I Le temple de la Dent à Kandy - article ; n°1 ; vol.32, pg 441-474

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1932 - Volume 32 - Numéro 1 - Pages 441-474
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1932
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Victor Goloubew
I Le temple de la Dent à Kandy
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 32, 1932. pp. 441-474.
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Goloubew Victor. I Le temple de la Dent à Kandy. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 32, 1932. pp. 441-
474.
doi : 10.3406/befeo.1932.4558
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1932_num_32_1_4558NOTES ET MÉLANGES
LE TEMPLE DE LA DENT A KANDY
(A propos d'un livre de M. A. M. Hocart, The Temple oj the Tooth in Kandy, dans
Memoirs oj the Archaeological Survey oj Ceylon, vol. IV, 193 1).
Le IVe volume des Memoirs publiés par l'Archaeologieal Survey de Ceylan
est consacré, non pas à un monument ancien, repris à la brousse dans un état
de ruine plus ou moins avancé, mais à un tempîe du XVIIIe siècle encore
intact, et où se célèbrent journellement des rites en présence de nombreux,
croyants. Ce temple est le Daladâmaligâwa ou « Palais de la Dent-Relique »r
bien connu de tous les voyageurs qui ont visité, dans son cadre de montagnes-
vertes et au bord de son lac transparent, la capitale des derniers rois singha-
lais, Kandy. Le livre de M. A. M. Hocart nous en offre la description et l'i
nventaire, accompagnés de plans et ďimages. C'est un guide excellent où les
historiens du bouddhisme trouveront en outre des renseignements inédits.
La valeur même des documents réunis dans ce volume nous oblige cependant
à formuler certaines réserves quant à la façon dont ils ont été utilisés.
M. Hocart aurait pu nous offrir quelque chose de plus complet» Son travail
est inégal, et l'on devine trop souvent qu'il n'a pas fait attention à des maté
riaux qu'il avait pour ainsi dire à portée de main. Ainsi, le chapitre consacré
à l'histoire de la Dent est à peine esquissé, et c'est en vain que le lecteur y
chercherait à glaner quelques données précises sur les nombreux sanctuaires
qui ont successivement abrité la précieuse relique avant que, vers la fin du
XVIe siècle, elle ne fût transférée à Kandy, pour y rester jusqu'à nos jours.
Le chapitre, si riche en informations de toute espèce, où il est question des
rites et du personnel affecté au temple, aurait pu être utilement complété par
une description du Perahara, la plus populaire parmi les fêtes annuelles
de Ceylan. Enfin, l'auteur ne dit presque rien des images, peintes ou sculptées,
qui décorent le Temple de la Dent, bien qu'il en ait reproduit un certain
nombre dans son ouvrage.
Dans les -pages qui vont suivre, nous avons essayé de grouper quelques
notes sur le Daladâmaligâwa et le culte de la Dent. Rédigées en partie pen
dant un récent séjour à Ceylan, elles ne seront peut-être pas sans intérêt pour
ceux d'entre nos lecteurs qui auront à consulter le livre de M. Hocart.
La légende de la Dent-Relique est contée au long dans un poème pâli, le
Dâthâvamsa, composé au XIIe siècle par le précepteur royal Dhammakitti,
2» — — 442
d'après un texts plus ancien en langue helu (1). Une autre version de la même
légende n'est connue que par une traduction siamoise qui fait partie du P'râ
Pâthom et dont des extraits ont été publiés parle colonel Low dans le Journal
of the Royal Asiatic Society of Bengal, en 1848 (-). Quant aux faits histori
ques, ils sont consignés dans les chroniques de Ceylan, le Mahâvamsa, le
Pujâvaliya, le Râjâvaliya et la Rájáratna-karaya (•*). Il existe, en outre, un
Rituel de la Dent (Daladâ Sirita), rédigé en singhalais dans les dernières
années du XIIIe ou au début du XIVe siècle (4).
Commençons par la légende. Le corps du Buddha, on le sait, n'a pas été
entièrement consumé parles flammes, et lorsque s'éteignit le feu du bûcher,
on trouva dans les cendres encore chaudes des «reliques éparses ». Ces
reliques, au nombre de sept, étaient l'os du front, les deux clavicules et quatre
dents que l'on suppose avoir été les quatre canines. Un sage nommé Çarabhu,
disciple de Çâriputta, ayant pris l'os du col (clavicule), le plaça dans un stupa
érigé à Mahïyangana, dans l'île de Ceylan. Ua autre religieux, du nom de Khe-
ma, retira du bûcher la relique de la Dent gauche etla donna auroi Brahmadatta
dont la capitale était Dantapura, dans le pays Kalinga (*>). Le reste fut réparti
par le brahmane Drona entre les huit souverains accourus pour réclamer
les cendres du Bienheureux.
Pendant plus de huit siècles, h relique de la Dent (Dâthâdhâtu) fut honorée
л Dantapura. A !a fin de cette longue période, elle opéra la conversion du
roi Guhasïva, adonné jusqu'alors aux fausses doctrines des Nirgranthas et
qui devint par la suite un fervent protecteur du bouddhisme. Il advint que ce
roi eut à combattre des ennemis dont les armées étaient plus fortes que les
siennes. Sachant d'avance qu'il allait périr dans la bataille, il ordonna à sa
fille Hemamâlâ et à son gendre Dantakumâra, fils du roi d'Ujjayinï, de sauver
la précieuse relique et de la porter au roi de Ceylan, son ami et allié. Lorsque
(!) Voir L. de Milloué, Le Dàthâvança, traduit en yrançais d'après la vtrsion an
glaise de Sir Мити Coomârà Swàmy, dans Annales du Musée Guimet, t. VII, 1884. Le
texte anglais a été édité par la Pali Text Society en 1884. Pour le texte original, voir:
Dâthâvamça or History oj the Tooth-relic oj Gotama Buddha, par Sir Mutu Coomàra
Swàmy, Londres, 1874. Uae nouvelle édition en pâli a paru à Colombo en 1914 {Šila-
lankara). Une analyse du poème par Turnour a été publiée dans Journal oj the
Royal Asiatic Society of Bengal, en 1837-
(-) Voir L. de Milloué, op. cil., p« 314. Une partie de ce texte a êté_ traduite par le
colonel Low et publiée dans Journal oj the Royal Asiatic Society oj l'engal, 1848, vol.
XVII, part, n, p 82 sqq.
(A) Des extrats de ces textes ont été publiés par le Dr. Andreas Nell, The Annals oj
the Tooth-Relic, fasc. I, Kandy, 1928.
0) Daladâ Sirita, ed. E. S. Rvjašekara, Colomba, 1920.
(5) Cette ville a été identifiée par M. Sylvain Llvi avec Paloura (Ptolémée, VII, 1,
16) et l'oppidum Dandagula de Pline (livre VI, xx); voir Notes Indiennes (I. Paloura-
Dantaputa ) dans JA., janvier-mars 1925, p. 46 sqq. — — 443
fut connue la défaite de Guhasïva, Danta, déguisé en brahmane, s'enfuit en
"emportant avec lui la Dent du Buddha. « Et voyageant rapidement vers les
pays du Sud... il traversa avec l'aide des dieux une rivière large et débor
dante, (et) enterra la relique dans un monceau de sable. » (*) C'est là que
vint le rejoindre la princesse Hemamâlâ. Pendant quelque temps, les deux
fugitifs vécurent sur la rive déserte du fleuve. Un thera, dont les yeux avaient
été éblouis par le rayonnement de la relique, descendit du ciel et leur enseigna
la Bo;ine Loi. Il arriva sur ces entrefaites qu'un Nagarâja, ayant aperçu la
relique cachée sous le sable, l'avala avec sa cassette de pierres précieuses
et prit la fuite. Mais aussitôt le thera se transforma en garuda. Saisi de peur,
le nâgarâja restitua la relique aux exilés, et ceux-ci continuèrent sans
encombre leur voyage vers Sïhala où ils arrivèrent, après une longue traversée,
dans la neuvième année du règne de Kiuisïrimegha (vers 312 A. D.). Un
brahmane leur montra la route d'Anurâdhapura.
Le roi de Ceylan, prévenu par un messager, vint à leur rencontre avec
«ne innombrable suite. Des miracles s'accomplirent. La mer, agitée par les
vents, s'apaisa soudainement autour de l'île, des fleurs tombèrent du ciel, et
la terre fit entendre un grondement prolongé, comme si l'on venait d'invoquer
son témoignage. Placée sur un trône et protégée par un parasol blanc, la
Dent-Relique fut installée dans le palais royal. Sur le conseil d'un vénérable
thera, et à la suite d'un nouveau miracle, le roi ordonna en outre qu'elle fût
transportée tous les ans, au printemps, dans une salle du monastère d'Abha-
yagiri et qu'elle y restât exposée pendant un certain temps, adorée par la
foule et permettant ainsi à de nombreux croyants d'acquérir du mérite et
d'assurer leur salut.
Ici se termine le récit du Dâthâvamsa. D'après la version traduite en
siamois, la princesse Hemamâlâ et son époux seraient revenus dans l'Inde,
accompagnés de prêtres singhalais, sur un navire construit exprès pour eux
par le roi de Ceylan, et auraient déposé une relique sous un stupa, édifié
sur l'endroit même où le Nâgarâja avait avalé la cassette. Cette relique, ajoute
le texte, avait été placée dans une coupe d'or sur un vase d'or, lequel
reposait sur une barque du même métal, «longue d'une coudée et large d'un
empan » (-).
Attiré par la précision de ces détails, James Fergusson a tenté d'identifier
le site mentionné dans la légende, en supposant que son nom tamoul, Dïpal
dinne, pourrait se traduire par « Sables de Diamant». Dans un mémoire sur
le stupa d'Amarâvatï, publié en 1867 dans le J. R. A. S., il écrit : «Je crois
•qu'on ne peut guère hésiter à placer cette localité sur les bords de la Kistna,
d'abord à cause de sa situation à mi-chemin de Ceylan, ensuite, parce que
(*) L. de Milloué, op. cit., p. 373.
(2) Ibid., p. 317. — — 444
ce n'est que là, du moins autant que je le sache, que se trouvent près de la
côte des mines de diamants ; enfin, et surtout, parce que c'était la résidence-
du Nâga-Râja » (*). Plus loin, nous lisons : « L'hypothèse devient presque une
certitude quand on examine les sculptures qui ornent ce monument. Un des.
bas-reliefs représente un navire, monté par deux personnes portant des
reliques, qui s'approche d'un rivage où l'attend un roi des Nâgas. Dans une
autre, une arche en forme de bateau est portée en pompe sur les épaules de
quelques hommes, et enfin on y voit de nombreuses scènes de conférences
entre le roi des Nâgas et un prince ou roi, accompagné d'une dame ; ces deux
personnages, ainsi que les gens de leur suite, ne sont pas des Nâgas. Il est
vrai que ces sculptures peuvent représenter d'autres scènes du même genre
entre personnages différents de notre héros ; mais un examen attentif de
l'ensemble révèle tant de points de coïncidence que j'ai peine à croire que ce
puisse être accidentel.
« Un fait que les sculptures établissent sans qu'il puisse rester aucun
doute, c'est qu'Amarâvatï était la capitale ou du moins la résidence du
Nâga-Râja. »
Lorsque Fergusson écrivait ces lignes, c'est-à-dire, il y a plus de 60 ans,.
il lui manquait l'appui, si décisif, des témoignages épigraphiques. On avait,,
il est vrai, relevé de nombreuses inscriptions sur la balustrade d'Àmarâvatl,.
mais aucune d'entre elles ne faisait allusion à des relations avec Ceylan. A
l'heure actuelle, des arguments nouveaux d'une certaine portée paraissent
confirmer la supposition de l'illustre archéologue anglais. En mars 1926, un
groupe important de monuments bouddhiques fut signalé par M. A. FL
Saraswati à Nàgârjunikonda, dans la présidence de Madras, district du
Guntùr, sur la rive droite de la Kistna et un peu en amont du lieu où avaient
été découverts par le colonel Colin Mackenzie, en 1797, les fameux
«marbres d'Amarâvatï » (-). Des fouilles effectuées sur cet emplacement
par M. A. H. LoNGHunsT en 1927-28, livrèrent un nombre assez important de
textes rédigés en prakrit sous une dynastie de l'Inde du Sud, les Ikkhâku
(skt. Iksvâku). Or, une de ces inscriptions mentionne l'existence, dans le site
même où elle fut exhumée, d'un « vihàra singhalais » (sïhala-vihâra), à côté
duquel se trouvait un Bodhi-ghara avec un figuier sacré, issu sans doute d'un
(_i| J. Fergusson, Description of the Amarávalí Tope in (iuntur, dans f.R.A.S., New
Series, vol. Ill, 1868. Le passage cité a été traduit par L. de Mîlloué, op. cit., pp.
318-19. Voici ce que dit Fergusson au sujet du toponyme Diane (op. cit., p. 151,
n. 1): « Dinne means sand bank in Telugu. This may be the origin of the name
Dîpal dinne, which certainly does not mean « Hill of Lights ». Can Dîpal, by any
synonysm, be assumed to mean diamond ?»
(-) A. H. Longhurst, Excavations at Xágárjunikonda, Arch. Survey of India, Amu
Kep., 1927-28, p- 113 sqq. — — 443
scion apporté d'Anurâdhapura ('). Le même texte évoque le souvenir des
religieux originaires de Ceylan qui prêchèrent la Loi dans diverses contrées
de l'Inde et de l'Extrême-Orient (-). On ne saurait méconnaître l'importance
de ce témoignage. Mais les inscriptions de Nâgârjunikondi nous en fournissent
encore d'autres, moins directs peut-être, mais qui méritent tout au moins
d'être discutés. Ainsi, on y relève assez fréquemment des noms propres, tels
que Nâgatara, Nâganina, Nâgabodhmikâ ou Nâga, ce qui sembla indiquer des
affinités généalogiques avec le mystérieux Peuple des Serpents. Dans une
inscription votive, il est fait allusion au pays d'Ujjayinï (:i), pays où était ne
Danta-kumâra, l'époux de la princesse Hemamâlâ, et dans un autre texte, le
prof. J. Ph. Vogel a cru pouvoir restituer en Palurâ, équivalent tamoul de
Dantapura, un toponyme incomplet, mais dont il a pu lire les deux dernières
syllabes (*■). A tous ces argumsnts et preuves s'ajoute encore une considération
d'ordre géographique. Nâgârjunikonda est sur la rive droite de la Kistna, et
c'est précisément après avoir traversé, en venant du Nord, une « rivière large
et débordante » que Danta et Hemamâlâ avaient enterré la Rslique sous un
monceau de sable ("'). Il semble donc que les légendes contées dans le
Dâthàvamsa et le P'râ Pathom sa sont formées autour d'un noyau de faits
historiques, et que Fergusson a vu juste en situant sur une plage de l'antique
Krsnavarnâ la résidence du fameux Nâgarâja. Ajoutons encore, qu'à la
lumière des données nouvelles, le problems des rapports entre l'art d'Amarâvatï
et l'art ancien de Ceylan, l'un des plus intéressants que n jus pose l'archéologie
de cette île, prend plus d'ampleur et paraît se préciser davantage. Mais sa
discussion n'entre pas dans le cadre de cette étude.
Le Dâthàvamsa ne donne aucun détail précis sur la chapelle que Kittisi-
rimsgha avait fait aménager pour la Dent du Buddha, et se contente de men
tionner le fait que ce roi avait dépensé une somme de 80.000 pièces d'or
pour agrandir la résidence de la Relique et qu'il honorait celle-ci tous les
jours « dans l'intérieur du palais » (•>). La relation du pèlerin Fa-hien qui
visita Ceylan au Ve siècle, n'ajoute rien d'essentiel à ces maigres données :
t< dans la ville, rapporte-t-ii, on a construit un édifice pour la Dent de Fo, il
est fait entièrement avec las sept choses précieuses » ("). En revanche, le
C1) J. Ph. Vogel, Prakrit Inscriptions from a budihist site at Nagarjunikonda,
Epigraphia Indica, vol. XX, p. 10.
(-') liïd., p. 7-8.
[?)Ibid.,?. 5.
(4) Ibid., p. 7-8.
(5) Voir plus haut, p. 443.
(ú) L. de Milloué, op. cit., p. 391.
(') Fnë Kouë Ki ou Relation des Royaumes bouddhiques, trad, par À. Rémusvt, Paris,
4836, p. 333 (chap, xxxviii). — — 446
Fo kouo ki nous offre une description assez circonstanciée de la fête qui avait
lieu tous les ans, vers le milieu de la troisième lune, à l'occasion du transfert
de la Dent au vihâra d'Abhayagiri ('). Cet événement était annoncé dix jours
auparavant par un prédicateur qui faisait le tour de la capitale à dos d'éléphant
et proclamait à haute voix les vertus du Sage en frappant de la main sur un-
tambour. Les rues où passait le cortège, étaient soigneusement balayées et
jonchées de rieurs. Elles étaient en outre décorées de peintures représentant
les vies antérieures du Buddha. A son arrivée au monastère d'Abhayagiri, la
Relique était portée en grande pompe dans une chapelle où elle restait exposée-
pendant quatre-vingt-dix jours.
Un autre pèlerin chinois non moins illustre, Hiuan-tsang, mentionne égale
ment la Dent, et même il décrit le temple consacré à son culte, bien qu'il ne
l'eût pas vu de ses propres yeux. « A côté du palais du roi, dit-il, s'élève le
vihàra de la Dent du Buddha, qui est haut de plusieurs centaines de pieds ;
on y voit briller des joyaux extraordinaires et il est orné des matières les-
plus précieuses. Sur le sommet du vihàra, on a élevé une flèche surmontée
d'une pierre d'une grande valeur... Cette pierre précieuse répand constamment
un éclat resplendissant. Le jour et la nuit, en regardant dans b lointain, on croit
voir une étoile lumineuse. Le roi baigne, trois fois par jour, la dent du Buddha ;
tantôt il l'arrose d'eau parfumée, tantôt il brûle des poudres odorantes. IE
s'applique à employer les choses les plus rares et les plus précieuses, et lu*
offre respectueusement ses hommages. » (á) Nous aurons à revenir plus tard
sur ce passage. Pour l'instant, il suffit de constater que le témoignage de
Hiuan-tsang concorde avec celui du Dâthâvamsa quant à l'emplacement
du temple qui se trouvait sans nul doute à proximité du palais royal, en pleine
ville murée.
L'histoire de la Dent débute dans le Mahávamsa par une brève mention de
son arrivée, suivie de quelques détails sur la fête annuelle instituée en son-
honneur par Sirimeghavanna (Kittisirimegha), dans la neuvième année de son
règne (:5). Selon cette chronique, le roi de Ceylan la fit installer non pas dans,
une chapelle spécialement construite pour elle, mais dans un bâtiment déjà
ancien, connu auparavant sous le nom de Dhammacakka et qui devînt le
Dâthâdhâtu-ghara du fait de sa nouvelle affectation.
(!) Foě Koue Ki, p. 334. La date fixée pour cette solennité, paraît avoir été le jour de la
pleine lune du mois de Vaiçakha, jour correspondant à la naissance du Buddha, à sort
Illumination et au Nirvana, cf. H. Kern, Manual of Indian Buddhism, dans Grundriss
der Indo-Arischen Philologie und Altertumskunde, vol. Ill, fasc. 8, Strasbourg, 1896,.
p. 101.
(á) Mémoires des Contrées occidentales, trad, par Stanislas Julien, «858, t. Ц, p. 14г.
(ъ) L. С. WiJESiNHA, The Mahàvansa, Part II, containing chapters XXXIX to С, со
which is prefixed the translation oj the first part by George Turnour. Colombo, 1889,.
p. 154. — — 447
Ses successeurs, Upatissa et Dhâtusena, le firent restaurer et embellir (Ve
siècle). Sous le règne de Sena I, vers le milieu du XIe siècle, Anurâdhapura
fut mise à sac par une armée pandu. Le temple de la Relique a dû être enti
èrement détruit par le feu, car le Mahâvamsa nous apprend que Mahinda IV
le fit reconstruire (972 A. D.) (1). Ce roi fit graver en outre, sur une dalle qui
existe encore, une ordonnance relative à l'entretien du personnel préposé à la
garde de la Relique (á). La découverte de cette inscription, en 1886, permit
de fixer remplacement du premier Dâthàdhâtu-ghara et même de l'identifier
avec un édifice en ruines, d'aspect encore assez imposant, situé dans la
« Inner City» à quelques centaines de mètres au Nord-Est du Thûpârâma (:i).
Le même édifice abritait très vraisemblablement une autre vénérable relique :
le bol à aumônes du Buddha, donné par l'empereur Açoka à Devanampiya
Tissa, lors de la conversion de ceîui-ci, et dont les fortunes,, les bonnes com
me les mauvaises, allaient être étroitement associées, jusque vers la fin du
XIIIe siècle, aux destinées de la Daladâ (4).
Dans la seconde moitié du XIe siècle, nous retrouvons les deux reliques,
le patra et la Dent, à Polonnaruwa (Pulatthi), la nouvelle capitale de Cey-
lan. Le roi Vijaya Buhu y fait édifier pour elles un sanctuaire fastueux dont la
garde est confiée à des Velaikkâras ou mercenaires indiens (5). L'événement
est commémoré dans une longue inscription tamoule ('). Ce texte mentionne,
outre le sanctuaire proprement dit, œuvre du Deva Senadhipa Nuvaragiri,
plusieurs dévales brahmaniques, édifiés à côté du temple et placés également
sous la protection des Velaikkâras. Le fait n'est pas sans intérêt, car il atteste
un rapprochement de nature syncrétique entre le culte de la Dent Sacrée et
l'hindouisme.
(4) L. C. WuESiNHA, The Mahâvansa, p. 87.
(ž) Publiés par Don Martino de Zilva Wickremasinghe, dans Spolia Zeylanica, vol.
I, n° 8, p. 113 sqq.
(3) Memoirs oj the Arch- Survey oj Ceylon, vol. I, p. 49. On a cru pendant long
temps que le temple de la Daladâ se trouvait à côté du Thupàrama; cf. i. E. Ten-
nent, Ceylon, t. II, p. 622 : « When the dalada was brought from India, in the fourth
century, it was placed for security in a building at the foot of the Thuparama dagoba,
and here it was shortly afterwards seen by Fa Hian. »
(i) Mahdv-, chap. xvii. Un autre bol à aumônes du Buddha était conservé du temps
de Fa-hien à Peshawer ; c'était la «relique rivale » du Mahayanisme; cf. H. Kern,
Manual oj Indian Buddhism, p. 90. D'après H. Yule, The Book oj Marco Polo, 1903,
II* p. 328, ce pâtra se trouve actuellement à Kandahar, où il serait encore vénéré pat
la population musulmane.
(5) Mahâv., chap, lx, v. 16 (trad. Wuesinha) : « He made also a beautiful sanctuary
of great value for the Tooth-relic, and held a great festival daily in honour thereof. »
Les Velaikkâras constituaient un corps d'élite ; ils étaient considérés comme les com
pagnons d'armes du roi, toujours prêts à le défendre et à sacrifier leur vie pour la
sienne.
(c) Publiée par C. Rásanáyagam Mudaliyâr, Vijaya Bahu's inscription at Polonna
ruwa. J. R. A. S. C, vol. XXIX, 1924, p. 266 sqq. Date probable : vers 1 109 A. D. — — 448
Les précautions prises par Vijaya Bâhu pour la sécurité des deux
reliques, ne les mirent pas à l'abri des persécutions que l'un de ses succes
seurs, Vikrama Bâhu I, déclencha contre le bouddhisme, dès les premières
années de son règne (i 1 1 i-i 132). Enlevées en secret et déposées dans une
cachette sûre, dans le pays de Rohana, elles devinrent, après la mort de ce
roi, l'enjeu d'une guerre opiniâtre qui se termina parla victoire de Parakrama
Bâhu I, le Grand. Leur retour triomphal à Polonnaruwa et leur installation
dans un nouveau sanctuaire, plus grand et plus beau que celui de Vijaya Bâhu,
donnèrent lieu à de nombreuses fêtes et solennités dont on peut lire la descrip
tion dans le 74e chapitre du Mahâvamsa (l).
Le temple édiliépar Parakrama Bâhu te Grand pour les deux reliques est con
nu actuellement sous le nom du Dalada-gë ou Vata-dâ-gë (pi. XVII I, a) (-).Fort
bien conservé, n'ayant perdu, en somme, que sa toiture, il correspond très
exactement à la description que nous en a laissée le Mahâvamsa : « Un temple
circulaire pour la Dent-Relique fut construit entièrement en pierre et ornée
de piliers, de psrrons et de murs magnifiques, ainsi que de sculptures repré
sentant des lions, des kinnaras ou des hamsas se suivant à la file, le tout
surmonté de plusieurs terrasses et entouré d'une enceinte à motifs ajourés. » (3)
Pourtant, on a hésité à identifier le Vata-dâ-gë avec le temple décrit dans
le Mahâvamsa à cause d'une inscription que le successeur de Parakrama
Bâhu I, Nissaňka Malla, un descendant direct des illustres rois de Kalinga,
avait fait buriner sur une marche de perron. A l'heure actuelle, ce doute ne
paraît plus subsister. Du reste, le Vata-dâ-gë offre tant d'affinités, au point
de vue de son ornementation sculptée, avec le fameux: Laňkatilaka Vihàra de
Polonnaruwa, œuvre incontestée de Parakrama Bâhu, qu'il ne paraît guère
possible d'attribuer les deux édifices à des règnes différents. Son plan inusité
a toujours été uns énigme pour les archéologues. On est tenté d'y voir une
sorte de construction synthétique procédant à la fois du stupa et du pavillon
à colonnes.
Si la destination du Vata-dâ-gë, grâce au témoignage du Mahâvamsa, ne
paraît point douteuse, il n'en est pas de même quant à un autre monument de
Polonnaruwa, d'aspect non moins insolite, le Lâta Mandapaya de Nissaňka
(1) V. 182-250, p. 2 1 3-2 1 ç (trad. Wijesi\ha).
(áj Memoirs of the Arch. Survey of Ceylon, vol. II, 1926, p- 4. et Arch- Survey,
Ceylon, rapport pour 1903, p. 26. Cf. aussi Ceylon Journal of Science, Sect. G., vol.
II, part 1, 1928. A l'intérieur du monument il y a deux rangées concentriques de piliers
munis de tenons et mortaises, ce qui prouve bien, d'après M. Hocart, que le Vata-
dâ-gë avait jadis un toit, contrairement à l'opinion de M. Ernst Díez, d'après laquelle
il s'agirait d'un édifice à ciel ouvert (Die Kunst Indiens, p. 1541). La pierre employée
pour la construction est du calcaire.
(y) Mahàv., chap, lxxviii, v. 41-42, p. 256 (trad. WiiesinhO- P/. XV///.
-__. \
A, Vata-dâ-ge, Polonnaruwa. — В, Niss\nka Lata Mandapaya,
Polonnaruwa (cf. p. 448-449).

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