L’essor du sceau au XIe siècle. - article ; n°1 ; vol.155, pg 221-234

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Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1997 - Volume 155 - Numéro 1 - Pages 221-234
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Jean-Luc Chassel
L’essor du sceau au XIe siècle.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1997, tome 155, livraison 1. pp. 221-234.
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Chassel Jean-Luc. L’essor du sceau au XIe siècle. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1997, tome 155, livraison 1. pp. 221-
234.
doi : 10.3406/bec.1997.450865
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1997_num_155_1_450865Résumé
Le XIe siècle est marqué, en France, par l'adoption du sceau comme mode régulier de validation des
chartes, par un premier groupe d'évêques et de princes laïcs, essentiellement au nord du royaume.
Deux dossiers (actes et sceaux des évêques de Langres et des ducs de Bourgogne) illustrent la
délicate critique des sources: les premiers témoignages fiables sont longtemps précédés de faux ou
d'indices ambigus. Captivés par cette première étape de la diffusion du sceau chez autres que le roi, les
sigillographes et les diplomatistes ont négligé l'emploi, perdurant, des anneaux sigfflaires, qui servaient
à clore des lettres aussi bien que des reliquaires; l'agrandissement des matrices les progressivement
écartés des documents d'archives, puis cantonnés, au XIIe siècle au rôle de contre-sceaux. L'étude des
sceaux (iconographie, légende) et des annonces de scellement dans les actes montre que les rares
grands qui usent déjà d'un sceau de validation au XIe siècle recourent à quelques solutions homogènes
et fonctionnelles: le sceau a pour fonction primordiale de manifester leur auctoritas.
Zusammenfassung
Das 11. Jahrhundert ist in Frankreich die Epoche, in der das Siegel als geläufiges Instrument zur
Beglaubigung von Urkunden eingeführt wird, zunächst von einer Gruppe von Bischöfen und
nichtklerikalen Fürsten, besonders im Norden des Königreiches. Zwei Sammlungen (Urkunden und
Siegel der Bischöfe von Langres und der Herzöge von Burgund) exemplifizieren die heikle Quellenkritik
in diesem Bereich: den ersten verlälichen Originalzeugnissen geht eine über längere Zeit sich
erstreckende Reihe von Fälschungen oder uneindeutigen Stücken voraus. Die Sigillographie und die
Urkundenlehre haben angesichts ihres Interesses für die erste Phase nichtköniglicher
Siegelverwendung den fortdauernden Einsatz der Siegelringe vernachlässigt, die sowohl Briefe als
auch Reliquienschreine verschlossen; die Vergrößerung der Siegelstempel hatte dann die Siegelringe
nach und nach aus den urkundlichen Quellen verschwinden lassen und ihre Funktion im 12 Jahrhundert
auf die Apposition von Rücksiegeln reduziert. Die Untersuchung der Siegel (Bildgestaltung und
Umschrift) sowie der Ankündigungen von Siegelappositionen in der Urkunde zeigt, daß die wenigen
Mächtigen, die im 11. Jahrhundert bereits ein Beurkundungssiegel verwendeten, auf einige wenige,
einheitliche und gut handhabbare Lösungen zurückgriffen: Die wichtigste Funktion des Siegels ist die
Darstellung der Auctoritas ihrer Träger.
Abstract
France in the eleventh century witnessed the adoption of the seal as the regular mode of validation of
charters, first by group of bishops and lay princes, mainly in the northern part of the kingdom. Two
dossiers (deeds and seals of the bishops of Langres and the dukes of Burgundy) illustrate the problems
met by critical source examination reliable evidence first appears following a long period of forgeries
and ambiguous evidence. Sigillographers and diplomatists, fascinated as they were by this first stage in
the spread of seals other than the king's, overlooked the lasting usage of seal rings, which were used to
close letters as well as reliquaries: the growth in size of seal dies progressively excluded them from
archive muniments, then, in the twelfth century confined their use to counter-seals. The study of seals
(iconography and legends) and clauses of corroboration borne by instruments shows that those few
mighty lords who already used seal for validation in the eleventh century shared small number of similar
practical solutions: the seal was mainly intended as sign of their auctoritas.Bibliothèque de l'École des chartes, t. 155, 1997, p. 221-234.
L'ESSOR DU SCEAU AU XIe SIECLE
par
Jean-Luc CHASSEL
De toutes les périodes qui intéressent la sigillographie médiévale, le
XIe siècle est assurément celui dont l'étude s'avère la plus difficile. An
nonces de scellage invérifiables sur des copies d'actes disparus; traces
équivoques au bas d'actes ne comportant aucune annonce de la présence
d'un sceau; mentions et dessins d'empreintes perdues, consignés à des
époques diverses, toujours précieux mais qu'on ne peut accepter sans ci
rconspection ; forgeries intégrales, plus ou moins adroites ; actes sincères scellés
postérieurement et parfois, mais pas toujours, fallacieusement ; actes faux
munis d'une empreinte originale soustraite à une autre charte, voire d'un
surmoulage; documents aberrants ou suspects, d'interprétation incertaine;
et enfin, trop rares à notre goût, pièces irréprochables, résistant à toute cri
tique; le tout dans la plus totale dispersion, trop souvent non ou mal édité,
reproduit ou décrit. Telle est la matière qu'offre cette époque.
Pour qui en affronte l'étude, le risque est grand de tomber dans un systé-
matisme, dans une rigidité de conceptions, impropres à un siècle de transi
tion. Pour la France au moins (car, sans parler de ces aires méditerra
néennes soumises à l'influence byzantine et adeptes depuis longtemps de
la bulle de plomb, certains pays d'Empire ont devancé le mouvement de
plusieurs décennies), le XIe siècle est marqué par l'apparition du sceau
comme mode régulier de validation des actes, mode jusque-là réservé à la
diplomatique royale. Certes, le phénomène ne concerne encore qu'un groupe
étroit de prélats et de princes, essentiellement du Nord; mais il annonce
le prodigieux développement d'une pratique qui connaîtra, du XIIe au
XIVe siècle, son âge d'or. Or, en ce domaine comme en d'autres, l'innova
tion s'accompagne forcément de la diversité des usages : la suspicion qu'ins
pire telle charte peut n'être que l'effet d'abusifs et anachroniques pré
jugés.
Une évidence s'impose en revanche, dont on pardonnera le lourd rap
pel : la charte forme un tout, dont le sceau est un élément indissociable.
Pour le XIe siècle — on n'ose pas dire plus encore pour lui que pour tout
autre — , la critique sigillo graphique est partie intégrante de la diploma-
Jean-Luc Chassel, maître de conférences à l'université Paris X-Nanterre, U. F. R. de sciences
juridiques, 200 avenue de la République, F-92001 Nanterre Cedex. JEAN-LUC CHASSEL B.É.C. 1997 222
tique. Mais, si la valeur historique du sceau ne peut être déterminée sans
l'examen de tous les autres aspects de l'acte, la valeur historique de celui-ci
ne peut l'être sans l'examen du sceau.
Des travaux récents, dus notamment à Robert-Henri Bautier, permettent
de dégager les grandes lignes du phénomène l. En France, le scellage des
chartes touche d'abord le milieu episcopal : il est adopté en 1040 par le
métropolitain de Reims et se généralise chez les évêques de cette province
avant la fin du siècle, atteignant même quelques abbayes. Il se répand aussi
dans d'autres régions, mais avec moins de force et, dans les terres méridio
nales, les exemples ecclésiastiques antérieurs au XIIe siècle demeurent rares
et isolés. Chez les laïcs, le mouvement, qui ne me semble pas antérieur aux
années 1060, est circonscrit aux plus puissants des princes de la moitié sep
tentrionale du royaume, auxquels semble seul se joindre le comte de Poi
tiers, duc d'Aquitaine.
Vouloir préciser la chronologie et la problématique générale de cet usage
du sceau au XIe siècle supposerait d'entreprendre ou de reprendre l'analyse
de chaque dossier local. On se bornera ici à illustrer les difficultés de la
tâche par deux dossiers — la diplomatique des évêques de Langres et celle
des ducs de Bourgogne — et par quelques remarques sur la distinction entre
anneau sigillaire et sceau de validation des chartes.
1 . Actes et sceaux des évêques de Langres. — Les évêques de Langres de
la première moitié du XIe siècle n'ont jamais scellé leurs actes, simplement
validés par divers types de souscriptions et, parfois, par leur monogramme.
Si deux chartes de Hugues de Breteuil (1031-1049) comportent un sceau
ou une trace de scellage, c'est par l'effet d'une manipulation postérieure 2.
1. R.-H. Bautier, Le cheminement du sceau et de la bulle, des origines mésopotamiennes
au XIIIe siècle occidental, dans Revue française d'héraldique et de sigillographie, n° 54-59,
1984-1989, p. 41-84, repr. dans id., Chartes, sceaux et chancelleries : études de diplomat
ique et de sigillographie médiévales, Paris, 1990 (Mémoires et documents de l'Ecole des
chartes, 34), t. I, p. 123-166; du même, Apparition, diffusion et évolution typologique du
sceau episcopal au Moyen Âge, dans Die Diplomatik der Bischofsurkunden vor 1250 1 La dipl
omatique épiscopale avant 1250, Referate zum VII. Internationalen Kongreß für Diplomatik
(Innsbruk, 27. September-3. Oktober 1993), éd. Christoph Haidacher et Werner Köfler,
Innsbruck, 1995, p. 225-241. Pour la province ecclésiastique de Reims, synthèse de
Ghislain Brunei, Chartes et chancelleries du nord de la France au XIe siècle, dans A propos
des actes d'évêques, hommage à Lucie Fossier, éd. Michel Parisse, Nancy, 1991, p. 227-244.
On trouvera aussi quelques précisions dans J.-L. Chassel, L'usage du sceau au XIIe siècle,
dans Le XII' siècle, mutations et renouveau, éd. Françoise Gasparri, Paris, 1994 (Les cahiers
du Léopard d'or, 3), p. 61-102.
2. Originaux non scellés de l'évêque Lambert de Vignory : Arch. dép. Haute-Marne,
2 G 1171 (daté de 1018), et 28 H 4 (1019); Arch. dép. Savoie, SA 128 (1022). Original
non scellé de l'évêque Hugues de Breteuil : Arch. dép. Haute-Marne, 12 H 3 (1032); scellé B.É.C. 1997 L'ESSOR DU SCEAU 223
Pourtant, ce siège episcopal était compté, naguère encore, parmi les tout
premiers du royaume à faire usage de ce mode de validation. La charte de
Févêque Hardouin de Tonnerre (1049-1065) en faveur du prieuré Saint-
Etienne de Vignory, délivrée entre 1051 et 1057, comporte en effet un splen
dide scellage parfaitement conservé, qui n'avait éveillé les soupçons d'aucun
spécialiste. J'ai pu montrer comment l'acte est une réfection interpolée qui,
comme son sceau en navette aiguë, en cire noirâtre, pendant sur lacets
de fils blancs et bleus, est postérieure d'au moins un siècle au temps
d'Hardouin3. Quant aux deux autres chartes en forme d'originaux attribués
à cet évêque, relatives aux droits de Saint-Bénigne de Dijon sur Diénay, en
1057, et comportant annonce du sceau et incisions pratiquées pour le pas
sage de doubles queues de parchemin, ce sont l'une comme l'autre des faux
de la deuxième moitié du XIIe siècle4.
Pour l'épiscopat de Hugues-Renard de Bar-sur-Seine (1065-1084), sept
chartes en faveur de Molesme comportent à la fois l'annonce du sceau et
des traces de scellage. Mais on sait, grâce à Jacques Laurent et à P. Gaut
ier, qu'il s'agit de faux de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle5. Le
seul original sincère que nous possédions du temps de cet évêque (la notice
d'un plaid tenu à Bèze en 1066, et non une charte) ne comportait pas de
sceau au départ et n'en fut muni qu'après coup, peut-être par un légat pont
ifical au demeurant non identifié6.
Il faut donc attendre l'évêque Robert de Bourgogne (1084-1111) pour
que l'usage du sceau soit à nos yeux une certitude : un sceau de ce prélat
a en effet été rivé en 1088 sur une charte, irréprochable, en faveur de Saint-
Benoît-sur-Loire, qui n'en comporte plus aujourd'hui que la trace7. On
connaît heureusement le sceau par un dessin de la fin du XVIIe siècle, d'après
postérieurement : ibid., 28 H 4 [1034-1035] ; acte perdu, décrit comme scellé : Pierre Gaut
ier, Etude de diplomatique sur les actes des évêques de Langres du VII' siècle à 1136, 3 vol.
manuscrits, avant 1917, microfilm aux Arch. dép. Haute-Marne, t. II, n° LXXXVI. Je
reprends, pour tout ce dossier, les conclusions présentées dans L'apparition du sceau dans
les actes de la chancellerie de Langres au XI' siècle, dans Les Cahiers haut-mamais, n° 167,
1986, p. 77-95. Tous les actes cités ici, et délivrés en faveur de Saint-Bénigne de Dijon
(Arch. dép. Côte-d'Or, sous-série 1 H) et de ses dépendances (Arch. dép. Haute-Marne,
sous-séries 24 H, 28 H, 31 H), sont publiés dans Chartes et documents de Saint-Bénigne
de Dijon, t. II, 990-1124, éd. Georges Chevrier et Maurice Chaume, Dijon, 1943.
3. Pseudo-original scellé de l'évêque Hardouin de Tonnerre : Arch. dép. Haute-Marne,
31 H 2; Arch, nat., collection de moulages de sceaux [désormais : moulage], Ch 1561.
4. Arch. dép. Côte-d'Or, 1 H 440.
5. Cartulaire de l'abbaye de Molesme, éd. J. Laurent, Paris, 1907-1911, 2 vol., t. I,
p. 84-95; P. Gautier, Étude de diplomatique..., t. I, p. 115-125 et 134-141.
6. Arch. dép. Côte-d'Or, 1 H 13.
7.dép. Loiret, 3 H 34. 224 JEAN-LUC CHASSEL B.É.C. 1997
un acte perdu du chartrier de Saint-Bénigne de Dijon8. Cependant la seule
empreinte que nous gardions, sur une cire rougeâtre qui ne saurait guère
convenir à l'époque, résulte vraisemblablement d'un surmoulage; elle
a été appendue au XIIIe siècle, sur double queue de parchemin, à un
faux particulièrement grossier9, dû à l'industrie des moines de Saint-
Bénigne qui, on l'a vu, n'avaient pas de peine à trouver l'empreinte modèle
dans leurs archives.
2. Actes et sceaux des ducs de Bourgogne. — Les actes des ducs de Bour
gogne du XIe siècle sont tout aussi délicats à appréhender du point de vue
sigillo graphique, car aucune étude diplomatique d'ensemble ne leur a été
consacrée.
Du long principat de Robert Ier (1031-1076), on connaît quatre actes,
apparemment originaux, tous délivrés au profit des moines de Saint-Bénigne
de Dijon et tous vraisemblablement écrits par le bénéficiaire. Aucun ne com
porte l'annonce d'un scellage, mais tous en comportent des traces : 1 ° deux
oculi dans un repli régulier, en [1034-1039]; 2° incision horizontale dans
un repli irrégulier, en 1043; 3° bas de l'acte coupé et deux petites inci
sions horizontales parallèles, avec un reste de lanière de cuir, mordant sur
la dernière ligne du texte, en [1031-1046]; 4° deux oculi au bas de l'acte,
sans repli, en 1054 10.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, deux de ces chartes (3° et 4°) comportaient
encore leur sceau, qui nous est connu par plusieurs descriptions ou des
sins ; il représentait un homme debout, vêtu d'une cuirasse à la romaine,
casqué, tenant une lance dans la main droite et s'appuyant de la gauche
sur un bouclier, avec pour légende : « ROTBERTVS DVX BVRGVNDIAE » ou
« ROBERTVS BVRGVNDIONVM [var. BVRGONDORVM] », selon les sources ".
Comme l'a remarqué Pierre Gras12, le style évoque une intaille antique;
il peut révéler ce genre d'anneaux sigillaires dont l'usage est encore attesté
au XIe siècle, on y reviendra.
Par ailleurs, la représentation doit être rapprochée de celle des sceaux
de deux princes allemands contemporains, le duc Henri VII de Bavière et
8. Cartulaire de Saint-Bénigne, dit cartulaire Bouhier, Bibl. nat. de Fr., lat. 17080, fol. 152.
9. Arch. dép. Haute-Marne, 24 H 1 ; Arch, nat., moulage Ch 1563.
10. Arch. dép. Côte-d'Or, respectivement : 1 H 708; 1 H 991 ; 1 H 13; 1 H 16.
11. Pour l'acte n° 3 : inventaire des titres (1676), Arch. dép. Côte-d'Or, 1 H 2, fol. 9.
Pour l'acte n° 4 : vidimus (XVe siècle), ibid., B 11637; inventaire de Dom Villevieille (vers
1765), ibid., 1 H 4, p. 5; cartulaire Bouhier (fin du XVIIe siècle), Bibl. nat. de Fr., lat.
17080, fol. 24v; Etienne Pérard, Recueil de plusieurs pièces curieuses servant à l'histoire de
la Bourgogne, Paris, 1664, p. 190.
12. P. Gras, Etudes de sigillographie bourguignonne, I, Sceaux des ducs, dans Annales
de t. 23, 1951, p. 194-199 et pi. face à la p. 200. B.É.C. 1997 L'ESSOR DU SCEAU 225
le comte Adalbert d'Anhalt, dont des empreintes, respectivement de 1045
et vers 1073, sont conservées13. Bien qu'il ne s'agisse pas là d'intailles
antiques, les deux princes sont figurés, l'un en pied, l'autre à mi-corps, tenant
la lance et s'appuyant sur le bouclier. De plus, dans les deux cas comme
dans l'hypothétique anneau du duc de Bourgogne, la légende est formulée
au nominatif, selon le modèle royal, particularité qu'empruntent aussi bon
nombre de sceaux d'archevêques ou d'évêques au XIe siècle14.
Les correspondances iconographiques et épigraphiques plaident singuliè
rement, on le voit, en faveur du sceau bourguignon : Robert, fils et frère
de roi, serait alors le premier prince français à avoir adopté l'usage diplo
matique régulier du sceau. En dépit des difficultés de son gouvernement,
le prestige de son titre et le modèle éventuel du roi voisin de Bourgogne
pouvaient évidemment jouer au profit de cette audace.
Il n'en demeure pas moins, quels que soient les arguments en faveur de
la sincérité de ce sceau, que les traces laissées sur les actes sont aberrantes.
Il ne s'agit, on l'a vu, que de sceaux pendants, ce dont on ne possède aucun
exemple crédible pour une époque aussi précoce. Par ailleurs, le bas coupé
et les incisions mordant sur le texte dans le troisième acte laissent particu
lièrement perplexe. Enfin, la « pâte rougeâtre » de l'empreinte de 1054,
décrite par un inventaire de l'époque moderne, suffirait à disqualifier celle-
ci, tant il est vrai que les cires du XIe siècle sont, dans les cas les plus sûrs,
blanches, beige-jaunes ou brunes, c'est-à-dire sans adjonction de pigment;
dans le chartrier de Saint-Bénigne, cette cire rougeâtre est d'ailleurs asso
ciée à d'autres sceaux trafiqués ou faux 15. Bref, le sceau du duc Robert Ier
pourrait fort bien avoir été ajouté postérieurement (à la fin du XIIe ou au
13. Ces deux sceaux sont reproduits par Erich Kittel, Siegel, Braunschweig, 1970 (Bibliothek
für Kunst- und Antiquitätenfreunde, 11), flg. 76, p. 121 (Henri VII de Bavière, 1045), et
fig. 153, p. 248 (Adalbert d'Anhalt, vers 1073).
14. À Reims, par exemple, la légende est au nominatif jusqu'à l'archevêque Manassès
Ier et passe au génitif à partir de son successeur Renaud, dont la première empreinte conser
vée est de 1094 : Patrick Demouy, Les sceaux des archevêques de Reims des origines à la
fin du XIII' siècle, dans Actes du 109' Congrès national des sociétés savantes (Dijon, 1984),
Section d'histoire médiévale et de philologie, Paris, 1985, t. I, p. 687-720. Un recensement
des différents sceaux d'évêques du XIe siècle connus par des empreintes originales montre
un emploi du nominatif deux fois plus fréquent que celui du génitif; ce dernier, inconnu
avant les années 1080, devient régulier après 1100, même si quelques sièges épiscopaux
restent longtemps attachés au nominatif.
15. Cette cire rougeâtre se retrouve dans un sceau faux, attribué à l' évêque Robert de
Langres en 1084 (Arch. dép. Haute-Marne, 28 H 4; Arch, nat., moulage Ch 1562); dans
l'empreinte vraisemblablement surmoulée du sceau véritable de ce même évêque (voir plus
haut) ; dans le sceau imité de celui de l' évêque Godefroi de La Roche-Vanneau appendu
à une charte de Hugues de Breteuil, en 1034 ou 1035 (Arch. dép. Haute-Marne, 28 H 4).
BIBL. ÉC. CHARTES. 1997. 1 8 226 JEAN-LUC CHASSEL B.É.C. 1997
début du XIIIe siècle), pour renforcer le pouvoir de conviction d'actes dont,
au demeurant, la teneur et la paléographie ne sont pas suspectes.
Mais comment admettre que, ce faisant, les moines dijonnais aient fait
preuve d'autant de subtilité dans le choix d'une gemme antique, dont l'ic
onographie se trouve corroborée par des occurrences contemporaines fiables,
assortie d'une légende d'un archaïsme de bon aloi, au lieu de se borner
à fabriquer un grand sceau de type équestre avec une légende au génitif,
du type de ceux qu'utilisaient les princes à l'époque de la manœuvre, comme
tant d'autres falsifications en donnent l'exemple16? Le trésor de leur
abbaye aurait-il possédé, par don ou par legs de Robert lui-même ou de
son successeur, un anneau sigillaire ducal au chaton orné d'une intaille,
que les moines auraient appliqué sur des actes initialement non scellés?
Ou encore, leurs archives auraient-elles conservé, sur une correspondance
par exemple, l'empreinte d'un tel anneau qui, par surmoulage, aurait été
apposée à ces actes? Au point d'aporie où nous mène le dossier, ces hypo
thèses ont au moins le mérite d'être formulées!
La situation n'est d'ailleurs pas éclaircie au cours du principat de Hugues Ier
(1076-1078), dont on n'a gardé qu'un seul original, grâce au même char-
trier dijonnais, et comportant les mêmes traces de scellage que la troisième
charte de Robert Ier : deux petites incisions horizontales pratiquées dans
l'espace dangereusement faible (un petit centimètre) compris entre la der
nière ligne du texte et le bas, peut-être coupé, du parchemin, avec quelque
reste d'une lanière de cuir17. L'époque de cette pièce (1076 ou 1077)
n'interdit pas l'existence d'un scellage mais, là encore, les traces paraissent
aberrantes.
Ce n'est donc qu'avec Eudes Ier (1078-1102) qu'une charte de bon aloi
offre les traces d'un sceau rivé, non annoncé dans Feschatocole mais rece-
vable sans réticence 18. Ce sceau, décrit anciennement comme étant de cire
jaune, a été dessiné au XVIIe siècle 19 et reprend le type équestre classique
que les ducs de Bourgogne, comme tant d'autres princes, garderont jusqu'à
la fin du Moyen Age.
Ces deux dossiers, episcopal et ducal, illustrent les difficultés de la sigill
ographie et de la diplomatique du XIe siècle. Ils ne sont que deux exemples
16. Voir les grands sceaux équestres attribués faussement aux comtes d'Anjou Foulques
Nerra et Geoffroi Martel : Olivier Guillot, Le comte d'Anjou et son entourage au XI' siècle,
Paris, 1972, t. II, p. 11, n. 31.
17. Arch. dép. Côte-d'Or, 1 H 13.
18. Ibid.
19. Etienne Pérard, Recueil..., p. 204; cartulaire Bouhier, Bibl. nat. de Fr., lat. 17080,
fol. 33v. B.É.C. 1997 L'ESSOR DU SCEAU 227
parmi bien d'autres, dont la complexité est parfois redoutable et sur les
quels la discussion paraît loin d'être close20.
3. Sceau de validation des chartes et anneau sigillaire. — Une des diff
icultés posées par la critique des sources touche à la distinction entre sceau
de validation des chartes et anneau sigillaire, distinction dont l'intérêt, récem
ment rappelé par R.-H. Bautier21, a été négligée par une partie de l'éru
dition antérieure.
Dire que le XIe siècle a innové avec l'apparition du sceau, à titre régulier,
dans la diplomatique non royale, ne s'applique en effet qu'au premier genre.
Rivée ou appendue à la charte, l'empreinte est obtenue désormais au moyen
d'une matrice spéciale, dont la dimension est devenue incompatible avec
un montage en bague. En revanche, l'usage de l'anneau sigillaire, héritage
antique, de taille normalement plus modeste, n'a probablement subi aucune
modification sensible à cette époque. La question est évidemment de savoir,
comme le cas du sceau du duc de Bourgogne Robert Ier y a invité, si ces
deux genres ne sont pas, dans la pratique, moins distincts que notre appétit
de taxinomie ne le voudrait.
En l'absence d'un recensement systématique, qui serait hautement sou
haitable en dépit de fréquentes difficultés de datation, signalons que l'archéo
logie a mis au jour un certain nombre de ces bagues, dont l'identification
est aisée lorsqu'elles proviennent de sépultures de personnages bien attes
tés. On connaît, par exemple, les anneaux sigillaires de deux comtesses de
Barcelone (Ermesinde et Guisla, mortes entre 1050 et 1060), auxquels
R.-H. Bautier a consacré une récente note22; d'autres bagues ont été
20. Pour les sceaux des archevêques de Bourges, il y a ainsi incompatibilité entre les
conclusions de René Gandilhon, Catalogue des actes des archevêques de Bourges antérieurs
à Van 1200, Paris-Bourges, 1927, et Inventaire des sceaux du Berry antérieurs à 1515,
Bourges, 1933, et celles de C. Van De Kieft, Etudes sur le chartrier et la seigneurie du prieuré
de La Chapelle-Aude (XI'-XII' siècles), Assen, 1960, qui tient la plupart des sceaux pour faux.
Pour les comtes de Flandre, deux actes de 1038 et de 1046 comportant des traces ou une
annonce de sceau ont fait l'objet de critiques sérieuses et la première charte dont le scellage,
me semble-t-il, est acceptable date de 1065, bien que son sceau soit une réfection posté
rieure : voir la documentation fournie par René Laurent, Les sceaux des princes territoriaux
belges du X' siècle à 1482, Bruxelles, 1993, 3 vol., t. I, passim.
21. R.-H. Bautier, Apparition..., p. 225 et suiv.
22. R-H. Note sur des usages non diplomatiques du sceau, I, Le scellement par
anneaux sigillaires de vases reliquaires dans la Catalogne des X'-XI' siècles, II, Anneaux sigil
laires de comtesses en Catalogne au XI' siècle, III, Scellement d'authentification de reliques
par les autorités communales dans l'Italie du XIV siècle, dans Revue française d'héraldique
et de sigillographie, n° 60-61, 1990-1991, p. 127-139. JEAN-LUC CHASSEL B.É.C. 1997 228
découvertes dans des tombes d'évêques, ce qui ne surprend guère, compte
tenu du caractère canonique de l'anneau episcopal23.
L'emploi non diplomatique de ces anneaux a laissé peu de traces, comme
c'est souvent le cas lorsqu'il s'agit de pratiques de la vie quotidienne,
à ce point banales qu'on ne s'attache pas à les mentionner, ou suppo
sant précisément le bris de l'empreinte (scellage de coffres, de sacs, etc.).
Les sources textuelles nous en livrent pourtant quelques attestations au
XIe siècle24. Par ailleurs, de rares empreintes, assurant la clôture de rel
iquaires, ont heureusement survécu, notamment l'empreinte de l'anneau de
Bernard Taillefer, comte de Besalù (mort en 1020) 25.
Si ces usages sortent du cadre de la diplomatique, il n'en va pas de même
du scellage des correspondances, dont on trouve aussi, çà et là, l'attestation
au XIe siècle 26. Un dépouillement des sources des siècles suivants offrirait
des témoignages analogues et l'on a supposé notamment que la fréquence
23. Voir l'étude, irremplacée, de l'abbé Barraud, Des bagues à toutes les époques et en
particulier des évêques et des abbés, dans Bulletin monumental, 3e sér., t. 10, 1864, p. 5-74,
353-422, 501-528 et 613-670 (notamment p. 370 et suiv.). Voir aussi Ernest Babelon,
Histoire de la gravure sur gemme en France depuis les origines jusqu'à l'époque contempor
aine, Paris, 1902, p. 50-68 (sur les XIe-XIP siècles).
24. Une consultation d'un rabbin anonyme du XIe siècle atteste la coutume de sceller les
sacs contenant des espèces monétaires : voir Irving A. Agus, Urban civilization in pre-crusade
Europe, Leiden, 1965, t. I, p. 157 (source aimablement signalée par Jean-Pierre Poly).
À la fin du Xe siècle, voir aussi dans Gerbert d'Aurillac, Correspondance, éd. Pierre Riche
et Jean-Pierre Callu, Paris, 1993, 2 vol. (Les classiques de l'histoire de France au Moyen
Age), t. I, n° 17, p. 34, la mention d'un tissu précieux envoyé sous un signum : « Hoc signo
sagum lineum operosum vobis mittit » ; bien que la formulation soit ambiguë, on reconnaîtra
évidemment dans ce signum une expédition close par une bulle métallique ou par une
empreinte d'anneau en cire.
25. R-H. Bautier, Note...; autres exemples aux époques antérieures, id., Apparition...,
p. 225-226.
26. Yves de Chartes, Correspondance, éd. Jean Leclercq, t. I, Paris, 1949 (Les classiques
de l'histoire de France au Moyen Age), n° 8, p. 26, réponse à l'archevêque Richer de Sens,
en 1091 : « Litteras contumeliosas et amaritudinis plenas sigillo vestro signatas et nomine
vestro titulatas a quibusdam clericis nuper accepi ». Cette mention ne marque pas le carac
tère exceptionnel du scellage ; elle prévient toute tentation de Richer de prétendre qu'il n'est
pas le véritable auteur de la lettre et que des machinateurs la lui auraient faussement imput
ée n° 65, (sur p. de 290). telles Sur machinations, une lettre à Yves ibid., de lettre l'évêque à l'archevêque Ratbod de Tréguier, Hugues scellée de Lyon de « en l'anneau 1098,
de son église » : Dom Jean Mabillon, De re diplomatica, Paris, 1681, p. 132. Au siècle
précédent, une lettre de l'évêque Notger à l'abbé de Saint-Bavon de Gand (980) possède
toujours l'empreinte de l'anneau : Edouard Poncelet, Les sceaux et les chancelleries des princes-
évêques de Liège, Liège, 1938, p. 7 ; reproduction dans Autour de Gerbert d'Aurillac, le pape
de l'an mil, album de documents commentés réunis sous la dir. d'Olivier Guyotjeannin et
Emmanuel Poulie, Paris, 1996 (Matériaux pour l'histoire publiés par l'Ecole des chartes, 1),
p. 300, avec commentaire du document par Jean-Louis Küpper aux p. 303-305.

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