Elles reparAu rivage, elles les grillent et les placent là où elles tent et un peu plus loin que la première fois, elles ne se trouvèrent le poisson. La nuit venue, la voix se fait souviennent plus du nom. Par cinq fois en des lieux entendre : des langoustes sont là pour elles. Elles toujours plus éloignés, elles oublient le nom. Elles signalent les ignames préparées à l'intention du bien
retournent le lui demander à chaque fois. Les voyant faiteur. Au matin, elles préparent les langoustes et
revenir encore, le vieux excédé les poursuit très loin retournent chez elles pour les manger. Un jour, elles
jusqu'à la falaise. Elles lui échappent, l'une en décident de retourner à la mer afin de connaître l'énig-
grimpant sur un arbre, l'autre en se cachant dans un matique visiteur nocturne. Au milieu de la nuit, celui-ci
trou. arrive avec du poisson et trouve d'autres ignames. Les
deux Waeki demandent à le voir. Il refuse car, dit-il, il
est un yaac effrayant : Waro. Sur l'insistance des deux
Waeki, il accepte de se montrer au matin. Apparaiss
ent alors ses cheveux qui, tels des tentacules, poursui
vent les deux Waeki qui s'enfuient. Les cheveux les
rattrapent sur la falaise et les fait redescendre au rivage
où elles meurent. Elles sont deux rochers au rivage de
Leon.
Dans une société où ne prévaut pas un dis cours que l'on qualifie de « symboliques » parce
cours étroitement scientifique — au sens où il qu'ils ne sont pas séparés entre eux, comme c'est
s'agit d'un discours de spécialiste — , la société le cas chez nous où la nomenclature du discours
s'empare en quelque sorte de la botanique du médecin, par exemple, n'établit aucun rap
comme elle le fait de la cuisine, de la maladie, de port avec celle du discours du mécanicien ou du
la parure, des techniques agraires, de pêche ou de philatéliste. Que l'on admette cette intercommun
danse, pour confirmer les cadres institutionnels ication des registres discursifs — naturels et
qu'elle s'est forgés et qu'il s'agit pour nous de institutionnels — , et le « symbolique » ne nous
reconnaître. Les classifications botaniques en résiste plus. Ainsi à Mare, l'« épouse » est une
l'occurrence — mais également celles de la faune « terre cultivable » : zine, les « oncles utérins »
(aviaire, terrestre ou aquatique), celle des miné sont « ceux du chemin de la terre cultivable » :
re-la-zine, les « neveux utérins » sont « poussés raux ou des phénomènes naturels quels qu'ils
soient — , opèrent dans des registres (c'est-à-dire (en terre cultivable) » : hna puja (i zine) 4. Cette
à partir d'ensembles ordonnés de distinctions et congruence métaphorique éclaire, sur le plan
d'associations discrètes) identiques à ceux que concret cette fois, ce droit, auquel le neveu peut
les énoncés institutionnels adoptent. Ainsi les prétendre, à exploiter des champs sur les terres
classifications des grandes catégories naturelles de son oncle maternel, elle éclaire ce transfert
ne constituent pas l'espace d'un savoir clos, quasi total dont la production horticole fait
absolument réductible au réfèrent. Elles commun l'objet entre affins lors des échanges matrimo
iquent entre elles et manifestent les mêmes niaux et de funérailles. On produit à Mare, en
traits que des catégories plus immédiatement effet, pour échanger et dans le seul but d'échang
sociologiques. Nous sommes, pour le dire autre er. L'agriculteur de Mare n'ouvre un certain
ment, devant le matériel où sont forgées les méta nombre de champs qu'en fonction des obliga
phores de la vie quotidienne, de la parenté, des tions statutaires auxquelles il devra répondre
échanges formalisés et des jeux institutionnels de dans l'année, et n'engage de travaux supplément
toutes sortes. Les traditions, que l'on désigne aires qu'à la marge, poussé souvent par un goût,
dans un aveu d'impuissance critique comme cel cette fois tout personnel, pour telle ou telle
les des peuples primitifs, nous offrent des variété mineure de tubercule qui ne saurait avoir
4. Ou, dans un autre registre, les « beaux-frères » sont des « guetteurs de chair à la ligne de traîne » : raba-ian. À MARIE- JOSEPH DUBOIS 101 HOMMAGE
sa place dans une prestation cérémonielle. La tent pour lever cet incognito, elles trouvent la
production est ainsi chargée d'accomplir les vir mort par les cheveux de Waro. Ces situations
tualités sociales ou de renouveler des relations initiale et finale révèlent que les deux Waeki ont
établies. Parce que la production agricole est trouvé la mort pour un nom. C'est d'ailleurs ce
destinée à forger et à décrire des liens sociaux, que montre la version Warok dès la première
elle constitue donc l'objet concret et rhétorique lecture, empruntant toutefois une voie inverse
de l'alliance, comme le montre la terminologie de pour en rendre compte : les deux Waeki rencont
la parenté d'alliance évoquée plus haut. rent un vieux qui leur dit s'appeler Warok et leur
Ainsi s'éclaire également cette récurrence dans offre des bananes et des cannes à sucre. Mais
les fictions mythiques de l'association des thèmes l'incurable amnésie des Waeki les expose à la
agricoles et matrimoniaux, et donc cette cons colère du vieux à qui elles échappent grâce à une
truction du récit où bien souvent les motifs agri fuite divergente, l'une grimpant sur un arbre,
coles et matrimoniaux se répondent en contre l'autre se cachant dans un trou. Cette fois, les
point dans le plus bel art de la fugue. deux Waeki ont seulement risqué la mort pour
Nous entrevoyons donc à présent un argu un nom. Notons que les situations initiale et
ment savamment formulé sur les jeux des échan finale sont inversées par rapport à la version
ges matrimoniaux dans le mythe apparemment Waro :
abscons de Waro(k), où des ignames sont des Version Waro Version Warok filles, des filles qui échangent des contre
Anonymat Warok (nommé) des poissons, et qui s'enquièrent d'un nom Waro (nommé) Amnésie qu'elles oublient aussitôt... L'analyse que nous
proposons montre que la fiction développe un Les deux versions enregistrent des conclusions ensemble de rapports qui, lorsqu'il est envisagé opposées : dans le cadre de l'identification botanique
concrète (quels légumes seraient empiriquement Mort commune Fuite divergente
distingués en waeki wawen et waeki xeroen ?),
renvoie trait pour trait à un ensemble de rapports Les deux Waeki pourvoient Waro en ignames,
caractérisant l'institution maréenne des hnaka- qui leur offre du poisson. On sait que les presta
sese (ou ace-re-soten), modalité locale de la tions de poissons correspondent régulièr
« parenté à plaisanterie ». En d'autres termes, 1) ement dans les mythes à l'échange matrimonial.
le doute qui pèse sur la comestibilité des ignames Ce rapport métaphorique est directement
que sont les Dioscorea bulbifera (waeki), sur leur élucidé, avons-nous signalé, par le mot dési
nature substantielle, explique les difficultés gnant les initiateurs de l'échange matrimon
qu'elles rencontrent avec le nom de leur mysté ial, les « beaux-frères » nommés textuellement
rieux interlocuteur (anonymat de Waro ou les « guetteurs de chair à la ligne de traîne » :
raba-ian 5. Tout un réseau lexical, sur lequel il amnésie du nom Warok) ; de même, 2) l'ambi
guïté statutaire des couples de lignages dits serait très long de revenir ici, vient par ail
littéralement « ex-commensaux » (hnakasese) leurs renforcer l'efficacité de cette métaphore.
[« parents à plaisanterie »] explique qu'ils ne Signalons néanmoins que poissons et ignames
sont pas et ne peuvent pas être nommés dans la constituent deux produits qui font l'objet de
parenté, qu'ils demeurent réciproquement et li présentations ostentatoires pendant les cér
ttéralement « des autres » (ace-re-soten). émonies de mariage. Lors des ces cérémonies
(ulehnameneng), en effet, le clan de l'époux
présente selon un ordre, qui restitue les liens
Reproduction botanique et ambiguïté taxinomique complexes des lignées et lignages, des lots
d'ignames (eo) disposés en cercle. Cette figura
Dans la version Waro, les deux Waeki ren tion minutieuse du clan en ignames est ensuite
contrent un inconnu qui leur donne du poisson déstructurée en deux lots dont l'un (waitutuo)
et qui recevra des ignames. La chose se pro est offert à la mère de l'épouse, l'autre (xeroen :
duit la nuit et tant que les deux Waeki ne remet nom d'une des deux Waeki dans le mythe) à
tent pas en cause l'incognito de leur pourvoyeur la parenté agnatique de l'épouse. La présenta
de poissons. Mais dès que les deux Waeki tion ostentatoire ( ahangenihnameneng ) 6 de ces
5. Cf. supra note 4. « Pêcher » est littéralement lae ia : « acquérir chair (aquatique, exclusivement) », raba ia : « guetter (le
gros poisson) chair » signifie exclusivement « pêcher à la ligne de traine » ; raba-ia-n « beaux-frères » signifie donc littéralement
« guetter le gros poisson à la ligne de traine ».
6. Le ulehnameneng « voir-le-clan » constitue la première phase du protocole lors duquel on appelle les prestataires qui
déposent leurs « dons » (eo) en cercle ; cela fait, une deuxième phase consiste à récapituler les prestations en divulgant avec 102 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
ignames est accompagnée de celle de poissons transmission prolongée du nom litigieux. On sait
également que les noms se communiquent (hmezin) qui seront consommés au banquet qui
comme les épouses (zine) et comme s'ouvre réunit les affins.
l'accès aux terres cultivables (zine) des oncles Poissons contre ignames dans la version Waro,
utérins. voilà qui semble bien évoquer la procédure
Cela dit, il ne semble pas à première vue qu'en requise pour la conclusion d'un échange matri
la version Waro le nom du yaac « Waro » soit lié monial. Or, la version Warok fait état de presta
aux ennuis mortels qui surviennent aux deux tions de bananes et de cannes à sucre qui sont des
Waeki. Elles ne demandent en effet qu'à le voir. évocations univoques des interdits sexuels et ren C'est néanmoins du nom qu'il s'agit encore. voient donc par extension aux restrictions matri L'analyse lexicale met au jour la manœuvre limoniales. nguistique des « cheveux » qui tuent pour le
« On ne devait pas en manger avant la pêche 7 sous « nom » 8. « Cheveux » yehawo, est composé en
peine d'échec ou même d'accident. Les gens de Rawa ye-hawo « tige-tête ». Dans ce sillage, yelen
ne donnaient pas la banane wa-kiam(u) à des étran « nom » offre au mythe l'opportunité d'un bri
gers. En recevoir était le signe d'une grande intimité » colage sans rapport avec l'étymologie, mais par
(Dubois, 1975a :111). lequel « cheveux » devient synonyme de
« nom ». Il suffit pour cela de percevoir dans La canne à sucre aussi est très souvent évo yelen à la fois ye- « planté, tige » et -elen « tête », quée avec un sens sexuel. synonyme de hawo. La synonymie hawo = elen
« Un pied de canne à sucre est wa-ea, mot qui se favorise le glissement du signifiant yehawo
contracte en wia en lifou. Un plant de canne est formé (cheveux) sur le signifié yelen (nom). La perfo
généralement de l'extrémité de la tige avec un nœud et rmance du mythe consiste ainsi à jouer sur les
un bourgeon, et ses feuilles coupées. Il est u-re-ea = registres phonique et sémantique au prix d'une
pénis de canne. Arracher la canne est îha-dugo - frap double fracture du mot et sans égard pour l'étper le pubis (féminin) avec le pénis en éjaculant. [...] ymologie. Beaucoup de noms d'hommes sont en ea- ou en wia-, Les conflits sur le nom occupent ainsi un cadre faisant allusion à la vigueur du pénis, donc de la race, symbolique que le rituel reprend et dont il sera ou de la force politique du groupe. [...] Faire le coït est
question plus bas. Voici révélé le secret de faire glisser la canne à sucre dans le faisceau = Icol
l'incongruité des cheveux meurtriers. Derrière le othe-waea » (Dubois, 1984b : 134-135).
masque de « » se tient un porteur de
Or, les deux Waeki prennent le poisson de « nom » susceptible. L'onomastique est objet de
Waro et acceptent les bananes et les cannes à litiges dans certaine pratique matrimoniale.
sucre de Warok. La version Warok avoue ainsi ce Comment advient cette remise en question de
que la version Waro rendra perceptible au terme l'identité ?
d'une analyse approfondie : la relation matrimon Waro, ou Warok suivant le cas, est contrarié
par les sollicitations des deux Waeki qui ainsi iale dont il est question n'est pas du meilleur
type. Selon les deux versions, le nom est un trait s'aventurent vers leur fin. Qu'est-ce qui motive
distinctif sur lequel peuvent peser certaines l'attitude d'abord bienveillante puis meurtrière
menaces (amnésie ou anonymat, donc occulta de Waro ? Quelle relation entretient-il avec les
tion) et qu'il faut pouvoir défendre. deux Waeki ? Est-il, du fait des prestations de
À Mare, les lignages revendiquent l'exclusivité poissons, l'époux de Waeki Wawen et Waeki
de leur lexique de noms de personne. Les Xeroen ? Comment alors interpréter l'anonymat
où il se tient et le fait que celles-ci, après chaque emprunts intempestifs sont regardés comme des
atteintes au patrimoine du groupe et font l'objet visite au bord de mer, rejoignent leur résidence
de récriminations qui tentent de prévenir la dans l'intérieur des terres ?
grande ostentation les noms des prestataires, leur place et leur rang dans le clan : ahangenihnameneng « divulguer
(publiquement)-le-clan ».
7. C'est nous qui soulignons, en regard de ce que nous savons à présent de la valeur rhétorique de la pêche.
8. Je fais ici état d'un type d'observations, qui ne rencontrent pas toujours l'approbation des linguistes, mais que l'étude de la
mythologie de Mare m'a permis de multiplier : la stylistique du mythe use de multiples procédés qui portent sur la structure
phonique et sémantique de certains mots ; sur les noms de personne en premier lieu — qui constituent les éléments invariants ou
quasi invariants (ex. Waro et Warok) d'une version à l'autre — , sur des mots clés, pivots de telle ou telle fiction, comme ici, on
va le voir, « cheveux » et « nom ». Pour bonne part, l'art poétique du mythe réside dans cette performance — qui exclut
le plus souvent la référence étymologique — d'inventions linguistiques. Les motifs nctionnels induisent des confections lexicales,
des artefacts linguistiques, non seulement des néologismes, mais de pures associations phoniques composées de phonèmes
prélevés sur les mots qui forment d'une certaine manière le capital lexical de la fiction, mots invariables quelque soit le
plurimorphisme des narrations successives. Certains mots ainsi concaténés délivrent une part synthétique du « message » de
l'« histoire ». A MARIE- JOSEPH DUBOIS 103 HOMMAGE
Waro est un yaac, une divinité, dans ce mythe, que puja, un « clan » ( guhnameneng ) occulte
solitaire et troglodyte 9. Les Waeki, au compor l'autre. Dans cet échange, il en est un qui, par une
tement gémellaire, se distinguent entre elles par sorte de prérogative du nom, fait effraction chez
l'autre. Nous verrons plus loin en quoi consiste leur appellation seconde : l'une est dite Wawen,
c'est-à-dire « bulbille », l'autre Xeroen, c'est-à- concrètement cette effraction, botanique d'une
dire « substance ». Toutes deux reçoivent du part, institutionnelle d'autre part.
poisson de Waro auquel toutes deux rendent des La place accordée aux cheveux de Waro per
ignames ; toutes deux veulent le voir et toutes met par ailleurs de renforcer cette hypothèse. Le
glissement du signifiant « cheveux » sur le signifdeux seront tuées par ses cheveux. La fiction
n'aurait guère été altérée si les deux Waeki ié « nom » se fait aussi dans le mythe l'écho du
n'avaient été qu'un seul et même personnage. Il rituel. En Mélanésie, les cheveux font l'objet de
faut donc croire qu'un facteur important réside traitements cérémoniels multiples, à Mare, il
dans le couple qu'elles forment. L'une à l'autre revient à l'oncle maternel de couper pour la pre
liée, elles partagent les faveurs de Waro et la mort mière fois les cheveux du neveu. Les deux Waeki
respectivement anéanties par un principe capilqu'il leur inflige.
On verra plus bas que le couple de Waeki ne laire sont ainsi situées au sein du procès qui les
recouvre pas deux sujets distincts, mais une dual polarise : la reconduction du statut avunculaire
ité restrictive et nécessaire dans un cycle de réciproque.
reproduction. Le langage botanique s'ouvre Waro révèle ainsi son identité fonctionnelle. Il
ainsi sur celui de la parenté. Dans l'échange n'est pas un tiers agissant pour son compte ; il est
bilatéral, en effet, les « neveux utérins » repro le lien, ou plutôt le flux par lequel passe la rela
duisent des « neveux utérins » et sont « beaux- tion de Waeki Wawen et Waeki Xeroen. Il est en
frères » de leurs « cousins ». Or, il existe un rap quelque sorte le point de croisement du système
port sous lequel se confondent et se distinguent d'échange et donc celui où devraient se neutrali
les enfants de la sœur et ceux du frère. Les termes ser les oppositions. Il faut alors regarder Waro
serei et puja, qui précèdent le nom de clan, per comme le principe distributif de l'échange matri
mettent de désigner respectivement l'apparte monial de noms. Signalons aussi que waro est le
nance agnatique et avunculaire. Lorsque les nom d'une liane « salsepareille », Spinax sp. qui
enfants de la sœur sont dits serei A (« implanté » sert à faire les nasses thugoc. Waro évoque donc
en A) et puja B (« poussé » en B), ceux du frère la pêche, ce qui, métaphoriquement le désigne
sont serei B et puja A. L'enfant de la sœur et celui comme instrument matrimonial. À ce titre, il n'a
du frère peuvent tous deux être appelés B par pas de nom, ou s'il devait en avoir un, il devrait
exemple, l'un en tant que serei, l'autre en tant tenir des deux parties. Qu'on nous autorise ici à
que puja, ou vice versa. On sait par ailleurs que le « tirer Waro par les cheveux » : son nom pourr
terme xeroen, nom d'une des deux Waeki, dési ait être construit à partir des noms des deux
gne la part d'ignames réservée à la famille de la Waeki.
mariée dans les cérémonies nuptiales 10. Lors de W A wen
l'échange matrilatéral, la part xeroen revient x e R O en
donc aux utérins. Partons alors de l'hypothèse
que les deux Waeki sont le résultat d'un procès L'hypothèse d'une combinaison de phonèmes
matrimonial entamé avant elles et que toutes empruntés à « Wawen » et « Xeroen » repose sur
deux perpétuent. Wawen serait puja « neveu uté la distinction qui apparaît entre les noms
" du clan de Xeroen. En dévelop « Waro » et « Warok » d'une version à l'autre. À rin (poussé)
pant ce rapport on obtient : Wawen puja «Waeki la morphogenèse du nom du yaac œuvre sans
doute quelque combinaison signifiante. Dans et Xeroen serei Waeki. Cela posé, la suite
s'énonce d'elle-même. Puisque seul le nom de l'esprit des anagrammes de Saussure H, ne
« Waeki » est cité, en tant que serei ou en tant peut-on pas voir le passage de Waro à Warok
9. Le terme yaac qui est appliqué à Waro, littéralement « chair-chose », désigne une entité appartenant au monde des esprits
uianet, littéralement « esprit-chair-mort » (u-ia-net) et des vivants, comme le montre un équivalent moins usité, ngomeac,
littéralement « homme-chose » (ngome-ac). Le yaac constitue un ancêtre tutélaire que le groupe ne semble pas revendiquer au
nom d'un lien mythico-généalogique mais plutôt territorial ; on connaît son lieu de résidence — une grotte, un rivage, les abords
d'une falaise, une dépression, etc. — , ses espaces d'errance — la savane, la forêt, des chemins particuliers — , et l'on n'ignore pas
sa faculté d'ubiquité. Mais le caractère propre du yaac réside dans sa capacité d'incarnation — « chair-chose » : il apparaît
suivant les cas, et pour servir les projets du groupe, sous la forme d'un homme d'un animal ou d'une plante, le plus souvent d'un
serpent, d'un lézard ou d'un plature, parfois sous celle d'un oiseau ou d'un poisson. La traduction « divinité » couvre donc très
imparfaitement la notion de yaac.
10. Cf. supra : Cette figuration minutieuse du clan en ignames.. .à la parenté agnatique de l'épouse.
11. Jean Starobinsky, 1971. Les mots sous les mots, Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Gallimard. 104 SOCIETE DES OCEANISTES
comme l'intégration du phonème initial xe de ment dans la version Warok, ne fait la moindre
xeroen ? En effet la consonne /x/ x (vélaire, conti allusion à « aîné, chef » (tok), ni ne laisse appar
nue sonore) devient en final la consonne /k/ k aître ce mot en composition de quoi que ce soit.
(vélaire, occlusive sourde) dès lors que le e final En revanche, le xe- initial, qui ne peut en final
s'amuït. Si le e final devait persister, il se trans que se transformer en -k(e), est prélevé à la
formerait ipso facto en /, les deux voyelles insta même source que les phonèmes wa et ro, c'est-à-
bles s 'interchangeant fréquemment, et la connot dire sur les deux noms des protagonistes de
ation du phonème xe serait perdue. Par ailleurs Warok : Wawen et Xeroen. Les éléments consti
warox /warox/ est imprononçable en langue de tutifs du nom Warok sont ainsi recherchés dans
Mare. Le k singulier de la version Warok traduir le récit lui-même et non ailleurs, dans la strate du
ait l'avantage de Xeroen sur Wawen. Or, la tro récit où apparaît précisément la « substance »
onomastique : les noms de personnage eux- isième version (1975a : 166-D54) que nous
n'avons pas encore évoquée, redouble les k dans mêmes. Le -k final de tok ne satisfait à aucune des
« l'instrument de torture » avec lequel les deux conditions qui permettent en revanche de retenir
xe- pour le -k de Warok. Il faut souligner enfin Waeki seront mises à mort. Très proche de la
version Waro, cette dernière précise toutefois que combien une telle hypothèse ne vise pas à clore la
les cheveux de Waro rattrapent les deux Waeki signification du nom du personnage ou le sens du
afin de les tuer en les chatouillant. « Chat mythe ; bien au contraire, elle les ouvre l'une et
ouiller » se dit waikiki-on, le -on final est un l'autre sur toutes les formes concurrentes ou
suffixe verbal. Puisque en mare e et i s'interchan- complémentaires plus fines et plus infimes que la
gent facilement, il est difficile de ne pas convenir création mythique est susceptible de produire et
que waikiki n'est autre que le nom des deux qui échappe pour bonne part à l'analyse faute de
waeki multipliant les k ou les ki. Or, ki est une connaître et maîtriser les jeux multiples, infinis
particule determinative des noms et des pro sans doute, auxquels la pratique de la langue
noms. Par ailleurs, dans la langue respectueuse quotidienne, domestique et savante, consciente
pêne iwateno, acekin signifie « nom ». Ace-ki-n : et inconsciente, donne lieu à tout moment. De
chose-déterminant-amorce du possessif. Le nom telles inventions littérales sont d'ailleurs les plus
est la chose de la personne désignée ki. Par son répandues qui soient et relèvent des jeux linguis
acharnement à produire des k et des ki, le mythe tiques informels qui s'accomplissent dans toutes
les langues du monde. Pléthore d'acronymes par surdétermine le nom de Waeki en tant que
« nom ». exemple se font et se défont dans le domaine des
Si cette hypothèse, en tant que telle, propose sciences et des techniques, du monde de l'entre
d'atteindre un sens possible, sa crédibilité peut prise et des institutions politiques et économi
s'évaluer à partir des éléments congruents ques nationales ou internationales, et certaines
qu'elle articule. On pourrait objecter, en effet, souvent accèdent au statut de mot à part
que rien ne permet d'assurer que ce type de entière 13. Il n'en va pas autrement de ces espaces
reconstruction relève plus d'un jeu de langage de littéralité mythique que sont principalement
les noms de personne : des marquages lexico- poétique typiquement maréen que d'un volonta
poétiques 14 de fondation. risme de l'analyse, l'exposé travaillant le sens
plus qu'il ne le dévoile. Ainsi, « pourquoi ne pas Revenons à la fiction. Les Waeki, curieuses de
imaginer que le -k final se développe par analogie connaître leur pourvoyeur de poissons, retour
avec la finale de tok qui signifie « aîné, chef », nent à la mer où le protocole de rencontre
mot que l'on trouve, nous dit le Père Dubois, consiste désormais en prestations réciproques
dans certains toponymes (ex. wagi-ni-tok, etc.)... d'ignames et de poissons, signifiant ainsi que la
suggestion, bien entendu, tout aussi hypothétiq recherche d'une prééminence du nom de l'une
ue... 12 ». Mais cette suggestion est beaucoup d'elles passe par une polarisation du principe de
plus hypothétique que celle qui retient le xe- de réciprocité matrimoniale. On ne sait plus alors si
Xeroen pour le -k de Warok puisqu'elle n'offre l'on cherche à se distinguer parce qu'on s'est
aucune adhérence à la fiction : rien, en effet, dans beaucoup marié, ou si l'on se marie beaucoup
pour se distinguer chaque fois un peu plus. les deux versions présentées, et plus
12. Commentaire d'un lecteur sollicité par l'éditeur du présent article.
13. Tout le monde a déjà « oublié » que le mot « laser » par exemple est l'acronyme de Light Amplification by Stimulated
Emission of Radiation. L'invention technique, comme l'invention mythique, s'accompagne d'un acte singulier de fondation
linguistique. Dans le mythe il n'est pas rare que ce soit la trouvaille linguistique qui suscite la représentation comme par exemple
le chien dans le folklore anglais représente le diable parce que dog est l'inverse de god. Voir à ce propos E. Leach, 1980. « Aspects
anthropologiques de la langue : injures et catégories d'animaux », in L'unité de l'homme et autres essais, Paris, Gallimard.
14. Au sens jakobsonnien de fonction poétique. A MARIE- JOSEPH DUBOIS 105 HOMMAGE
Or, il semble que l'échange agonistique dans buruia : « douce », en prolifération sauvage elle
est dite kec(e) : « amère ». Sous cette dernière lequel sont engagées Waeki Wawen et Waeki
forme, on la nomme aussi Xeruhmu. Cette appelXeroen s'exprime moins par les prestations
lation seconde de waeki « amère » peut expliquer ostentatoires de biens — ici poissons et ignames
la tentation du Père Dubois de distinguer dans le renvoyant virtuellement aux donneurs par les
mythe l'une comme Waeki Wawen, l'autre poissons, aux preneurs par les ignames — , que
comme Waeki Xeroen. Or, selon les désignations par l'affirmation respective d'une intégrité qui
empiriques, les Maréens ne reconnaissent pas déborde l'onomastique et que l'on dresse en
d'existence concrète à waeki sous les noms de refus de se réduire à l'autre. Autrement dit, la
Wawen ou de Xeroen. Ils montrent en effet des distinction entre les ace-re-celuaien, « frères-
waeki et leur attribuent le même nom assorti de cousins ou sœurs-cousines », de deux « clans »
la mention « douce » ou « amère » avec toutefois ou « lignages » de guhnameneng (retentissant
un deuxième nom pour waeki « amère » : xeruinéluctablement sur les ace-re-isingeian, « frères-
hmu. Nulle part ailleurs que dans le mythe sœurs ou cousins-cousines parallèles ») qui
n'apparaissent des waeki nommées distincts'intermarient, tendrait à s'amoindrir progress
ement Wawen et Xeroen. Il faut donc croire que la ivement par emprunt onomastique masquant
distinction entre Waeki Wawen et Waeki Xeroen ainsi les marques voulues inaliénables de chacun
ne recouvre pas une séparation taxinomique, (tenure foncière, titres et fonctions...).
mais opère seulement au niveau du registre Il faut, pour cerner l'idée d'une relation entre
mythique. Les waeki « douce » et « amère » sont l'identité onomastique et le statut menacé,
toutes deux des ignames Dioscorea bulbifera et se atteindre le registre taxinomique où le mythe
ressemblent presque trait pour trait. Leur tige prend sa source. Citons pour cela une remarque
s'enroule sur la gauche (contrairement à Dioscodu Père Dubois dans son commentaire du pré
rea alata) et porte des bulbilles et des feuilles en sent mythe :
tous points semblables. Les feuilles de waeki « Je n'ai pu avoir avec certitude l'identification bota « amère » semblent d'un vert légèrement plus
nique des deux Waeki. Ce qui est pour les Maréens foncé. Leur tubercule enfoui est identique par la Waeki Wawen sauvage ou Xeruhmu, (qu'on ne mange forme et par la grosseur, pourvu pourtant de pas) serait Phaseolus adenanthus. Waeki Wawen qu'on radicelles plus fournies chez waeki « amère ». En mange est le sao de la région de Houailou, Dioscorea
dehors de quelques détails, elles apparaissent bulbifera. Waeki Xeroen serait un Pachyrhisus, Papilio-
comme des sœurs presque jumelles. Les bulbilles nacées » (Dubois, 1975a : 169) 15.
dont toutes deux sont porteuses sont dits
wawen : « fruits », leur tubercule enfoui est dit L'auteur de Y Ethnobotanique de Mare (1971)
ne peut obtenir de ses informateurs qu'ils lui kakailen : « substance », comme pour les tuber
montrent un spécimen ou qu'ils lui permettent cules de toutes les ignames. Or, kakailen a pour
tout au moins de distinguer avec certitude deux synonyme noble xeroen. Voilà donc les waeki du
plantes impliquées dans un mythe dont il mythe : considérant les waeki du strict point de
recueille par ailleurs trois versions de trois vue de l'espèce, le mythe met en scène deux enti
tés — bulbille aérien et tubercule enfoui — , solconteurs résidant en des lieux aussi opposés que
La Roche au nord et Medu au sud. idaires néanmoins dans leur marche et leur destin
J'ai cherché longuement à vérifier si les dis puisque parties constituantes d'un même spéc
tinctions formulées par les mythes des Waeki imen de waeki. La pertinence de la présentation
relevaient d'une discrimination empirique. mythique apparaît alors dans l'écart de généra
Ayant multiplié les visites aux champs et sollicité tion entre bulbille et tubercule enfoui. C'est, en
moult commentaires auprès de différents culti effet, à partir du bulbille que se reproduisent les
vateurs, j'aboutis à la certitude que pour les waeki. On le plante dans le cas de waeki
Maréens, les waeki sont toutes des Dioscorea. « douce », il germe spontanément dans le sol sur
Les excellents horticulteurs de Mare qui ont lequel il tombe en se détachant de la tige, dans le
identifié et classé plus d'une centaine de variétés cas de waeki « amère ». Le « bulbille » {wawen)
deviendra alors « tubercule enfoui » {kakailen = d'ignames ont-ils pu se tromper sur l'identité des
deux Waeki ? En aucun cas. L'identification des xeroen) d'où se dégagera une nouvelle « tige »
[yefhawo - elen) = « cheveux » = Waro (liane pose surtout un problème de corré
lation entre le mythe et la réalité horticole. Dans salsepareille)] porteuse d'autres bulbilles. Le
les champs et dans leur proximité, la waeki se cycle tubercule enfoui-bulbille aérien décrit ainsi
présente de deux façons : cultivée elle est dite celui de l'entre-reproduction, tout comme deux
15. J. Barrau et E. Massai signalent une confusion fréquente entre Pachyrhizus trilobus et Pueraria thumbergiana (Les plantes
alimentaires du Pacifique Sud, 1956. CPS, Document technique n° 94, Nouméa, p. 69).

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