L'abri du Lagopède (fouilles Leroi-Gourhan) et le Magdalénien des grottes de la Cure (Yonne) - article ; n°1 ; vol.37, pg 55-114

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Gallia préhistoire - Année 1995 - Volume 37 - Numéro 1 - Pages 55-114
Lagopède rock shelter is part of the Arcy cave ensemble, excavated by A. Leroi-Gourhan. A sequence of horizons developing from Lascaux interstad to the start of Alleröd is identified by pollen analysis. The upper level attributed to Dryas II has furnished remains of a short halt of Magdalenians, with hearth, lithic industry and animal remains (largely reindeer and horse). Imported flint was used for toolkits, local raw material hardly being employed. Other Magdalenian sites on the banks of the Cure are evoked : if the small La Marmotte cave presents a settlement model comparable to that of Lagopède, Trilobite cave seems rather to have been a continuous and repeated occupation site during the entire upper Paleolithic, besides furnishing a rich bone industry. Research into the origins of fossil shell and lithic raw material suggests links to the great open-air settlements of Central Paris basin and attests to the Yonne valley 's importance as a communication route during the final Paleolithic.
L'abri du Lagopède fait partie de l'ensemble des grottes d'Arcy-sur-Cure et a été fouillé par A. Leroi-Gourhan. L'analyse pollinique montre une séquence se développant de l'interstade de Lascaux au début de l'Alleröd. Le niveau supérieur, attribué au Dryas II, a fourni les vestiges d'une courte halte des Magdaléniens, avec foyer, industrie lithique et restes animaux (surtout Renne et Cheval). L'outillage est fabriqué dans un silex importé, la matière première locale ayant été peu utilisée. D'autres sites magdaléniens, des bords de la Cure, sont évoqués : si la petite grotte de La Marmotte offre un modèle d'occupation comparable à celui observé à l'abri du Lagopède, la grotte du Trilobite semble avoir été le lieu d'une habitation continue et répétée durant tout le Paléolithique supérieur et a livré une riche industrie osseuse. La recherche des provenances des coquilles fossiles et des matériaux lithiques suggère des liens avec les grands habitats de plein air du centre du Bassin parisien et atteste l'importance de la vallée de l'Yonne comme voie de communication à la fin du Paléolithique.
60 pages
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Béatrice Schmider
Boris Valentin
Dominique Baffier
Francine David
Michèle Julien
A. Leroi-Gourhan
Cécile Mourer-Chauviré
Thérèse Poulain
Annie Roblin-Jouve
Yvette Taborin
L'abri du Lagopède (fouilles Leroi-Gourhan) et le Magdalénien
des grottes de la Cure (Yonne)
In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 55-114.
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Schmider Béatrice, Valentin Boris, Baffier Dominique, David Francine, Julien Michèle, Leroi-Gourhan A., Mourer-Chauviré
Cécile, Poulain Thérèse, Roblin-Jouve Annie, Taborin Yvette. L'abri du Lagopède (fouilles Leroi-Gourhan) et le Magdalénien
des grottes de la Cure (Yonne). In: Gallia préhistoire. Tome 37, 1995. pp. 55-114.
doi : 10.3406/galip.1995.2134
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_1995_num_37_1_2134Abstract
Lagopède rock shelter is part of the Arcy cave ensemble, excavated by A. Leroi-Gourhan. A sequence
of horizons developing from Lascaux interstad to the start of Alleröd is identified by pollen analysis. The
upper level attributed to Dryas II has furnished remains of a short halt of Magdalenians, with hearth,
lithic industry and animal remains (largely reindeer and horse). Imported flint was used for toolkits, local
raw material hardly being employed. Other Magdalenian sites on the banks of the Cure are evoked : if
the small La Marmotte cave presents a settlement model comparable to that of Lagopède, Trilobite cave
seems rather to have been a continuous and repeated occupation site during the entire upper
Paleolithic, besides furnishing a rich bone industry. Research into the origins of fossil shell and lithic raw
material suggests links to the great open-air settlements of Central Paris basin and attests to the Yonne
valley 's importance as a communication route during the final Paleolithic.
Résumé
L'abri du Lagopède fait partie de l'ensemble des grottes d'Arcy-sur-Cure et a été fouillé par A. Leroi-
Gourhan. L'analyse pollinique montre une séquence se développant de l'interstade de Lascaux au
début de l'Alleröd. Le niveau supérieur, attribué au Dryas II, a fourni les vestiges d'une courte halte des
Magdaléniens, avec foyer, industrie lithique et restes animaux (surtout Renne et Cheval). L'outillage est
fabriqué dans un silex importé, la matière première locale ayant été peu utilisée. D'autres sites
magdaléniens, des bords de la Cure, sont évoqués : si la petite grotte de La Marmotte offre un modèle
d'occupation comparable à celui observé à l'abri du Lagopède, la grotte du Trilobite semble avoir été le
lieu d'une habitation continue et répétée durant tout le Paléolithique supérieur et a livré une riche
industrie osseuse. La recherche des provenances des coquilles fossiles et des matériaux lithiques
suggère des liens avec les grands habitats de plein air du centre du Bassin parisien et atteste
l'importance de la vallée de l'Yonne comme voie de communication à la fin du Paléolithique.L'abri du Lagopède
(fouilles leroi-gourhan)
et le Magdalénien des grottes
de la Cure (Yonne)
Béatrice SCHMIDER*, Boris VALENTIN*, Dominique BAFFIER*, Francine DAVID*,
Michèle Julien*, Ariette Leroi-Gourhan*, Cécile Mourer-Chauviré**,
Thérèse POULAIN*, Annie ROBLIN-JOUVE*, Yvette TABORIN*
Mots-clés. Habitat en grotte, environnement, Magdalénien supérieur, Dryas II, techno-économie, industrie lithique, industrie osseuse,
parure, vallée de l'Yonne.
Résumé. L'abri du Lagopède fait partie de l'ensemble des grottes d'Arcy-sur-Cure et a été fouillé par A. Leroi-Gourhan. L'analyse
pollinique montre une séquence se développant de l'interstade de Lascaux au début de l'Allerôd. Le niveau supérieur, attribué au Dryas II,
a fourni les vestiges d'une courte halte des Magdaléniens, avec foyer, industrie lithique et restes animaux (surtout Renne et Cheval).
L'outillage est fabriqué dans un silex importé, la matière première locale ayant été peu utilisée. D'autres sites magdaléniens, des bords de la
Cure, sont évoqués : si la petite grotte de La Marmotte offre un modèle d'occupation comparable à celui observé à l'abri du Lagopède, la
grotte du Trilobite semble avoir été le lieu d'une habitation continue et répétée durant tout le Paléolithique supérieur et a livré une riche
industrie osseuse. La recherche des provenances des coquilles fossiles et des matériaux lithiques suggère des liens avec les grands habitats de
plein air du centre du Bassin parisien et atteste l'importance de la vallée de l'Yonne comme voie de communication à la fin du
Paléolithique.
Abstract. Lagopède rock shelter is part of the Arcy cave ensemble, excavated by A. Leroi-Gourhan. A sequence of horizons developing from
Lascaux interstad to the start of Allerb'd is identified by pollen analysis. The upper level attributed to Dryas II has furnished remains of a
short halt of Magdalenians, with hearth, lithic industry and animal remains (largely reindeer and horse). Imported flint was used for tool
kits, local raw material hardly being employed. Other Magdalenian sites on the banks of the Cure are evoked : if the small La Marmotte
cave presents a settlement model comparable to that of Lagopède, Trilobite cave seems rather to have been a continuous and repeated
occupation site during the entire upper Paleolithic, besides furnishing a rich bone industry. Research into the origins of fossil shell and
lithic raw material suggests links to the great open-air settlements of Central Paris basin and attests to the Yonne valley 's importance as a
communication route during the final Paleolithic.
* Laboratoire d'Ethnologie Préhistorique, URA 275 du CNRS, 44 rue de l'Amiral-Mouchez, 75014 Paris.
** Centre de Paléontologie stratigraphique et Paléoécologie, Département des Sciences de la Terre, Université Claude-Bernard, Lyon I,
27-43 boulevard du 1 1 novembre, 69622 Villeurbanne cedex.
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 55-114, © CNRS Éditions, Pans 1996 56 BÉATRICE SCHMIDER ET ALII
Fig. I — A gauche : Localisation des sites magdaléniens d'Arcy-sur-
Cure et de Saint-Moré avec indication des principaux gisements du
Magdalénien supérieur dans le Bassin parisien : 1, Verberie ;
2, Lumigny ; 3, Étiolles ; 4, Les Tarterets ; 5, Ballancourt-sur-
Essonne ; 6, Marolles-sur-Seine ; 7, Pincevent ; 8, Ville-Saint-Jacques ;
9, Le Bois des Beauregards ; 10, La Vignette ; 11, Le Rocher de
Chaintreauville ; 12, Lailly ; 13, Le Bois de l'Hôtel Dieu ;
14, Marsangy ; 15, Fontenay-sur-Loing ; 16, Cepoy ;
17, Lajouanne; 18, Poilly-lez-Gien (gisement inédit signalé par
P. Bazin). Tireté épais, limite approximative des terrains tertiaires rieure de l'abri, attribuée au Magdalénien récent par proches d'Arcy, contenant des formations siliceuses ; pointillé épais,
A. Leroi-Gourhan, parachève la séquence stratigraphique limite approximative des terrains secondaires (Crétacé supérieur)
proches d'Arcy, contenant des formations siliceuses. paléolithique développée dans les gisements voisins, en
À droite ; Les occupations du Magdalénien supérieur à Arcy-sur-Cure particulier à la grotte du Renne. L'étude de l'abri du
et à Saint-Moré (d'après Guilloré, Liger, 1988) : 1, abri du Lagopède ; Lagopède a été reprise en 1992. Elle s'appuie sur les 2, la grotte du Trilobite ; 3, la grotte des Fées ; 4, Le Trou de la
cahiers de fouilles où ont été consignées les observations Marmotte.
stratigraphiques, ainsi que l'organisation spatiale des
témoins minéraux et animaux localisés sur des plans. Elle
L'abri du Lagopède appartient à l'ensemble des grottes se fonde aussi sur un nouvel examen des vestiges rassemb
préhistoriques d'Arcy, dans la vallée de la Cure. Situé à lés il y a trente ans.
une centaine de mètres à l'est de la célèbre grotte du Dans le même secteur, d'autres cavités ont livré des
Renne, il a été fouillé par André Leroi-Gourhan en 1962 vestiges magdaléniens (fig. 1) : le Trou de la Marmotte,
et 1963. Sous un surplomb très étroit, une accumulation dans la falaise de Saint-Moré, les grottes des Fées et du
de débris calcaires contenait, à son sommet, des niveaux Trilobite dans la falaise d'Arcy. Fouillées et vidées entre
d'occupation magdaléniens. Un premier aperçu sur ce 1850 et 1910, elles n'ont pu être étudiées avec les mêmes
gisement, comportant le résultat de l'analyse palynolo- possibilités scientifiques. Néanmoins, les niveaux archéo
logiques contenus constituent un témoignage chrono- gique effectuée par Ariette Leroi-Gourhan, a déjà été
publié (Leroi-Gourhan Arl. et A., 1965). La couche supé- stratigraphique pour la reprise d'une étude sur cet
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ensemble de grottes. En effet, tout aménagement humain
(reste d'habitat, foyer) traduit un niveau en place, non
apporté par les alluvions ni remanié par les animaux. De
ce fait, l'examen de certaines des séries archéologiques,
recueillies anciennement, permet de compléter le
tableau de l'implantation magdalénienne sur les bords de
la Cure.
B. S.
L'ABRI DU LAGOPÈDE
Illustration non autorisée à la diffusion CADRE NATUREL ET STRATIGRAPHIE
Le cadre naturel
Entre Saint-Moré et Arcy, la Cure traverse un plateau en
dessinant des méandres encaissés. L'érosion karstique a
taraudé le massif calcaire entraînant le creusement de
nombreux abris sur le versant, comme celui du
Lagopède, ainsi que la formation de grands réseaux de
grottes où circule une partie des eaux de la Cure, comme
le réseau des Fées (Guilloré, Liger, 1988).
L'abri du Lagopède appartient à un ensemble de
Fig. 2 — Stratigraphie de l'abri du Lagopède à Arcy-sur-Cure : petits abris, isolés du grand complexe des grottes préhis
fouilles 1963 (photo A. Leroi-Gourhan). toriques, et situé en aval du méandre d'Arcy. La falaise
éloignée de la rivière est peu escarpée. Des ravins corre
spondant généralement à des failles entaillent la partie
supérieure. À leur base se sont accumulés des cônes de
débris. C'est entre deux ravins que s'est développé l'abri La stratigraphie du remplissage de l'abri
du Lagopède.
S'ouvrant à 9 m au-dessus de l'étiage de la Cure, l'abri Le remblai, épais de près de 3 m, est constitué de débris
est la plus élevée des cavernes de la falaise d'Arcy. Il a été calcaires reposant en discordance sur une argile brune
creusé dans un petit banc de calcaire en plaquettes qui (fig. 2 et 3) . Il est imprégné de calcite près de la paroi et
est à l'origine de plusieurs autres grottes et abris dont la tronqué vers l'extérieur. La coupe transversale décrite ici
grotte du Renne. est située en F-G/ 27-25. Les prélèvements pour l'analyse
L'abri est peu étendu. Les fouilles archéologiques ont palynologique ont été effectués en E27, près de la paroi.
montré que la partie externe avait été érodée. Il ne reste
donc que le fond avec l'amorce de l'encorbellement et Description
un replat peu marqué correspondant au plancher et au
talus. Du haut vers le bas, il a été distingué lors de la fouille :
En 1962 et 1963, l'équipe du professeur Leroi- • A : sol brun à 132 m d'altitude NGF ;
Gourhan effectua deux sondages archéologiques X et Y • B : sol brun lessivé avec des plaquettes et des caiïloutis
au pied de la paroi rocheuse, de part et d'autre d'un ta calcaires qui présentent un pendage oblique (cône de
lweg. Un niveau d'occupation du Magdalénien récent fut débris) ;
• C : plaquettes calcaires emballées dans une matrice termis au jour vers le sommet du remblai dans le sondage Y.
Les résultats de l'analyse palynologique effectuée par Arl. reuse, couleur terre de Sienne. L'épaisseur forte vers le
Leroi-Gourhan ainsi que les nombreuses données des fond s'amenuise vers l'entrée. Le pendage subhorizontal
cahiers de fouilles inédits sont exploités dans cette étude. plonge brutalement dans la partie externe. La couche
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Fig. 3 — Stratigraphie du remplissage de
l'abri du Lagopède : A, humus brun ;
B, sol brun à plaquettes ; C, plaquettes
calcaires emballées dans un sédiment
meuble terre de Sienne ; D, blocs et
plaquettes calcaires ; E, plaquettes
calcaires emballées dans une terre brune ;
F, plaquettes calcaires emballées dans une
argile terre de Sienne ; G, argile brune à
plaquettes calcaires ; H, argile brune
compacte à cailloutis ; I, paroi rocheuse.
s'appuie en discordance sur la couche G dans le fond et • G : argile brune compacte à plaquettes calcaires tapis
sur la couche E près du talus. sant le fond de l'abri jusqu'à la couche C ;
• H : argile brune compacte à cailloutis calcaire à 2,30 m Le niveau magdalénien se situe entre 0,05 et 1,15 m sous
le sommet du remblai. Il se subdivise en : du sommet, épaisse de 70 cm et à fort pendage ; érodée
• Cl : l'essentiel de la faune et industrie lithique ; en surface ;
• C2 : restes de faune moins nombreux et même industrie • I : paroi rocheuse.
lithique ;
• C3 : sol avec foyer, cailloutis rougis, pierres brûlées, peu Interprétation
de faune et d'outils ;
• D : grandes plaquettes et blocs dessinant une topogra Le remplissage est composé de deux ensembles de dépôts
successifs et discordants. L'analyse palynologique permet phie de replat et de talus avec un bourrelet extérieur ; il
s'appuie également en discordance sur G dans le fond de de rapporter les argiles brunes de la base (H et G) à
l'abri ; il contient des vestiges magdaléniens ; l'interstade de Lascaux. Les débris calcaires qui les recou
• E : plaquettes et blocs emballés dans une terre brune vrent et qui contiennent le niveau magdalénien appar
meuble à stratification subhorizontale devenant oblique à tiendraient au Dryas II.
l'extérieur ; il repose également en discordance sur G Le premier remplissage d'argile brune (H et G) rap
dans le fond de l'abri ; rares vestiges animaux ; porté à l'interstade de Lascaux, c'est-à-dire à la fin du
• F : plaquettes libres emballées dans un sédiment léger Pléniglaciaire supérieur, peut être interprété comme pro
venant de la dissolution du calcaire, du ruissellement de terre de Sienne, stratification fortement oblique ;
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l'argile rouge tertiaire de la surface du plateau, ou Les résultats confirment les connaissances obtenues
encore de la formation d'un sol dans l'abri. Dans tous les dans l'ensemble des régions de plaines et plateaux du
cas, il traduit des conditions tempérées humides en parti nord-ouest européen, en particulier sur le climat et les
culier en H où le calcaire est réduit à un cailloutis. Dans cours d'eau durant le Tardiglaciaire et le début de
la couche G supérieure, des plaquettes issues de la de l'Holocène. Deux pulsations majeures ont été mises en
squamation de la paroi traduisent une dégradation de ces évidence. La première correspond à la phase d'érosion
conditions et matérialisent le hiatus entre les deux un peu avant ou au début de l'interstade de Boiling. La
séquences sédimentaires. seconde est caractérisée par une forte érosion Allerôd ou
Le remplissage supérieur constitué de débris calcaires Postallerôd.
est rapporté au Dryas II, c'est-à-dire à une période froide. A. R.-J.
En effet, dans les couches F, D et C, les plaquettes peu
érodées et avec peu de matrice traduisent un enfoui LES POLLENS DES MAGDALÉNIENS
ssement rapide. Dans la couche D, les débris présentent la DE L'ABRI DU LAGOPÈDE
stratification entrecroisée de cônes de débris légèrement
remaniés par des terriers. Le remblai dessine un bourr L'analyse pollinique du Lagopède à Arcy-sur-Cure a été
publiée avec l'ensemble des études sur les pollens du site elet au droit d'un ancien auvent. Les blocs calcaires pro
viendraient de l'effondrement de cet auvent. La couche C, (Leroi-Gourhan Arl. et A., 1965). Les échantillons de ce
qui contient le principal niveau magdalénien, est consti petit abri sous roche ont été prélevés sur deux coupes dif
tuée de plaquettes libres, leur accumulation pourrait férentes, la partie haute, comprenant les niveaux magdal
éniens, à 0,60 m en avant du rocher, la série inférieure à s'être effectuée sous des conditions climatiques froides.
Dans la couche E, la matrice brune emballant les pla 2 m de cette paroi. Jusqu'à cette distance, les couches
quettes pourrait traduire un épisode de pédogenèse et supérieures étant horizontales, il n'y a pas eu de problè
une légère amélioration des conditions climatiques. Elle me de raccord entre les deux séries.
pourrait également matérialiser un sol d'habitat mais les L'ensemble ayant déjà été publié, nous ne redon
vestiges archéologiques sont peu nombreux. nerons pas ici les résultats des couches inférieures où se
Le sol brun lessivé supérieur des couches B et A a été marquent deux phases de réchauffement. La première
attribué à l'Allerôd. Le sommet du cône de débris a été représente peut-être « Lascaux », l'autre, après un hiatus,
aplani et sa partie externe enlevée. Seule la partie interne pourrait plus sûrement être le Prébôlling. Dans le di
calcitisée a été conservée. agramme simplifié ici présenté (fig. 4) ne sera indiquée
qu'une partie des 46 taxons du diagramme complet,
Conclusion celui-ci contenant une grande variété d'herbacées ; cette
série était fort riche en pollens, 17 538 en ont été déter
Le remblai de l'abri est le produit de deux phases success minés pour les seuls niveaux notés ici.
ives d'accumulation et d'érosion. La première phase Pour permettre de placer le Magdalénien d'Arcy dans
commence par un dépôt à la fin du Pléniglaciaire supé la chronologie Tardiglaciaire, il est nécessaire de
rieur (interstade de Lascaux) ; l'abri est ensuite vidangé reprendre le diagramme dès le Dryas I, antérieurement
au début d'un refroidissement (entre Dryas I et début du au Boiling, afin de suivre l'évolution des oscillations cl
Dryas II ?), ce qui constitue le hiatus entre les deux part imatiques. Les niveaux à industrie ne se trouvent que dans
ies du remblaif La seconde phase commence par l'acc la partie tout à fait supérieure de ce diagramme corre
spondant aux couches D et C3 ; ils se prolongeaient enumulation de débris durant la période froide du Dryas II,
suivie d'une pédogenèse durant l'Allerôd et d'une éro core, mais l'analyse des sédiments situés au-dessus de
sion contemporaine ou postérieure. . 0,30 m a dû être abandonnée car, très près du sol actuel,
des pollens récents pouvaient les avoir contaminés. La même stratigraphie a été observée dans le
sondage X voisin. Ces deux excavations constituent avec La présentation de ce diagramme est classique, toutef
le récent de la Grande Grotte, qui a livré un ois, la courbe du pin n'étant pas indiquée et cet arbre
niveau du Paléolithique supérieur, les seuls témoignages étant tout à fait majoritaire, il suffit de diminuer les
du Tardiglaciaire dans les grottes d'Arcy qui aient pu faire quelques autres arbres de l'ensemble AP {arboreal pol
l'objet d'une analyse scientifique. lens) pour l'obtenir. Deux moments froids se voient
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BÔLLING
Fig. 4 — Diagramme pollinique simplifié de l'abri du Lagopède.
très clairement, ce sont les Dryas I et II ; entre eux, le avaient fait une apparition lors du Boiling (chêne, frêne,
réchauffement de Boiling. L'analyse se termine avec le tilleul) s'ajoutent l'orme et le charme.
début de l'Allerôd. Ces Dryas sont cependant moins L'analyse pollinique du Lagopède ayant été publiée il
froids et surtout moins secs que lors du Châtelperronien y a 27 ans, un certain nombre de travaux concernant la
ou du moment du passage Aurignacien-Gravettien sur le végétation du Tardiglaciaire ont été faits depuis et per
même site ; là, les arbres, souvent uniquement pin et bou mettent d'assurer certaines hypothèses. Entre autres est
leau, n'atteignent pas toujours 1/2 %, ce qui n'assure importante celle qui concernait la présence de quelques
même pas leur position locale. Au Lagopède, un seul espèces tempérées (chêne, orme, frêne, tilleul, charme)
échantillon descend aussi bas que 3 %, mais avec des dans le nord et l'est de la France lors des améliorations
courbes de genévrier et de noisetier qui ne s'interrom climatiques de Boiling et d'Allerôd. Cette présence était
pent pas. contestée par un certain nombre de laboratoires tra
Si la sécheresse, donc moins forte qu'au maximum gla vaillant sur des tourbières ou des lacs, lieux où, bien év
ciaire, est due à un fait climatique, la position des grottes idemment, la grande majorité des pollens arrivent par la
d'Arcy entre la falaise et la rivière a fait qu'une certaine voie des airs. Il n'en est évidemment pas du tout de même
humidité a toujours régné près de l'eau. Ceci explique le en sites terrestres archéologiques et ce que nous assurions
est maintenant confirmé par l'anthracologie car « le bois développement des Graminées (jusqu'à 54 %), important
pour cette époque dans un diagramme de zone non tour ne vole pas ». Des analyses de bois carbonisés provenant
beuse ou lacustre. Les Cichoriées, qui en sont la contrep de foyers magdaléniens de sites allemands et belges
artie, ont diminué lors du Boiling, puis augmentent confirment maintenant les résultats polliniques et la sus
pendant le Dryas II accompagnées d'autres espèces step- picion quant à la présence locale de certaines espèces
piques, armoises et éphédras. Malheureusement, seul le n'est plus justifiée (Leroi-Gourhan Arl., 1992).
tout début de l'Allerôd est représenté dans ce diagram L'anthracologie n'était guère appliquée en France à
me ; on y remarque la diminution des armoises mais, sur l'époque des fouilles d'Arcy et malheureusement aucune
tout, la nouvelle arrivée des arbres tempérés. À ceux qui analyse de ce type n'y a été faite.
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Les passages des Magdaléniens Tabl. I — Liste des datations radiocarbone ainsi que deux A. M. S.
(Accelerator Mass Spectrometry) concernant Chaleux.
C'est dans la couche D, correspondant à nos échantillons
0,60 à 0,53 m, que l'on trouve les premières traces de pas = 9090 BC Miesenheim 1 1 040 BP sage humain, avec du débitage. À ce moment, le max
imum froid du Dryas est passé, mais il y a encore peu Gough's Cave 12 120BP
d'arbres ; cela va être la période de transition vers le 12 020BP
réchauffement de l'Allerôd avec l'apparition des éléments 11 970 BP
plus tempérés. Le foyer magdalénien est dans la 12 240BP entre 1 0 020 et 1 0 290 BC
couche C3, partie haute de notre diagramme : les arbres 12 070BP
sont encore timides mais leur variété indique que les 12 160 BP
refuges se sont déjà bien étendus. Ainsi qu'il a été dit, il
n'aurait pas été prudent d'incorporer les échantillons des Pincevent 12 600 BP
couches Cl et C2, des pollutions avec des pollens récents 12 120 BP
étant à craindre. Mais, aussi bien par l'étude sédi- 12 250BP
mentaire que par l'industrie, il apparaît que l'ensemble 12 400BP
magdalénien ne peut être compris que dans une courte 12 000BP entre 9850 et 1 0 650 BC
période. Arrivés lors de la deuxième partie du Dryas, leur 12 300BP
dernier passage n'aurait pu se faire qu'au tout début de 12 100 BP
l'Allerôd. 11 800 BP
12 100 BP
12 300BP Faune et flore
12 380BP = 10 430BC Gônnersdorf Malgré la faible représentation de la faune dans ce gis
ement {cf. infra, p. 63), les chevaux y sont majoritaires, ce
Chaleux 12 370BP qui est parfaitement logique, contrairement à la ten
12 710BP dance qui attribue un peu automatiquement aux chevaux
A.M.S. 12 790BP entre 10 410 et 11 040 BC les périodes d'adoucissement et aux rennes les Dryas
A.M.S. 12 880BP glacés. Or, en dehors du passage pour aller jusqu'à la
12 990BP rivière, soit pour boire, soit, en certaines périodes de l'an
née, pour la traverser, comme ce fut probablement le cas
à Pincevent, les herbivores se tiennent là où se trouve leur
nourriture. Le Renne n'aime pas l'herbe verte qu'affec nourrir avec les plantes de l'actuelle toundra. La présence
tionne le Cheval. Or, lors du Tardiglaciaire, au moins à du Renard polaire dans l'abri du Lagopède convient
partir du Boiling, si, sur les plateaux dominant Arcy, les parfaitement à cet environnement froid mais varié où il
rennes pouvaient se nourrir des plantes steppiques aux avait le choix parmi ses proies.
quelles leurs ancêtres s'étaient accoutumés depuis une
Position chronologique de l'abri du Lagopède vingtaine de millénaires, il était normal que les chevaux
profitent des herbes tendres des bords de la Cure, aux
quelles pouvaient s'ajouter ces rameaux de noisetier dont Un certain nombre d'analyses palynologiques ont été
ils sont si friands. Un des exemples les plus frappants de faites sur quelques stations préhistoriques au nord-est de
la France. Sur le tableau I nous indiquons la partie de cette importance des chevaux en vallée humide est le cas
chacun de ces diagrammes correspondant aux couches de la grotte magdalénienne de Saint-Marcel : lors du
contenant de l'industrie ; ce sera également du Dryas I, les chevaux, tout à fait dominants, parcouraient
une grande prairie où, grâce aux brouillards de la large Magdalénien à Gônnersdorf (Leroi-Gourhan Arl., 1978) ,
vallée, les Graminées ont pu atteindre jusqu'à 65 % de la à Andernach (c. inf.), à Chaleux (analyse pollinique
végétation pollinique. Les chevaux ont fort bien sup C. Schultz) et à Pincevent, mais là sans pollens. Gough's
Cave contient du Creswellien et le terme d'Épipaléoli- porté les très grands froids mais ne pourraient pas se
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 55-114, © CNRS Éditions, Paris 1996 i
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BÉATRICE SCHMIDER ET ALII 62
Age et, sa situation chronologique étant suffisamment
10800 précise, de pouvoir lui attribuer une place dans l'e
nsemble des cultures régionales. \ Miesenheim Arl. L.-G. ALLEROD
^/ ) Andernach Pincevent ?
' Lagopède I 11800 : * L'ORGANISATION SPATIALE /
i* s * Gough's Cave DRYAS ( i * *
Les Magdaléniens se sont installés sur un talus présentant 12300 * ï \ s. Gonnersdorf 1 * • * une pente forte au-dessus de la rivière et protégé par un
surplomb très étroit (fig. 2). Les restes de leur séjour ont
BOLLING ] Chaleux I * été retrouvés sur 6 m2 environ (carrés E-F-G/26-27), le
1 ■ * * long de la paroi, où subsistait une bande stalagmitée.
L'avant, vers la rivière, avait été emporté par l'érosion. Il 13300
s'agit donc d'une occupation très limitée en surface mais 1 position de l'industrie dans les analyses polliniques qui correspondait à une concentration réelle d'outillage * 14 C • mollusques
et de faune. En outre, comme les vestiges se raréfiaient à
l'est et à l'ouest, il semble que la fouille ait mis au jour l'eFig. 5 — Position chronologique des industries paléolithiques dans les
ssentiel des traces laissées par le passage des diagrammes polliniques des gisements ; les datations 14C ou A.M.S.
sont indiquées à leur place. Pour Pincevent, pas de pollens, les Magdaléniens. Deux couches archéologiques ont été di
datations 14C et les résultats climatiques par les mollusques sont seuls stinguées au sommet du remplissage (fig. 3).
notés. La couche inférieure, couche D, formée de blocs et de
grandes plaquettes provenant de la désagrégation du sur
thique, discuté par ailleurs, est employé pour Andernach plomb, contient les restes d'un premier et court passage
(c. sup.) et Miesenheim. Les datations 14C sont notées à des Magdaléniens (fig. 6). L'essentiel des vestiges est
leurs places chronologiques (fig. 5) et, pour la plupart, constitué par un petit amas de produits lithiques localisés
sont en accord avec les résultats polliniques. C'est év sur un quart de mètre carré, en F26 (fig. 15). L'analyse a
idemment un temps maximal qui est attribué à chaque démontré qu'il regroupait les fragments du débitage d'un
occupation, les temps réels ont probablement été plus seul nucleus. Tablettes et éclats sont restés en place tan
courts. dis que les lames ont été emportées. À l'écart, un petit
L'analyse pollinique des niveaux magdaléniens de perçoir représente le seul outil retrouvé dans ce niveau.
Pincevent montrait tant de mélanges du fait d'apport de La faune (Renne et Cheval) est très rare.
sédiments de terrains très anciens (avec du mimosa...) C'est de la couche supérieure, couche C, que provient
que les résultats n'ont pas pu être tenus en compte. Afin la plus grande partie des témoins lithiques et osseux. Ils
d'en comparer les dates supposées, nous avons noté sur le étaient dispersés sur une trentaine de centimètres
tableau les principales datations 14C (Valladas, 1992), d'épaisseur, au sein d'un remplissage de plaquettes cal
mais aucune date obtenue par thermoluminescence, caires emballées dans l'argile. Trois niveaux ont été dis
étant donné que, dans le cadre de cette technique, une tingués à la fouille : à la base, un niveau C3 présentant
différence de 1000 ans semble actuellement possible au- une aire de combustion (fig. 7), puis un niveau interméd
dessus de 10 000 ans. Par ailleurs, les résultats climatiques iaire C2 rassemblant la majorité de l'industrie lithique,
obtenus par l'étude des mollusques sont mentionnés ; enfin un niveau Cl qui comprenait l'essentiel de la faune.
ceux-ci indiquant un réchauffement dans les couches Les raccords entre les éléments lithiques des trois
supérieures du principal niveau, le IV (Rodriguez, 1992). niveaux, les observations sur les matériaux et le style de
L'analyse pollinique du Lagopède n'est qu'un tout l'industrie ont amené à considérer l'ensemble de la
petit maillon dans l'ensemble du Paléolithique supérieur, couche C comme résultant d'une même occupation
mais son double avantage est — à partir de la végétation (fig. 8). La dispersion verticale des témoins s'explique à la
— de permettre, dans un même site, des comparaisons à fois par le ruissellement sur pente et par diverses pertur
travers le temps depuis le Moustérien jusqu'au Moyen bations (percolation, action animale) ayant d'autant plus
Gallia Préhistoire, 37-1995, p. 55-114, © CNRS Éditions, Paris 1996

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