Imagerie féminine du Paléolithique : l'apport des nouvelles statuettes de Grimaldi - article ; n°1 ; vol.40, pg 95-132

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Gallia préhistoire - Année 1998 - Volume 40 - Numéro 1 - Pages 95-132
Having participated in the re-discovery in Montréal of seven nearly unpublished anthropomorphic figurines from the caves of Grimaldi (Liguria, Italy), the authors present a description and analysis that reunites these seven pieces from thejullien collection with those from the musée des Antiquités nationales at Saint-Germain-en-Laye. They attempt a seriation that yields a provisional chronology within the total collection of statuettes. They then seek an explanation for the statuettes which takes into account the cultural context of their fabrication, use and disposal. With the judicious use of ethnographic analogies, they hypothesize that these objects were used by women to ensure safe completion of pregnancies and safe deliveries of infants, rather than to ensure fertility.
Les auteurs, qui ont participé à la découverte à Montréal de sept statuettes anthropomorphes quasi inédites des grottes de Grimaldi (Ligurie, Italie), présentent une description et une analyse réunissant ces sept statuettes de la collection Jullien à celles du musée des Antiquités nationales. Afin d'établir une chronologie provisoire de cette collection de statuettes, une sériation a été effectuée ; puis une explication, qui prend en compte le contexte culturel de fabrication, d'utilisation et de « l'abandon » de ces objets, est donnée. Avec le soutien des cas ethnographiques, les auteurs proposent une utilisation par les femmes pour s 'assurer de la bonne marche de leur grossesse et de leur accouchement, plutôt que d'assurer la fécondité.
38 pages
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
Lecture(s) : 78
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Nombre de pages : 39
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Randall White
Monsieur Michael S. Bisson
Imagerie féminine du Paléolithique : l'apport des nouvelles
statuettes de Grimaldi
In: Gallia préhistoire. Tome 40, 1998. pp. 95-132.
Abstract
Having participated in the re-discovery in Montréal of seven nearly unpublished anthropomorphic figurines from the caves of
Grimaldi (Liguria, Italy), the authors present a description and analysis that reunites these seven pieces from thejullien collection
with those from the musée des Antiquités nationales at Saint-Germain-en-Laye. They attempt a seriation that yields a provisional
chronology within the total collection of statuettes. They then seek an explanation for the statuettes which takes into account the
cultural context of their fabrication, use and disposal. With the judicious use of ethnographic analogies, they hypothesize that
these objects were used by women to ensure safe completion of pregnancies and safe deliveries of infants, rather than to ensure
fertility.
Résumé
Les auteurs, qui ont participé à la découverte à Montréal de sept statuettes anthropomorphes quasi inédites des grottes de
Grimaldi (Ligurie, Italie), présentent une description et une analyse réunissant ces sept statuettes de la collection Jullien à celles
du musée des Antiquités nationales. Afin d'établir une chronologie provisoire de cette collection de statuettes, une sériation a été
effectuée ; puis une explication, qui prend en compte le contexte culturel de fabrication, d'utilisation et de « l'abandon » de ces
objets, est donnée. Avec le soutien des cas ethnographiques, les auteurs proposent une utilisation par les femmes pour s
'assurer de la bonne marche de leur grossesse et de leur accouchement, plutôt que d'assurer la fécondité.
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White Randall, Bisson Michael S. Imagerie féminine du Paléolithique : l'apport des nouvelles statuettes de Grimaldi. In: Gallia
préhistoire. Tome 40, 1998. pp. 95-132.
doi : 10.3406/galip.1998.2159
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1998_num_40_1_2159féminine du Paléolithique Imagerie
L'apport des nouvelles statuettes de Grimaldi
Randall White* et Michael Bisson**
Mots-clés. Art paléolithique, Vénus, statuettes féminines, Grimaldi.
Key-words. Palaeolithical art, Venus, female statuettes, Grimaldi.
Résumé. Les auteurs, qui ont participé à la découverte à Montréal de sept statuettes anthropomorphes quasi inédites des grottes de
Grimaldi (Ligurie, Italie), présentent une description et une analyse réunissant ces sept statuettes de la collection fullien à celles du musée
des Antiquités nationales. Afin d'établir une chronologie provisoire de cette collection de statuettes, une sériation a été effectuée ; puis une
explication, qui prend en compte le contexte culturel de fabrication, d'utilisation et de « l'abandon » de ces objets, est donnée. Avec le
soutien des cas ethnographiques, les auteurs proposent une utilisation par les femmes pour s 'assurer de la bonne marche de leur grossesse et
de leur accouchement, plutôt que d'assurer la fécondité.
Abstract. Having participated in the re-discovery in Montréal of seven nearly unpublished anthropomorphic figurines from the caves of
Grimaldi (Liguria, Italy), the authors present a description and analysis that reunites these seven pieces from thejullien collection with
those from the musée des Antiquités nationales at Saint-Germain-en-Laye. They attempt a seriation that yields a provisional
chronology within the total collection of statuettes. They then seek an explanation for the statuettes which takes into account the cultural
context of their fabrication, use and disposal. With the judicious use of ethnographic analogies, they hypothesize that these objects were used
by women to ensure safe completion of pregnancies and safe deliveries of infants, rather than to ensure fertility.
Il y a peut-être eu davantage de spéculations écrites certains des dangers et malentendus évidents dans les
sur les statuettes féminines du début du Paléolithique textes aussi bien traditionnels que récents sur le sujet.
supérieur que sur tout autre sujet en archéologie. Notre
objectif ici est d'illustrer comment l'observation
détaillée, l'expérimentation et l'attention portée au
ORIENTATION THEORIQUE : contexte archéologique, toutes destinées à comprendre
LA CONSTRUCTION DU SENS la production et l'utilisation des images anthropo
morphes du Paléolithique supérieur, peuvent contribuer
à de nouvelles perspectives en ce qui concerne les En cherchant à interpréter l'imagerie féminine du
contextes économiques, sociaux et conceptuels des Paléolithique supérieur, la plupart des préhistoriens ont
objets eux-mêmes. Par là même, nous cherchons à éviter perçu deux questions reliées mais distinctes :
* Department of Anthropology, New York University, 25 Waverly Place, New York, NY 10003, USA.
** of McGill Montréal, H3A2T7 Québec, Canada.
Galha Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 Randall White et Michael Bisson 96
• qu'est-ce qui était représenté ? composants en ordre inverse (White, 1996a et b ; 1997) :
• quels étaient le sens et la motivation de ces représentat 1 ) présupposés culturels sur les femmes ;
ions ? 2) croyances au sujet du rapport entre matériaux, actes
Nous ne voyons pas le sujet et le sens comme deux représentatifs, constructions représentatives et efficacité
questions distinctes. Nous approchons plutôt la question sociale/supranaturelle ;
du sens dans une perspective théorique plus large qui 3) choix et acquisition de la matière première ;
voit le sens comme un processus complexe de concept 4) choix du sujet ;
ion, de production, d'emploi et d'abandon ancrés dans 5) organisation de la production (sociale, temporelle et
le milieu social et culturel (Vialou, 1991 ; White, 1994). spatiale) ;
Notre orientation en ce qui concerne la technologie 6) combinaison de gestes et d'outils pour les techniques
suit d'assez près celle d'André Leroi-Gourhan, clair de fabrication de figurines qui soit cohérente avec le
ement inspirée par les Techniques du corps de Marcel Mauss. système technique régional, et qui permette :
Un élément fondamental du schéma de recherche de 7) la représentation des signifiants voulus pour l'identité
Leroi-Gourhan était la notion de chaîne opératoire, qu'il sociale, l'âge, le statut reproductif, les associations supra-
concevait comme une séquence acquise et conventionn naturelles, etc. ;
elle des opérations techniques impliquées dans toute 8) l'utilisation des représentations féminines dans des
actes significatifs (socialement, esthétiquement et cosmo- production culturelle, depuis la manufacture des outils
en pierre à la peinture des cavités souterraines, et jusqu'à logiquement) ;
la chaîne d'assemblage moderne. 9) la disposition des figurines fondée sur des idées quant
Au niveau des épisodes individuels de la production à leur pouvoir résiduel et à leur efficacité.
matérielle, ces chaînes opératoires sont constituées de
séquences de techniques appliquées que Leroi-Gourhan a
défini comme la manipulation d'outils conventionnels au L'ECHANTILLON DE GRIMALDI
moyen de gestes habituels, acquis. D'un point de vue plus
Nous voudrions maintenant procéder à l'analyse global, il est possible de considérer les chaînes opératoires
comme étant organisées en systèmes techniques plus détaillée d'un groupe de figurines avec le schéma opérat
larges, régis par un nombre limité de principes tech oire décrit ci-dessus. Nous nous concentrerons en parti
niques. Leroi-Gourhan reconnaissait clairement que ces culier sur quinze statuettes anthropomorphes sculptées
systèmes techniques sous-jacents n'étaient ou ne sont de Grimaldi (Ligurie, Italie), dont sept n'ont été décrites
jamais les seuls possibles et soutenait que la variation régio que récemment. En conclusion, nous tenterons de les
nale des systèmes techniques sous-jacents se manifestait replacer dans un contexte européen plus large pour ce
dans ce que les archéologues identifient comme le style. qui est de la technologie de la production, l'emploi et la
Notre analyse fait présumer que ces figurines ont bel disposition volontaire ou non de ces figurines.
et bien un sens culturel. En cela, nous sommes en désac
cord avec Halverson (1987) qui affirme que si nous ne
pouvons pas facilement assigner un sens aux images, elles CONTEXTE HISTORIQUE
sont par conséquent dénuées de sens (c'est-à-dire DES STATUETTES DE GRIMALDI
dénuées de contenu symbolique) aux yeux de leurs créa
teurs. Comme le soutient Davis (1987, p. 76), si des signes Les quinze statuettes ont été découvertes dans les
particuliers réapparaissent et ont une distribution spa sites de Barma Grande, la grotte du Prince, et peut-
tiale et temporelle extensive, alors « en tant que pratique être le Jardin Abbo, fouillés entre 1883 et 1895 par
de représentation localisée culturellement, ils possèdent Louis Jullien (fig. 1). A présent, sept d'entre elles sont
dans les réserves du musée des Antiquités nationales nécessairement un historique de sens, d'emploi et de
développement. » (MAN) à Saint-Germain-en-Laye, une est au musée
Les constituants généraux d'une chaîne opératoire Peabody de Harvard et les sept dernières se trouvent
pour les figurines féminines peuvent inclure ce qui suit, chez deux particuliers à Montréal où Jullien émigra vers
bien que nous, archéologues, traitions habituellement les 1898.
Gallia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 féminine du Paléolithique 97 Imagerie
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Fig. 1 - Les quatorze statuettes de Grimaldi (la « Figure » se trouve fig. 13) : 1, la « Figurine double » ; 2, la « Femme au cou perforé » ;
3, la « Femme à deux têtes » ; 4, la « Statuette en steatite jaune » ; 5, le « Polichinelle » ; 6, la « Figurine en ivoire brun » ; 7, le « Losange
8, le « Buste » ; 9, la « Figurine en ivoire à l'ocre rouge » ; 10, la « Figurine aplatie » ; 11, la Tête négroïde ; 12, l'« Hermaphrodite » ;
13, la « Femme au goitre » ; 14, la « Figurine non décrite ».
GaUia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS ÉDITIONS, Paris, 1999 Rand au, White et Michael Bisson 98
Les sept spécimens canadiens ont récemment refait En 1896, Jullien vendit la « Statuette en steatite
jaune » à Salomon Reinach du musée des Antiquités surface dans un magasin d'antiquités de Montréal
(Bisson, Bolduc, 1994). Ils comprennent cinq repré nationales à Saint Germain-en-Laye. Puis six autres (cinq
sentations féminines, une figure féminine probable en 1897 et une en 1903) furent vendues au célèbre
mais incertaine et un visage d'espèce et de sexe indé préhistorien et collectionneur d'art paléolithique,
Edouard Piette, qui légua par la suite sa collection terminés. Des documents joints ainsi que des entretiens
entière au MAN en 1906 (Pales, 1972). Les lettres de avec leurs propriétaires il ressort que ces objets appar
tiennent à la collection de Louis Jullien, dont on a perdu Jullien à Piette écrites en 1903 laissent à penser que les
la trace à Montréal au début de ce siècle. Les pièces sept spécimens en France représentaient seulement une
retrouvées sont en général en bon état et renflouent de portion de l'échantillon récupéré.
manière substantielle l'échantillon connu de sculpture Les archéologues français, en particulier l'abbé
féminine du Gravettien-Épigravettien d'Europe de Henri Breuil, ont tenté de localiser le reste des figurines
l'Ouest. en 1913. Ces investigations prirent en compte deux
objets supplémentaires de Barma Grande (le « Buste » et Nous décrivons ci-dessous en détail l'échantillon comp
let de figurines trouvées par Jullien, y compris les nouv la « Femme au cou perforé », également connue sous le
elles découvertes, ainsi que les sept actuellement conser nom de « Janus »). Jullien n'a révélé à Breuil l'existence
vées en France et celle aux États-Unis. Nous présentons d'aucun autre spécimen. Ce contact avec Jullien fut inte
rrompu au début de la Première ■ Guerre mondiale alors nos observations et résultats analytiques, pour
conclure avec une interprétation nouvelle qui prend en (Breuil, 1928). À la mort de Jullien en 1928, ses filles
compte les éléments communs du schéma des figurines héritèrent des figurines ainsi que des plaques d'exposi
vues dans leur contexte archéologique, et évite de nomb tion portant approximativement 500 outils lithiques pro
reuses failles logiques et empiriques des explications venant de ses fouilles dans la grotte de Barma Grande.
précédentes. L'une des filles déménagea à New York et, après six ans
de négociations, vendit en 1943 la « Femme au cou perLouis-Alexandre Jullien était un antiquaire originaire
de Marseille qui découvrit quinze petites sculptures foré » et environ 380 outils lithiques au Peabody Museum
durant les fouilles qu'il mena entre 1883 et 1895 dans les de Harvard (archives inédites au Peabody Museum) .
grottes de Grimaldi de l'Italie ligurienne, un groupe de Le reste des figurines de Grimaldi de la collection
sites bien connus du Paléolithique supérieur situés sur la Jullien finit par passer à ses deux petites-filles, qui mirent
côte méditerranéenne adjacente à la frontière française cinq sculptures anthropomorphes et des douzaines d'out
(Pales, 1972). Durant une décennie, seul son collègue et ils lithiques en vente dans un magasin d'antiquités de
maître, Stanislas Bonfils, était au courant de ces découv Montréal à la fin des années 1980. Pierre Bolduc, un
ertes et la raison de ce silence demeure sujette à spécu artiste de Montréal, acquit ce lot d'objets et, après une
lation (Bisson, Bolduc, 1994). Un récit contemporain période de quelques années, les apporta en octobre 1993
attribue la réticence de Jullien à annoncer la découverte à l'université de McGill pour évaluation et, ultérieure
à l'idée qu'il pensait que les statuettes étaient moins ment, pour analyse. Sur les conseils des deux présents
anciennes (à savoir, du Néolithique) et par conséquent auteurs P. Bolduc chercha les petites-filles de Jullien et
pouvaient potentiellement affecter la valeur commerc trouva dans leur maison deux sculptures supplément
iale des outils de pierre paléolithiques de ses fouilles aires (y compris le « Buste », qu'un émissaire de Breuil
(Verneau, 1900). avait vu et décrit en 1913).
D'après les archives et les publications dont nous di Bien que la totalité de la collection Jullien n'ait pas
sposons, nous avons tendance à penser que le silence de été connue auparavant, les spécimens qu'il vendit à
Jullien a pu, en partie, résulter du fait que certaines de Reinach et à Piette furent parmi les premières sculptures
ses fouilles (grotte du Prince) étaient effectuées clandes féminines du Paléolithique supérieur à attirer l'attention
tinement. Dans d'autres cas (Barma Grande), des dis des scientifiques et furent immédiatement l'objet d'un vif
putes occasionnelles avec le propriétaire du site au sujet débat sur leur authenticité (Mortillet, 1898 ; Reinach,
d'artefacts récupérés pourraient facilement expliquer le 1898 ; Rivière, 1898 et 1904 ; Verneau, 1900 ; Octobon,
silence prolongé de Jullien. 1952). Lorsque Breuil certifia leur authenticité (Breuil,
Gallia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 Imagerie féminine du Paléolithique 99
1928), les sculptures de Grimaldi au MAN entrèrent dans d'oeuvres, ce qui exige une bonne connaissance de leur
le débat animé qui porta sur le sens de l'imagerie fémi contexte archéologique. Par conséquent, avant de discu
nine du Paléolithique supérieur, et qui continue jusqu'à ter des interprétations les concernant, nous commenç
ce jour ; débat rehaussé par les découvertes de nouveaux ons par éclairer brièvement la totalité de l'échantillon
spécimens. Il en fut de même pour les exemplaires de de Grimaldi et par envisager leurs datations et leurs asso
Brassempouy et de Lespugue en France, Willendorf en ciations stratigraphiques probables.
Autriche, et pour les sculptures en bas relief similaires du
point de vue stylistique, originaires de Laussel en France.
CONTEXTE ARCHÉOLOGIQUE
AUTHENTICITE Jullien est connu pour avoir fouillé en trois endroits à
Grimaldi. Barma Grande était sa fouille autorisée et la
Étant donné les circonstances, et avec de fausses plus étendue, dont il retira environ 7 m d'épaisseur de
sculptures (d'origine italienne) du Paléolithique en ci dépôts près de l'entrée de la grotte en l'espace de quatre
rculation (White, 1992b), la question de l'authenticité des mois seulement. Dans la grotte du Prince, il mena des
sculptures nouvellement découvertes est à prendre au fouilles clandestines de 1892 à 1895 et finalement, à une
sérieux. Notre analyse des sept sculptures redécouvertes date inconnue, creusa une tranchée de plus de 3 m de
s'est déroulée au musée Redpath, université de McGill. profondeur dans le Jardin Abbo, une vigne en terrasse à
Les techniques utilisées ont porté sur l'inspection micro l'ouest de Barma Grande et située (selon une notation de
scopique et visuelle, la photographie et la microphotog la main de Jullien sur un outil en silex dans la collection
raphie, la prise d'empreintes de surface à haute défini du musée Redpath) « entre la 2ème et la 3ème grotte et
tion des statuettes en pierre (pour identifier les traces la mer. »
d'outils) et le prélèvement de sédiments adhérant à la L'analyse de sa correspondance publiée par le doc
surface des spécimens. Cette recherche, lorsqu'elle est teur Léon Pales (1972) soutenait que la plupart des
combinée avec les documents qui prouvent que les spé figurines provenaient d'une unique cache découverte
cimens faisaient partie de la collection Jullien, nous ras durant les fouilles secrètes de Jullien dans la grotte du
sure sur le fait que ces figurines sont d'âge paléolithique, Prince, mais le docteur Pales n'avait pas la possibilité de
bien que l'authentification finale attende des comparai prendre en considération la collection de Montréal, alors
sons directes avec les spécimens de Saint-Germain-en- inconnue. Notre comparaison visuelle des sédiments col
lés aux statuettes et l'analyse des archives restantes de Laye.
Avec les statuettes de Montréal, la collection Grimaldi Jullien suggèrent que les figurines ont pu être découv
est la plus grande de l'Europe de l'Ouest, et les objets ertes dans les trois localités. De plus, l'analyse de l'ou
tillage lithique de la collection Jullien, et les dates radio- eux-mêmes, à l'exception d'un seul, sont bien conservés.
Bien que Jullien ait laissé peu de traces au Canada de leur carbone récemment obtenues à partir du produit de ses
contexte archéologique, nous avons obtenu ses archives fouilles à Barma Grande (Bisson et al, 1996 ; Bisson, del
originales envoyées en France au début du XXe s. Ces Lucchese, sous presse) indiquent que la production de
documents l, ajoutés à notre propre analyse détaillée des ces œuvres a pu s'étendre sur une période aussi longue
objets eux-mêmes, nous ont permis de faire des progrès que 5 000 ans.
sensibles pour ce qui est de reconstruire leur chronolo
gie/authenticité et d'identifier avec un certain degré de
certitude les sites précis dans lesquels ils furent trouvés. DESCRIPTION DES OBJETS
Le nombre et la variété de ces documents offrent la
possibilité unique de mieux comprendre cette catégorie Le tableau I présente les figurines selon ce que nous
pensons être l'ordre de leur ancienneté et leur site d'ori
gine, bien que ceci puisse être modifié par de futures
recherches. On trouvera des descriptions complètes des 1. Ces documents seront reproduits dans leur intégralité dans notre
monographie sur les sculptures de Grimaldi. figurines découvertes dans Bisson et Bolduc (1994). Il est
Gallia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 I - Les attributs des quinze statuettes de Grimaldi. Tabl.
non non « Figurine en ivoire brun » ivoire b7,6 ovaie, absence de pas de bras, ventre et fessier saillie horizontale brisées sous seins et fessiers saillants (lèvres ?) les genoux fossilisé traits faciaux et de cheveux arrondis
GROTTI DU FftlNCE
« Figurine en ivoire à ivoire 75,0 ovale, absence de seins oblongs, ventre et fessier triangle pubien brisées sous dense sur entre les l'ocre rouge » pas d'avant-bras saillants accentué les genoux la tête et seins traits faciaux, chevelure épaisse le torse
« Polichinelle » seins oblongs, ventre saillant et vulve ouverte, se terminant trace non pierre 61,0 pointue, compression pas d'avant-bras de forme circulaire, perspective en pointe fessier saillant gynécologique latérale, absence de traits faciaux et de cheveux
« Losange » se terminant pierre 61,0 pointue, absence seins oblongs, ventre saillant et vulve ouverte, trace non de traits faciaux, pas de bras perspective en pointe sillon marquant gynécologique hanches larges, le contour de fessier aplati la chevelure
« Femme à deux têtes » pierre 27,5 ovoïdes, absence pas de bras, ventre saillant et vulve ouverte, se terminant à trace entre les de traits faciaux ; seins très de forme circulaire, perspective hauteur des genoux deux têtes fessier saillant sur une des têtes : volumineux et gynécologique chevelure de forme conique
représentée par defines entailles
« Figurine double » pierre 47,2 tête aplatie, traits « goitre », ventre et fessier vulve ouverte, fléchies au niveau trace entre les faciaux effacés, pas de bras, saillants perspective deux têtes des genoux sillon marquant seins avec gynécologique le contour de pointes dirigées (partielle) vers le bas la chevelure
« Figurine non décrite » pierre 37,5 ovoïde, absence seins oblongs, face frontale manquantes présent non de traits faciaux, pas de bras marquante, sillon marquant fessier saillant le contour de
la chevelure
brisées au dessus- « Hermaphrodite » pierre 52,0 ventre saillant, renflement avec non manquante pas d'avant-bras, non seins oblongs renflements à l'avant fines entailles dès genoux des hanches verticales
« Tête négroïde » pierre non 24,0 tête sans corps, non visage finement
sculpté, chevelure épaisse
BARMACRANDE
« Femme au cou perforé » pierre 62,0 pas d'avant- bras, ventre saillant, vulve ouverte trace au travers aplatie, circulaire, complètes, (« Janus ») yeux et bouche seins de forme ovale fessier aplati genoux et pieds (petite) du cou gravés sur le devant indistincts et l'arrière de la tête ou absents « capuchon »
« Buste » 29,2 manquant trace non pierre aplatie, circulaire, pas de bras, yeux gravés, seins pointus et nez sculpté, de forme ovale contour de la chevelure ou "capuchon"
« Figurine aplatie » pierre 44,2 longs bras ventre et fessier petite entaille se terminant trace au travers aplatie, circulaire, absence de traits délimitant le torse, plats, mais à représentant la vulve, sous les genoux du cou faciaux, fines poitrine effacée marges arrondies perspective entailles marquant gynécologique
le contour de la chevelure et les
cheveux
« Statuette en steatite pierre 47,0 ovoïde, absence pas d'avant-bras, ventre saillant, pas indiqués brisées au-dessus non non jaune » de traits faciaux, seins arrondis et hanches larges des genoux mèche de cheveux très volumineux
« Femme au goitre » ivoire 45,0 ovoïde, absence pas de bras, ventre saillant, vulve ouverte brisées en dessous non non de traits faciaux seins de forme hanches larges, de la vulve perspective conique, pointes fessier aplati gynécologique dirigées vers le bas, « goitre »
« Figure » pierre 23,2 image aplatie, nez, trace au travers
yeux et bouche des yeux et stylisés delà
bouche -
'
,
féminine du Paléolithique 101 Imagerie
possible d'obtenir de plus amples détails sur les spéc
imens connus auparavant dans le travail exhaustif de
Delporte (1993b). Nous employons ici les appellations
originelles de Piette, de Reinach et de Bisson et Bolduc
(1994) pour éviter toute confusion.
Le « Buste »
Le « Buste » est la seule statuette de la collection redé
couverte à Montréal, déjà connue du monde scientifique.
En 1928, une photographie et quelques esquisses faites
par l'abbé Dupaigne ont été publiées par H. Breuil.
Celui-ci attribuait cette pièce aux collections de la grotte
du Prince et il était entendu, jusqu'à aujourd'hui (Mussi,
1991), que sa découverte avait été faite par L.-A. Jullien.
* • .;i!: *s *"* l|f ^jp'S 5 Nous savons à présent qu'il n'en est rien. Une étiquette,
collée sur la pièce, écrite de la main même de
L.-A. Jullien, indique « Barma Grande, Cavilieri,
Menton ». Cavilieri était un collectionneur dont on sait tïï%.
peu de choses, excepté qu'il fouilla la grotte de Barma
Grande à peu près en même temps que Jullien.
L'étiquette suggère que le « Buste » fut découvert par
Cavilieri, et plus tard acquis par Jullien.
Fig. 2 - Vue frontale du « Buste » (coll. Lavigne, Des indices particulièrement solides accréditent cette
photo R. White). Échelle : 5 mm. interprétation. L'université de McGill de Montréal pos
sède plus de 900 objets (industrie lihique et faune) attr
ibués au Paléolithique supérieur provenant de Barma
Grande et de la grotte du Prince (acquisition auprès de du sein droit et de petits accidents tout en haut des
L.-A. Jullien en 1896 et H. Ami en 1926). Une analyse à membres supérieurs. Ces cassures sont certainement
l'oeil nu du sédiment encore présent sur ces objets peut dues à une fragilisation des surfaces le long des zones de
permettre à coup sûr une attribution du « Buste » à la clivage naturel de la matière première. La chlorite est
grotte de Barma Grande. En effet, le sable gris recou souvent tendre et cette pièce était certainement très
vrant encore partiellement cette pièce n'est pas visible friable au moment de sa première découverte.
sur les objets de la grotte du Prince mais se retrouve sur L'extrémité du sein restant montre une fine abrasion
36 % du matériel archéologique de Barma Grande. et ne porte aucune trace de sédiment, alors que celui-ci
Cette sculpture représente une tête et un haut de se retrouve dans la plupart des dépressions dans un état
torse féminin (fig. 2) . Le sein droit a disparu et cette cas consolidé par ce qui nous semblait au début comme une
sure date probablement de la période paléolithique. Elle couche de laque. Après un examen attentif à la loupe
est réalisée dans la même matière première que la binoculaire cette solidification du sédiment semble être
« Femme au cou perforé » conservée à Harvard. Il s'agit le résultat de processus naturels et non d'un traitement
d'une chlorite d'un vert foncé (valeur Munsell = 5G 3/2 chimique par Jullien. Des traces microscopiques d'ocre
rouge ont aussi été trouvées « emprisonnées » sous le à 5BG 3/2). Elle mesure 29,2 mm de hauteur et a une
épaisseur maximum de 9 mm pour un poids de 8,07 g. sable gris au fond des incisions présentes sur la surface.
Les dessins que fit H. Breuil à partir de la photographie L'état friable de certains secteurs ne nous permet pas de
de l'abbé Dupaigne (Mussi, 1991 ; Delporte, 1993b) don déterminer le degré d'abrasion d'origine. Malgré tout,
nent l'impression que l'objet est cassé sous la poitrine, l'aspect lisse du bas du torse suggère qu'il fut un temps
mais en vérité il est actuellement complet à l'exception où toute la surface était finement abrasée.
Gallia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 Randall White et Michael Bisson 102
La tête de cette statuette est de forme circulaire ; le
visage est mis en relief sur un champ plat (une technique
très répandue parmi les statuettes de Grimaldi) et il est
délimité par une étroite incision ; lorsqu'il est vu de prof
il, il est légèrement convexe. La partie supérieure est
bien distincte, et la ligne mentonnière ainsi que le ment
on carré sont sculptés avec soin. Peut-être y avait-il
d'autres traits du visage sculptés qui ont disparu avec le
temps.
Les yeux sont figurés par deux incisions horizontales
de 3 mm. Si le nez existait, il n'en subsiste plus que la part
ie haute entre les yeux. À la différence du visage de la
« Femme au cou perforé » pourtant si proche, le visage
du « Buste » ne possède pas de bouche incisée. À sa place
se trouve une zone naturelle plus claire dans la chlorite.
Les bras ne sont pas figurés. Le sein intact est, vu de face,
un ovale appointé et, vu de profil, légèrement aplati. Une
entaille entre les seins les fait apparaître proéminents.
Cette figurine a un dos plat marqué par des rainures
assez irrégulières ayant un profil en U. Celles-ci sont
orientées plus ou moins verticalement par rapport à l'axe
de la pièce, mais l'étiquette collée par Jullien les couvre
partiellement.
La « Figurine aplatie » Fig. 3 — Vue frontale de la « Figurine aplatie »
(coll. Bolduc, photo R. White). Échelle : 5 mm.
De face, cette pièce se présente comme un ovale irré
gulier sur un support plat. Tous les détails anatomiques
sont incisés ou gravés sur cette surface pour rendre le fines particules d'hématite sont encore présentes dans les
volume de la figure. Un trou de suspension a été incisé dépressions naturelles et les incisions de la surface.
au niveau du cou (fig. 3) . L'hématite a-t-elle été employée dans le but de donner
Cette statuette est réalisée dans la même matière pre cet aspect lustré à la pièce, ou, plus probablement, pour
mière que le « Buste », mais la texture en est plus fine et la couvrir d'ocre rouge ?
le support est moins épais, ce qui rend la pièce moins fra La longueur totale est de 44,2 mm, la largeur de
gile (absence d'un axe de clivage) et permet une abra 27.6 mm et l'épaisseur de 8,5 mm. Le poids est de
sion un peu plus lisse. Aucune cassure fraîche n'est 14.007 g.
visible. Les surfaces rugueuses présentes sur l'extrémité Cette représentation féminine simple et brute de
des membres inférieurs et supérieurs correspondent forme a beaucoup de points communs avec le « Buste »
peut-être à une cassure pendant la fabrication ou à la sur en plus de la matière première. Ainsi, on peut noter la
face d'origine du support de forme tabulaire. Toutefois, forme circulaire de la tête dont l'arrondi du visage est
une légère abrasion ainsi que l'aspect arrondi de ces sur délimité par une incision. Le champ autour du est
faces pourraient être pris comme témoins d'une mani plat alors que le visage lui-même est légèrement convexe.
pulation postérieure à la cassure, mais ce n'est pas le cas. Aucun trait n'apparaît à l'exception de deux petites
A la loupe binoculaire, ces surfaces arrondies indiquent dépressions à la place des oreilles.
une abrasion fine (stries visibles) plutôt qu'une surface Deux incisions parallèles faites à l'aide d'un outil
polie par manipulation (stries jamais visibles). Aucune tranchant délimitent le haut de la tête sur l'avers et l'en
trace de sédiment n'a subsisté sur cette statuette, mais de vers du spécimen. La surface entre ces deux traits est cou-
Galha Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999 Imagerie féminine du Paléolithique 103
Fig. 4 - Fines incisions
similaires : 1, abdomen du
« Polichinelle » (coll. MAN,
photo R. White) ; 2, tête de
la « Figurine aplatie » (coll.
Bolduc, photo R. White).
Sans échelle.
verte d'autres incisions perpendiculaires aux premières. enlèvement de matière indique le nombril. Le triangle
Cette série d'incisions, plus ou moins subparallèles, pubien est large et profondément incisé. L'incision la
n° 2). représente peut-être les cheveux (fig. 4, plus profonde est légèrement déjetée sur la gauche.
La tête est enfoncée dans les épaules et démarquée Celle-ci figure probablement la vulve, même si sa repré
par deux rainures profondes qui convergent en forme de sentation est plus ambiguë que celles observées sur les
V et qui se terminent sur une perforation ovale sous le autres spécimens de Grimaldi.
menton. Les membres inférieurs sont séparés par une autre
Les épaules sont anormalement larges et portent incision. Des détails inhabituels et singuliers apparaissent
deux profondes encoches triangulaires au niveau des sur les cuisses. De face, un trait assez fin est incisé longi-
muscles deltoïdes. Les bras distingués du corps par de tudinalement au centre de chaque cuisse.
longues incisions suivent les courbes de la silhouette jus L'arrière du pendentif est finement abrasé. Des inci
qu'à mi-cuisses. Les coudes, les avant-bras et les mains ne sions convergentes irrégulières formant un Y soulignent
sont pas représentés. Les membres supérieurs se termi le bas du cou et font le lien avec la perforation. D'autres
nent simplement par une surface arrondie. À l'extrémité incisions, moins distinctes, formant aussi un Y soulignent
distale des bras, la pierre fut grattée et laissée sans abra les fesses et marquent la séparation entre les membres
sion fine pour rendre distincts les contours des cuisses. inférieurs.
Le contour du torse est incisé et, vu de face, présente Le sexe de cette figurine est difficile à déterminer car
une forme circulaire. Le traitement du contour gauche les caractères sexuels secondaires sont moins prononcés
du torse est légèrement différent de celui du contour que sur la majorité des sculptures de Grimaldi. Ainsi, la
tête ressemble à celle du « Buste » ou de la « Femme au droit. Les seins (fig. 5), l'abdomen ainsi que les fesses ne
cou perforé » de Harvard. Ces dernières sont sans peuvent absolument pas être considérés comme proémin
conteste féminines. En revanche, la poitrine est fort dif- ents. L'abdomen est plus large que la poitrine. Un petit
Gallia Préhistoire, 40, 1998, p. 95-132 © CNRS EDITIONS, Paris, 1999

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