Ingeburge de Danemark, reine de France, 1193-1236. Mémoire de feu Hercule Géraud, couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dans sa séance du 11 août 1844. [Première partie.] - article ; n°1 ; vol.6, pg 3-27

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1845 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 3-27
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1845
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Hercule Géraud
Ingeburge de Danemark, reine de France, 1193-1236. Mémoire
de feu Hercule Géraud, couronné par l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres dans sa séance du 11 août 1844.
[Première partie.]
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1845, tome 6. pp. 3-27.
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Géraud Hercule. Ingeburge de Danemark, reine de France, 1193-1236. Mémoire de feu Hercule Géraud, couronné par
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dans sa séance du 11 août 1844. [Première partie.]. In: Bibliothèque de l'école des
chartes. 1845, tome 6. pp. 3-27.
doi : 10.3406/bec.1845.451823
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1845_num_6_1_451823INGEBURGE DE DANEMARK
REINE DE FRANCE.
1193-1236.
(Mémoire de feu Hercule Géraud, couronné par l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres dans sa séance du 1 1 août 1844.)
11 y a dans la glorieuse vie de Philippe-Auguste une tache hon »
teuse, que ses plus ardents pane'gyristes n'ont pu dissimuler : je
veux parler de l'indigne conduitede ce monarque envers sa seconde
épouse, Ingeburge de Danemark. Nos principaux historiens,
Mézerai, Daniel, Vély, ne semblent avoir connu qu'une partie des
malheurs de la princesse danoise. Ils ont considéré comme sin
cère et définitive la réconciliation que simula Philippe -Auguste
au concile de Soissons en 1201, et à partir de ce moment, ils
n'ont plus dit un mot delà reine. Cefut pourtant en 1201 qu'In-
géburgeentra dans la tourd'Étampes, où elle vécut encore douze
années dans la misère et dans les larmes, en proie aux plus odieus
es persécutions/Cette royale iniquité fut une des innombrables
affaires qui exercèrent l'activité d'Innocent III, et l'un des prin
cipaux éditeurs des lettres de ce pontife, la Porte du Theil, frappé
du vif intérêt que réveillait l'histoire d'Ingebnrge , composa,
vers la fin du dernier siècle, un mémoire fort étendu sur la vie
et les malheurs de cette princesse. Malheureusement, ce mémoire
n'a jamais été imprimé et j'en ai vainement cherché l'original
dans les papiers de du Theil à la Bibliothèque royale (1). Il m'a
(t) Des recherches qu'avait faites le savant académicien sur ce curieux sujet , il ne
J. semblé utile de réparer, autant que possible, la perte de ce tra
vail, qui aurait rempli une importante lacune dans l'histoire dis
treizième siècle.
I.
Préliminaires. — Portrait d'Ingeburge. — Mariage et divorce d'Ingeburge et de
Philippe-Augnste. — 1 193.
Il existait au douzième siècle, entre la France et le Danemark,
des relations assez suivies que diverses causes avaient fait naître.
Sous Je règne de Louis VII, la renommée de saint Bernard avait
attiré plusieurs fois en France Eskill, d'abord évèque de Roth
schild, ensuite archevêque de Lunden en Danemark, qui désirait
se placer sous la direction de l'illustre fondateur de Clairváux,
et terminer auprès de lui dans la retraite une vie pleine d'agita
tions et de traverses. Eskill ne put réaliser que la moitié de sois
projet ; car lorsque, après avoir renoncé à toutes ses dignités et
résigné tous ses bénéfices, il vint enlin se fixer en France , saint
Bernard était mort depuis longtemps. Avant le départ du prélat
danois, le relâchement et le désordre s'introduisirent dans un mo
nastère qu'il avait fondé sur une petite île voisine de Rothschild
lorsqu'il n'était encore qu'évêque de cette ville. Son successeur^
Àbsalon, confia la réforme de cette maison religieuse à un cha
noine de Sainte-Geneviève de Paris, nommé Guillaume (1), qui
avait été élevé à Saint-Germain des Prés, sous l'abbé Hugue, son
oncle, et s'était lié, avant de quitter la France, avec le fameux
ermite de Vincennesv frère Bernard, dont le crédit était si puissant
auprès de Philippe-Auguste (2). La célébrité des écoles de Paris
reste aujourd'hui qu'un travail sur les relations qui existaient, au douzième siècle 9
entre la France et le Danemark. On le trouve dans ie tome IV des Mémoires de l'Ins
titut , classe de littérature et beaux-arts.
(1) Le monastère réformé fut transféré sur le continent, et prit le nom de Saint-
Thomas du Paraclet en 1175. Guillaume était arrivé en Danemark vers l'an 1171.
Act. SS. Apr. t. I, p. 624.
(2) Dans le testament que fit ce prince , l'an 1190, en partant pour la terre sainte ,
il recommanda à sa mère Adèle et à son oncle Guillaume , archevêque de Reims ,
auxquels il avait contié, pendant son absence, le gouvernement du rovaume, de
prendre dans toutes les affaires ecclésiastiques les conseils de frère Bernard. Rigord,
Hist, de Fr., t. XVII, p. 30. Sur le frère Bernard, voyez dans le même volume les
notés de la page 8, et la préface de D. Brial, p. xxiv. aussi en France une foule d'étudiants de toutes les parattirait
ties de l'Europe. Les premières familles du Danemark en
voyaient leurs enfants étudier à Paris, et avant la fin du dou
zième siècle, les jeunes Danois qui venaient chercher l'instruction
dans cette capitale, y avaient acquis un établissement qui prit le
nom de Collège de Bace (ou de Danemark) (I).
Enfin, des considérations politiques contribuèrent encore à
opérer un rapprochement entre les deux nations. La maison
royale de Danemark cherchait, vers cette époque, à contracter
des alliances avec les familles puissantes, soit en Allemagne, soit
dans les autres États européens. D'un autre côté, la rivalité d'in
térêts et de gloire quidivisait Eichard-Cœur-de-Lion et Philippe-
Auguste, devait faire désirer au roi de France l'appui des anciens
ennemis de l'Angleterre. Les projets de Philippe n'étaient plus
un mystère pour personne. En 1 192, ayant reçu avis que le vieux
de la Montagne avait envoyé des assassins pour lui ôter la vie,
il s'environna de gardes armés de massues d'airain (2). Ensuite
il réunit à Paris les prélats et les barons de ses domaines, leur
exposa le motif de cette innovation, et attribuant à Richard d'An
gleterre la tentative dirigée contre sa personne aussi bien que l'a
ssassinat de Conrad de Montf errât, dont la nouvelle était récem
ment parvenue en France, il se déclara résolu à tirer de la perfidie
de son vassal une prompte et éclatante vengeance (3). La pru
dence des conseillers de Philippe eut bientôt calmé cette colère
irréfléchie. Cependant, à partir de ce moment, il ne cessa de faire
jouer contre l'Angleterre tous les ressorts de sa politique. 11 semb
lait naturel de songer avant tout à s'emparer des provinces
que les rois anglais possédaient sur Je continent. Mais ce n'eût
été qu'ébranler l'arbre qu'il voulait détruire ; Philippe jugea plus
expéditif et plus sur de le couper à la racine, et une invasion en
Angleterre fut résolue. D'accord avec Jean sans Terre, comte de
Mortain, qui lui avait déjà fait hommage, il réunit à Wissant une
flotte nombreuse et une armée de Flamands , destinée à opérer
une descente en Angleterre vers la fête de Pâques de l'an I i 93 (4).
(1) Hist, de Fr. Pré/, du tome XIX, p. xxxiij. Selon la Porte flu Theil (Mémoire,
p. 295) , ce serait la plus ancienne maison fondée à Paris pour des étudiants étrangers.
(2) Rigord, Hist, de Fr., t. XVII, p. 37.
(3) Adjecit coiili sibi esse de manifesto proditore proprias mature ulcisci injurias.
r;nill. Neubrig. De reb. anglicis, lib. iv, cap. 25.
(4) Gerviis. Dorobern. HhL de Fr., t. XVII, p. 675 d. Pour mieux préparer son succès, Philippe essaya de faire revi
vre les vieilles prétentions des Danois sur le royaume d'Angle
terre ; il eut même la pensée de se faire subroger aux prétendus
droits des princes du Danemark (1).
Knud VI, qui régnait alors, était trop occupé dans ses propres
Etats, pour accepter les chances d'une expédition lointaine, aussi
incertaine que dispendieuse ; mais il dut être flatté des bienveil
lantes dispositions d'un prince aussi puissantque le roi de France.
L'idée d'un mariage entre Philippe-Auguste et une princesse
danoise prit-elle naissance à la cour de Philippe ou dans celle
de Knud? C'est ce qu'il serait bien difficile de déterminer au
jourd'hui. 11 est au moins indubitable que Guillaume, abbé de
Saint-Thomas du Paraclet, fit un voyage à Paris; que là, de
concert avec Termite de Vincennes, il négocia le mariage de Phi
lippe-Auguste avec une sœur du roi Knud, et que les conditions
de cette union furent à peu près arrêtées avant le départ d'une
ambassade solennelle que Philippe envoya en Danemark pour
recevoir et ramener la princesse (2).
Le monarque danois reçut magnifiquement les envoyés fran
çais, et après avoir pris l'avis de ses barons, il s'empressa de dé
clarer que de grand cœur il accordait la main de sa sœur Inge-
burge au roi de France. S'adressant ensuite à l'évèque de Noy on,
Etienne, chef de l'ambassade ; « Mais, dit-il, que demande votre
« maître à titre de dot? — L'ancien droit des Danois suri' Angleter-
« re, répondit le prélat conformément à ses instructions, et, pour
« le faire valoir, une flotte avec une armée pendant une seule an-
« née. » Les grands duDanemark ne se montrèrent point favora
bles à ces prétentions. « Nous avons assez à faire, disaient-ils,
« contre les Vendes, qui sont païens et voisins de nos États. En
« abandonnant nos frontières pour aller combattre les Anglais,
« nation chrétienne et dont nous n'avons pas à nous plaindre,
« nous nous précipitons dans un double danger. D'un côté, nous
■« ouvrons le Danemark aux puissantes hordes barbares qui l'a-
« voisinent; de l'autre, qui ne sait que l'Angleterre est assez
« peuplée, assez forte, assez opulente pour défendre avec succès,
« contre toute invasion étrangère, son territoire et sa liberté?
(1) Id. ibid., p. 677 с. Roger de Hoved., ibid., p. 561. Guillelm, Neuhr. De rek.
angl. iv, 25.
(2) Guillelm.. abbatis epist. II, 6.1, 77, ■
« Que le roi de France songe donc à une autre dot ; ce n'est pas
« en compromettant la destinée de votre peuple, que vous pou-
« vez, ô roi, pourvoir honorablement à l'établissement de votre
« sœur. » Ces conseils modérés furent goûtés parKnud, qui s'en-
quitdes ambassadeurs s'ils n'étaient point autorisés à accepter des
conditions différentes. Ceux-ci demandèrent alors dix mille marcs
d'argent (1). Le roi s'empressa de répondre que c'était une ba
gatelle eu égard à l'importance de l'affaire et à la qualité des
personnes; il accorda la somme, et promit de la payer sans dé
lai (2). Cependant cette libéralité d'apparat était loin de répondre
aux véritables sentiments du monarque. Soit quelvnud fût natu
rellement avare, soit que le trésor royal de Danemark se trouvât
en ce moment épuisé, il ne se décida qu'avec beaucoup de peine
a payer la dot qu'on lui demandait, et la regretta vivement après
l'avoir payée. L'abbé Guillaume s'efforça de consoler son maître
en lui insinuant que l'honneur d'une alliance avec la France valait
bien dix mille marcs d'argent, et en lui faisant entrevoir, dans les
avantages de cette alliance , une compensation suffisante des
dépenses qu'il avait faites (3).
Lorsque les ambassadeurs français eurent promis avec serment
la ponctuelle exécution des conditions matrimoniales, ïngeburge
partit avec eux du Danemark. Elle se dirigea vers la France, sui
vie d'une escorte de grands personnages danois que conduisait
Pierre, évèque de Rothschild, pour qui la France était en quelque
sorte une seconde patrie (4). De son côté, Philippe-Auguste, ins-
(1) Environ 521 mille francs d'aujourd'hui en valeur absolue, le marc d'argent
monnayé valant actuellement 52 fr. 10 с
(2) Rem,inquit, rex Francorum a rege Danorum nunc petit pertenuem ratione
negotii et personarum. Pěti Lionem ejus grate suscipimus , et votum mature implebi-
mus. Guill. Neubrig. De reb. angl. IV, 26.
(3) Nous remarquons surtout cette phrase un peu mystérieuse, qui prouve que
l'abbé Guillaume comptait sur l'appui de Philippe pour soustraire le Danemark aux
exactions fiscales de la cour de Rome : « Non est, mi domine , parvus honor qui of-
fertur gratiaB vestrae (quodtamen vobis in aure loquimur), quia si copulatum vestris
amicitiis liabueritis regem Francorum, non ei it de csetero vobis formidini cnpiditas et
avaritia Romanorum. » Guillelm. abb. Epist. II, 23 et 61.
(4) Pierre et André , fils de Suénon, chancelier de Danemark , firent leurs études à
Sainte-Geneviève de Paris, sous l'abbé Etienne, qui fut depuis évêque de Tournai.
Pierre avait môme résolu de passer sa vie dans l'abbaye , et il y fit profession de la
règle des chanoines réguliers. Mais dans la suite , forcé de retourner en Danemark
pour rétablir sa santé altérée, il fut promu à l'évèché de 'Rothschild par son oncle
Absalon , archevêque de Lunden. La Porte du Theil, Mém. p. 286, 29 ! . truit du succès de la négociation, expédia au-devant delà prin
cesse Etienne, évêque de Tournai, et s'avançant lui-même jusqu'à
Amiens, il y attendit avec impatience sa nouvelle épouse (1).
Ingeburge était née en 1 175, de Waldemar, roi de Danemark, et
de Sophie, fille d'un prince russe nommé Wladimir (2). Elle avait
donc en 1 1 93 dix-huit ans, c'est-à-dire dix ans de moins que Phi
lippe-Auguste. Les historiens contemporains s'accordent tous à
vanter les grâces et les excellentes qualités de la princesse danoise.
Pulcherrima puella, mirabili décore prœdita; puella sancta, bo
nis moribus ornala , quam generositatis egregice ac multœ decus
honestatis adomat; telles sont les expressions par lesquelles ils
se plaisent à la désigner (3).
Les connaisseurs la comparaient à Hélène pour la beauté des
formes, à Polyxeně pour la noblesse du maintien et des manières.
Suivant Etienne de Tournai, écrivain un peu prétentieux, mais
qui connaissait bien la reine et qui avait été à même d'admirer
ses vertus, Ingeburge réalisait le portrait de la vierge chrétienne
tracé par saint Ambroise. La beauté de son àme effaçait celle de
son visage. Jeune d'années, elle avait la prudence d'une tète
blanchie par les ans. Elle se montrait plus mûre que Sara, plus
sage que Rébecca, plus gracieuse que Rachel, plus pieuse qu'Anne,
plus chaste que Suzanne (4). Les historiens contemporains les dévoués à Philippe-Auguste, Rigord et Guillaume le Breton,
par exemple, ne parlent qu'avec respect de la malheureuse reine.
Enfin tous les témoignages s'accordent à nous la représenter
comme un modèle de vertu et un prodige de beauté.
Ce fut le 14 août 1193 que la jeune princesse donna sole
nnellement sa main à Philippe-Auguste, dans l'église cathédrale
d'Amiens. Le roi lui assigna aussitôt pour douaire la prévôté
d'Orléans, Créci, Châteauneuf-sur-Loire etNeuville-aux-Bois (5),
Le lendemain, 15 août, jour de l'Assomption de la sainte Vierge,
il la fit sacrer en grande pompe par Guillaume de Champagne,
(1) Philippe était veuf d'Isabelle de Hainaut, morte le 15, mars 1190, après avoir
mis au monde un fils qui succéda à son père sous le nom de Louis. VIII.
(2) Geneal. reg. Danorum. Hist, de Fr., t. XIX, p. 309.
(3) Rigord, Hist, de Fr., t. XVII, p. 38. Matth. Paris ad ami. 1193. Vincent de
Beauv. Specul. XXIX, 55. Gélestin III dans les Hist, de Fr., t. XIX, p. 340.
(4) Steph. Tornac, epist. 276.
(5) Voy. le diplôme dans Baluze , Miscell., t. VII, p. 245, et Ifist. de Fr-, t. XIX ,
p. 313, note. 9
archevêque de Reims, en présence des douze évèques sufi'ra-
gants de cette métropole, d'une brillante assemblée de seigneurs
et de chevaliers, et d'une immense multitude de peuple (1). Tout
à coup, au milieu de la cérémonie, Philippe, en regardant la
reine, se prit à frissonner, à trembler, à pâlir : il put contenir à
peine cette subite et violente agitation jusqu'à la fin de la solen
nité (2). Une aversion soudaine venait de succéder à cette vive
impatience avec laquelle, trois jours auparavant, le pétulant mo
narque attendait sa jeune et belle fiancée. Il résolut aussitôt de
se séparer d'elle et voulut la remettre entre les mains des envoyés
du roi de Danemark. Ceux-ci, comme on le pense bien, refusè
rent d'emmener avec eux la reine de France, et quittèrent pré
cipitamment le royaume (3). Philippe n'en persista pas moins
dans sa détermination. Mais comme il ne pouvait briser de sa
propre autorité un lien formé et sanctifié par l'Église, il songea
a faire prononcer canoniquement le divorce, sous un prétexte de
parenté ou d'affinité aux degrés prohibés. Cependant les prélats
et les barons se montrèrent d'abord si peu disposés à partager le
blàmed'une pareille mesure, que le roi se vit obligé de tempor
iser. On lui persuada même de faire une tentative pour se ré
concilier avec la reine. 11 manda donc Ingeburge à Saint-Maur,
près Paris, et entra seul dans sa chambre à coucher. Mais il en
ressortit au bout de quelques instants, jurant qu'Jngeburge ne
pouvait être sa femme (4) , et pénétré pour elle d'une aversion
si profonde, qu'à peine endurait-il qu'on la nommât devant lui.
La reine affirmait au contraire qu'en cette circonstance , Phi
lippe avait usé sur elle de ses droits de mari (5) ; et si la chose
n eut pas lieu alors, elle était certainement arrivée la première
nuit du mariage (6). Quelle futdonc la cause de la subite aversion
(1) Piigord, Hist, de Fr., t. XVII , p. 38 ; Guillelm. armor., ibid. p. 71 ; Annal.
a<|iikinct. monast., ibid., t. XVIII, p. 546 ; Andr. Silvius, ib., p. 557.
(2) Gesta Innoc. III, cap. 48.
(3) Rog. de Hoved., Hist, de Fr., t. XVII, p. 561.
(4) Asserens quod non poterat eii carnaliter commisceri. Gesia Innoc. III, с 48.
(5) Asserebat regina quod carnaliter earn cognoverat. Gesta, 1. с.
(6) Sollempniter nuptiali fœdere sibi copulatam eliam thoro accivit, verum post
initi fœderis , ut dicitur, unam noctem, incertum unde offensus , abjecit. — Guillelm.
Neubrig., De reb. anglicis , IV, 26. In ciastino primse noctis , qua prcedictus rex
Francice illam uxorem suam cognoverat, voluit earn dimittere. — Hoveden , Hist,
de Fr., t. XVII, p. 561, Et etiam cognita, dit Célestin III dans sa lettre à l'arcbevêque
de Reims, lit Ingeburge elle-même écrivant au souverain ponlife : « rex mihi, prouL 10
du roi? Quelques-uns assurèrent que Philippe avait découvert
dans safemme une difformité secrète ; d'autres, que la reine avait
l'haleine fétide ; on alla jusqu'à prétendre que le roi ne l'avait
pas trouvée vierge (l). 11 est difficile de concilier ces explications
avec la sérénité que paraît avoir gardée Philippe jusqu'au milieu
de la cérémonie du sacre et avec les tentatives qu'il fit pour se
rapprocher de la reine, non-seulement à Saint-Maur en 1193,
mais encore à Étampes, treize ou quatorze ans après (2). M. Hur-
ter a conjecturé que peut-être, pendant la solennité du couron
nement, Philippe avait été vivement frappé de l'idée d'avoir man
qué son but (3). Quel but ? Sans doute la coopération des forces
du Danemark dans l'expédition que Philippe méditait contre l'An
gleterre. Mais le roi de France avait dû connaître la réponse faite
à ses ambassadeurs, non-seulement avant le couronnement, mais
encore avant l'arrivée d'Ingeburge. Cette réponse même avait dû
être prévue, puisque, en cas de refus de la part de Knud VI, les
envoyés français étaient autorisés à lui demander, pour la dot de
sa sœur, dix mille marcs d'argent. Nos historiens français con
temporains, Rigord et Guillaume le Breton, ne vont pas chercher
si loin les motifs de l'antipathie subite que ressentit Philippe
pour la princesse danoise. A les entendre, le roi fut ensorcelé,
c'est-à-dire, pour me servir d'une expression triviale, mais con
sacrée en pareille matière, que des sorcières lui avaient noué
l'aiguillette (4). Cette étrange explication est-elle une défaite?
N'aurait-elle été adoptée par les panégyristes de Philippe-Auguste
que pour éviter la périlleuse nécessité d'attribuer à un inexcu
sable caprice du roi, son odieuse conduite? 11 serait assez naturel
d'en juger ainsi. Toutefois, de pareilles absurdités étaient alors
prises au sérieux. Philippe voulut, dans la suite, faire valoir au
près de la cour romaine cette prétendue cause de séparation, et le
pape lui exposa quelle serait, dans ce cas, la procédure à suivre,
ordo requirit naturalis , debitum reddidit maritale. » Baluz. Miscell., t. I, p. 422.
(1) Guill. Neubrig., De reb. angl. IV, 27.
(2) Innoc. Ill, epist. X, 176.
(3) Hist. d'Innoc. III, Tr.fr., 1. 1, p. 164.
(4) Sed miruin! eadem die, instigante diabolo, ipse rex. , quibusdam , ut dicitur ,
maleficiis per sortiarias impeditur ; irxorem tam longo tempore cupitám, exosam ha-
bere cœpit. Rigord, Hist de Fr.,t XVII, p. 38. Guillaume le Breton fait porter sur
la reine elle-même l'effet du maléfice : « quae eodem die quod benedicta et coronata
fuerat, per sortiarias, ut dicunt, maleiiciata, ab ipso rege cœpit minus diligi, et jute
Ihori et carnis debito privari. » Ibid.,]). 71. 1 1
tout en l'avertissant qu'il fallait au préalable tâcher de rompre
le maléfice par des prières, des jeûnes et des aumônes.
Mais cette cause dirimante ne fut pas celle que Philippe crut
devoir alléguer la première. Le plus fréquent motif de la disso
lution des mariages était , au moyen âge, la parenté entre les
époux aux degrés prohibés. Philippe avait dans sa famille même
un exemple qui devait l'encourager à essayer d'abord de ce moyen
banal. L'union de Louis Vil, son père, avec Éléonore d'Aquit
aine, avait été dissoute pour cause de parenté, par une sentence
des évêques français, que Borne n'avait fait aucune difficulté
d'approuver. Les prélats et les barons dressèrent donc un arbre
généalogique afin de démontrer que, par Charles le Bon, comte
de Flandre, Ingeburge de Danemark était parente au degré
prohibé d'Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe- Au
guste (1). Lorsque tout fut préparé, le roi convoqua les prélats
et les barons de ses domaines, et les réunit au château de Com-
piègne, quatre-vingt-deux jours après son mariage, c'est-à-dire le
5 novembre Í193. La reine était présente : mais seule, sans
protecteurs et ignorant la langue française, elle était hors d'état
de se défendre et même de rien comprendre à ce qui allait se
passer devant elle. L'affinité prétendue fut solennellement jurée
par Bégnauld, évêquede Chartres, Philippe, évêque de Beauvais,
Robert, comte de Dreux, Pierre de Courtenai, comte de Nevers,
et Gauthier, chambellan du roi. Guillaume de Champagne, ar
chevêque de Beims, qui présidait l'assemblée, prononça la sen
tence de divorce. Aussitôt qu'elle eut été communiquée à la reine
par un interprète, elle s'écria, avec l'accent de la douleur la plus
vive : Mala Francia! mala Francia ! Roma! Roma ! exprimant
ainsi, autant qu'il était en elle, qu'elle appelait au saint-siége
de la mesure injuste et arbitraire dont elle était victime (2).
Philippe de son côté, se séparant à l'instant de sa royale épouse,
l'éloigna de Paris et de sa personne, et la confina dans l'abbaye
de Cisoing, au diocèse de Tournai (3),
(1) Linea consanguinitatis , per Garolum comitem Flandrien , ab episcopis et
baronibus computata. Rigord , Hist, de Fr., t. XVII, p. 38. C'était là le côté faible de
cette généalogie. Charles le Bon descendait bien de Suénon le Grand, roi de Danemark;
mais il ne laissa point de postérité , et Thierry d'Alsace , qui lui succéda au comté de
Flandre , et dont la fille Marguerite donna le jour à Isabelle de Hainaut, ne se ratta
chait par aucun lien à la maison royale de Danemark.
(2) Gesta Innoc. Ill, с. 49.
(3) Guill. Neubrig., De reb. angl., IV, 27; Rog. de Hoved., Hist, de Fr., t. XVII .

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