L'alliance de mariage et la promesse d'épouses chez les Ngaatjatjarra du Désert de l'Ouest australien - article ; n°1 ; vol.108, pg 3-17

De
Journal de la Société des océanistes - Année 1999 - Volume 108 - Numéro 1 - Pages 3-17
Marriage is of major traditional and contemporary importance for the Western Desert people of Australia, and more specifically for the Ngaatjatjarra, because it contributes to establish bonds of solidarity throughout, and even beyond the desert. But marriage is not the unique feature satisfying this objective. It is interesting to note that, among other mechanisms, betrothal produces identical affinal bonds as does marriage without union being either a condition nor a consequence.
L'alliance de mariage est traditionnellement, comme dans le contexte contemporain, d'une importance vitale dans le Désert de l'Ouest australien, et plus spécifiquement chez les Ngaatjatjarra, car elle permet d'établir des réseaux de solidarités couvrant (et dépassant parfois) le désert. Mais l'alliance n'est pas l'unique processus contribuant à tisser cette toile. Parmi d'autres mécanismes, il est intéressant de noter celui de la promesse d'épouse, à travers lequel des liens d'affinité, identiques à ceux qui font suite au mariage, sont institués sans que, toutefois, l'union en soit ni la condition ni la conséquence.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Laurent Dousset
L'alliance de mariage et la promesse d'épouses chez les
Ngaatjatjarra du Désert de l'Ouest australien
In: Journal de la Société des océanistes. 108, 1999-1. pp. 3-17.
Abstract
Marriage is of major traditional and contemporary importance for the Western Desert people of Australia, and more specifically for
the Ngaatjatjarra, because it contributes to establish bonds of solidarity throughout, and even beyond the desert. But marriage is
not the unique feature satisfying this objective. It is interesting to note that, among other mechanisms, betrothal produces
identical affinal bonds as does marriage without union being either a condition nor a consequence.
Résumé
L'alliance de mariage est traditionnellement, comme dans le contexte contemporain, d'une importance vitale dans le Désert de
l'Ouest australien, et plus spécifiquement chez les Ngaatjatjarra, car elle permet d'établir des réseaux de solidarités couvrant (et
dépassant parfois) le désert. Mais l'alliance n'est pas l'unique processus contribuant à tisser cette toile. Parmi d'autres
mécanismes, il est intéressant de noter celui de la promesse d'épouse, à travers lequel des liens d'affinité, identiques à ceux qui
font suite au mariage, sont institués sans que, toutefois, l'union en soit ni la condition ni la conséquence.
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Dousset Laurent. L'alliance de mariage et la promesse d'épouses chez les Ngaatjatjarra du Désert de l'Ouest australien. In:
Journal de la Société des océanistes. 108, 1999-1. pp. 3-17.
doi : 10.3406/jso.1999.2076
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1999_num_108_1_2076L'alliance de mariage et la promesse d'épouses
chez les Ngaatjatjarra du Désert de l'Ouest australien
par
Laurent DOUSSET
RESUME SUMMARY
L'alliance de mariage est traditionnellement, comme Marriage is of major traditional and contemporary
dans le contexte contemporain, d'une importance vitale importance for the Western Desert people of Australia,
dans le Désert de l'Ouest australien, et plus spécifiqu and more specifically for the Ngaatjatjarra, because it
ement chez les Ngaatjatjarra, car elle permet d'établir contributes to establish bonds of solidarity throughout,
des réseaux de solidarités couvrant (et dépassant par and even trespassing the desert. But marriage is not the
fois) le désert. Mais l'alliance n'est pas l'unique proces unique feature satisfying this objective. It is interesting
sus contribuant à tisser cette toile. Parmi d'autres mécan to note that, among other mechanisms, betrothal produc
ismes, il est intéressant de noter celui de la promesse es identical affinal bonds as does marriage without
d'épouse, à travers lequel des liens d'affinité, identiques union being neither a condition nor a consequence.
à ceux qui font suite au mariage, sont institués sans que,
toutefois, l'union en soit ni la condition ni la consé
quence.
Introduction d'échange et de réciprocité inspirées de la pensée
de Mauss dans l'étude de la parenté, Lévi-
L'importance politique et économique de Strauss y associe la règle positive qui oblige un
l'alliance de mariage, c'est-à-dire sa fonction homme à donner des femmes pour qu'il puisse
dans l'établissement de liens entre des groupes en recevoir à son tour : l'exogamie de l'un sup
humains, quelle que soit la nature de leur comp pose celle de l'autre. Aussi, en concevant la ci
osition, a été reconnue avant même que le terme rculation des femmes comme un échange et en
« exogamie » ait été proposé par McLennan considérant, comme le formule Godelier, qu'une
(1970 [1865]). C'est Tylor (1889 : 267) qui, au « famille » ne peut subsister indépendamment
contraire de McLennan, reconnaissait sa valeur des autres, on réintroduit le domaine économi
politique en la résumant dans la formule bien que et politique dans l'alliance de mariage.
connue limitant le choix à « se marier en dehors La liste des travaux qui soulignent l'impor
ou à se faire exterminer jusqu'au dernier » l . tance de l'exogamie locale ou sociologique dans
Établir des liens par alliance avec un autre groupe l'alliance de mariage chez les Aborigènes d'Aust
va de paire avec la prohibition de l'inceste au sein ralie serait trop longue pour être citée ici. De
du groupe et, en introduisant les notions plus, pour les régions désertiques, cette exogamie
1. «[...] savage tribes must have had before them the simple practical alternative between marrying out or being killed-out ».
Journal de la Société des Océanistes, 108, année 1999-1 SOCIETE DES OCEANISTES
a été concrètement associée à la possibilité, voire Avant de nous attarder sur les mécanismes et
à la nécessité, d'accéder aux ressources naturell les enjeux de la promesse, il est nécessaire de
es des affins. Ainsi, Sackett (1975 : 53), qui a rappeler quelle était l'importance traditionnelle
travaillé dans l'agglomération de Wiluna au sein de l'établissement de ces liens de solidarités et
du Désert de l'Ouest, écrit-il que, traditionnelle d'en exposer brièvement les modalités et mises
ment, les alliances entre groupes étaient une en pratique. Je commencerai par présenter les
nécessité parce que, en parallèle avec le système Ngaatjatjarra et leur système de parenté, ainsi
commun de croyance, elles établissaient des liens que ce qui me paraît être une des raisons prag
dans une population dispersée et maintenaient la matiques de la continuité de la norme exogamiq
possibilité d'assistance mutuelle qui était d'une ue, malgré la sédentarisation et le rassemble
importance majeure dans l'environnement rude ment des familles dans des communautés.
du Désert de l'Ouest {cf. aussi Sackett 1976 ; L'inventaire des formes de promesse et de
Myers 1986 : 175-177 et Yengoyan 1976). mariage, ainsi que leurs effets sur les relations
L'ethnographie des Ngaatjatjarra, groupe dia entre affins, seront ensuite brièvement placés
lectal du désert de Gibson, ne produit qu'une dans le cadre anthropologique plus large de
confirmation supplémentaire de l'importance l'alliance de mariage en Australie.
traditionnelle du principe exogamique dans
l'écologie du désert, puisqu'il établissait des sol
idarités entre familles et groupes régionaux 2. Les Ngaatjatjarra du Désert de l'Ouest
Dans les pages qui suivent, j'aimerais cependant
revenir sur le phénomène de l'exogamie dans le Les sont un des quelques qua
Désert de l'Ouest pour ajouter deux éléments qui rante groupes dialectaux de la langue dite du
me paraissent l'enrichir et le nuancer. Résumons Désert de l'Ouest, appelée également wati, du
rapidement en quoi ils consistent. groupe des langues du sud-ouest de la famille
L'exogamie locale et sociologique, qui est une pama-nyungan (Douglas, 1977 [1964]). L'exten
des règles de mariage explicitement formulée par sion de la langue wati coïncide avec ce que
les Ngaatjatjarra, est toujours en vigueur aujour Berndt (1959) appelait le bloc culturel du Désert
d'hui, alors qu'elle n'est plus écologiquement de l'Ouest {cf. Fig. 1) qui regroupe des populat
nécessaire, puisque les populations sont sédentar ions ou sociétés ayant une base culturelle et
isées et le mode d'acquisition traditionnel des linguistique commune et auxquelles la notion de
ressources alimentaires guère plus pratiqué. tribu, en tant qu'entité territoriale et politique
Le second élément s'articule autour de la dis endogame, n'est que difficilement applicable.
tinction qu'il me paraît nécessaire d'approfondir Selon les récits recueillis, l'organisation terri
entre l'alliance de mariage, c'est-à-dire la circu toriale était la suivante (voir aussi l'excellent film
lation effective des hommes et des femmes, et la de Dunlop, 1966). Une, deux familles nucléaires,
promesse d'épouses, à savoir ce qui théorique ou parfois plus, composaient, accompagnées
ment précède cette circulation. Nous verrons que parfois d'affins ou d'enfants adoptés, l'unité
la « valeur » politique et économique de la pro nomadisant en commun. Plusieurs de ces unités
messe est identique à celle de l'alliance. Ceci n'est « co-résidentielles » formaient ce que j'appelle
rai des « groupes régionaux » dont les unités se évidemment rien de très particulier en soi puis
que, si l'exogamie règle l'alliance, c'est que la rencontraient régulièrement pour pratiquer des
promesse en avait déjà satisfait les principes. Ce cérémonies. Ces groupes régionaux n'étaient pas
qu'il me semble important de souligner, en des unités territoriales au sens strict du terme,
m'appuyant sur les données ethnographiques mais elles nomadisaient dans des zones comport
présentées ici, est que les hommes n'épousent en ant des points d'eau et des sites sur lesquels les
réalité que rarement les femmes promises, sans membres se considéraient prioritaires. Tous les
que toutefois cette « rupture de contrat » groupes régionaux nomment au moins un site
n'entraîne l'abandon ou la négation des solidari qui est d'importance religieuse majeure, le plus
tés et réciprocités déjà établies par la promesse. souvent un site initiatique ; ces groupes consti
Exogamie et promesse d'épouses sont deux tuaient les plus petites unités exogames. Plu
mécanismes complémentaires mais distincts sieurs de ces groupes forment aujourd'hui un
dans l'établissement de liens de solidarités et de groupe dialectal qui s'associe à un territoire tra
réciprocités entre les familles et les groupes du ditionnel plus ou moins délimitable. Ni les unités
nomadisant en commun, ni les groupes régio- Désert de l'Ouest.
2. L'expression « groupe régional » est utilisée ici afin d'éviter toute confusion avec la notion de « groupe local » qui
implique, en Australie, une identité au moins partielle entre groupe de parenté, en principe patrilineaire, propriétaire du territoire
(Land-Owning-Group) et groupe co-résidentiel (Land-Using-Group). ET PROMESSE D'EPOUSES CHEZ LES NGAATJATJARRA MARIAGE
sons évidentes de recensement et de définition de naux ou dialectaux n'étaient des propriétaires
inaliénables des sites. Ces groupes se différen la politique spécifique à adopter pour chaque
ciaient des groupes locaux, dont le mode de groupe. Aussi, la concentration à partir des
recrutement est la filiation patrilinéaire. Leur années 1960 dans des agglomérations, comme la
composition était fluctuante, la territorialité plu mission de Warburton ou Wiluna, a encouragé
tôt une affiliation personnelle privilégiée qu'une la formation d'identités communautaires consti
propriété, et la notion de clan patrilinéaire — tuées de familles d'origines géographiques diver
composante essentielle du « groupe local » tel ses et a, de ce fait, participé à la mise en place
que le concevait Radcliffe-Brown — inconnue. d'unités sociales relativement spécifiques, nom
L'affiliation à des groupes et à des sites s'établis mées selon des critères linguistiques qui étaient
sait certes par la descendance (ambilinéaire ou pourtant traditionnellement contextuels. En duo-linéaire sexuée 3) mais aussi par l'alliance, effet, les gens adoptaient et adoptent encore le par leur lieu de naissance, celui de leurs ancêtres dialecte majoritairement parlé sur leur lieu de ou encore la résidence prolongée. résidence et, ainsi, par exemple, pour un YankunLes appellations dialectales utilisées aujourd
ytjatjara, tous les gens situés à l'ouest sont des 'hui, tel Ngaatjatjarra, Ngaanyatjarra, Pitjan-
Pitjantjatjara (et cela inclut donc aussi les Ngaattjatjara, Yankunytjatjara etc., sont données
jatjarra), puisqu'ils disent pitjantja pour « être selon des idiosynchrasies linguistiques particul
allé/être venu » au lieu de yankuny. ières. Ainsi, le nom Ngaatjatjarra est composé
Les Ngaatjatjarra utilisent cette appellation de ngaatja, 'ceci', et tjarra, 'avec', c'est-à-dire
parce qu'elle facilite l'administration des réser« ceux qui disent ngaatja pour 'ceci' ». Les
Ngaanyatjarra disent ngaanya et les Nyangatja- ves et des communautés, ainsi que la communic
ation avec le gouvernement et ses représentants. tjarra disent nyangatja. L'importance de ces
appellations communautaires dans l'identifica Mais auparavant, la taxinomie des unités social
tion des personnes est certainement relativement es et territoriales reflétait plutôt l'identité des
récente et est le produit de la politique de contact groupes régionaux nommés selon le ou les sites
avec l'Occident qui rendait nécessaire des appel auxquels leurs membres se considéraient le plus
étroitement liés. lations communautaires (tribales) pour des
Légende
a. Ngaatjatjarra
b. Ngaanyatjarra
c. Pitjantjatjara ^ — '
d. Mardutjarra
r e. Pintupi
Illustration non autorisée à la diffusion f. Yankunytjatjara i \ VvUSTRALIA WESTERN
g- Nyangatjatjarra (aujourd'hui
les Pitjantjatjara)
D 500 lpOO km
TASMANIA I- - ^1 Bloc culturel du Désert de l'Ouest
Fig. 1 — Extension approximative du bloc culturel du Désert de l'Ouest et les groupes mentionnés (à partir de Goddard, 1985
etTindale, 1974).
3. Un homme s'associe de manière préférentielle au père de son père alors que sa sœur s'associe à la mère de sa mère. SOCIÉTÉ DES OCEANISTES
Après les premiers contacts avec la civilisation ont tenté d'accéder indirectement à ce type de
occidentale autour des années 1960 — et pour revenus, c'est-à-dire en contractant, entre autres,
certains dans les années 1930 avec la mission de des alliances de mariage et des promesses
Warburton — et l'exode vers les missions, les d'épouses avec des membres de communautés
stations gouvernementales et les centres urbains, déjà « riches » et donc en exigeant la part qui
les Ngaatjatjarra sont progressivement revenus, leur est due grâce aux obligations de partage et
dès les années 1970, sur leurs terres ancestrales et de redistribution liées principalement à la
sont aujourd'hui répartis dans des petites comparenté.
munautés, agglomérations subventionnées par le
gouvernement fédéral, au sein de la réserve du
Le système Aluridja et la spécificité Ngaatjatjarra centre dans l'état de l'Australie de l'Ouest (WA).
Ces communautés comptent entre 60 et
Les Ngaatjatjarra, ainsi que les autres groupes 200 habitants pour une population totale du bloc culturel du Désert de l'Ouest, connaisd'environ 500 personnes s'identifiant comme
sent un système de parenté du type Aluridja tel Ngaatjatjarra.
qu'il avait été défini par Elkin (1938-1940 ; voir L'infrastructure moderne (véhicules, moyens
aussi Hamilton 1979 : 301). Le type Aluridja est, de communication), l'alimentation occidentale
par certains éléments, « déviant » par rapport à et la sédentarisation ont été des facteurs d'inten
la majeure partie des autres systèmes australiens sification de la vie cérémonielle car elles permett
« classiques » en ce qu'il ne connaît pas de moitent une fréquence, un nombre de participants et
une durée des cérémonies qui n'étaient guère iés patrilinéaires ou matrilinéaires nommées
envisageables traditionnellement (voir aussi exogames, ni de sections ou sous-sections —
encore qu'elles aient été introduites dans la partTonkinson, 1970 : 278 ; Yengoyan, 1970 : 72 et
Maddock, 1972 : 136). L'activité économique, ie centrale du Désert de l'Ouest depuis les
pourtant, est aujourd'hui restreinte à la fabrica années 1930 et dans sa partie ouest probable
tion de quelques objets vendus par l'intermé ment à partir de la deuxième moitié du siècle
dernier 4 — , par la « pauvreté » terminologique, diaire d'organisations ou de tierces personnes et
aux quelques rares emplois de maintenance mais surtout en ce que les cousins croisés sont
qu'offre l'administration au sein de la commun (ou peuvent être) appelés comme des germains,
auté. À l'exception de la nourriture obtenue alors que la distinction terminologique entre le
lors des rares expéditions de chasse et de père, la mère, la sœur du père et le frère de la mère
cueillette, les aliments sont achetés dans les est observée selon le principe du bifurcate merg
« magasins » des communautés grâce au produit ing. En d'autres termes, la terminologie des
de la vente des objets, mais surtout aux pensions générations d'Ego, de ses grand-parents et de ses
alimentaires, aux allocations familiales et aux petits-enfants est hawaïenne, alors que celle des
subsides qui leur sont redistribués par des perde ses parents et enfants est de type
sonnes résidentes dans d'autres communautés. dravidien, enrichie d'une terminologie affine
Une autre ressource potentielle importante sont spécifique 5.
les royalties versées par des sociétés minières en Les unités prédominantes de l'organisation
compensation de l'exploitation des sols sur les sociale sont les moitiés générationnelles ou géné
territoires dont la propriété a été restituée aux rations alternées {cf. White, 1981), qui ne sont
Aborigènes. Les Ngaatjatjarra se trouvent sur toutefois pas limitées au Désert de l'Ouest. Les
moitiés générationnelles, nommées Tjintultukul- une réserve et leur territoire ne leur a pas encore
été restitué. Les sociétés minières, qui commenc tul et Ngaumpaluru chez les Ngaatjatjarra,
regroupent les individus selon leur niveau géné- ent seulement à prospecter dans cette région,
promettent des versements qui représentent cer rationnel tel que Ego soit dans la même moitié
tes une source de revenus attendus avec impat que les parents de ses parents et les enfants de ses
ience, mais qui sont aussi un facteur de vives enfants. Unités endogames, elles ont surtout une
discussions et de disputes au sein de la commun importance cérémonielle et comportementale,
auté, certains hésitant à autoriser l'exploitation puisqu'elles organisent les places et les fonctions
minière sur leurs terres ancestrales et à proximité au sein des rituels et parce que les relations entre
personnes de moitié générationnelle identique de sites sacrés. Jusqu'à présent, les Ngaatjatjarra
4. Cette date est une estimation à partir de diverses sources (Bates, 1985 ; Berndt & Berndt, 1992 [1964] : 47 ; Tindale, 1988
[1972] et d'autres) et recherches (McConvell, 1996 par exemple). Dans un article à paraître et qui comporte une bibliographie
plus complète, j'étudie la question de la diffusion des sections au sein du Désert de l'Ouest.
5. Une terminologie affine spécifique accompagnée du bifurcate merging est un des caractères des types dits iroquois.
Pourtant, du moins chez les Ngaatjatjarra, la classification des cousins croisés distants suit le modèle dravidien. MARIAGE ET PROMESSE D'EPOUSES CHEZ LES NGAATJATJARRA
sont réciproques, à l'exception d'une certaine L'alliance de mariage doit satisfaire deux
hiérarchisation des rapports aîné — cadet au conditions. La première est, comme je viens de
sein des germains réels. l'évoquer, que l'épouse doit être la fille d'un frère
Les Ngaatjatjarra connaissent, depuis les de mère (kamuru) et d'une sœur de père (kurntili)
années 1930 environ, six sections nommées qui distants (tiwangkatja), c'est-à-dire la fille d'un
leur sont parvenues de l'ouest (Tjarurru, couple auquel on se réfère (l'adresse devient
Panaka, Yiparrka, Karimarra, Milangka et alors interdite) comme waputju (père d'épouse,
Purungu), mais agencées comme dans un sys initiateur réel ou potentiel) et yumari (mère
tème à quatre sections. Panaka- Yiparrka et d'épouse). Cette cousine croisée doit être du tro
Karimarra-Milangka sont des synonymes de la isième degré au moins, c'est-à-dire une personne
même unité dans l'organisation sociale. Les sec avec laquelle Ego n'est pas capable de retracer un
tions distinguent, au sein des moitiés génération- lien généalogique dans un système où la
nelles, les parallèles des croisés et sont, tout mémoire ne dépasse guère deux
comme les moitiés, des groupements sociocen- générations. La seconde condition est que
trés, c'est-à-dire les unités d'une classification de l'épouse et l'époux doivent obligatoirement être
la société en catégories objectives et dont le point spatialement distants, c'est-à-dire qu'ils ne peu
de référence est la structure même de la société, vent être nés dans le même site et dans la même
plutôt qu'un individu (Service, 1960 : 417). région et qu'ils ne peuvent avoir résidé dans la
Des variations du système de base Aluridja même communauté pendant des périodes pro
ont été décrites pour les groupes du Désert de longées. Ainsi la règle d'alliance est-elle entre des
l'Ouest. Le système Pintupi, par exemple, que cousins croisés généalogiquement et spatial
Myers (1986 : 181) présente comme apparenté ement distants (voir aussi Sackett, 1975). Cette
au type Aluridja, connaît pourtant des sous- distance est donc aussi le critère qui permet de
sections et des moitiés patrilinéaires nommées. distinguer ceux qui sont considérés comme des
Les Mardu, situés à la périphérie ouest du bloc consanguins (que j'appellerai les proches) de
culturel, combinent le système Kariera à quatre ceux qui sont ou peuvent être des afRns (les
sections, avec alliance autorisée entre cousins distants).
croisés bilatéraux du premier degré, et le système Les généalogies et récits collectés parmi les
Aluridja (Tonkinson, 1974 : 49). Les Ngaatjat Ngaatjatjarra montrent que l'échange symétri
jarra mettent également en pratique une que — et donc le renouvellement d'alliances
variante du type Aluridja tel qu'il avait été défini identiques — était pratiqué et qu'il est au
par Elkin. En effet, seuls les cousins croisés pro jourd'hui encore décrit par les hommes comme
ches sont appelés par les termes désignant les idéal. Mais, en réalité, de telles alliances ne cons
germains, c'est-à-dire jusqu'au deuxième degré, tituaient qu'une minorité et leur fréquence dimi
les autres étant le plus souvent désignés par le nue encore depuis le contact avec la civilisation
terme générique d'époux ou d'épouse (kurri) si le occidentale. Sur les 282 mariages que j'ai recen
sexe est opposé, ou par des termes qui varient sés et qui ont été contractés à partir des années
régionalement : watjirra ou yumbarna pour les 1920 de ce siècle, seuls huit d'entre eux sont
groupes régionaux de la partie nord, tjamirti effectivement le résultat de tels échanges 6. La
dans l'ouest ; seules les familles de la partie sud majeure partie des mariages n'ont pas été symét
appellent les croisés par les mêmes termes que riques et, en diversifiant les alliés, ont participé à
ceux désignant les germains. tisser une toile de relations recouvrant le Désert
À l'exception de la tranche partiellement de l'Ouest tout en maximisant la diversité de
hawaiienne à G-0 et des tranches hawaiiennes l'origine sociale et géographique des alliés, assu
G-2 et G+2 où l'unique distinction faite est celles rant ainsi l'accès à des ressources diverses par les
entre les sexes, la terminologie est dravidienne : obligations de partage et de redistribution entre
on s'adresse à toutes les personnes comme à des affins.
consanguins, mais lorsque le mariage est envi
sagé, une terminologie affine est utilisée à l'égard
du beau-père (waputju) qui est un frère de mère La nécessité d'établir des liens et l'obligation de
classificatoire (kamuru), de la belle-mère partage
iyumari) qui est une sœur de père classificatoire
(kurntili), du frère de l'épouse (marutju), de la La formule « une famille ne peut exister et se
sœur de l'époux (tjuwari), du beau-fils (waputju reproduire à travers les générations indépendam
et yukarî) et de la belle-fille (yukari et mingkayi). ment d'autres familles », proposée par Godelier
6. En fait, seuls quatre mariages sont le résultat d'échanges (restreints) de sœurs. Les autres constituent d'autres formes
d'échange symétrique. :
:
SOCIETE DES OCEANISTES
(1977 [1973] : tome 1, p. 138), est particulièr s'imposent. Dans le contexte de la chasse et de la
ement appropriée pour le désert de Gibson. cueillette tout comme dans la situation actuelle,
L'alliance de mariage donnait à l'homme, il n'est et n'était pas envisageable de se procurer
comme à la femme, des droits d'usage sur les quelque chose sans faire l'objet de sollicitations
trous d'eau et les zones exploitées par les affins, de la part des consanguins et affins réels, de la
mais permettait également d'avoir des alliés dans part de personnes avec lesquelles un individu
une situation qui m'a été décrite par les anciens entretient d'autres relations de proximité sur le
— c'est-à-dire ceux de 50 ans et plus, nés dans le squelles je reviendrai, ou encore, de la part des
bush et ayant vécu jusqu'à l'âge de 20 ou 30 ans parents classificatoires. Partager, c'est manifest
en dehors du contact avec la civilisation occident er de la compassion pour la parentèle, ce qui est,
ale — comme un « état de guerre permanent ». comme l'a montré Myers (1979) pour les Pin-
Plus les « territoires » des affins étaient distants, tupi, un des piliers de la structure sociale abori
tout en étant accessibles dans un laps de temps gène. En d'autres termes, il est possible de limit
raisonnable, et plus la probabilité de trouver des er, voire de refuser le partage avec des affins
zones non démunies de ressources en temps de potentiels ou des consanguins classificatoires
sécheresse, et donc de pénurie, était grande. sous le prétexte de l'obligation plus forte qui
Suite au mariage, l'homme résidait et nomadi- existe envers les affins et consanguins réels.
sait généralement pendant un certain temps avec Si, au-delà des relations de consanguinité et
le groupe de son beau-père, ce qui lui permettait, d'affinité réelles, les liens classificatoires permett
non seulement d'acquérir des connaissances ent de déterminer des obligations et droits pre
géographiques sur l'espace en question, mais miers parce que, en règle générale, l'obligation de
également de diversifier son savoir religieux et partage est plus contraignante entre personnes
d'accumuler une importance cérémonielle dans de moitiés générationnelles distinctes qu'identi
son propre groupe comme dans le groupe de ses ques, quelques mécanismes, par contre, permett
affins, car, comme l'a montré Poirier (1992), les ent de renforcer les liens entre certaines person
connaissances religieuses et le savoir-faire rituel nes à l'exclusion d'autres. Ces mécanismes
circulaient et circulent encore au sein du désert et découlent de la personnalité de l'individu même
établissent, tout comme l'alliance, des relations qui assure le lien, et pas seulement des relations
durables entre les familles et les communautés. de parenté concrètes. Il s'agit, par exemple, des
Les relations établies par l'alliance de mariage rapports étroits qui s'instaurent lorsque deux
sont soumises aux normes comportementales personnes sont nées sur le même site ou possè
associées aux catégories de parents. Ainsi a-t-il dent un totem de conception 8 (tjuma) identique,
été rapporté 7 que le chasseur redistribuait le de la solidarité qui s'instaure entre co-initiés
butin selon ces normes et qu'il ne lui restait (ngalunku), de la proximité entre personnes
souvent plus que des parties médiocres pour sa ayant vécu leur enfance ensemble, qui ont un lieu
consommation personnelle. Cette norme veut de résidence ou d'affiliation territoriale commun
encore aujourd'hui que les affins, et notamment (ngurra kutjungkatja), ou qui sont reliées parce
la belle-mère, soient les premiers à obtenir une que l'une a transmis son nom personnel (yinni) et
part des biens acquis par un homme. Ce n'est son essence ou esprit (kuurti) à l'autre lors d'un
qu'ensuite que la distribution est entreprise entre petit rituel (relation appelée kalyartu). À l'excep
les proches. Mais il est vrai aussi que l'obligation tion de la relation établie entre co-initiés, tous ces
de donner à la belle-mère et au beau-père est, à critères excluent l'alliance de mariage, c'est-à-
moyen et long terme, largement compensée par dire qu'ils sont à l'origine de relations créant des
les dons que ces beaux-parents feront à leurs liens de consanguinité.
petits-enfants, par rapport auxquels ils s'est Un autre mécanisme, qui n'est pas créateur
iment émotionnellement proches et auxquels ils d'une relation de consanguinité mais d'affinité
s'adressent par des termes auto-réciproques. Les potentielle accompagnée d'obligations identi
petits-enfants ont, à leur tour, l'obligation de ques à celles soumises à l'alliance de mariage, est
partager avec leurs parents. la promesse d'épouses. Mais, avant de traiter
Pourtant, plus les relations de parenté entre les cette question, quelques remarques supplément
personnes et les familles sont réelles — c'est-à- aires sur l'obligation de distribution s'imposent.
dire moins elles sont classificatoires — et plus les Nous verrons que la création de liens avec un
revendications sont justifiées et les obligations autrui distant est encore d'actualité pour des
7. Par exemple Altman (1987 135) et Gould (1967). Voir aussi Testart (1987) pour une discussion du problème.
8. Les Ngaatjatjarra connaissent comme unique forme de totémisme celui entre une espèce animale ou végétale et un individu
particulier. Il s'agit d'un totémisme de conception tel qu'il est décrit par Tonkinson (1989 [1978]) ou Elkin (1967 [1938, 1954]
204, 220-1). MARIAGE ET PROMESSE D'EPOUSES CHEZ LES NGAATJATJARRA
raisons qui sont toujours économiques et politi messe est un contrat parce que deux parties
ques, même si le mode d'acquisition des ressour consentantes sont nécessaires et parce qu'elle
ces alimentaires n'est plus celui de la chasse et de règle l'évolution d'une relation. En d'autres ter
la cueillette et que la motivation n'est plus une mes, la promesse n'est pas seulement une obliga
stratégie de diminution des risques par rapport à tion pour celui qui promet envers celui à qui l'on
des situations anticipées de pénurie. L'accès à promet, mais incorpore aussi, du moins dans les
des ressources modernes, tels les royalties versées cas sur lesquels nous allons nous attarder maint
par les sociétés minières et les bénéfices liés à enant, des devoirs de réciprocité.
l'exploitation touristique — surtout pour une Dans le Désert de l'Ouest, l'alliance de
population comme les Ngaatjatjarra qui n'a mariage et la promesse d'épouses sont deux ins
guère encore la possibilité d'accéder directement titutions qui permettent d'avoir une emprise sur
à ces richesses — , sont des motifs parfois expli le niveau et la nature de la proximité et donc cites de la norme exogamique et de la volonté d'influencer, sinon de gérer, le flux des biens. La d'établir des liens de solidarité et de réciprocité. promesse peut se présenter selon trois variantes. Aussi, est-il nécessaire de souligner que la dis Les deux premières sont établies dans le cadre de tribution n'est pas un geste de générosité, mais l'initiation masculine, l'une par les hommes, est la conséquence d'un mécanisme que Peterson
l'autre par les femmes. La troisième est une pro(1993) appelle demand-sharing, c'est-à-dire le
messe exo-cérémonielle. résultat de pressions qu'exerce autrui sur une
personne pour qu'elle redistribue les biens en sa
possession. Le partage et la solidarité doivent Pikarta : promesse masculine lors de l'initiation
être associés au contrôle mutuel permanent
La promesse de femmes est, dans le Désert de entre individus et familles et sont conditionnés
l'Ouest, associée à l'initiation pendant laquelle par la diffusion de l'information sur les « riches
un frère de mère classificatoire et distant — donc ses » réelles et futures ainsi que par la capacité de
un père d'épouse potentielle — circoncit le jeune légitimer la revendication à travers les relations
homme et lui promet en même temps sa fille ou décrites ci-dessus. Contrôle et proximité engen
une fille classificatoire proche. drent l'exigence de partage, mais aussi la préfé
Lorsqu'il est décidé qu'un garçon a atteint rence ou l'avantage de partager avec certains et
l'âge d'être initié, ce qui peut varier considérablepas avec d'autres.
ment mais se situe de nos jours autour de 18 ans,
la parentèle masculine proche (le père, les frères
aînés, le frère de la mère et les co-résidents) du Promettre des femmes : ethnographie de l'alliance
garçon décide de la communauté dans laquelle de mariage
l'initiation aura lieu. En même temps est choisi
Lors de la discussion de la notion de prescrip un beau-père pouvant effectuer l'opération. Ce
tion, Needham (1973 : 179) souligne combien la doit évidemment satisfaire à l'ex
« promesse » et le « contrat » sont des institu igence d'exogamie sociale et locale : il ne peut être
tions paradigmatiques du fait social selon un proche, c'est-à-dire un consanguin ou un clas
sificatoire rendu proche par les mécanismes préDurkheim : non seulement la promesse renvoie à
l'extérieur cœrcitif, mais elle incorpore aussi une sentés plus haut. Si les discussions avec la com
obligation dont l'objet est défini. L'auteur nous munauté d'accueil sont fructueuses, alors ce
frère de mère devient un véritable waputju 9 (père rappelle aussi combien ces notions sont import
antes pour la philosophie occidentale. De d'épouse, initiateur). Pikarta (litt. à travers la
douleur) est le terme de référence que le jeune Hume ou Hobbes à Rousseau, la société se const
initié emploie lors de son initiation à l'égard de la ruit autour de la reconnaissance d'obligations et
de contrats (promesses). femme promise par le waputju.
À ce propos, les dictionnaires nous renvoient à Cette forme de promesse n'est pas accompag
née de cadeaux pour les beaux-parents. Tonkin- « fidélité » : promettre une femme, ce sont des
fiançailles, terme associé à « fiance » (état de son (1991 [1978] : 65) suggère pour les Mardu
que la promesse est la compensation pour l'acte l'âme qui fie, engagement) et « se fier » du latin
fidus (fidèle) etfidare (confier). Pourtant, chez radical qu'est l'initiation. Pourtant, l'initiation
Needham tout comme dans les dictionnaires, un est également l'expression de dettes mutuelles
élément particulièrement important dans la défi qui ne sont pas remboursables et qui instaurent
nition de la promesse n'est qu'implicite : l'obl des relations durables. Les valeurs mises en jeu
lors de l'initiation ne sont pas, en fait, équivalen- igation n'est pas à sens unique. En effet, la
9. Waputju est un terme de référence auto-réciproque. Le père de l'épouse l'utilise aussi à l'égard de l'époux de la fille. 10 SOCIETE DES OCEANISTES
tes : la fille ne rembourse pas la douleur et la est étroitement relié, comme l'ensemble du comp
douleur ne compense pas la porte d'accès au lexe initiatique, à la mise à mort du garçon et à
monde des adultes, au droit à la reproduction et sa renaissance en tant qu'homme singulier, re
à la participation religieuse que l'initié doit à sponsable de ses actes et donc punissable (voir
l'initiateur. La durabilité du lien étroit qui s'ins aussi Sackett, 1978). Ce rituel en évoque un
taure entre l'initié et l'initiateur, même si la autre, effectué quelque temps après la naissance,
norme comportementale est l'évitement, et les au cours duquel la mère et des grand-mères tien
cadeaux réciproques qui entretiennent cette rela nent de la même façon l'enfant dans la fumée
tion au cours de toute la vie de l'initié, en sont d'un feu, tout en lui fournissant son premier nom
des indices. Cette nouvelle proximité est doublée personnel n.
de la complicité entre, d'une part, l'initié et les fils Les femmes n'ont pas, en principe, connaisde l'initiateur, qu'il appellera désormais marutju sance de la pikarta promise par les hommes, de (terme qui désigne également le beau-frère), et, même que les hommes ne connaissent pas l'idend'autre part, entre les co-initiés qui s'appellent tité de la pampurlpa, qu'ils n'apprendront désormais ngalunku et qui forment une sorte de qu'ultérieurement. Mais ce principe est mis à fratrie basée sur l'accès simultané à la connais mal par les nombreuses discussions qui précèsance religieuse et au vécu commun de la doul dent et accompagnent l'initiation, au cours deseur. Les ngalunku témoignent d'une grande soli quelles, m'a-t-on rapporté, les relations à établir darité, exprimée, lorsque les termes anglais sont sont en fait déterminées. Les promesses pikarta employés, par « best friend». Même si l'histoire et pampurlpa sont similaires parce qu'elles sépare les co-initiés pendant des années, une incluent la promesse d'une femme, qu'elles sont nouvelle rencontre sera particulièrement chaleu effectuées au sein d'un cadre cérémoniel et parce reuse et immédiatement suivie d'échanges ou que toutes deux sont associées à une nouvelle d'exigences de dons. Pikarta est l'expression de personnalité du jeune homme. Mais elles diverla permanence de liens et d'obligations entre des gent cependant par deux points importants. Le hommes, mais aussi entre divers groupes : entre premier est que pampurlpa est la promesse non la famille de l'initié et celle de l'initiateur, comme pas d'une femme, comme dans pikarta, mais au sein de l'ensemble des jeunes initiés. Les rela d'une belle-mère (mother-in-law bestowal ; voir tions tissées ainsi entre personnes d'origines géo par exemple Shapiro, 1969). En effet, l'épouse graphiques diverses est un des moteurs du par promise n'existe souvent pas encore et la belle-
tage et de la redistribution à moyen et long mère doit encore lui donner naissance. Le second terme. point est que si, tout comme pikarta, pampurlpa
est l'expression d'une dette qui n'aura jamais de
véritable équivalent, la relation engendrée n'est Pampurlpa : promesse féminine lors de l'initiation
cependant pas entre hommes, mais entre femmes
La première indication que nous livrent les (la belle-mère et la mère). L'initié n'est que l'axe,
Ngaatjatjarra témoignant de la nécessité de dis le point focal, à partir duquel les relations et les
tinguer la femme promise de la femme épousée solidarités s'expriment, même si, comme le
est, qu'indépendamment des hommes, les fem décrit également Shapiro (1970 : 63) pour les
Miwuyt 12 de la Terre d'Arnhem, le jeune mes promettent à l'initié une seconde épouse
distincte de la première. homme devra également répondre aux attentes
Après le premier stade de l'initiation, lorsque de cette belle-mère cérémonielle par des cadeaux
le jeune revient au campement ou dans la comet des services.
munauté, une sœur de père classificatoire et dis
tante, donc une mère d'épouse potentielle Karlkurnu : promesse exo-cérémonielle
(yumari), s'avance pour masser le jeune initié
dans la fumée d'un feu tout en lui promettant sa Ce n'est pas parce que chaque homme initié
fille ou une fille classificatoire proche. La yumari peut déjà revendiquer deux femmes promises et
devient alors pampurlpa 10 (lit t. celle qui donc deux épouses potentielles que le mariage
masse/touche), terme de référence que l'initié est contracté avec l'une d'elles. En effet, une
troisième forme de promesse appelée karlk- utilisera à l'égard de cette femme. Ce petit rituel
10. Sackett (1976 : 140) décrit une cérémonie similaire à Wiluna. Une umari (mère d'épouse potentielle) devient junggudjara
(mère d'épouse réelle ou par promesse, « give away mother-in-law »).
1 1 . Ce nom est secret et l'enfant ne le connaîtra souvent que lorsqu'il sera adulte. Cf. Dousset ( 1 997) pour plus de détails sur
les noms personnels chez les Ngaatjatjarra.
12. Également appelés Murngin, mais surtout Yolngu aujourd'hui. MARIAGE ET PROMESSE D'EPOUSES CHEZ LES NGAATJATJARRA 11
urnu 13, celle-ci exo-cérémonielle, est établie pour désormais yingkilyi, terme qui implique une
la majeure partie des hommes. Cette procédure relation de proximité, de solidarité et de partage,
exprimée en anglais par « look after each other ». est mise en œuvre lorsque l'homme désire une
seconde épouse suite à l'alliance avec pikarta ou Ainsi n'est-il pas envisageable qu'un homme ne
fasse pas bénéficier ses beaux-parents et ses yinla fille de pampurlpa, mais elle est en fait à l'or
gkilyi d'éventuels revenus qu'il pourrait avoir igine d'une grande partie des premiers mariages.
perçus. L'homme qui désirait jadis s'unir avec une
Le contrat karlkurnu peut aussi être mis en femme suivait le groupe familial de la future
place par le père de la fille qui contacte un beau- épouse avec assiduité (warnami) et offrait des
fils potentiel et désiré. A. Young (comm. pers.) — cadeaux, notamment du gibier, à ses futurs
ethnologue qui a travaillé à Docker River dans beaux-parents en attendant que la fille lui soit
une communauté du Territoire du Nord où réspromise. Aujourd'hui, cette assiduité s'exprime ident des Pitjantjatjara, des Ngaanyatjarra et par des visites répétées dans la communauté de quelques Ngaatjatjarra — rapportait qu'il avait la future épouse, accompagnées de cadeaux de observé comment des hommes d'autres communnature diverse. Ces cadeaux varient selon les re autés « exposaient » leurs filles sur la place de ssources du futur beau-fils et de la communauté Docker River afin de trouver des beaux-fils
dans laquelle il réside, en fonction des sollicita potentiels.
tions qu'il est en droit de faire parmi ses proches.
Ils peuvent consister en de petits présents répétés La fugue amoureuse et autres formes de promesse tels des vêtements, de la nourriture et des outils,
jusqu'à une voiture ou une somme d'argent subst Parmi les formes de promesse, karlkurnu est la
antielle. Lorsque l'entourage, c'est-à-dire les procédure qui aboutit le plus souvent au
co-résidents de la famille de la future épouse, mariage. Mais toutes les alliances ne sont pas
manifestent qu'ils ont compris les intentions du précédées de telles promesses formelles. Certai
futur époux, l'avance est faite par le beau-père nes résultent d'une forme implicite de karlk
ou par le beau-fils lui-même et, si les parents urnu : l'homme fait des cadeaux afin de pouvoir
acceptent, un contrat est formulé {karlkurnu) ; le revendiquer un jour la fille sans qu'il y ait eu
beau-fils devra continuer à offrir des cadeaux accord préalable avec les beaux-parents. Ou
jusqu'à ce que les beaux-parents jugent que la encore, les deux jeunes ont recours à la fugue
fille est prête au mariage et que les cadeaux sont amoureuse {wamngirnu) lorsque les parents et
suffisants. Une fois le mariage consenti, une beaux-parents ne semblent pas vouloir donner
escapade (wamngirnu) est mise en scène et le leur accord. Cette procédure est évidemment
couple disparaît pour un certain temps, parfois employée lorsque l'union du couple serait un
quelques semaines ou plus. mariage irrégulier 14, c'est-à-dire entre des cou
Cette forme de promesse est certes accompa sins croisés trop proches généalogiquement et
gnée de cadeaux qui doivent satisfaire les beaux- spatialement, ou entre des germains classifica-
parents et compenser la perte de leur fille, mais le toires, ou encore lorsque la fille a été promise à
flux des biens n'est pas pour autant interrompu un autre homme qui la revendique mais qu'elle
une fois le mariage contracté. Les beaux-parents, ne désire pas épouser. Lorsque les co-résidents
qui deviennent alors waputju et yumari, même si de la communauté d'origine de la fille ont
le père de l'épouse n'a pas été l'initiateur, exigent connaissance de la fugue, ils se mettent à la
régulièrement des cadeaux et services de leur poursuite du couple pour le ramener, le punir
beau-fils, et les rapports entre un homme et ses (voir aussi Sackett, 1975 : 47) et marier la fille de
beaux-frères (marutju) sont tout aussi étroits force avec un de ses promis. Mais cette poursuite
qu'envers les fils de l'initiateur. Ces dons seront, ne dure guère plus de quelques jours et est aban
donnée lorsque un sentiment de pitié 15 (yalur- comme je l'ai déjà indiqué, largement compensés
par les contre-dons des beaux-parents envers les rpd) se manifeste chez les poursuivants. Le cou
enfants du couple. ple pourra, du moins dans les quelques rares cas
L'alliance met directement en rapport les deux observés, revenir à la communauté sans courir le
communautés du couple. En effet, les parents de risque d'être puni dès lors qu'il aura eu des
l'homme et les parents de la femme s'appelleront enfants.
13. Le verbe karlkurni est employé dans le contexte spécifique de l'alliance comme promesse de femme, mais peut aussi être
employé pour une promesse de biens ou de services.
14. Moins de 2 % des mariages sont irréguliers.
15. Voir Myers (1979) pour une discussion sur l'importance de la notion de pitié ou compassion par rapport à la parentèle
(walytjà). Les Ngaatjatjarra utilisent également le verbe ngarlturinganyi « avoir de la pitié pour quelqu'un » et ngaltuîjarra « être
avec compassion ».

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