L'École française d'Athènes, 1846-1996 - article ; n°1 ; vol.120, pg 3-22

De
Bulletin de correspondance hellénique - Année 1996 - Volume 120 - Numéro 1 - Pages 3-22
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Roland Étienne
L'École française d'Athènes, 1846-1996
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 120, livraison 1, 1996. pp. 3-22.
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Étienne Roland. L'École française d'Athènes, 1846-1996. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 120, livraison 1,
1996. pp. 3-22.
doi : 10.3406/bch.1996.4585
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1996_num_120_1_4585• 3 BCH 120 (1996)
L'Ecole française d'Athènes,
1846-1996'
L'histoire de l'École française d'Athènes écrite par Georges Radet avait été conçue au
moment du Cinquantenaire de l'École, même si elle ne parut qu'en 1901. On aurait sou
haité, pour le Cent cinquantenaire, une nouvelle histoire de l'EFA, mais les délais étaient
trop courts pour parvenir au but à temps. Je me suis donc résolu à consacrer un tome du
Bulletin de Correspondance hellénique à une série d'articles donnant des aperçus variés sur la
maison de la rue Didot. J'espère que les abonnés de la revue ne seront pas trop surpris par le
contenu de ce tome, assez éloigné des livraisons habituelles, mais, à mon sens, enrichissant ;
je crois que tous les lecteurs devraient y trouver leur intérêt, y compris d'un point de vue
strictement scientifique. Ceux qui ont accepté d'y écrire, qui sont le plus souvent des lec
teurs et des auteurs du BCH, m'ont souvent avoué avoir pris plaisir à rédiger leur contribut
ion, et avoir appris, sur le sujet dont ils traitaient, beaucoup de choses qu'ils ignoraient.
Ce tome n'a pas vocation à remplacer une histoire, qui sera écrite plus tard par un
historien extérieur à notre maison, et qui ne devrait pas constituer une simple suite à l'i
rremplaçable ouvrage de G. Radet. L'œuvre de ce dernier a été conçue selon les critères his
toriques de son temps, où le politique était la clé de l'histoire. Il a donc passé au crible la
politique des directeurs avec sagacité, humour et parti-pris : si chacun est prêt à exalter
avec lui la personnalité d'Albert Dumont, il faudrait sans doute porter un regard moins
sévère sur l'œuvre d'Emile Burnouf. Recul du temps ou sensibilités personnelles ? Une
révision du « Radet » mériterait d'être un jour tentée.
Mais faut-il réduire l'histoire de l'École à la politique des directeurs ? Certes, le régime
institutionnel confère à ces derniers, encore aujourd'hui, un rôle majeur dans les destinées de
la maison. Pourtant, il y a d'autres façons d'approcher son histoire : la sociologie des
membres, celle du personnel s'inscrivent dans les grands mouvements d'une évolution qui
échappe au pouvoir directorial. Ce sont de tels aspects que trois articles de ce volume abor
dent avec succès. De même, l'opinion des « autres » sur l'École française d'Athènes méritait
d'être enregistrée: les contributions de B. Petrakos, Directeur de la Société archéologique
grecque, et des directeurs des Instituts étrangers constituent une première approche en ce sens.
Pour évoquer l'œuvre de l'École, j'ai fait le choix de privilégier les marges plutôt que
le centre. Un colloque, tenu en 1992, a fait le point, à travers l'exemple de Delphes, sur
l'apport des Français dans les différents domaines de l'archéologie ; la liste des publications
ROLAND ETIENNE — L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES, 1846-1896 CENT CINQUANTENAIRE EFA
de l'École semble suffisante, du moins provisoirement, pour apporter le complément. Il m'a
paru plus intéressant de rechercher comment et pourquoi les études byzantines, la préhist
oire, et les recherches sur la langue et la société néo-hellénique avaient, selon les moments,
retenu l'attention ou subi une éclipse ; l'intérêt porté aux disciplines, à différents degrés,
« marginales », semble aujourd'hui d'actualité, puisque la vocation de l'EFA, affirmée dans
les statuts de 1985, est de couvrir tous les domaines du savoir sur la Grèce.
Toutes les contributions sont œuvres d'anciens membres de l'EFA ou d'historiens
professionnels. Nous n'avons pourtant pas résisté à l'envie d'y ajouter les « mémoires de
guerre » de Madame Marguerite Martin, qui n'avaient pas été écrites pour être publiées,
mais pour le plaisir de quelques privilégiés. En acceptant d'élargir le cercle auquel étaient
destinées ses confidences, elle fait partager ce plaisir au plus grand nombre, aux nostal
giques d'une Grèce qui n'est plus et aux amis d'une École qui s'est beaucoup transformée ;
on rend ainsi hommage aux femmes de membres, une catégorie que G. Radet ne pouvait
évoquer, car l'École, à son époque, ne recevait que des célibataires. Le droit au mariage et
l'entrée des femmes comme membres de l'EFA (d'abord dans la section étrangère) sont
une des grandes conquêtes de l'entre-deux-guerres !
Puisque tous les articles de ce volume sont consacrés à des aspects spécifiques de l'his
toire, de la sociologie ou de l'œuvre de l'École, cette introduction se veut une rapide synthèse
historique qui n'a d'autre ambition que de tisser une trame continue de 1846 à 1996.
Cette continuité s'exprime dans le respect des traditions. Une médaille de l'EFA,
frappée pour le Cent cinquantenaire par la Monnaie de Paris, a pris place à côté des deux
précédentes. Chacune, par les symboles choisis et par son style, résume son époque. La
description des faces en convaincra :
RG. ι 1898
« Sur la face, une figure symbolisant l'École ou l'Archéologie, assise dans un gracieux pay
sage, sur un fut de colonne, soulève et contemple une statuette qu'elle vient de découvrir ; à ses
pieds une pioche, autour d'elle des vases, l'instrument et les fruits de ses recherches ; à gauche un
temple grec, à droite une église byzantine, emblèmes des diverses périodes de l'histoire qu'elle
embrasse dans ses études. Au-dessus, la devise :
Pour la science, Pour la patrie »
Au revers:
« est figuré le bâtiment de l'École française. Les noms des directeurs résument son
histoire: Daveluy 1846, Burnouf 1867, Dumont 1875, Foucart 1878, Homolle 1891. Une
grande palme le couronne, attachée par un ruban qui porte les deux dates 1846-1898. L'Acropole
dans une gloire occupe le champ supérieur, limité par une ligne qui a la majesté et la profondeur
de l'horizon. »
La médaille est l'œuvre de Roty.
Le cinquantenaire de l'École française d'Athènes, Supplément au BCH (1898) [1900],
p.LXLX-LXX. if*"*/
/s BCH 120 (1996)
RG.2 1947
« Le bel Apollon archaïque qu'elle montre sur sa face principale, entouré de deux figures
féminines symbolisant les deux aspects — découverte et méditation — de la recherche archéolo
gique, n'évoquera pas seulement le souvenir plastique des chantiers du Ptoion, de Malia et de
Délos : il peut rappeler aussi que, pour faire œuvre durable, l'archéologie doit être escortée de la
préhistoire et de l'épigraphie. L'autre face de la médaille, où s'élèvent seules, entre les noms des
directeurs, les trois colonnes de la tholos de Delphes remontées en 1938, exalte le rôle primordial
de l'architecture, à laquelle les autres arts majeurs demeurent soumis ».
La médaille est l'œuvre du graveur Raymond Delamarre.
L· centenaire de l'École française d'Athènes, Supplément au BCH (1946) [1948], p. 48-49.
RG.3 1996
Le droit est occupé par une carte de la Méditerranée, centrée sur Délos. Se surimpose à
celle-ci le nom de l'École française d'Athènes, qui laisse apparaître les îles de Crète et de Chypre,
où se trouvent deux grands chantiers de l'École. Cette carte a une double signification : elle rap
pelle que, si l'EFA a pour domaine privilégié la Grèce, elle est aussi présente hors des frontières de
celle-ci, et notamment à Chypre depuis 1975 ; elle évoque aussi l'intérêt des recherches géogra
phiques, passées et récentes. Sont gravés les noms des quinze directeurs.
Le revers est entièrement consacré à Malia, le plus prestigieux des chantiers préhistoriques
de l'École. On aperçoit dans le fond la couverture du quartier Mu, exprimant le souci de présenta
tion et de préservation des sites. Le génie à la cruche est emprunté à la décoration d'un coquillage
en pierre découvert à Malia en 1981 (1570-1500 av. J.-C.) : il suggère que la découverte de beaux
objets, même si elle n'est plus une fin en soi de l'archéologie, procure bien du plaisir à ceux qui les
trouvent.
La médaille a été dessinée par Didier Laroche et gravée par Sylvain Brct.
/. L'École française d'Athènes : à L· recherche
d'une identité (1846-1870)
1846: les circonstances d'une naissance
Une phrase d'un des directeurs de l'EFA, Théophile Homolle, résume parfait
ement les conditions d'une naissance : nous devons l'existence de l'École « à deux révolu
tions, l'une politique, l'autre littéraire : la révolution grecque et la révolution romantique.
ïlltinéraire de Paris à Jérusalem, les Orientales, en exaltant les beautés de la Grèce antique,
les misères, l'héroïsme de la Grèce moderne, imposèrent à tous les esprits, à tous les cœurs
la patrie de Péridès et de Canaris »2.
ROLAND ETIENNE — L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES, 1846-1896 • β CENT CINQUANTENAIRE EFA
Flg.1.-
Médaille du
Cinquantenaire.
ng.2.-
Médaille du
Centenaire.
Fig.3.—
Médaille du
Cent
cinquantenaire. 7 BCH 120 (1996) /
De fait, la France avait activement participé aux luttes pour l'indépendance de la
Grèce: le corps expéditionnaire du général Maison avait libéré le Péloponnèse. À cette
action militaire était liée une grande expédition scientifique, l'Expédition de Morée (1829-
1831), conçue sur le modèle de celle qui avait été envoyée en Egypte et patronnée par trois
Académies. L'action conjointe des militaires et des savants symbolise assez bien le double
intérêt politique et scientifique pour la Grèce.
Ces deux motivations expliquent le décret de fondation de septembre 1846. Il est
né de la volonté des « politiques » : l'ambassadeur de France en Grèce, Piscatory, et le
ministre grec Colettis, qui avaient tissé des liens pendant la guerre d'Indépendance, voul
aient conforter les intérêts du « clan » francophile contre l'influence des Anglais, au point
que, pour l'historien de l'EFA, dire que « l'École française est une création de l'Angleterre »
ne relève pas tout à fait du paradoxe3. Le « complot » athénien reçoit l'appui en France du
ministre de l'Instruction Publique, de Salvandy, gagné au philhellénisme, et jouit du sou
tien des milieux intellectuels: Sainte-Beuve, dès 1841, formule l'idée d'un établissement
français en Grèce, et, en 1845, l'Académie des Beaux-Arts autorise des pensionnaires de la
Villa Médicis à Rome à gagner Athènes pour y étudier les antiquités.
Les missions de l'École française d'Athènes
Quelle forme doit-on donner au nouvel établissement et quels buts lui assigner?
L'ordonnance de fondation est assez vague, et ne tranche pas entre les missions :
« II est institué une École française de perfectionnement pour l'étude de la langue,
de l'histoire et des antiquités grecques à Athènes. Cette École se compose d'élèves de l'École
normale supérieure, reçus agrégés des classes d'humanités, d'histoire ou de philosophie. Elle
est placée sous la direction d'un professeur de Faculté ou d'un membre de l'Institut. . . ».
Les membres sont nommés pour deux ans, une troisième année leur étant octroyée
par décision spéciale. Ils peuvent ouvrir, avec l'autorisation du roi de Grèce, des cours
publics gratuits de langue française et de littératures française et latine. Ils confèrent le bac
calauréat es lettres aux élèves des écoles françaises et latines de l'Orient.
Deux initiatives originales n'aboutiront que plus tard : une section des Beaux-Arts,
prévue par un décret de 1847, ne recevra sa consécration qu'en 1859, et l'admission de
membres belges, envisagée sérieusement par des discussions entre gouvernements, ne
deviendra effective qu'en 1900 avec la création de la section étrangère.
Que fit à Athènes la première génération de jeunes Français ? :
« On monte à cheval ; on arrose ; on bêche un hectare de jardin par jour, et l'on a des
moustaches d'un décimètre. On se montre ; on fait des visites ; on danse aux bals. On y est
présenté à Coletti et l'on est fier de s'entretenir cinq minutes avec le vrai roi de la Grèce »4.
ROLAND ETIENNE — L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES, 1846-1896 • 8 CENT CINQUANTENAIRE EFA
Fidèles à la tradition humaniste et romantique, les membres parcourent Athènes les
auteurs anciens à la main, voyagent en poètes et s'extasient en retrouvant l'Antiquité dans la
Grèce de l'époque. Cette première phalange d'Athéniens remplit, pendant deux ans, des
fonctions d'enseignement, puis les abandonne. De science, il est bien peu question.
Quatre ans après le décret de fondation, la réforme de 1850 plaça l'EFA sous la
tutelle de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et affirma la vocation scientifique de
l'EFA : les membres durent rédiger des mémoires de recherche, envoyés à l'Académie qui
contrôlait et suscitait des travaux, sur le modèle de ce qui se faisait pour les artistes à la
Villa Médicis à Rome. C'est le système de contrôle qui est encore en vigueur aujourd'hui.
Mais il fallut du temps pour que la nouvelle vocation s'imposât, les deux premiers direc
teurs n'étant pas favorables aux recherches érudites. C'est seulement dans les années 1870
que l'École entra définitivement dans l'ère scientifique.
Le bihn des trente premières années
Est-ce à dire que le bilan des trente premières années est entièrement négatif? Loin
de là. De fortes personnalités sont passées par l'École, mais leur carrière s'est développée,
dans une large mesure, en dehors d'elle. On citera pour mémoire le plus célèbre des
« Athéniens », Edmond About, dont l'œuvre littéraire et satirique, La Grèce contemporaine
en 1855, et Le roi des montagnes en 1856, servit à alimenter un courant peu favorable au
jeune État grec. Mais il y eut aussi de vrais savants, comme Numa Pompilius Fustel de
Coulanges, dont La cité antique (1864), rééditée jusqu'à nos jours, est un des livres fondat
eurs de la science historique française. Paul Vidal de La Blache, qui créa l'école française
de géographie, est aussi passé par Athènes.
Et l'archéologie de terrain dans tout cela ? Les voyages, au mieux les explorations,
furent plus développés que les fouilles, dans la tradition de l'Expédition de Morée. Les
Français ont pourtant fouillé : la première entreprise, qui fit beaucoup de bruit en Grèce et
en France, fut menée par Ernest Beulé au pied de l'Acropole. Il crut découvrir l'entrée clas
sique de l'Acropole, qui se révéla être, en fait, une porte byzantine ; il tira de ses recherches
une synthèse sur l'Acropole5. On doit aussi mentionner la première campagne de Paul
Foucart à Delphes, qu'il accomplit de sa propre initiative, et à ses frais (!) : il mit au jour
une nouvelle partie du mur de soutènement de la terrasse du temple. La mission en Macé
doine de Léon Heuzey et Honoré Daumet fut commanditée en 1861 par Napoléon III,
qui s'intéressait aux champs de bataille de César en Orient : menée en marge de l'École,
mais par deux « Athéniens », elle révéla les antiquités d'une région peu explorée. Le Louvre,
c'était encore dans l'air du temps, s'enrichit d'un certain nombre de trouvailles. 9 BCH 120 (1996) !
La section des Beaux-Arts et h section scientifique
La célébrité de cette mission doit beaucoup à la qualité des dessins d'Honoré Dau-
met, membre de la section des Beaux-Arts de l'École. En effet, un décret de 1859 avait
prévu une section scientifique et une section des Beaux-Arts. Si l'activité de la première fut
réduite — elle se limite aux travaux du physicien Henri Gorceix à Santorin (1870) — , de
nombreux architectes, venant de l'Académie de France à Rome, bénéficièrent des postes
qui leur furent offerts dans la seconde.
La suppression de ces sections dans la réforme de 1874 ne représenta pas un
progrès : lors du développement des grandes fouilles dans les décennies suivantes, le recrut
ement d'architectes allait être aléatoire. Rétrospectivement, on peut regretter aussi l'abandon
d'une section scientifique : la collaboration avec les scientifiques (géologues, physiciens,
naturalistes) est devenue une des nouvelles dimensions de l'archéologie contemporaine.
//. Epanouissement et stabilité d'une Ecole d'archéobgie :
1870-1950
La création d'un institut de recherche : 1873-1874
Si l'on a pu écrire que c'est à l'Angleterre que l'on doit la création de l'École fran
çaise, on peut ajouter que c'est à l'Allemagne que l'on doit sa seconde naissance.
La défaite de 1870 fut un choc pour toute l'intelligentsia française : « le relèvement
des études scientifiques devint une préoccupation nationale»6 qui eut des conséquences
directes sur la vie de l'EFA. La science allemande était non seulement en avance dans tous
les domaines de l'érudition archéologique (corpus d'inscriptions, de vases, identification
des œuvres de sculpture), mais elle se plaçait désormais en concurrente sur le sol grec:
l'Institut allemand d'Athènes, section de l'Institut archéologique de Berlin, fut créé en
1873, la fouille d'Olympie ouvrit en 1875, et le premier tome d'une revue scientifique
allemande consacrée à la Grèce parut dès 1 876. La France avait non seulement perdu son
monopole — l'EFA n'étant plus le seul établissement étranger en Grèce — mais elle se
trouvait dans un état d'infériorité sur le plan scientifique : pas de politique de fouilles sy
stématiques, un bulletin médiocre et irrégulier pour diffuser l'information, des hésitations
sur les missions de l'EFA. Pour résister, il fallait d'abord améliorer la culture des élites.
La réforme de 1874 eut le mérite de la clarté : il ne subsistait plus qu'une seule section,
celle des Lettres. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres était confortée dans son pouvoir
ROLAND ETIENNE — L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHENES, 1846-1896 10 CENT CINQUANTENAIRE EFA
de tutelle, recevant les mémoires des membres, et proposant deux noms au Ministère pour la
désignation du Directeur. Les membres étaient au nombre de six, restaient trois ans, et étaient
recrutés à raison de deux par an. À quelques modifications près (nombre des membres et durée
du séjour), c'est le système qui a fonctionné jusqu'aux statuts de 1985. En revanche, l'ambitieux
programme du concours d'entrée, qui comportait des épreuves écrites et orales — dont une
épreuve d'épigraphie latine et de langue grecque moderne — , passa rapidement à la trappe.
La création la plus originale fut l'institution d'une succursale romaine, décidée en
1873 : les membres devaient y séjourner un an, pour se former à leurs futurs travaux en
Grèce ; mais ce stage de formation ne fut appliqué qu'à deux promotions, et fut aban
donné dès que l'École de Rome acquit son autonomie, en 1875. Il n'en resta que le tradi
tionnel voyage en Italie comme prélude des travaux athéniens, dont la coutume se perpét
ua, avec des interruptions, jusque dans les années quatre-vingt.
Si la réforme fut préparée par le deuxième directeur, Emile Burnouf, le renouveau
s'incarne dans la personne d'Albert Dumont, sous-directeur à trente-deux ans de la succurs
ale romaine, et troisième directeur de l'EFA en 1875. Dumont inventa non seulement les
structures d'un centre de recherche, mais il appliqua en trois ans un programme scienti
fique à larges vues.
Il créa un Institut de Correspondance hellénique pour concentrer l'information et
établir des liens avec le milieu grec. Les communications et informations, présentées en
grec et en français au cours des séances de cet Institut, furent publiées dans une revue
annuelle, le Bulletin de Correspondance hellénique, dont le premier tome parut en 1877.
Une collection, la Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome, fut lancée, en col
laboration avec la jeune École de Rome, pour publier les travaux des membres7.
Ces travaux, A. Dumont les conçut avec une belle ampleur de vue. Savant lui-même
aux centres d'intérêt très diversifiés, et pionnier en de nombreux domaines (de la préhistoire
aux anses d'amphores timbrées, de la chronologie des archontes athéniens aux terres cuites),
il dirigea les Athéniens vers tous les champs de l'hellénisme : il poussa les uns vers le mont
Athos, les autres vers Constantinople où ils étudièrent la topographie byzantine ; il conçut
une vaste enquête sur les dialectes grecs modernes, dont une première étude, sur Chypre,
fut publiée en 1 879. Aux antiquisants classiques, il imposa de rédiger des corpus, domaine
dans lequel les Allemands étaient passés maîtres. Enfin, sous sa direction, la fouille de Délos
reçut une impulsion décisive, et les explorations en Asie Mineure furent reprises.
Lorsqu'il repartit en France au bout de trois ans, pour occuper un poste de recteur,
puis celui de Directeur des Enseignements supérieurs, A. Dumont avait réellement tran
sformé l'École en un institut de recherche. Il laissait derrière lui une œuvre pleine de pro
messes, qu'il appartenait à ses successeurs de réaliser. Certes, ils le firent, mais en abandonn
ant, dans une certaine mesure, l'ambitieux programme de Dumont, pour concentrer
l'activité de l'École sur les études classiques. 11 BCH 120 (1996) /
L'époque des grandes fouilles : 1873-1922
hg. 4 II faut dire qu'avait sonné le temps des grandes fouilles, exigeantes en hommes et
en moyens. Sous la pression de la concurrence, car les missions étrangères se multiplièrent
en Grèce8, s'établit une répartition des grands chantiers. La compétition fut parfois vive.
Elle reflétait les oppositions entre nations à la recherche d'un prestige culturel qui servait
leurs intérêts politiques : la médaille frappée pour la célébration du Cinquantenaire de
l'EFA en 1898 ne portait-elle pas gravé au droit « Pour la science, pour la patrie» ? Toutes
les nations travaillant en Grèce auraient pu se prévaloir d'une pareille devise.
C'est sur ces chantiers, héritage des grandes fouilles de la fin du XIXe et du début
du XXe s., que travaille encore aujourd'hui l'EFA, en ayant renouvelé ses méthodes et ses
centres d'intérêt. Contentons-nous d'en dresser une liste :
— Délos : des fouilles furent entreprises dès 1873 et se développèrent en plusieurs
périodes. Les travaux furent particulièrement intensifs entre 1904 et 1914 grâce aux sub
sides mis à la disposition de l'École par le duc de Loubat.
— Delphes : la « Grande Fouille » dure de 1892 à 19039. Le gouvernement français
avait voté un subside exceptionnel pour le déménagement et la reconstruction du village
de Kastri, qui occupait le site antique.
— Argos: 1902-1913, fouilles en plusieurs points de la ville d'Argos par un
membre hollandais de l'EFA et avec des ressources fournies par son gouvernement.
— Thasos : début des fouilles en 191 1.
— Philippes : ouverture du chantier en 1914.
— Malia : 1922, fouilles du palais minoen, en collaboration avec les Grecs.
Ces choix suivent une double logique, politique et scientifique. D'un côté, la
France manifeste sa présence dans des régions de l'hellénisme récemment récupérées par la
Grèce (Philippes, Thasos) ; d'autre part, elle suit le développement de l'archéologie préhel
lénique en Crète (Malia).
Au total, cette politique fut particulièrement judicieuse, puisque, de la préhistoire
(Malia) à l'époque byzantine (Philippes), les grands chantiers de l'EFA couvraient à peu
près tous les domaines de l'Antiquité. Les sanctuaires de Délos et Delphes ont joué un rôle
de premier plan dans l'histoire de la Grèce. Trois sites urbains, Délos, Argos et Thasos,
offraient un champ inépuisable aux études d'urbanisme. Thasos permettait d'étudier une
colonie parienne en milieu thrace, et Philippes une colonie romaine en Orient. Tous les
problèmes essentiels de l'hellénisme pouvaient être posés. Les Français auraient eu tort de
se plaindre du partage : s'ils avaient perdu Cnossos, de haute lutte, au profit des Anglais,
avec Malia, ils disposaient, comme le montreront les fouilles des années '60, d'une autre
Cnossos, plus ancienne encore.
Les révélations de ces grandes fouilles furent, à tous les points de vue, capitales, et il
serait vain d'en dresser un bilan : des milliers d'inscriptions, des centaines d'œuvres d'art,
ROLAND ETIENNE — L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES, 1846-1896

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