L'automate bancaire : un multimédia très ordinaire - article ; n°1 ; vol.122, pg 86-102

De
Communication et langages - Année 1999 - Volume 122 - Numéro 1 - Pages 86-102
Lorsque l'on évoque un dispositif technique multimédia, la fascination des chercheurs, de la presse ou du grand public se porte d'ordinaire sur ces pièces maîtresses de la mythologie contemporaine que sont les cédéroms, Internet ou autres livres électroniques. Il existe cependant des dispositifs techniques multimédias plus discrets — les automates bancaires ou distributeurs automatiques de billets (dab) — auxquels ni la presse ni les chercheurs ne semblent prêter grande attention. La raison de ce désintérêt ? La trivialité de l'objet, qui repose sur ce que Brecht appelait l'évidence, Perec l'infra-ordinaire ou Roland Barthes la naturalité des choses. Une trivialité qui mérite qu'on y regarde d'un peu plus près, ainsi que le montre le texte d'Emmanuel Souchier et Yves Jeanneret.
17 pages
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Emmanuël Souchier
Yves Jeanneret
L'automate bancaire : un multimédia très ordinaire
In: Communication et langages. N°122, 4ème trimestre 1999. pp. 86-102.
Résumé
Lorsque l'on évoque un dispositif technique multimédia, la fascination des chercheurs, de la presse ou du grand public se porte
d'ordinaire sur ces pièces maîtresses de lamythologie contemporaine que sont lescédéroms, Internet ou autres livres
électroniques. Il existe cependant des dispositifs techniques multimédias plus discrets— les automates bancaires ou distributeurs
automatiques de billets (dab) — auxquels ni la presse ni les chercheurs ne semblent prêter grande attention. La raison de ce
désintérêt ? La trivialité de l'objet, qui repose sur ce que Brecht appelait l'évidence, Perec l'infra-ordinaire ou Roland Barthes la
naturalité des choses. Une trivialité qui mérite qu'on y regarde d'un peu plus près, ainsi que le montre le texte d'Emmanuel
Souchier et Yves Jeanneret.
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Souchier Emmanuël, Jeanneret Yves. L'automate bancaire : un multimédia très ordinaire. In: Communication et langages.
N°122, 4ème trimestre 1999. pp. 86-102.
doi : 10.3406/colan.1999.2969
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1999_num_122_1_2969L'automate bancaire : O
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Lorsque l'on évoque un dispositif technique multimé- quels ni la presse ni les chercheurs ne
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presse ou du grand public se porte d'ordi- son de ce désintérêt? La trivialité de
naire sur ces pièces maîtresses de la l'objet, qui repose sur ce que Brecht appe-
mythologie contemporaine que sont les lait l'évidence, Perec I'infra-ordinaire ou
cédéroms, Internet ou autres livres élec- Roland Barthes la naturalité des choses.
troniques. Il existe cependant des disposi- Une trivialité qui mérite qu'on y regarde
tifs techniques multimédias plus discrets d'un peu plus près, ainsi que le montre le
— les automates bancaires ou distribu- texte d'Emmanuel Souchier et Yves
teurs automatiques de billets (dab) — aux- Jeanneret1 .
Dispositif technique multimédia qui utilise texte, image et son,
l'automate bancaire présente une particularité. Parfaitement
intégré dans notre société, c'est l'un des dispositifs les plus
répandus et les plus pratiqués ; diffusé à travers l'ensemble du
tissu urbain, il est accepté par la population et fait désormais
partie du quotidien2. Si l'automate bancaire représente
d'énormes enjeux financiers3, il pose également toute une série
de questions sociales et politiques. Ainsi, la conception techno
logique relativement fruste de ce dispositif met en évidence
CM *-1 . Les prémices de ce travail ont été présentées au IVe Congrès international Word &
^ image (Emmanuel Souchier, « Un multimédia très ordinaire : l'automate bancaire »,
§j Trinity College, Dublin, août 1996). Une version grand public a été publiée dans Le
gj Monde diplomatique (Emmanuel Souchier & Yves Jeanneret, « Automates bancaires,
c La machine sacrée », n° 509, août 1996).
^ 2. Une enquête Sofres a montré un taux de satisfaction de 95 % des personnes interro-
03 gées et précisé qu'il s'agissait de l'un des services les mieux perçus par la clientèle
.§ (1995).
■(5 3. Sur le seul territoire français, 25000 automates bancaires ont été recensés en 1998,
•^ sur lesquels 3485 millions de transactions ont été effectuées pour un volume global de
§ 1 141 milliards de FF. Il y avait en circulation 33,9 millions de cartes bancaires. Aux
£ 25000 automates bancaires il convient également d'ajouter les terminaux de paiement
§ électronique indépendants (550000) et les systèmes intégrés (125000). Relevé 1999,
O chiffres pour l'année 1998. Source : GIE Cartes bancaires, Paris. L'automate bancaire : un multimédia très ordinaire 87
l'idéologie de la communication qui a présidé à sa mise en place
auprès du grand public. Où il s'avère que la technique reine,
pensant s'affranchir des aléas de la communication humaine,
n'a fait qu'afficher avec un certain cynisme ce que le discours
politiquement correct ne pouvait qu'effacer.
Média de masse, l'automate bancaire produit un discours qui lui
est propre. En affirmant que « le message c'est le médium », Me
Luhan omettait le pendant sociologique de sa thèse qui
s'exprime notamment à travers les pratiques de sociabilité4. Au-
delà de la simple fonctionnalité, l'automate bancaire se pose
comme un objet d'intégration ou d'exclusion : on y va ou on n'y
va pas. Selon que l'on appartient ou non à la gent argentée, on
peut - ou non - exhiber sa carte bancaire et jouer de la distinc
tion permise par les gammes de cartes proposées. Gammes
déclinées de la simple carte nationale à la carte premier, de
l'internationale à la classe affaire en passant par les cartes dites
de prestige... vocabulaire emprunté au discours marchand de
l'aviation civile et à la sociabilité de la jet set. Égalité devant
l'automate, sitôt niée par les marques distinctives de la carte. Le
jeu subtil des particularités réintroduit discrètement la hiérarchie
dans l'échange social ; média de masse à l'instar du distributeur,
la carte bancaire est aussi un marqueur sociologique relevant de
la distinction5 - dans les deux sens du terme - et par là même de
l'identité.
Reste que l'automate bancaire soulève un certain nombre de
problématiques propres à l'ensemble des médias électroniques.
L'analyse des pratiques de communication met en relief la déré
gulation des espaces sociaux et du tissu social, le mélange des
genres, la déresponsabilisation des acteurs au profit de la
machine, la mystification de l'objet électronique protégé par la
religion de l'écran... le point de vue sémiologique mettant plus
précisément l'accent sur la permutation des actants, la scénari-
sation des activités quotidiennes et la mise en image de l'écrit à
travers l'espace de l'écran.
Une question dès lors : comment l'idéologie de la transparence
et de l'immatériel s'incarne-t-elle à travers l'épaisseur sémio-
tique des messages et l'opacité des écrans? Comment les
4. Lilyane Deroche-Gurcel, « Cyberespace : le retour de la sociabilité? »,
Communication et langages, n° 1 07, 1 996.
5. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éd. de Minuit, 1979. 88 Psychosociologie de ia communication
enjeux politiques, ethnologiques, sociaux évoqués à l'instant
s'inscrivent-ils matériellement dans le dispositif technique?
ÉVOLUTION DE L'UTOPIE FONCTIONNELLE
Les distributeurs pré
Evolution des automates bancaires sentent deux types
d'architecture fonda1 espace public ouvert : rue
mentalement distincts,
qui entraînent des attautomate
itudes différentes; les
banque uns sont placardés au
mur, les autres enclos
dans un espace proauvent
tégé. Lorsque je
m'extrais du flux de la
rue pour retirer de 3 bis l'argent, si l'espace est
clos l'instant m'est ras"1 r r
surant, en revanche il
est perçu comme 4 bis
angoissant, voire dan
gereux s'il est situé sur sas sas
la voie publique ou en
position intermédiaire,
dans un renfoncement
5 espace public couvert : gare, aérogare, etc. par exemple. Pour le
banquier, tout paraît a
priori simple, il pense
économie et impose la
servuction où produc
teur et consommateur
CM C\| coproduisent le service. En sortant le service de ses murs, la
banque réalise une notable économie en postes de travail et
temps de production. Le principe est astucieux et le banquier
gagne sur tous les tableaux puisqu'il fait également travailler son
client qui « initie et réalise » lui-même le service. L'intérêt de
l'automate bancaire réside donc dans son accessibilité et sa dis
ponibilité6. Mais placé sur le mur de la banque, il crée une utopie
fonctionnelle, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire un
1 non-lieu.
6. Frantz Rowe, Des banques et des réseaux, ensptt - Économica, 1 994. i bancaire : un multimédia très ordinaire 89 L'automate
L'évolution physique et architecturale du dispositif répond à ce
constat. Du non-lieu (figure 1, p. 88) on a cherché à faire un
espace protégé, fût-ce en adjoignant symboliquement un
auvent, ce qui revenait pragmatiquement à le signaler comme
espace (figure 2). On a également tenté d'extraire l'automate du
flux de la rue en l'installant dans un renfoncement, espace inte
rmédiaire propice aux fantasmes et interprétations contradict
oires7 (figure 3 et 3 bis), ou en aménageant un espace clos
généralement protégé par un sas de verre (figure 4 et 4 bis). On
a également créé des lieux artificiels, espaces réduits à des
points précisément dénommés « points argent » (figure 5). Cette
évolution architecturale a été accompagnée d'une évolution
signalétique et sémiologique.
Placée dans la rue, affichant des messages d'ordre, en carac
tères rudimentaires, sur un écran réduit à sa plus simple express
ion, la machine a été pensée fonctionnellement pour
commander à un homme, lui-même pensé comme une machine.
L'objet ainsi conçu ne pouvait que partiellement atteindre son
objectif. On a alors découvert et singé toute l'épaisseur symbol
ique de la relation sociale. Le distributeur est venu s'enclore
dans l'espace de la banque, les écrans sont passés à la couleur
et au dessin, des messages informatifs, d'accueil et de convivial
ité sont apparus, la mise en scène des écrans s'est complexi-
fiée, le scénario défilant a alors fait intervenir un certain nombre
d'objets emblématiques : un sablier pour l'attente, une carte
géographique pour l'identification régionale de la banque, des
personnages d'accompagnement comme le groom pour le ser
vice. L'environnement proche du distributeur s'est peu à peu
transformé au point de devenir un nouveau support publicitaire.
De l'hyperfonctionalisme niant le social et la communication
humaine, nous sommes passés à une accumulation baroque de
messages, à un affichage de pratiques qui tendent à singer
mécaniquement l'être humain. Autrement dit, du message mini
mal sur high-tech en aluminium brossé, on est passé au dazibao
de la promotion commerciale.
L'analyse historique et sémiologique des automates bancaires
montre que l'instrument a singulièrement évolué. Cette évolu-
7. Une enquête réalisée par une banque régionale a montré que l'espace intermédiaire
pouvait être perçu de façon ambivalente par la clientèle. Soit il est perçu comme rassur
ant, car extrait du flux dangereux de la rue, soit angoissant, car soustrait au regard jugé
rassurant des passants sans pour autant donner le sentiment de protection et de sécurité
que donne un espace clos par un sas de verre, par exemple. 90 Psychosociologie de la communication
tion, permise par les progrès techniques de la carte bancaire, a
bouleversé le paysage quotidien (la carte devenant l'objet d'une
véritable interobjectalité sémiologique, c'est-à-dire d'un effet de
citation morphologique et matériel entre différents objets circu
lant dans des contextes sociaux distincts : télécarte, carte ser
vice, carte de visite, etc.8). L'évolution des distributeurs a été
pragmatique, tentant de répondre à un dysfonctionnement
entraîné par l'inadéquation de la machine aux pratiques
humaines. Mais les concepteurs n'ont-ils pas oublié de s'interro
ger sur la logique de communication que mettent en œuvre de
tels outils, révélant ainsi l'une des caractéristiques de l'idéologie
technocratique, tout entière dominée par un messianisme tech
nique dont l'idéal consiste à faire l'économie de l'être humain,
cette « machine imprévisible » ?
L'affichage électronique connote sa propre technicité au point
d'être systématiquement réexploité par la publicité. Ainsi, lorsque
dans les années 1980 un publiciste désirait jouer sur le caractère
technique d'un produit, il utilisait une graphie reprenant les part
icularités visuelles de l'affichage Minitel. À la fin des années 1990,
il parodie les liens hypertextuels ou, plus exactement, dessine un
univers visuel qui balise mentalement la représentation qu'on se
fait désormais d'Internet et des hypermedias. L'affichage des
écrans est chargé d'une valeur symbolique toute particulière; au-
delà de la technique, son évolution graphique, iconique et tex
tuelle mérite quelque attention. Elle traduit en effet une lutte
sourde pour le pouvoir au cours de laquelle deux discours anta
gonistes s'affrontent, celui de la rationalité technique et celui de la
sociabilité marchande. Si les écrans ont évolué d'un affichage
rudimentaire vers une sociabilité bien affichée, c'est uniquement
^ pour répondre à la rentabilité bancaire. Ce que nous connaissons
^ aujourd'hui des distributeurs automatiques est le résultat d'un
^ compromis pragmatique passé entre ceux qui pensaient avoir la
o> raison du support - raison technique des fabricants - et leurs
g> commanditaires - les banquiers. Compromis inévitable entre la
2 fonctionnalité technique, les usages et les pratiques sociales9.
c L'évolution des distributeurs ne marque toutefois qu'un instant
■â ■yTO 8. Yves Jeanneret & Emmanuel Souchier, « La Griffe, la fonction et le mérite : cartes de
3 visite professionnelles », Actes du Premier Colloque international Sémiologie en entre-
j| prise, CEE - Université Paris-7-Denis-Diderot - Électricité de France, 1 996.
§ 9. Jacques Perriault, La Logique de l'usage. Essai sur les machines à communiquer,
O Flammarion, 1989. bancaire : un multimédia très ordinaire 91 L'automate
passager de l'histoire beaucoup plus vaste des relations que
l'homme entretient avec l'argent. L'action en apparence banale
qui consiste à retirer de l'argent s'inscrit dans une histoire, des
rites, une symbolique... Si l'acteur est désormais solitaire, la
mise en scène s'est complexifiée, car la pièce se joue sur une
triple scène qui met en relation les sphères du privé, du social et
de l'économique. Le dispositif technique cristallise ainsi la déré
gulation des espaces symboliques et des espaces sociaux.
LA DÉRÉGULATION DES ESPACES SOCIAUX
Face au distributeur, la relation à l'argent présente deux caracté
ristiques contradictoires : la distance prise par l'individu du fait
de la dématérialisation de l'argent et le mouvement corporel qu'il
doit engager une fois confronté à la machine10.
Du métal précieux au carnet de chèques, en passant par la
pièce et le billet-papier, la relation corporelle a évolué d'un
contact direct vers un éloignement progressif, allant, pour ce qui
est de la monétique, jusqu'à la disparition pure et simple du
contact avec l'objet de référence. Notre société se caractérise
par un mouvement croissant vers l'abstraction : on parle désor
mais de cybercash. Inversement, comme pour compenser le
phénomène de dématérialisation, se développe un mouvement
d'engagement physique et d'exposition sociale. Devant le distr
ibuteur, l'acteur doit agir, répondre à des codes et s'engager phy
siquement à la vue et au su de tous. L'opération n'est toutefois
pas vécue de la même manière selon qu'elle se passe en pleine
rue ou dans le sas aménagé à l'intérieur de la banque.
Historiquement, nous sommes passés d'une transaction privée à
une transaction médiatisée par un guichetier puis à une opération
purement mécanique. D'un espace intérieur physiquement et cul-
turellement codé, qui relève à la fois du social et du privé, nous
sommes sortis dans la rue, espace des flux et des mouvements,
de l'imprévu et des dangers, de l'étrange autant que de l'étranger.
Seule la machine pouvait permettre au banquier d'imposer au
client une opération personnelle en pleine rue, de passer ainsi
d'une structure protégée du dedans à un espace du dehors voué
à tous les vents, de l'obliger à assumer un risque psychique aussi
violent (quand le danger n'est pas d'ordre physique). Au mieux, le
banquier est pris au piège du tout technique, au pire, il révèle son
10. Jean Poirier, « L'Homme, l'objet et la chose », Histoire des mœurs, vol. 1,
Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1990. Yves Jeanneret & Emmanuel Souchier,
« Pour une poétique de l'écrit d'écran », Xoana, n° 6, 1999. 92 Psychosociologie de la communication
propre visage. Retranché derrière l'œil de la caméra, il laisse le
client dans le flux social, la vitesse de la ville qui absorbe à la fois
le temps et l'espace de la transaction autrefois confiante et maîtri
sée. Seule la machine pouvait permettre la déresponsabilisation
du banquier dans l'acte social de transaction. Sauvagerie de la
technique ou, plus exactement, de son emploi irraisonné : le dis
tributeur s'avère être d'une violence symbolique inouïe dans le
rapport que l'homme entretient à l'argent.
Mais cette violence n'est pas le propre de la machine, elle naît
d'un autre conflit, celui du lieu et des espaces que le distributeur
condense, absorbe. La dérégulation des sociaux est un
phénomène qui accompagne la plupart des pratiques et des
tâches humaines investies par l'informatique11. La machine et
l'écran absorbent l'espace et le temps; ils en dérégulent les
repères sociaux, historiques et culturels. L'écran n'est-il pas lui-
même cet espace et ce temps d'où surgissent le possible et le
rêve? Si la pensée informatique se caractérise par la réinitialisa
tion constante qu'elle effectue, c'est qu'il n'y a pas pour elle
d'histoire, mais un perpétuel devenir, histoire chaque fois récrite.
L'effacement et l'amnésie sont des constantes de sa pratique.
Aussi fonde-t-elle par l'écran l'univers du mythe et de la divi
nité... ou celui de la névrose.
Toute relation à l'argent met en scène l'espace de l'intime, de
l'économique et du social. Lors d'une transaction habituelle, ces
espaces sont nettement distingués. À la surface du distributeur,
la distinction sociale, matérielle, historique et psychologique dis
paraît; la spécificité, le rôle et la fonction de chacun sont pure
ment et simplement niés. Le distributeur révèle ainsi - par défaut
- toute l'épaisseur de la relation interpersonnelle et toute l'impor-
^ tance de la gestion graduée des espaces symboliques que peut
^ convoquer une simple transaction financière.
^ Sans pour autant s'humaniser, les conditions se sont améliorées
|> lorsque le distributeur a été installé dans un espace réservé, dans
g1 le corps de la banque (espace néanmoins protégé de la banque
5 elle-même : où il conviendrait alors d'évoquer la métaphore de
c l'antichambre; cf. figure 4). Physiquement tout d'abord. Une fois
,o
ce
■*j 1 1 . En jouant des espaces, l'informatique peut inversement conforter certaines pratiques
s sociales inscrites dans la hiérarchie de l'entreprise. C'est le cas notamment de l'impri-
jl mante reléguée au secrétariat, domaine des tâches subalternes, lorsque l'écran sacra-
§ lise trône sur le bureau des cadres. Emmanuel Souchier, « L'Écrit d'écran, pratiques
O d'écriture et informatique », Communication et langages, n° 107, 1996. L'automate bancaire : un multimédia très ordinaire 93
la porte close, le danger est momentanément écarté, le sentiment
de sécurité s'affirme, l'opération peut alors s'effectuer en un lieu,
en un temps qui ne seront ni l'un ni l'autre absorbés par la vitesse
de la rue. Psychologiquement ensuite. L'espace fermé ne relève
plus de l'archétype fondamental de Y extérieur, mais de celui de
Y intérieur. Du point de vue de l'espace, nous sommes cette fois-ci
dans l'ordre du positif, car dehors et dedans « commandent
toutes les pensées du positif et du négatif »12.
Reste l'ambivalence du sas de verre, ambivalence de la vue qui
nie l'espace intime et, lors de la transaction, expose l'individu au
social {cf. figures 4 et 4bis). « Le lieu humain est vécu comme
clos »13, ainsi que le distributeur, à ceci près qu'il ne l'est pas
visuellement. Nous retrouvons l'ambivalence de la relation
confessionnale dans la religion chrétienne : le pénitent est visible
de l'extérieur, seul le confesseur est au secret. Dans l'espace du
distributeur le rapport au secret est distinct : vu de tous, il est seul
à posséder le code d'accès, le code secret. En outre le confes
seur est une machine et le secret de la parole se résume à un
code de quatre chiffres. Or ce partage du secret va à rencontre
de l'utopie fonctionnelle et des mythes qu'elle véhicule.
Le secret s'oppose également à l'idéologie de la transparence.
Transparence et secret, Janus d'un même mythe informatique.
Depuis que les machines de service, d'écriture ou de lecture
sont construites à travers la complexité (mécanique, électrique,
électronique...), elles ont interdit tout accès interne à l'utilisateur.
En d'autres termes, elles sont devenues incompréhensibles
pour le commun des mortels. Au-delà de la technique, elles sus
citent donc le fantasme et le magico-religieux. Par ailleurs, le
pouvoir a changé de mains, des banquiers ou des imprimeurs il
est passé aux informaticiens.
La lutte de pouvoir entre la technique et le commerce menée sur
l'écran des automates bancaires est symptomatique d'un phéno
mène que l'on retrouve dans la production multimédia. Seul le
pouvoir économique a permis de pallier l'utopie fonctionnelle de
la technique affichée sur les distributeurs. Qu'en sera-t-il des
écrans où la codification informatique impose ses normes tech
niques, idéologiques et esthétiques comme c'est le cas pour la
plupart des produits contemporains ?
Avec l'informatisation des pratiques écrivantes, nous assistons à
12. Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, PUF, 1957, p. 191 .
13. Paul Zumthor, La Mesure du monde, Seuil, 1993, p. 58. 94 Psychosociologie de la communication
un double phénomène. Le premier est un phénomène de mimes
is analogue à celui qui se produisit au début du xvie siècle.
L'écriture informatique singe celle qui l'a précédée et puise ses
ressources dans la pratique livresque à l'instar des premiers
typographes qui ne parvenaient pas encore à se dégager des
modèles manuscrits. Le second est un phénomène de normali
sation technologique de l'écrit comparable à celui qui se mit en
place dès l'apparition de l'écriture industrielle. Si les nécessités
de la casse typographique provoquèrent en effet la suppression
de la plupart des abréviations usitées dans les manuscrits, elles
introduisirent en revanche les accents et signes de ponctuation
que nous connaissons encore aujourd'hui. Par leur pratique et
leur technique, les typographes et les grammairiens du
xvie siècle figèrent l'orthographe et la physionomie du livre14; ce
faisant, ils défendaient leurs prérogatives et leur pouvoir.
Qui répondra aux contraintes techniques et à la grille de l'écran?
Sous quelles latitudes et selon quels rapports de pouvoir
s'émancipera l'écriture multimédia? À cette légitime interroga
tion répond le secret rendu nécessaire15. Symboliquement, le
secret devient le pendant logique de l'utopie; il rend possibles
les mythes de la disponibilité, de l'accessibilité et de l'égalité
véhiculés par les médias actuels.
MYTHE D'UNE INFINIE DISPONIBILITÉ,
D'UNE ÉGALITÉ ABSOLUE
Le distributeur automatique de billets participe en effet d'un
double mythe d'égalité et de disponibilité. Utopie d'une infinie
disponibilité de l'argent fondée sur l'espace et le temps : partout,
24 heures sur 24, Utopie d'une égalité sociale absolue face à
l'argent : tout le monde peut y accéder de la même façon
^ (l'accessibilité efface les différences, sociales, de fortune, etc.).
£! Mythe de la démocratie libérale : si l'économie est libérale, alors
w tout est possible; s'il n'y a pas d'interdit sur l'argent, alors il y a
H richesse et possession. Mythe fondé sur la libre circulation qui
g5 érige la fluidité en métaphore structurante.
5 Le terme servant à désigner la machine participe lui-même de ce
^ mythe : il s'agit en effet d'une distribution. La machine est béné-
■.§ fique, inépuisable, elle donne à tous, tout le temps et partout. . . en
.2
§ê Renaissance 14. On parlera », plus Le Grand tard d' Atlas orthotypographie. des littératures, Henri-Jean Encyclopaedia Martin, universalis, « Le Livre 1 990, et le p. texte 1 60-1 à 61 la .
§ 15. Bruno Delmas, in Henri-Jean Martin, Histoire et pouvoirs de l'écrit, Albin Michel,
O 1996, p. 473.

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