José Maria de Heredia et l'Ecole des chartes - article ; n°1 ; vol.105, pg 215-225

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1944 - Volume 105 - Numéro 1 - Pages 215-225
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1944
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Jacques Guignard
José Maria de Heredia et l'Ecole des chartes
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1944, tome 105. pp. 215-225.
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Guignard Jacques. José Maria de Heredia et l'Ecole des chartes. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1944, tome 105. pp.
215-225.
doi : 10.3406/bec.1944.449330
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1944_num_105_1_449330215 MELANGES
JOSÉ-МАША DE HEREDIA ET L'ÉCOLE DES CHARTES
En 1862, quand il fut s'inscrire à l'École des chartes, José-Maria de
Heredia venait de publier ses premiers poèmes1. Il les avait donnés à
une revue, que des étudiants épris d'art et de lettres avaient fondée
quelques années plus tôt en marge de la Faculté de droit et qu'ils appel
aient, du nom de leur Société, la Conférence La Bruyère. Ce n'était
point la gloire et sans doute personne n'avait-il lu, au Palais Soubise,
la Mort ď Agamemnon ou la Ballade sentimentale. On ne connaissait
pas davantage à Paris le cousin du jeune poète, ce José-Maria de Here
dia en qui l'Amérique latine saluait déjà un de ses lyriques les plus ar
dents2. Bref, M. Borel d'Hauterive, alors secrétaire de l'École des
chartes, ne songea point à détourner de la voie qu'il croyait être la
sienne ce grand jeune homme aux cheveux sombres et au regard étince-
lant qui arrivait des pays lointains. Il nota l'adresse du candidat, vit
son certificat de bachelier, puis porta sur le registre des élèves pour
l'année 1862-1863, « Heredia (Joseph-Marie), né à Santiago (île de
Cuba), le 22 novembre 1842 3 ».
Ce n'est pas aux Antilles, faut-il le dire, que José-Maria de Heredia
entendit d'abord parler de l'École des chartes et les études qu'il avait
faites en France le préparaient à profiter autant qu'un autre de l'e
nseignement qu'il allait recevoir. Très tôt, il avait perdu son père et dès
lors sa mère n'avait eu qu'un désir : éviter à « son bon Pepillo », comme
elle disait, la rude existence de planteur qui avait usé don Domingo de
Heredia. Elle confia l'enfant, alors âgé de neuf ans, à l'un de leurs
amis, M. Fauvelle, qui avait quitté l'île pour habiter Senlis. C'est dans
cette ville, à l'Institution Saint-Vincent, que José-Maria de Heredia
fit ses humanités. Mme de Heredia voulait pour son fils une instruction
L L'excellent ouvrage de Miodrag Ibrovac, José-Maria de Heredia, sa vie,
son œuvre, Paris, 1923, contient de nombreux renseignements sur la jeunesse
du poète. Grâce aux précisions que lui avait fournies Maurice Prou, l'auteur a
pu donner des indications fort précieuses sur le passage de Heredia à l'École des
chartes. Il ne dit rien, pourtant, du sujet que le poète eut la velléité de traiter
dans sa thèse. Il m'a paru intéressant de publier les deux lettres ci-jointes et de
rappeler les relations de Heredia avec quelques chartistes amis des Parnassiens.
2. Cf. Francisco Gonzalez del Valle, Cronologia herediana, 1803-1839, La
Havane, 1938; M. Ibrovac,, op. cit., p. 9. A la fin du xixe siècle, le Portugal
compte, lui aussi, parmi ses poètes un José-Maria de Heredia. Cf. M. Ibrovac,
op. cit., p. 8-9.
3. Joseph est souligné comme étant le prénom usuel. En 1865, le poète signait
encore de Heredia. Cf. M. Ibrovac, op. cit., p. 49, n. 2. Il est inscrit à la
Faculté de droit sous le nom de Joseph-Marie de Heredia (Ibid., p. 59, n. 1).
M. Ibrovac publie pourtant, op. cit., p. 40, une lettre du jeune poète écrite en
1860 et signée José-Maria de Heredia. MÉLANGES 216
qui le mît en état d'entrer un jour à l'École Polytechnique, à moins
que ce ne fût dans une importante maison de commerce de Bordeaux
ou d'Espagne. Déjà, pourtant, le collégien se montre grand dévoreur de
livres et passionné de discussions littéraires ; aussi, quand il a passé la
première partie du baccalauréat et que sa mère Га rappelé dans l'île
natale, il ne manque pas de suivre des cours de philosophie et de litt
érature. Mais la société cubaine le déçoit bien vite : en avril 1862, il
reprend le bateau pour la France, et cette fois, sa mère l'accompagne.
Au mois de juillet, tous deux s'installent à Paris, 21, rue de Tournon,
et, dès le mois de novembre, Heredia s'inscrit à l'Université. Le 7 août,
il est reçu au premier examen du baccalauréat en droit. Son ambition
n'est pourtant point d'obtenir des diplômes. « II a chaque jour, écrit
sa mère, quelque nouvelle soif de science. Je commence à croire que
nous aurons un savant réel en lui1. ».■
A l'automne, le voilà donc élève à l'École des chartes, dans une pro
motion qui compte, entre autres, Alexandre Bruel, Marius Sepefc, Jules
Doinel. Pendant trois ans, il suivra les cours que donnent aux Archives
de l'Empire, dans le fameux salon Ovale, le directeur, Lacabane, et
des professeurs éminents, qui s'appellent Bourquelot, Guessard, Mas-
Latrie, Jules Quicherat, Tardif, Vallet de Viriviile. Heredia se montre
élève studieux, prend des notes sur de beaux cahiers2 ; il lui est même
arrivé d'aller, aux Archives, demander communication des recueils
qui servent encore de nos jours aux élèves pour leurs exercices de
paléographie3. Et, si, comme le veut l'usage pour les étrangers admis à
l'École, il est classé hors rang aux examens de fin d'année, il obtient
chaque fois un nombre de points qui le place parmi les meilleurs : tro
isième après la première année, quatrième après la seconde, troisième
encore à l'examen de sortie4.
Mais l'enseignement des maîtres de l'École des chartes ne saurait
suffire à ce poète. De même qu'il a cherché, à travers les textes, à
prendre directement contact avec le passé, il lui faut voir de ses yeux
le spectacle du monde. Et, puisque les difficultés matérielles lui sont
épargnées, pourquoi tarderait-il? A l'automne de 1864, un peu avant le
début de l'année scolaire — la dernière qu'il passe à l'École des chartes
— il prend le chemin de l'Italie. Comble de bonheur, il part avec
1. M. Ibrovac, op. cit., p. 50.
2. Mmes René Doumic et Henri de Régnier ont légué récemment à la biblio
thèque de l'Arsenal, parmi d'autres papiers, un cahier noir petit in-4°, conte
nant des notes prises par leur père au cours que professait Guessard à l'École
des chartes et d'autres notes prises à la Faculté de droit.
3. Le « bulletin de recherches » de José- Maria de Heredia aux Archives natio
nales ne mentionne d'ailleurs que cette demande. C'est ce qu'a bien voulu me
dire mon confrère P. Géraudel, que je remercie vivement de son obligeance.
4. M. Ibrovac, op. cit., p. 54, n. 1. MÉLANGES 217
Georges Lafenestre, son camarade à la Conférence La Bruyère, qui est
grand amateur d'art (il deviendra conservateur du département des
peintures au musée du Louvre et membre de l'Institut) et qui est aussi
poète. Tous deux font dans l'Italie du Nord un voyage riche en impress
ions, non moins riche d'enseignements. Heredia étudie l'italien, visite
l'Ambrosienne, bourre ses carnets de notes et l'ait déjà preuve d'esprit
critique ; s'agit-il de peinture, du Mariage de la Vierge et de Raphaël,
qu'il entend ne pas admirer sur commande. Mais le temps presse et, à
Florence, les deux amis se séparent : Heredia doit regagner Paris et
l'École des chartes ; il n'y rentre que dans les derniers jours de dé
cembre, se jurant bien d'ailleurs de visiter Rome l'année suivante.
A l'approche du printemps, il n'y tient plus et s'en va passer à Rome
le congé de Pâques1. Quelque temps après, comme il vient d'être admis
à soutenir sa thèse, il entreprend un voyage en Espagne. Mais, cette
fois, il est plus sage : il met à profit ses vacances et ce sont deux cama
rades de l'École des chartes qui l'accompagnent : Joseph de Laborde —
le fils du directeur général des Archives de l'Empire — qui organisera
plus tard la section étrangère au musée du Palais Soubise, et Jules
Guiffrey, qui devait étudier toute sa vie l'histoire de l'art. Les deux
jeunes hommes, qui venaient d'être nommés archivistes paléographes,
étaient liés depuis le temps où ils avaient fait ensemble leur rhétorique
au lycée Charlemagne et sans doute ne boudaient-ils point la compagnie
de Heredia, lequel joignait à une faconde éblouissante et à la gentil
lesse la plus exquise une connaissance de l'espagnol fort utile aux deux
voyageurs2. Cinquante ans plus tard, Guilîrey parlait encore de ce
voyage avec émotion : « Quel délicieux souvenir j'ai gardé de cette
excursion rapide en pareille compagnie ! Nous visitâmes les principales
villes échelonnées sur le chemin de Madrid : Burgos, Vittoria, A vila,
Valladolid , l'Escorial. Les musées de et de Tolède nous re
tinrent une semaine3. »
Au retour, Heredia doit songer à remettre sa thèse. C'est une échéance
qui le gêne : au mois d'octobre 1865 — quelques semaines après le
voyage d'Espagne — il demande au Conseil de perfectionnement dé
l'École des chartes l'autorisation d'opter pour un autre sujet et d'af
fronter seulement la soutenance en 18674. Quelles recherches Heredia
avait-il d'abord entreprises, on l'ignore, car il n'en est pas fait mention
1 . Sur ces deux voyages en Italie, cf. M. Ibrovac, op. cit., p. 251 et suiv.
2. Sur le caractère de Heredia, cf., en particulier, M. Ibrovac; op. cit., p. 119
et suiv. — Heredia avait appris l 'espagnol durant son séjour à Cuba en J 85У.
Ibid., p. 31.
3. Jules Guifïrey, Le marquis de Laborde, dans Bibliothèque de l'École des
chartes, t. LXXVII (1916), p. 179.
4. Par une lettre du 18 novembre 1865, il sollicita un rendez-vous du secré
taire de l'École. Celui-ci a noté, dans la marge, l'objet de la visite. ■
218 MELANGES
dans les archives de l'École1 ni au secrétariat du Palais Soubise. On ne
saurait donc dire si le Conseil de perfectionnement fit pleinement droit
à sa requête. Du moins, José-Maria de Heredia put-il obtenir le sursis
demandé. Une lettre, écrite quelques mois avant la date fixée pour la
soutenance, et adressée au secrétaire de l'École des chartes — c'était
alors Anatole, de Montaiglon — nous laisse entrevoir les relations cor
diales qui existaient entre les deux poètes et nous apprend, d'une man
ière assez peu banale, le sujet traité par le candidat. Sans doute lui
donnait-il satisfaction ; Heredia ne manifeste en tout cas aucune an
goisse2:
Cher Monsieur et ami,
Je prends en ce moment quelques bains de mer ù Douarnenez avant de me
rendre à Nantes (d'où le choléra m'a éloigné tout l'hiver), pour y faire mes der
nières recherches sur la réunion de la Bretagne à la France. Je viens vous rap
peler votre promesse pour la correspondance découverte par Mr. Fillon, au
sujet de laquelle vous m'avez si gracieusement offert quelques renseignements.
Quels sont oeux que vous pouvez me donner? Quelles démarches pensez-vous
que je doive faire, quelles autorisations obtenir et quelles recommandations,
afin d'avoir toutes les facilités pour mon travail? N'y a-t-il pas un élève à l'École
dont la mère est archiviste à Nantes3? Etc., etc.
Voilà bien des questions, cher Monsieur, et je serais vraiment honteux de
prendre une telle liberté avec un étranger. Je ne sais, mais il me semble que nos
excellentes relations de l'an passé, que des circonstances tout à fait inattendues
ne m'ont pas permis de continuer comme je l'eusse désiré, me permettent, cher
Monsieur, de vous traiter en ami et de vous demander tout simplement de voul
oir bien me rendre service autant que cela sera en votre pouvoir, à charge de
revanche, bien entendu, si jamais l'occasion se présente.
Voulez-vous avoir la bonté de m'envoyer un petit mot de réponse, ici, à
Douarnenez (Finistère), hôtel du Commerce, où je suis encore pour trois semaines
environ.
Adieu, cher Monsieur, et merci d'avance pour toute la bonté et toute la grâce
dont je vous sais capable.
J.-M. de Heredia.
Douarnenez, 14 août 66.
Étudier le rattachement de la Bretagne à la France avait de quoi sé
duire le candidat en mal de thèse. Quelques années plus tôt, son ami
1. C'est ce qu'a bien voulu me dire mon confrère A. Vernct. Je saisis l'occa
sion de le remercier bien vivement pour l'obligeance avec laquelle il a facilité
mes recherches.
2. Archives de l'École des chartes.
3. Il s'agit — veut bien me dire M. Pierre Marot — de Mme Le Grand, qui
occupait les fonctions d'auxiliaire aux archives départementales de la Loire-
Inférieure. Un de ses nombreux enfants, Etienne Le Grand, né à Nantes le
25 novembre 1840, entra a l'École des chartes. Il en sortit en 1868 et devint
archiviste de la Vendée, puis del'Ariège. Il mourut à Foixle 27 décembre 1873. MÉLANGES 219
Jules Guifîrey avait pareillement traité de la réunion du Dauphine à la
couronne, et la Bretagne apparaissait un peu au jeune Cubain comme
une seconde patrie.
Un an après avoir débarqué de la Havane, pendant les mois d'été,
il avait parcouru le pays à pied, en compagnie de Georges Lafenestre et
de Sully Prudhomme, tous deux membres comme lui de la Conférence
La Bruyère. Les trois poètes devaient garder un souvenir inoubliable
de ce voyage ; ils allaient gaiement, sac au dos, mais le soir, à l'auberge,
Heredia, transformé par miracle, apparaissait impeccable dans un
habit noir qui lui valait les plaisanteries de ses camarades. L'été su
ivant (1863), Heredia retourne en Bretagne et rejoint à Douarnenez
Georges Lafenestre et le peintre Lansyer — à qui, on s'en souvient, il
dédiera plus tard le cycle de ses sonnets bretons. 11 s'y rendra désormais
chaque année, car il aime la mer et les grèves et aussi, semble-t-il, cet
hôtel du Commerce, qui attire, en dépit de son nom prosaïque, une
pléiade d'écrivains et d'artistes : André Theuriet, le graveur Valerio,
le sculpteur Hippolyte Moulin, Jules Massenet, d'autres encore1. Here
dia goûtait fort la compagnie des artistes et, vues de Douarnenez, les
archives départementales de la Loire-Inférieure lui paraissaient, sans
doute, bien poussiéreuses. Aussi dut-il écrire cum grano salis la lettre
qu'il envoyait à Anatole de_Montaiglon quelques mois seulement après
celle qu'on vient de lire 2 :
19 novembre 1866.
Cher Monsieur el, Ami,
Je suis bien fâché de ne pouvoir, vous envoyer ma thèse comme je l'espérais.
Les inondations m'onl, retenu loin de Nantes à l'époque où j'avais besoin d'y
être et mon mariage, qui va avoir prochainement lieu, ne m'a pas permis de
rattraper le temps perdu. Le Conseil daignera-t-il admettre mes excuses et
m'.autoriser (comme hors de concours et de classement) à passer ma thèse lors
qu'il me sera loisible de le faire? Je l'espère. Puisque je ne saurais nuire à per-,
sonne d'aucune façon...
Je regrette de n'avoir pu remplir votre commission à Nantes, ayant égaré
votre lettre. Mais si vous aviez la bonté de m'envoyer le titre de la pièce dont
vous désirez copie, j'ai des amis dans cette ville qui se feront un plaisir de me
remplacer.
J'aurai le plaisir d'aller vous serrer la main avant le grand événement dont
vous serez d'ailleurs officiellement prévenu.
Adieu, cher Monsieur et ami, rendez-moi encore en cette conjoncture tout le
service possible et comptez sur la vive et amicale reconnaissance de votre bien
dévoué.
J.-M. de Heredia.
7, rue de Montaigne.
1. M. Ibrovac, op. cit., p. 229 et suiv.
2. Archives de l'Ëcole des chartes. 220 MÉLANGES
Heredia s'acquitta-t-il jamais de la commission que lui avait confiée
le secrétaire de l'École? Il est permis d'en douter. Le voyage de Nantes
ne devait pourtant pas manquer d'attraits pour lui, car sa fiancée,
MUe Louise Despaigne, appartenait à une famille originaire de cette
ville, où elle conservait des attaches, et, comme les Despaigne étaient
alliés aux Heredia depuis déjà plusieurs années, le poète connaissait
peut-être leurs cousins1. Le choléra et les inondations avaient cessé ;
mais, devant les belles raisons invoquées par le candidat, le Conseil
faisait montre d'indulgence et renouvelait le sursis demandé. C'était
peine perdue. Sitôt après son mariage, Heredia reprit le chemin de
l'Italie avec sa femme — une enfant de seize ans. Le ciel et la terre
conjuguaient leurs efforts : le poète ne serait jamais archiviste paléo
graphe.
Mais quel bénéfice lui eût valu ce titre? N'étant pas Français, Here
dia ne pouvait prétendre à exercer les fonctions publiques auxquelles
donne droit le diplôme. Sa fortune lui assurait d'ailleurs une indépen
dance totale et « faire carrière » ne l'intéressait en aucune façon : sa
seule ambition était déjà d'écrire de beaux alexandrins et d'acquérir
un jour le « vert laurier ». La Conférence La Bruyère ne lui suffisait plus
et, au temps même où il suivait les cours de paléographie et de diplo
matique, il collaborait à la Revue française et à la Reçue de Paris, alors
à l'avant-garde du mouvement littéraire. Bien vite, comme par un droit
naturel, il avait pris la direction des bruyants entretiens qui se tenaient
chaque jour, en fin d'après-midi, à l'entresol d'une librairie du passage
Choiseul, chez Alphonse Lemerre, l'éditeur du Parnasse contemporain2.
Le jeune chartiste se prodiguait aussi dans le monde. Quand il arrivait
chez Catulle Mendès, chez la marquise de Ricard ou chez Mme d'Agoult,
« sonore, exubérant, aimable, bien vêtu, arborant des câbles d'or sur
ses gilets de soirée, avec sa belle barbe brune »8, le descendant des
Conquistadors faisait vraiment sensation.
Mais il fréquentait plus volontiers encore le modeste salon de Leconte
de Lisle, qui le tenait dès cette époque pour son meilleur disciple.
Chaque samedi, dans son petit appartement du boulevard des Inval
ides, le maître accueillait ses amis*. Heredia retrouvait là deux autres
1. Les Despaigne étaient fixés à Cuba. En 1858, une des sœurs du poète,
Maria, avait épousé Louis Despaigne. L'un de ses demi-frères épousa la belle-
sœur du poète (M. Ibrovac, op. cit., p. 31, n. 2). — Mme Henri de Régnier veut
bien m'écrire que sa mère, dont les parents habitaient alors à Paris rue des
Saints-Pères, avait encore des cousins à Nantes, les Chéguillaume ; elle ne croit
point, du reste, que José-Maria de Heredia soit jamais allé dans cette ville.
2. M. Ibrovac, op. cit., p. 70 et suiv.
3. Edmond Le Pelletier, Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, Paris, 1907, p. 135-
136.
4. M. Ibrovac, op. cit., p. 94 et suiv. 221 MÉLANGES
chartistes. Le premier, Gaston Paris, avait soutenu sa thèse en 1862 ;
Heredia ne l'avait donc pas connu à l'École des chartes et ce n'est point
lui, mais Sully Prudhomme, qui introduisit le philologue dans le cé
nacle des Parnassiens1. Gaston Paris ne s'intéressait pas seulement à
l'histoire poétique de Charlemagne2 et, plus tard, il devait consacrer
deux longs articles au poète du Vase brisé3. Il demeura d'ailleurs toute
sa vie, avec Taine, l'un des hommes dont José-Maria de Heredia r
echerchait le plus volontiers la conversation et son salon était ouvert
aux hommes de lettres non moins qu'aux érudits4 ; quelques visites à
Leconte de Lisle suffirent pourtant à lui montrer que sa vocation l'ap
pelait ailleurs.
L'autre chartiste que José-Maria de Heredia rencontra chez Leconte
de Lisle n'avait point discerné si rapidement sa voie. Fernand Cal-
mettes était un esprit original. Il était encore à l'École des chartes qu'il
donnait déjà un article à l'Annuaire de la Société française de numismat
ique et d'archéologie. Mais, si l'on en croit Anatole France, la soute
nance de sa thèse, en 1869, ne lui porta point bonheur. « Elle amena
une altercation assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance,
et l'archiviste candidat, au sujet de la transcription des noms propres
latins en français. L'élève tenait pour une méthode fixe ; il voulait,
comme M. Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre
pour lettre, en respectant la désinence étrangère, Roma, Tacitus, Tibé-
ris ; le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de
l'accentuation, Rome, Tacite, Tibre. L'élève demanda alors à M. Qui
cherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait Quinte Fabre Favre au
lieu de Quintus Fabius Faber. M. Quicherat allégua l'usage et se fâcha
tout rouge. Fernand Galmettes éprouva ce jour-là qu'il est parfois
dangereux d'avoir raison5. » II obtint pourtant le diplôme. Mais il ap
prenait déjà d'Auguste Glaize les règles de la peinture et il devait
renier bientôt l'archéologie, proclamer qu'il y avait « trop de Musées,
1. Jules Gmfïrey, art. cité, ibid.
2. Fernand Calmettes, Un demi-siècle littéraire. Leconle de Lisle et ses amis,
Paris, 1902, p. 270.
3. Parus dans la Reçue de Paris des 15 octobre 1895 et 1er janvier 1896, les
articles furent réunis dans Penseurs et poètes, Paris, 1896, p. 164-298.
4. Vicomte Eugène Melchior de Vogué, Journal des débats, 8 mars 1903.
5. Anatole France, La vie littéraire, 2e série, 1899, p. 310. — La thèse soutenue
par Fernand Calmettes portait, non point, comme le dit Anatole France, sur les
manuscrits de Tacite, mais sur le grafio des origines à l'époque mérovingienne.
Anatole France et Fernand Galmettes étaient liés depuis leur jeunesse. Tous
deux — détail peu connu des biographes d'Anatole France — avaient exercé
un emploi dans une institution privée avant de se retrouver à la maison d'édi
tion Charavay. On sait qu'Etienne Charavay, lui aussi élève de l'École des
chartes, appartenait à la même promotion que Fernand Calmettes. Sur tout cela,
cf. Pierre Galmettes, La grande passion d'Anatole France, Paris, 1929, passim. .
222 MÉLANGES
trop d'Archives, trop d'Écoles et trop d'Instituts », protester, enfin,
contre « le règne de l'Archiviste et du Polytechnicien1 ». Cela ne l'em
pêcha point, d'ailleurs, d'exposer ses toiles aux salons de la Société des
artistes français, assez docile à l'Institut, ni de publier, d'après les
manuscrits autographes, les Mémoires de Choiseul et du général baron
Thiébault. Mais c'était surtout un fervent des lettres : il a laissé
quelques romans qu'il illustra lui-même et, sur Leconte de Lisle et ses
amis, un livre bourré de souvenirs et d'ailleurs dénué d'indulgence.
L'ouvrage est dédié à Jules Guifïrey qui, lui aussi, s'intéressait aux
poètes (c'est à son intervention que Sully Prudhomme dut de faire
éditer ses premières œuvres) 2, et l'on se demande ce que le directeur
des Gobelins pensa du portrait tracé par Fernand Galmettes des -deux
chartistes rencontrés chez Leconte de Lisle. A vrai dire, celui de Heredia
ne paraît pas flatté. C'est Fernand Calmettes, par exemple, qui a ra
conté comment les familiers de Leconte de Lisle, mieux pourvus de rimes
que d'écus, avaient fini par surnommer, point méchamment du reste,
"A8pwuoç то и xóo-fxou le jeune Cubain dont les allures de grand seigneur
les agaçaient un peu et pour qui la valeur de tel ou tel se résumait à
être ou n'être pas « homme du monde 3 ».
Au fait, le point de vue auquel se plaçait José-Maria de Heredia
était celui de l'art. On le vit bien en 1869, lors de la campagne entre
prise par Louis Havet pour la réforme de l'orthographe et qui fit,
comme on sait, quelque bruit dans les milieux de l'École des chartes.
Un homme du monde se fût contenté de sourire ; Heredia se donna la
peine d'exprimer son avis dans une lettre à Jules Lemaître, qui avait
pris position. C'est l'opinion d'un écrivain profondément amoureux de
son métier :
Je voulais depuis beau temps vous remercier et vous dire, cher ami, que je ne
me soumettrai jamais à cette barbare réforme de l'orthographe, si pédante
sous couleur de simplification, qui gâte la beauté des mots, leur physionomie,
leur retire leurs lettres de noblesse et veut supprimer la rareté, la bizarrerie, la
difficulté, les nuances, tout ce qui fait le charme d'écrire. On commence par les
mots, on finirait par la langue et ce serait le Volapiik...
Et, en adressant à Jules Lemaître son sonnet Sur VOrthys, il demand
ait : « Voyez-vous mon nom écrit sans H*? »
Enfin, si la pédanterie lui déplaisait par-dessus tout, Heredia ne fai
sait point fi de l'érudition. Les Trophées sont là, qui le prouvent, et
1. Dans la préface de son roman Simplette, Paris, 1895, dédié à Anatole
France.
2. Gaston Paris, Penseurs et poètes, p. 185!
3. Fernand Calmettes, op. cit., p. 205.
4. Le Temps, 8 septembre 1889. Ci lé par M. Ibrovac, op. cit.. p. 410. 223 MÉLANGES
aussi la traduction de la Véridique histoire de la conquête du Nouveau-
Monde'1 : pour présenter aux lecteurs français l'ouvrage de Bernai Diaz
del Castillo, le poète ne put s'empêcher d'écrire des pages éblouissantes,
dignes de Salammbô — et Flaubert les savait par cœur2, mais le char-
tiste veillait ; jugeant les éditions espagnoles défectueuses, il établit sa
traduction d'après le manuscrit original de l'auteur, et en publia une
page en fac-similé ; il ne manqua point non plus d'établir des notes his
toriques et critiques ni de fournir (le mot y est) des « pièces justifica
tives ».
L'une de ses remarques devait connaître une fortune singulière :
celle où Heredia proposa l'étymologie de haricot :
II est remarquable, dit-il, que le mot haricot, en mexicain ayacotli, n'apparaît
dans la langue française qu'aux dernières années du xvie siècle. On disait fèves
ou faséols. Sile mot de haricot fût venu en passant par l'Espagne, comme oura
gan, maïs, savane, canot et tant d'autres, le doute ne serait guère possible. Mais
on n'en trouve pas trace en espagnol. Les corsaires, flibustiers ou colons fran
çais de la Floride et du Mississipi ne l'auraient-ils pas directement introduit? Ce
sont de bien vagues suppositions suggérées par une ressemblance de mots sin
gulière. L'étymologie de aliquot que donne Génin, dans ses Récréations philolo
giques, nous paraît peu plausible appliquée au mot haricot, pris dans le sens
de fève3.
C'est Gaston Paris, semble-t-il, qui fit la fortune de cette etymologie,
en la signalant à propos d'un article du Dr Bos sur le Créole de Vile
Maurice, que publiait la Romania*. Ainsi le poète acquérait droit de
cité dans le monde des philologues. Il l'a raconté lui-même d'une plai
sante manière : « Un jour, écrivit-il, je me suis rencontré chez Gaston
Paris avec un grand savant. En entendant prononcer mon nom, il se
précipite sur moi et me demande si c'est moi qui ai découvert l'étymo
logie du mot haricot. Il ignorait absolument que j'eusse fait des vers et
publié les Trophées 5. »
1. Paris, A. Lemerre, 1877-1887, 4 vol. in-12. Faisant allusion à ce livre, le
vicomte E.-M. de Vogué rappela plus tard [Remerciements au poète des « Tro
phées », dans le Journal des débats, 22 avril 1893) ce que l'auteur devait à
l'École des chartes. Cf. Ribliothèque de l'École des chartes, t. LIV (1893). p. 405.
2. M. Ibrovac, op. cit., p. 156.
3. Bernai Diaz del Castillo, op. cit., t. II (1879), p. 415.
4. Romania, t. IX (1880), p. 190, n.
5. Annales politiques et littéraires, album du numéro de Noël, 1900, indiqué
par M. Ibrovac, op. cit., p. 410, n. 3. Cf. article anonyme, Faba... Fabaricotus,
publié dans le Temps du 29 septembre 1912. — Kr. Nyrop a défendu le point de
"vue de Heredia dans son Histoire de deux mots français (Det. Kgl. Danske Viden-
skabernes Selskab., Historik-filologiske Meddelelser, II, 1), Copenhague, 1918,
que m'indique obligeamment M. Dauzat. En sens contraire, voir W. von Wax-
turg, Franzôsiches Etymologisches Wôrlerbuch, I, Bonn et Leipzig, 1922, p. 190,
qui donne toute la bibliographie.

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