L'abbaye exempte de Déols et la Papauté (Xe-XIIe siècles) - article ; n°1 ; vol.145, pg 5-44

De
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1987 - Volume 145 - Numéro 1 - Pages 5-44
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
Lecture(s) : 114
Nombre de pages : 41
Voir plus Voir moins

Jean Hubert
L'abbaye exempte de Déols et la Papauté (Xe-XIIe siècles)
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1987, tome 145, livraison 1. pp. 5-44.
Résumé
Jean Hubert, L'abbaye exempte de Déols et la papauté (Xe-XIIe siècles). — Bibliothèque de l'École des chartes, t. 145, 1987, p.
5-44.
L'abbaye de Déols (Indre) a été fondée par un fidèle de Guillaume d'Aquitaine, le 2 septembre 917, à l'imitation de Cluny dont
elle suivit les destinées sous les abbatiats de Bernon et d'Odon. Grâce à la conservation d'un assez riche ensemble de
documents, elle peut être considérée comme un exemple significatif pour suivre, dans le cas d'un établissement particulier, le
passage de la protection apostolique initiale à l'exemption proprement dite.
Définie à l'origine de manière assez vague, comme defensio (917) ou regimen ((927), la protection de la papauté révéla de
bonne heure son efficacité, à l'occasion d'un conflit survenu en 938 entre les religieux de Déols et l'archevêque de Bourges, en
mettant les premiers à l'abri de l'excommunication prononcée par le second. Bien que l'affaire concernée fût d'ordre purement
temporel, ce précédent ne manqua pas d'être invoqué à plusieurs reprises au cours des deux siècles suivants, lorsque, par
étapes et à la faveur de circonstances diverses, les papes accordèrent à l'abbaye une série de privilèges qui finirent par la
soustraire complètement aux pouvoirs de l'ordinaire.
Citer ce document / Cite this document :
Hubert Jean. L'abbaye exempte de Déols et la Papauté (Xe-XIIe siècles). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1987, tome
145, livraison 1. pp. 5-44.
doi : 10.3406/bec.1987.450445
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1987_num_145_1_450445L'ABBAYE EXEMPTE DE DÉOLS ET LA PAPAUTÉ
(Xe-XIIe SIÈCLES)
par
Jean HUBERT
Le 2 septembre 917, Ebbe dit le Noble, premier seigneur de Déols
connu de façon certaine, fondait un monastère à quelque distance
du castrum dont il était le détenteur et le confiait à l'abbé de Gluny,
Bernon. Par ce geste, il ne jetait pas seulement les bases d'un éta
blissement dont la grandeur devait croître dans les siècles suivants ;
il faisait aussi pénétrer la réforme clunisienne en Berry, dans une
province où la vie monastique était alors à peu près inexistante1.
Ebbe agissait à l'exemple et à l'imitation de son senior, le duc
d'Aquitaine Guillaume le Pieux. L'acte de fondation de l'abbaye de
Déols fut rédigé à Bourges, par les soins de la chancellerie ducale.
Il reproduisait mot pour mot les dispositions de la charte de fondation
de Gluny : dès son origine, le nouveau monastère se trouva donc
placé sous la protection des saints Pierre et Paul et du Siège apos
tolique.
Malgré la perte d'une partie des archives de l'abbaye de Déols et
l'émiettement actuel du fonds2, il reste un nombre suffisant de do-
1. Du xne au xvie siècle, l'abbaye de Déols (Indre, cant, de Ghâteauroux) est également
désignée sous son appellation populaire, le Bourg-Dieu. Cf. Eugène Hubert, Dictionnaire
historique, géographique et statistique de Vlndre, Paris-Châteauroux, 1889 (réimpr. Paris,
1985), p. 66-67 ; Jean Hubert, L'abbaye Notre-Dame de Déols (917-1627), dans École na
tionale des chartes, positions des thèses..., 1925, p. 55-61 ; id., L'abbatiale Notre-Dame de
Déols, dans Bulletin monumental, t. 86, 1927, p. 5-66 (repris dans Nouveau recueil d'études
d'archéologie et d'histoire, de la fin du monde antique au Moyen Age, Genève-Paris, 1985,
p. 361-424) ; Guy Devailly, Déols, dans Lexikon des Mittelalters, München-Zürich, Bd. 3
(1984-1986), col. 703-704.
2. Épargné lors de la mise à sac et de l'incendie de l'abbaye par les protestants en 1567,
le chartrier de Déols a souffert de deux transferts. D'abord réuni aux titres du duché de
Châteauroux après la sécularisation de l'établissement, intervenue au profit du prince
de Condé en 1623-1627, et conservé avec une grande négiigence au Château-Raoul de Châ
teauroux (Mémoire pour parvenir à l'inventaire général des titres du duché de Châteauroux,
xviii6 siècle, Arch. dép. de l'Indre, A 80), il fut transporté à Paris, avec l'ensemble des ar
chives, sur l'ordre de Louis XV qui avait acheté le duché en 1735. Déposé à la Chambre
des comptes, il fit l'objet d'un nouveau classement. Ces manipulations répétées expliquent
les lacunes du fonds de Déols, aujourd'hui dispersé entre plusieurs séries des Archives na-
Bibliothèque de l'École des chartes, t. 145, 1987. 6 JEAN HUBERT
cuments significatifs pour suivre, à travers les interventions de la
papauté, l'évolution du statut de l'établissement dans les trois pre
miers siècles de son existence et la transformation en exemption de
la protection apostolique initiale1.
* * *
I. La fondation de l'abbaye de Déols
La cilla de Déols, où était fondé le nouveau monastère, occupait
sur la rive droite de l'Indre une courbe très accentuée que la rivière
dessine en cet endroit. Elle se trouvait au carrefour ou à proximité
de plusieurs voies qui la mettaient en rapport avec les grandes cités
environnantes. Le passé gallo-romain du site demeura en mémoire
pendant tout le Moyen Age : les démêlés des moines de Déols avec
l'archevêque de Bourges, de même que le souci de glorifier la famille
tionales (E. Hubert, Les sources de l'histoire du Bas-Berry aux Archives nationales, Paris,
1893). Les Archives départementales de l'Indre conservent huit volumes d'inventaires des
xvne et xvme siècles, dressés avec soin, qui donnent l'analyse de nombreux actes aujour
d'hui perdus.
1. Depuis les ouvrages de Paul Fabre {Étude sur le Liber censuum de V Église romaine,
Paris, 1892 [Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, fasc. 63]), Jules Ven-
deuvre (L'exemption de la visite monastique, Paris-Dijon, 1907), Bernard Monod (Essai sur
les rapports de Pascal II avec Philippe IeT, Paris, 1907 [Bibliothèque de l'École pratique des
hautes études, fasc. 164], p. 100-120), Georg Schreiber (Kurie und Kloster im 12. Jahrhundert,
Stuttgart, 1910 [Kirchenrechtliche Abhandlungen, 65-68]), l'exemption a fait l'objet d'assez
nombreuses études (il n'est pas d'historien de Gluny qui n'aborde la question). Je ne re
tiendrai ici que quelques titres, soit qu'ils marquent une étape dans la recherche, soit qu'ils
offrent une synthèse utile : Georges Letonnelier, L'abbaye exempte de Cluny et le Saint-
Siège, étude sur le développement de l'exemption clunisienne des origines jusqu'à la fin du
XIIIs siècle, Paris, 1923 (Archives de la France monastique, vol. 22) ; Jean-François Lema-
rignier, Étude sur les privilèges d'exemption et de juridiction ecclésiastique des abbayes nor
mandes depuis les origines jusqu'en 1140, Paris, 1937 (Archives de la France monastique,
vol. 44) ; id., L'exemption monastique et les origines de la réforme grégorienne, dans A Cluny,
congrès scientifique..., 1949, Dijon, 1950, p. 291-301 ; id., dans Histoire des institutions
françaises au Moyen Age, publ. sous la dir. de F. Lot et R. Fawtier, t. III, Institutions
ecclésiastiques, Paris, 1962, p. 55-60, 115-118 ; Kassius Hallinger, Gorze-Kluny, Studien zu
den monastischen Lebensformen und Gegensätze im Hochmittelalter, Rome, 1950-1951 (Studia
Anselmiana, 24-25), t. I, p. 544-573 ; Jean Gaudemet, dans Histoire des institutions françaises
au Moyen Age, t. III, Institutions ecclésiastiques, Paris, 1962, p. 237-242 ; H. E. J. Cowdrey,
The Cluniacs and the Gregorian reform, Oxford, 1970, p. 3-63 (discussion par Hermann Jakobs,
Die Cluniazenser und das Papsttum im 10. und 11. Jahrhundert, dans Francia, t. 2, 1974, p. 643-
663) ; Ginzio Violante, II monachesimo cluniacense di fronte al mondo politico ed ecclesiastico,
dans G. Violante, Studi sulla cristianità medioevale, Milano, 1972 ; Dom Jacques Hourlier,
Les religieux, Paris, 1974 (Histoire du droit et des institutions de l'Église en Occident, t. 10,
L'âge classique, 1140-1378), p. 442-451 ; Marcel Pacaut, L'ordre de Cluny, Paris, 1986.
On aurait tort de négliger les ouvrages des xvne et xvine siècles traitant de l'exemption :
ainsi trouve-t-on un bon recueil des textes essentiels dans le t. VI du Recueil des actes, titres
et mémoires concernant les affaires du clergé de France (Paris, 1769). ABBAYE EXEMPTE DE DEOLS / L
de leur fondateur, fournirent à diverses reprises l'occasion de l'i
nvoquer. Encore aujourd'hui, de nombreux vestiges archéologiques
attestent son importance. Parmi les plus remarquables de ceux-ci,
deux sarcophages du ive siècle sont toujours en place dans les cryptes
de l'actuelle église paroissiale Saint-Ëtienne de Déols. Ils passent
pour avoir contenu les restes du « sénateur » Léocade et de son fils
Ludre qui avaient compté, selon une tradition que rapporte Grégoire
de Tours et qui a toute raison d'être véridique, parmi les promoteurs
de la diffusion du christianisme en Aquitaine. Léocade appartenait
à une famille de l'aristocratie gallo-romaine à qui Grégoire était ap
parenté. Avant même de se convertir, il avait cédé une demeure qu'il
possédait à Bourges pour qu'elle devînt une église. C'est dans cet
édifice que des reliques de saint Etienne furent déposées, à une date
inconnue mais qui se place entre l'invention du corps du martyr en
415 et la rédaction de YHistoria Francorum1.
A l'époque mérovingienne, la tombe de Ludre se trouvait dans
une « crypte », au vicus de Déols où était également située la cellula
dans laquelle le confesseur était réputé avoir vu le jour ; elle était
déjà l'objet d'une vénération bien établie2. La localité devait avoir
alors une certaine importance, puisqu'un atelier monétaire y est
attesté 3.
Autour de Léocade et de Ludre, il se créa dans le centre de la France
une tradition hagiographique dont deux témoins subsistent pour
le Berry : un épisode de la vie de saint Ursin, premier évêque de
Bourges, composée dans la cité épiscopale au début du xie siècle, et
une vie de saint Ludre, vraisemblablement rédigée à Déols au siècle
suivant *. Les additions que ces textes apportent au récit de Grégoire
1. Grégoire de Tours, Historia Francorum, 1. I, XXVIII (31), éd. Henri Omont et Gaston
Collon, nouv. éd. par René Poupardin, Paris, 1913 [Collection de textes pour servir à l'étude
et à l'enseignement de l'histoire), p. 21-22.
2. Grégoire de Tours, De gloria confessorum, 90, éd. Bruno Krusch, M.G.H., S.S.,
t. I, 1885, p. 805-806.
3. Adrien Blanchet, Manuel de numismatique française, t. I : Monnaies frappées en Gaule
depuis les origines jusqu'à Hugues Capet, Paris, 1912, p. 281. Sur Déols à l'époque gallo-
romaine et sur les traditions relatives à Léocade et Ludre, voir E. et J. Hubert, Le Bas-
Berry, histoire et archéologie du département de l'Indre, Châteauroux et Déols, fasc. 1, Paris,
1929, p. 3-22.
4. La Vita sancti Ursini a été éditée dans les Ada sanctorum, Novembris t. IV, 1925,
p. 108-114 (version longue) ; par l'abbé Etienne-Michel Faillon, Monuments inédits sur
l'apostolat de sainte Marie-Madeleine, Petit-Montrouge, 1848, t. II, p. 423-428 ; et par l'abbé
C. Narbey, Supplément aux Acta sanctorum pour des oies de saints de l'époque mérovingienne,
t. I, Paris, 1899, p. 64-66 (version courte). La vie de saint Ludre n'est connue que par les
emprunts que lui a faits au début du xve siècle Jean de la Gogue, prieur de Saint-Gildas
de Châteauroux, dans son Histoire des princes de Deols, seigneurs de Chasteau-Baoulx, éd.
Grillon des Chapelles, Esquisses biographiques du département de l'Indre, 2e éd., t. III,
Paris, 1865, p. 295-409 (lre éd., 1862). Sur les deux textes, voir Vies des saints et des bien- JEAN HUBERT 8
de Tours, qui leur sert de base, ne semblent pas fortuites. La dona
tion de Léocade y subit une distorsion qui s'exerce dans le sens de
l'élargissement pour le premier cas, et du dédoublement pour le se
cond. En effet, dans la Vita sancti Ursini, ce n'est plus sur sa seule
maison de Bourges que Léocade abandonne ses droits, mais sur à
peu près toutes les localités (vici) du Berry où il possédait des palais
(aule), ceux-ci devenant autant d'églises consacrées à saint Etienne1.
L'amplification justifiait de possibles revendications de l'autorité
épiscopale sur certaines églises du diocèse, en vertu de ce patronage,
et, entre autres, sur celle qui, à Déols, avait été donnée à l'abbaye
entre 955 et 959 : citée à cette époque sous le vocable de saint Ludre,
elle apparaît par la suite sous celui de saint Etienne 2.
En réponse, l'auteur de la vie de saint Ludre souligne les attaches
des saints personnages avec leurs biens patrimoniaux de Déols : à
sa libéralité initiale en faveur de l'église de Bourges, Léocade ajoute
son « palais » de Déols qui devient ainsi « la seconde église de tout le
Berry » et qu'il destine à abriter sa sépulture et celle de son fils ;
Ludre, terrassé par la maladie juste après avoir reçu la consécration
épiscopale, exprime sa volonté d'être enterré à Déols ; après sa mort,
l'évêque Ursin, accédant à son désir, fait transporter son corps et le
dépose dans le sarcophage de marbre prévu à cet usage3.
Les figures de Léocade et de Ludre paraissent à nouveau dans
l'historiographie lorsque, au début du xve siècle, un prieur de l'a
bbaye de Saint-Gildas de Ghâteauroux compose une Histoire des princes
de Deols, seigneurs de Chasteau-Raoulx : Léocade devient alors l'an
cêtre direct d'Ebbe, le fondateur des abbayes de Déols et de Saint-
Gildas, et de sa lignée4. L'auteur n'indique pas d'où il tient cette
heureux selon l'ordre du calendrier... par les RR. PP. bénédictins de Paris, t. XI, Novembre,
Paris, 1954, p. 40-43 et 290-296.
1. Ada sanctorum, Novembris t. IV, p. 114.
2. E. Hubert, Dictionnaire..., p. 66.
3. Jean de la Gogue, Histoire..., éd. cit., p. 301.
4.de la éd. p. 302, 315 et 318. Issu d'une famille de la bour
geoisie locale, Jean de la Gogue avait fait profession à l'abbaye de Saint-Gildas avant 1401,
date à laquelle il figure comme témoin du testament d'Etienne Ferrebouc, curé de Saint-
Maur (Arch, nat., S 3262). Deux ans plus tard, il est inscrit comme maître es arts sur les
registres de l'Université de Paris (Henri Denifle et Emile Châtelain, Chartularium unieersi-
tatis Parisiensis, t. IV, Paris, 1897, p. 89). En 1416, il apparaît comme prieur de son abbaye
(Arch, nat., Xlc 11 A, n° 74 : accord entre le chevecier et l'abbé de Déols). Il mourut après
1422, date de l'achèvement de son œuvre. Le manuscrit original de l'Histoire a disparu ;
il avait appartenu, au xvne siècle, à l'historien Gaspard Thaumas de la Thaumassière. En
1836, un exemplaire « sur parchemin de format petit in-4° carré, d'une écriture du xvie siècle »
passa de la mairie de Valençay aux mains du préfet de l'Indre qui, en vue d'un dépôt aux
Archives départementales, le communiqua au ministère de l'Instruction publique. Le ma
nuscrit ne revint pas à Châteauroux. Le vicomte Ferdinand de Maussabré le consulta en
1849 au ministère et en exécuta la copie qui fut éditée par Grillon des Chapelles. Dès lors, l'abbaye exempte de déols 9
assertion. Peut-être, dans le souci de glorifier la famille dont il re
traçait l'histoire, se conformait-il simplement aux lois d'un genre
généalogique dont les Grandes chroniques de France lui offraient le
modèle. On peut aussi envisager qu'il se serait inspiré de développe
ments donnés à la légende de Léocade et de son fils. Car, compilateur
non dépourvu de sens historique, il savait combiner assez adroit
ement les données que pouvaient lui fournir documents d'archives,
inscriptions, récits hagiographiques ou historiques, sources orales et
textes littéraires1. Dans le cas présent, force est de constater que les
vestiges conservés par ailleurs de l'activité historiographique des
abbayes de Déols et de Saint-Gildas ne contiennent aucune allusion
aux origines d'Ebbe 1er2.
De nos jours, tout en faisant la part de l'élément légendaire, Joachim
Wollasch ne récuse pas la possibilité d'une ascendance gallo-romaine
de la famille de Déols 3. Je me contenterai, pour ma part, de relever
que, au milieu du xe siècle, l'église où était vénéré le corps de Ludre
ne se trouvait pas entre les mains du seigneur de Déols, mais d'un
certain Gimond ou Simon (peut-être le même que le personnage de
on perd toute trace du manuscrit qui ne figure pas sur les registres d'entrée de la Biblio
thèque nationale.
1. On connaît, par exemple, grâce à Jean de la Gogue, un long passage d'une chanson
de geste appartenant au même cycle que Baudouin de Sebourg et Le bâtard de Bourbon,
consacré aux exploits d'André de Chauvigny, seigneur de Ghâteauroux (1189-1202/1203),
à la troisième croisade (E. et J. Hubert, Le Bas-Berry... Châteauroux et Déols, Paris, 1929,
p. 89-94 ; Suzanne Duparc-Quioc, Le cycle de la croisade, Paris, 1955 [Bibliothèque de l'École
pratique des hautes études, Sciences historiques et philologiques, fasc. 305], p. 174-188).
2. Parmi ces divers textes, le plus intéressant est le Chronicon Dolensis coenobii (deux
versions légèrement différentes éditées par Philippe Labbe, L'abrégé de Vaillance chronol
ogique..., Paris, 1651, t. I, p. 729-735, et Nova bibliotheca manuscriptorum, Paris, 1657,
t. I, p. 315-319, et une copie présentant des variantes importantes, exécutée par André
du Chesne (Bibl. nat., coll. Baluze, vol. 54, fol. 144-148). On doit en outre aux moines de
Déols un catalogue des abbés (P. Labbe, Nova bibliotheca, t. II, p. 741), un catalogue « des
seigneurs fondateurs » (copie d'A. du Ghesne, Bibl. nat., coll. Baluze, vol. 44, fol. 144) et
des généalogies (P. Labbe, op. cit., t. II, p. 741 ; copie d'A. du Chesne, Bibl. nat., coll. Ba
luze, vol. 44, p. 741 ; copie authentique exécutée en 1459 : Arch, nat., L 729, n° 34). Sur
les fragments qui subsistent d'un Liber miraculorum Beate Marie Dolensis, voir J. Hubert,
Le miracle de Déols et la trêve conclue en 1187 entre les rois de France et d'Angleterre, dans
Bibliothèque de l'École des chartes, t. 96, 1935, p. 285-300, aux p. 288-290 (réimpr.
Nouveau recueil..., p. 428-430). Une Translatio sancti Gildae, connue par les emprunts
que lui fit Jean de la Gogue, semble représenter un chapitre retranché par la suite de la
Vita Gildae, composée avant 1060 par l'abbé de Rhuys, Vital ; elle contenait d'assez abon
dants détails relatifs à Ebbe Ier (Ferdinand Lot, Mélanges d'histoire bretonne, Paris, 1907,
p. 224-229, 241-245).
3. Joachim Wollasch (Königtum, Adel und Klöster im Berry während des 10. Jahrhunderts,
dans J. Wollasch, Hans-Eric Mager et Hermann Diener, Neue Forschungen über Cluny
und die Cluniacenser, herausgegeben von Gerd Tellenbach, Freiburg, 1959, p. 17-165, aux
p. 83-86) suit en cela l'hypothèse émise par Louis Raynal, Histoire du Berry, Bourges,
t. I, 2e partie, 1845, p. 333-334. JEAN HUBERT 10
ce nom qui souscrit en 917 l'acte de fondation de l'abbaye de Déols)
qui la vend au monastère en 955-959 \
Les rares documents qui font connaître les ascendants directs
d'Ebbe Ier ne remontent pas au-delà de la fin du ixe siècle 2. Il semble
néanmoins que dès le milieu du siècle on puisse leur rattacher, par
des liens qui restent à définir, plusieurs personnages qui appartiennent
à l'entourage de la grande famille carolingienne des Gui et des Lamb
ert et qui gravitent plus ou moins dans l'espace du pagus Bituri-
censis3. Ces antécédents peuvent expliquer qu'en 917 Ebbe Ier pos
sède des biens fonciers importants, à en juger par l'étendue des dons
qu'il accorde à sa fondation, et qu'il soit maître d'un castrum établi
à une demi-lieue au sud de sa villa de Déols, sur une eminence domi
nant l'Indre4. Sa fortune tient aussi à l'état général du Berry que sa
position en bordure de l'ancien royaume d'Aquitaine prédisposait
à servir de théâtre aux rivalités des souverains de Francie et des
maîtres de l'Aquitaine, avec pour conséquence l'effritement de cadres
administratifs qui n'avaient jamais eu de consistance bien réelle :
Bourges n'a plus de comte particulier après 872 5. Dans les toutes
premières années du xe siècle, l'ensemble des territoires qui avaient
constitué le pagus de Bourges se trouvaient sous la domination du
duc d'Aquitaine Guillaume le Pieux. Ce n'est qu'un peu plus tard,
probablement vers 920-930, que Bourges et le haut Berry se déta
chèrent de l'Aquitaine pour passer dans la zone d'influence des Ro-
bertiens, alors que le bas Berry, où est situé Déols, demeurait aqui
tain 6.
On sait peu de chose de l'archevêque de Bourges Géronce qui sous
crivit l'acte de fondation de l'abbaye de Déols. Aucun document
1. Alfred Gandilhon, Catalogue des actes des archevêques de Bourges antérieurs à Van 1200,
Bourges-Paris, 1927, p. 16, n° 21.
2. B. Hubert, Cartulaire des seigneurs de Châteauroux, 917-1789, Châteauroux, 1931
(Introduction à l'inventaire des archives de la ville de Châteauroux), p. 4-5 ; E. et J. Hubert,
Le Bas-Berry... Châteauroux et Déols, p. 43-44 ; Joachim Wollasch, op. cit., p. 63-68 ; Guy
Devailly, Le Berry du Xe siècle au milieu du XIII6, Paris-La Haye, 1973 (École pratique
des hautes études, VIe section : sciences économiques et sociales, Centre de recherches
historiques. Civilisations et sociétés, 19), p. 123-124.
3. Jacques Boussard, Les origines des familles seigneuriales de la région de la Loire moyenne
dans Cahiers de civilisation médiévale, t. 5, 1962, p. 302-322, aux p. 315-316.
4. Le castrum Dolense (ou Dolis) recevra au début du xne siècle la dénomination de
Castrum Badulfi, le Château-Raoul, du nom de son détenteur, Raoul VI le Vieux (1099-
1141). Vers la fin du siècle, le nom de Châteauroux, définitivement fixé, devient commun
au château, à la ville qui s'est développée autour de lui et à la seigneurie (B. Hubert, Cart
ulaire..., p. 1-3 ; E. et J. Hubert, Le Bas-Berry... Châteauroux et Déols, p. 25-27).
5. G. Devailly, Le Berry..., p. 77-122.
6. Ibid., p. 122. On observe que l'archevêque Géronce (911-948) paraît comme archi-
chancelier de Louis IV entre le 4 mars 944 et le 29 septembre 948 (P. Lauer, Becueil des
actes de Louis IV, roi de France, Paris, 1914 [Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de
France], p. xv). l'abbaye exempte de déols 11
conservé n'atteste la parenté qui lui a été supposée avec les seigneurs
de Déols1. De son administration épiscopale on connaît surtout les
différends qui l'opposèrent aux moines de Déols et qui provoquèrent
l'intervention du pape : le mouvement de réforme de l'Église dans le
diocèse de Bourges est venu davantage des monastères que de l'épis-
copat. A la veille de la fondation de l'abbaye de Déols, le monachisme
était cependant peu florissant en Berry. Il était représenté par quelques
rares abbayes ; les unes avaient été fondées par les archevêques (Saint-
Symphorien de Bourges, Saint-Pierre de Méobecq) ; une dizaine te
naient leur origine soit du roi (Massay), soit de membres de l'ari
stocratie locale (Saint-Sulpice de Bourges). Certaines eurent à souffrir
des invasions normandes qui se poursuivirent jusqu'au début du
xe siècle (dévastation des environs de l'abbaye de Saint-Genou et
massacre de l'archevêque Madalbert en 910), encore que ces ravages
n'aient peut-être pas eu toute l'ampleur que leur prêtent les chro
niques locales2. Les églises avaient sans doute subi des dommages
plus considérables du fait des usurpations des laïques, comme en
témoigne une lettre pastorale par laquelle l'archevêque Vulfade
(866-876) exhorte à la pénitence « ceux qui ont envahi jadis les églises
ou les retiennent sans le consentement de ceux à qui elles sont dues » 3.
En 940-942, le pape Etienne VIII devait encore constater que les
moines de Déols étaient presque les seuls à mener dans le diocèse
une vie régulière4.
L'abbaye de Gluny avait été fondée le 11 septembre 910 (ou 909)
par les soins de Guillaume le Pieux. Le maître de l'Aquitaine, de
l'Auvergne et des comtés de Bourges et de Mâcon la dotait de nom
breux biens et mettait à sa tête l'abbé Bernon5. Celui-ci gouvernait
déjà les monastères de Gigny, qu'il avait fondé, et de Baume, qu'il
avait réformé. Sept ans après la naissance de Cluny, Ebbe Ier fon
dait à son tour l'abbaye de Déols.
1. E. Hubert, Cartulaire..., p. 4-5 ; G. Devailly, Le Berry..., p. 124, n. 13. De cette pré
tendue parenté de Géronce avec les seigneurs de Déols, Pierre Imbart de la Tour (Les élec
tions episcopates dans l'Église de France du IXe au XIIe siècle, Paris, 1891, p. 146) déduit
à tort que ces derniers disposaient des élections épiscopales en Berry.
2. Lettre de Richard, archevêque de Bourges, dans Dom Jacques Doublet, Histoire de
l'abbaye de Saint-Denis en France, Paris, 1625, p. 488 ; Translatio sancti Genulfi, M.G.H.,
S.S., t. XV, p. 1210-1211 ; Annales Masciacenses, 910, M.G.H., S.S., t. III, p. 169-170.
Cf. G. Devailly, Le Berry..., p. 109-113.
3. Patrologie latine, t. 121, col. 1140.
4. « Et illi qui pêne soli in tua diocesi communem vitam ducunt... » : Papsturkunden, 896-
1046, bearb. von Harald Zimmermann, Bd. 1, 896-996, Wien, 1984 {Osterreichische Akade
mie der Wissenschaften, Phil.-hist. Kl., Denkschriften, Bd. 174, Veröffentlichungen der His
torischen Kommission, III), p. 168, n° 95 (abrégé par la suite : H. Zimmermann).
5. Alexandre Bruel, Becueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. I, Paris, 1876 (Documents
inédits sur l'histoire de France), p. 124-128, n° 112. JEAN HUBERT 12
Trois textes émanés d'Ebbe font connaître les dispositions qu'il
prit en faveur de la nouvelle communauté : la charte même de fondat
ion, datée du 4 septembre 917 *; un acte, non daté mais antérieur
à la mort de Bernon (13 janvier 927), qui peut être considéré comme
un second acte de fondation 2 ; enfin, sous la date du 21 septembre
927, une confirmation, faite au jour de la dédicace de l'église abbat
iale, des donations précédemment accordées3. On peut laisser de
côté un acte intitulé Confirmatio dans les copies qui l'ont conservé :
il reproduit une partie de la charte de fondation, avec un certain
nombre de variantes consistant surtout en interversions de mots ou
de phrases, mais une interpolation (une allusion précise à l'archevêque
de Bourges), laisse penser qu'il fut élaboré à une date postérieure4.
La similitude du premier de ces documents avec la charte de fon
dation de Gluny en est le caractère le plus frappant : mêmes termes,
même formulaire5. Je reviendrai sur les dispositions qui concernent
la protection apostolique, me contentant d'indiquer ici les grandes
lignes du texte : Ebbe énumère les différents biens dont il entend
doter l'abbaye ; il déclare mettre à la tête de celle-ci l'abbé Bernon
et affirme sa volonté que, après la mort de ce dernier, jsoit élu
librement par les moines ; il met le monastère sous la protection du
pape, ajoutant que les moines, en reconnaissance de cette protection,
donneront, tous les cinq ans, cinq sous de cens. Au bas de l'acte, qui
a été établi à Bourges comme la charte de Gluny, figurent les sous
criptions d'Ebbe, de sa femme Hildegarde, de Guillaume d'Aquitaine
et d'une trentaine de témoins : parmi ceux-ci, des prélats, l'arch
evêque de Bourges Géronce et l'évêque de Glermont Arnold (dont les
prédécesseurs respectifs, Madalbert et Adalard, ont souscrit la charte
de Gluny), l'évêque de Limoges Turpion et un Hildebertus episcopus
que l'on retrouve en novembre 916, à l'occasion d'une donation effec
tuée par Guillaume d'Aquitaine en faveur d'une autre de ses fondat
ions, l'abbaye de Sauxillanges 6 ; l'archidiacre Laune, frère d'Ebbe,
1. Pièce justificative n° I, infra, p. 33-41.
2.n° II, p. 42-44.
3. Jean Besly, Histoire des comtes de Poitou et ducs de Guyenne, Paris, 1647, Preuves,
p. 236 ; Gallia christiana, t. II, Instr., col. 43-44 ; E. Hubert, Recueil historique des chartes
intéressant le département de l'Indre (VIe- XIe siècles), dans Revue archéologique, historique
et scientifique du Berry, t. 5, 1899, p. 81-272, aux p. 110-113, n° VI.
4. « ... non comes quisquam nec episcopus quilibet, non pontifex Bituricae sedis nec
sedis Romanae pontifex ... deprecor non invadat ipsorum Dei servorum res... » (Cartula-
rium Dolense, Bibl. nat., ms lat. 12820, fol. 7v-10v; Bibl. nat., coll. Bréquigny, vol. 46,
fol. 131-135v; Bullarium Dolense, copie de 1735, collection particulière, microfilm et r
eproduction photographique aux Arch. dép. de l'Indre, 1 J 1428).
5. J. Wollasch, op. cit., p. 88-92, a confronté très attentivement les chartes de Cluny
et de Déols.
6. Cartulaire de Sauxillanges, éd. Henry Doniol, Glermont-Ferrand-Paris, 1864, p. 137,
n° 146. l'abbaye exempte de déols 13
et futur successeur de Géronce sur le siège episcopal de Bourges x ;
plusieurs personnages dont les noms apparaissent également dans la
charte de Gluny (le vicomte de Bourges Geofîroi, Bernard, Gérard)
ou qui assistent à la cession à l'abbaye de Déols de l'église du
Magny par le duc d'Aquitaine (Achard, Atton, Vaningus) 2.
L'intérêt du second acte vient de ce qu'il représente l'un des plus
anciens témoignages sur les usages des moines clunisiens. Les érudits
du xvne siècle accordèrent cependant peu d'intérêt au document,
car il ne semblait intéresser que de loin l'histoire : il n'est connu que
par deux copies où manquent les souscriptions et la date, sans doute
par suite d'une mutilation du parchemin. L'acte n'a pas été rédigé
immédiatement après la fondation, puisque la phrase : « Nous avons
édifié auprès de notre castrum de Déols un monastère... » laisse sup
poser l'écoulement d'un laps de temps suffisant pour la construction,
ou tout au moins pour le commencement de la construction des bât
iments de l'abbaye. D'autre part, Bernon étant cité dans l'acte, celui-
ci a été rédigé avant le 13 janvier 927, date de la mort de l'abbé.
Destiné à garantir l'avenir de la jeune communauté, l'acte contient
une double exhortation, appel aux laïques, les « princes chrétiens »,
afin qu'ils respectent les droits du monastère et qu'ils le défendent
contre ceux qui lui voudraient du mal, mais aussi appel aux religieux,
afin qu'ils persévèrent dans l'exemple des premiers moines que Ber
non avait établis en ce lieu. L'inspiration qui guide le propos et la
rédaction peut, semble-t-il, aider à resserrer la datation. Certes,
lorsque Ebbe met en cause tout son lignage dont les membres ne
devront jamais porter tort au monastère ou s'autoriser de leur ap
partenance à la famille du fondateur pour se livrer à des exactions
au détriment du monastère, sous couleur de protection ou d'avouerie,
le ton ne témoigne pas d'une originalité particulière par rapport à
bien d'autres chartes clunisiennes. En revanche, les préceptes dictés
aux moines entrent dans des détails beaucoup plus précis, qui se ré
fèrent tous à des têtes de chapitre de la règle de saint Benoît : « qu'ils
continuent à chanter autant de psaumes, qu'ils continuent à prati
quer l'humanité dans l'hospitalité, l'abstinence de toute viande ex
cepté de celle de poisson ; outre que leurs vêtements aient une cou
leur naturelle, qu'ils continuent de faire preuve d'une obéissance
complète envers l'abbé et qu'ils continuent de s'obéir à l'envi les uns
1. Jean Jenny, Liste des archevêques de Bourges (XIe siècle) contenue dans un manuscrit
provenant sans doute de l'abbaye de Déols, dans Cahiers d'archéologie et d'histoire du Berry,
n° 6, sept. 1966, p. 1-11, à la p. 11 : dans un catalogue des archevêques de Bourges, transcrit
dans le ms 30 de la bibliothèque du chapitre de la cathédrale de Plaisance, fol. 62, la ment
ion frater domni Ebbonis a été rajoutée au-dessus de la ligne après le nom de Laune.
2. E. Hubert, Becueil historique..., p. 119, n° VII.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.