L'exploitation du sol en Bactriane antique - article ; n°1 ; vol.66, pg 1-29

De
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1979 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 1-29
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1979
Lecture(s) : 11
Nombre de pages : 30
Voir plus Voir moins

Monsieur Jean-Claude Gardin
Pierre Gentelle
I. L'exploitation du sol en Bactriane antique
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 66, 1979. pp. 1-29.
Citer ce document / Cite this document :
Gardin Jean-Claude, Gentelle Pierre. I. L'exploitation du sol en Bactriane antique. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-
Orient. Tome 66, 1979. pp. 1-29.
doi : 10.3406/befeo.1979.4008
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1979_num_66_1_4008L'EXPLOITATION DU SOL
EN BACTRIANE ANTIQUE
PAR
J.-C. GARDIN et P. GENTELLE
C.N.R.S.
L'article qui suit a été rédigé en 1976, pour publication dans les actes du colloque auquel
il était destiné. La base archéologique dont nous disposions était alors la prospection de la plaine
d'Aï Khanoum, comme il est dit plus loin (§ 2) ; une prospection élargie a été entreprise à partir
de 1977, sur un territoire beaucoup plus étendu, compris entre le Qunduz-ab et la Kokcha (fig. 1).
Les inferences tirées de la première étude ont été confirmées dans leurs grandes lignes par les
observations faites dans ce cadre plus vaste; nous n'avons donc pas jugé utile de reviser le texte
ci-après, sauf pour quelques références à des travaux parus depuis sa rédaction.
L'histoire de la Bactriane antique1 aura été longtemps celle d'une
sorte de contradiction. Lorsqu'on l'abordait à travers l'étude des
sources écrites — textes avestiques, historiens de l'époque classique,
voyageurs chinois, etc. — c'était pour constater la convergence des
témoignages relatifs à ce que l'on appellerait aujourd'hui le « développe
ment » remarquable de cette région, sous la tutelle des rois perses ou
des conquérants macédoniens. Espaces peuplés, champs fertiles, villes
innombrables, économie florissante, rien ne manque au tableau d'une
société puissamment organisée, dont on aperçoit certes assez mal à
travers ces descriptions les formes politiques qu'elle a pu se donner,
mais que l'on n'en doit pas moins considérer comme le lieu et l'agent
d'une « culture bactrienne » aussi digne d'intérêt que les cultures contemp
oraines de la Perse ou de l'Inde2. Et pourtant, les vestiges archéologiques
(1) Nous utiliserons ce terme, dans un sens restreint, pour désigner la période qui
commence avec l'apparition des premiers témoignages écrits relatifs à la Bactriane, sous les
Achéménides, et qui se termine avec la disparition des derniers états grecs, un ou deux siècles
avant notre ère. C'est approximativement la période de l'antiquité classique et hellénistique,
dans le monde méditerranéen. Nous aurons certes à considérer des époques plus anciennes (âge
du bronze) ou plus récentes (hégémonie kushane, conquête islamique), pour les besoins du
sujet ; mais la période « gréeo-perse » définie plus haut restera, pour des raisons qui apparaîtront
plus loin, le moment central de notre investigation.
(2) Les études consacrées aux sources écrites de l'histoire de la Bactriane antique sont
si nombreuses qu'on nous pardonnera de ne pas prétendre renouveler le sujet ; l'une des 2 J.-C. GARDIN ET P. GENTELLE
de la Bactriane ont longtemps refusé de corroborer cette restitution.
On se souvient des désillusions éprouvées par les fouilleurs français sur
le site de Bactres même1 ; et s'il est vrai que les archéologues soviétiques
ont de leur côté trouvé plus de raisons de croire à la prospérité bactrienne
passée, il reste que les sites et les monuments fouillés par eux depuis
trente ans, pour importants qu'ils soient, ne sont guère à la mesure de
ce qu'en laissaient attendre les textes, ni par leur nombre ni par leurs
dimensions2.
Cette contradiction est d'ailleurs comme aggravée par l'allure
actuelle du milieu naturel, en Bactriane. Rien ne laisse en effet supposer,
à première vue, que cette région ait jamais pu être le « pays aux mille
villes » entourées de terres cultivées que relatent les textes. Les reliefs
qui bordent la Bactriane, au Sud et à l'Est, sont dénudés ; les arbres
y sont rares, les forêts pour ainsi dire inconnues. Quant à la plaine
bactrienne elle-même, ouverte au Nord et à l'Ouest, il faut l'avoir
parcourue, hiver comme été, pour savoir comme elle semble de prime
abord peu hospitalière, sinon tout à fait impropre à un peuplement
sédentaire de quelque importance. Dès que l'on s'écarte des rivières,
ou des canaux d'irrigation qui en sont issus, ce ne sont que des terres
desséchées, où les pluies de printemps ne suffisent pas à faire pousser
les céréales et les herbages qu'exigerait une population étendue. Et
l'on est conduit à se demander d'abord si le paysage actuel de la Bactriane
a quelque rapport avec celui que connurent les Anciens, il y a deux ou
trois mille ans.
1. L'hypothèse des changements climatiques.
La succession de phases de peuplement et d'abandon sur un même
territoire doit être mise en relation avec l'histoire des autres territoires
voisins : il y aura chance d'action climatique si, aux mêmes époques,
les abandons et les reprises ont lieu ; sinon, il faudra revenir à l'hypo
thèse historique, ou envisager des solutions plus complexes.
Il est nécessaire de bien situer le niveau auquel les causes climatiques
peuvent apparaître : le climat d'une région est toujours à rattacher à
des ensembles plus vastes qu'on n'a spontanément tendance à les
envisager. C'est toute l'Asie centrale qui doit être examinée si nous
voulons comprendre ce qui se passe en Bactriane, toute la zone tempérée
boréale si nous voulons comprendre l'Asie centrale. En effet, il ne
plus riches reste d'ailleurs celle qu'Alfred Foucher a publiée il y a trente ans : La vieille route
de Г Inde, de Bactres à Taxila, 2 vol., Mémoires de la Délégation Archéologique Française en
Afghanistan, tome I, Éditions d'Art et d'Histoire, Paris 1942-1947.
(1) Op. cit., pp. 73 sq. ; voir aussi J.-C. Gardin, Céramiques de Bactres, pp. 114-5, Mémoires
de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan, tome XV, Klincksieck, Paris 1957.
(2) Ce n'est pas ici le lieu d'argumenter cette affirmation. Rappelons seulement que malgré
des prospections étendues, les archéologues soviétiques n'ont jusqu'ici repéré en Bactriane
qu'une dizaine de fondations proprement urbaines construites ou occupées pendant la période
qui nous intéresse, entre le vie et le ne siècles av. J.-C. : voir V. M. Masson, éd., Drevnjaja
Baktrija, Leningrad 1974 ; G. A. Pugachenkova, éd., Iz istorii antitchnoj kuVtury Uzbekistana,
Tashkent 1973 ; I. T. Kruglikova, DiVberdjin, Moscou 1974. L'EXPLOITATION DU SOL EN BACTRIANE ANTIQUE 3
saurait y avoir de commune mesure entre les observations faites sur
le terrain à un moment donné, et les causes climatiques qui pourraient
leur avoir donné naissance. Nature et échelle des phénomènes sont
si différentes qu'on ne peut les relier que par des chaînes de rapports
longues et complexes. Pour reprendre l'hypothèse célèbre du dessèche
ment continu de l'Asie centrale aux époques proto-historiques et
historiques, on ne peut l'admettre que si elle correspond à des variations
concomitantes dans les autres régions du globe, fussent-elles de sens
opposé. D'un autre point de vue, le dessèchement continu du climat
ne peut être fondé que sur la mise en évidence d'une tendance dont la
durée est sans rapport avec la durée réduite des phénomènes qui nous
concernent (5.000 ans). Des observations variées portant sur toute
la durée du pleistocene (3 millions d'années) et sur l'holocène (conven-
tionnellement de 8 000 à nos jours) font apparaître quelques tendances
générales dans l'évolution des climats. Il est donc nécessaire d'élargir
le cadre spatio-temporel pour saisir les phénomènes dans leur véritable
dimension.
La théorie du dessèchement continu de l'Asie centrale, qui serait
survenu à partir de la fin du IXe millénaire, et qui expliquerait de ce
fait la naissance de l'agriculture, est relativement ancienne : Pumpelly
l'utilisa le premier pour rendre compte de ses trouvailles à Anau1.
Elle a été reprise depuis par Childe2 et Toynbee3 entre autres. Un de
ses récents adeptes est Chappell4. La liaison dessèchement-apparition
de l'agriculture a été réfutée5, et de plus nous n'avons aucune preuve
directe du dessèchement de l'Asie centrale depuis le néolithique6.
Néanmoins, le mouvement général de réchauffement de la biosphère
depuis les époques glaciaires n'est pas niable. Le synchronisme mondial
des variations de températures a été démontré, pendant ces vingt
dernières années, pour les grandes glaciations quaternaires, la fin du
Wurm (18 000) et l'holocène; la démonstration est valable pour les
différentes latitudes7. On en rappelera brièvement les grandes lignes8 :
(1) Pumpelly R., Prehistoric civilizations of Anau, Carnegie Institution of Washington
Publications, n° 73, 2 vol., 1908.
(2) Childe V. G., The most ancient East, London 1929 puis 1954.
(3) Toynbee A. J., A study of history, 1935.
(4) Chappell J. E., Climatic change reconsidered : another look at «The pulse of Asia»
Geographical review, Jul. 1970, pp. 347-373.
(5) Les sites principaux où l'agriculture est née sont situés hors de la zone aride, dans des
régions où les variations climatiques qui auraient pu influer sur elle n'ont pas de sens : il tombe
de toute façon assez d'eau dans l'année pour que l'homme et les animaux domestiques
subsistent, comme le dit Butzer dans Environment and archaeology, Aldine, Chicago 1971,
p. 591. La diffusion rapide de l'agriculture dans d'autres domaines climatiques que celui des
collines méditerranéennes à pluies d'hiver pose bien d'autres questions que celles d'un
dessèchement du climat : l'agriculture irriguée est attestée à Hassuna, dans la zone semi-aride,
le long de rivières pérennes, entre 5500 et 4000. Pourquoi des groupes humains sont-ils
descendus à ce moment-là dans des plaines peu attirantes, en ayant en plus besoin de changer
leurs pratiques culturales ? Le schéma des théoriciens du dessèchement se trouve exactement
contredit.
(6) Kalmykova et Ovdienko, La Chine du Nord-Ouest, Éditions d'État, Moscou, 1957.
(7) Références dans Maley (J.), Mécanisme des changements climatiques aux basses
latitudes, Palaeo geography, palaeoclimatology, palaeoecology, 1973, pp. 193-227.
(8) Lamb H. H., Changing climate, Methuen, London 1966. 4 J.-C. GARDIN ET P. GENTELLE
à partir du début de l'holocène, on peut distinguer neuf grandes périodes
dans lesquelles les conditions climatiques diffèrent entre elles. Les sept
dernières concernent directement notre étude.
a) De 8000 à 5000, un lent et progressif réchauffement, b) De
5000 à 3000, ce qu'on appelle l'optimum post-glaciaire, la période la
plus chaude, pendant laquelle, vers 4000, les mers atteignent leur
niveau actuel (à 1 m près) ; l'essentiel de la circulation cyclonique dans
la zone tempérée de l'hémisphère boréal se trouve porté environ dix
degrés plus au Nord ; il en résulte des changements dans la pluviométrie,
sensibles surtout de 5000 à 2400 dans le Sahara et les déserts du Proche-
Orient1. De ce fait, l'optimum climatique des températures aurait été
aussi une période relativement humide dans ces régions, c) A partir
de 3000 environ, en raison de la lente descente vers le Sud de l'axe
principal de la circulation cyclonique et des progrès du froid qui en
résultent, un dessèchement serait survenu dans le Sahara et le Proche-
Orient, qui aurait été différé dans ses effets sur les cultures et la végé
tation au moins jusqu'à 2400 en raison de la hauteur de la nappe des
eaux souterraines accumulées et progressivement restituées. Un effet
de seuil se serait produit vers cette dernière date, qui aurait conduit à
une aridifîcation croissante. Pour l'Asie centrale, les événements sont
moins bien connus. Il n'est pas évident que les observations faites au
Sahara et en Méditerranée orientale soient transférables à l'Iran et aux
régions plus à l'Est. Les travaux de Bobek2, de Wright3, ceux de
Krinsley4, montrent que si du Wtirm III à 4000 l'aridité fut globalement
croissante dans les bassins endoréiques de l'Iran, par suite de la crois
sance des températures, cette tendance a été inversée vers 3500 ; elle
produisit, par réduction de l'évaporation, une extension générale des
lacs et un accroissement de l'écoulement, bien que la quantité totale
de pluies ait pu poursuivre sa courbe décroissante. Les dépôts du lac
Zeribar, près de Niriz, dans le Zagros, montrent que ce refroidissement
avait entraîné le développement de la forêt et, somme toute, d'un
paysage plus « humide » que pendant la période précédente. La période с
se terminerait aux alentours du début du premier millénaire avant
notre ère. d) Une période plus froide commence vers 900 av. J.-G.
environ, marquée par une avancée des glaciers dans les Montagnes
Rocheuses et dans les Alpes autrichiennes, une réhumidifîcation des
marais et des tourbières de toute l'Europe du Nord et un abandon
des habitats péri-lacustres. Le climat de la Méditerranée et de l'Afrique
(1) Butzer K. W., Mediterranean pluvials and the general circulation of the Pleistocene,
Geograflska Annaler, 1957, pp. 48-53. Du même auteur : Quaternary stratigraphy and climate
in the Near East, Banner Geogr. Abhandl. 1958, 157 p.
(2) Bobek H., Nature and implications of Quaternary climatic changes in Iran, Sympo
sium on changes of climate, Rome, UNESCO-WMO, 1963, pp. 403-13. Du même auteur : Die
Salzwiisten Irans als Klimazeugen, Oesterr. Akad. der Wiss. Anz. der phil. hist. Kl., n° 3, 1961,
p. 7-19.
(3) Wright H. E. et al., Modern pollen rain in western Iran and its relations to quaternary
vegetational history. Journal of Ecology, vol. 55, n° 2, 1967, pp. 415-443.
(4) Krinsley D. В., A geomorphological and paleoclimatical study of the playas of Iran.
Washington, U.S. Geol. Survey, 1970, 2 vol. L'EXPLOITATION DU SOL EN BAGTRIANE ANTIQUE 5
du Nord est plus sec que pendant l'optimum climatique, mais moins
qu'aujourd'hui, surtout en été. Ce minimum climatique aurait duré
jusque vers 450 (500 av. J.-C, ou 300 selon les zones), e) La phase
suivante est une période de lent réchauffement qui dure jusque vers
l'an mil de notre ère. Elle aboutit à la phase f) Yoplimum climatique
secondaire, qui va de 1000 à 1200 environ. La Méditerranée et l'Afrique
du Nord, ainsi que le Sahara, connaissent un climat plus humide, qui
dure même jusqu'en 1550 dans le Sahara central, g) Mais dès 1200 envi
ron, les conditions recommencent à se détériorer. On s'achemine pro
gressivement vers la phase suivante, h) Le petit âge glaciaire, qui dure
de 1430 environ à 1840 environ, le plus creux étant atteint aux alentours
de 1680-1700. Les glaciers progressent en Asie mineure, les hivers sont
sévères en Méditerranée, le niveau de la mer Caspienne s'élève, les
sommets de l'Ethiopie restent des mois couverts de neige, là où elle
était inconnue. Puis le mouvement s'inverse et depuis 1830, clairement
depuis 1900, on entre dans la période i), actuelle.
Il est nécessaire de noter que les fluctuations décrites, si elles sont
enregistrées dans le monde entier, peuvent être décalées de plusieurs
centaines d'années d'un bout d'un continent à l'autre ; que, par ailleurs,
les modifications sensibles en Extrême-Orient ont parfois des caractères
opposés à ceux du monde occidental, en raison de la présence de l'énorme
anticyclone sibérien ; qu'il faut donc rester prudent dans l'appréciation
des conséquences à moyenne échelle (c'est-à-dire pour l'Asie centrale)
de fluctuations plus vastes. De plus, on aura noté qu'en se rapprochant
de l'actuel, les variations se précisent ; la raison en est évidemment
l'utilisation croissante des témoignages humains sur les modifications
du climat.
Enfin, des études globales sont en cours, au moyen de modèles
climatiques, qui ont été appliqués aux reconstructions paléoclimatiques1.
Bien qu'ils soient testés, améliorés, leurs résultats ne sont pas encore
supérieurs aux autres moyens de connaissance.
Aussi doit-on considérer avec attention les travaux, même anciens,
effectués dans la région. La plus grande partie des observations concerne
soit l'évidence de modifications d'écoulement des rivières dans l'Asie
centrale, soit l'existence de sites habités jadis et situés aujourd'hui
dans des régions désertiques.
Pour Grenard2, « si depuis l'époque postpliocène les grandes lignes
de l'hydrographie n'ont point changé, le volume des eaux a diminué
dans une énorme proportion ». Parlant du Turkestan chinois, il considère
que « la sécheresse a toujours été le trait dominant du climat » (p. 314),
mais ne croit pas que « des oscillations périodiques du plus ou
moins sec auraient produit les vicissitudes de prospérité et de décadence
observées dans la suite des temps ». Huntington, traversant le Seistan
pendant l'hiver 1903-1904, trouvait dans l'existence de terrasses
lacustres au bord du lac Hamoun l'indication d'un « dessèchement
(1) Barry R. G., Climate models in palaeoclimatic reconstruction. Paleaogeographg
Palaeoclimatology, Palaeoecologg, 1975, pp. 123-137.
(2) Grenard F., Haute Asie, p. 313, Colin, Paris 1929. J.-C. GARDIN ET P. GENTELLE 6
graduel du pays depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos
jours у}1. De très nombreux chenaux à sec, sur le pourtour du Takla
Makan (Sinkiang) portant des traces de végétation morte (tamaris et
peupliers) au-delà de la zone atteinte par les crues, convainquaient
Huntington de l'existence d'une humidité plus grande dans le bassin
du Tarim aux époques historiques anciennes2. Bien d'autres observateurs,
depuis 1880, ont vu ici ou là, en Asie centrale, quelque trace de réduction
de l'écoulement dans les zones endoréiques de cette partie du monde.
Les observations sont aussi indiscutables en ce qui concerne l'exi
stence d'installations humaines systématiquement en aval des installa
tions actuelles, parfois même avec une apparente chronologie du retrait.
Ainsi l'oasis de Merv était-elle au xixe à l'amont des cultures pratiquées
mille ans auparavant, qui étaient elles-mêmes à l'amont du mur
d'Antiochos, lui-même à l'amont des sites des vie-ive siècles, les restes
de villages de l'âge du Bronze se trouvant encore à l'aval de tous ces
vestiges. Les expéditions de M. A. Stein dans la vaste région des « villes
enfouies sous les sables »3, comme les découvertes récentes des archéo
logues soviétiques dans toute l'Asie centrale4 donnent des résultats
comparables. Les fouilles en cours dans le Nord de l'Afghanistan
montrent que de Khulm à Andkhoi, les oasis actuelles sont toutes
plus proches du piémont que leurs devancières des temps passés.
Ces multiples constatations ne peuvent être mises en cause. Le problème
demeure de savoir s'il faut les attribuer à des modifications climatiques
comme causes premières.
Peut-on établir une correspondance significative entre la périodi-
sation mondialement reconnue des phases climatiques depuis les derniers
dix mille ans, et les observations de terrain effectuées sur différents sites
archéologiques de l'Asie centrale? Certaines synchronies sont tout à fait
frappantes. Mais elles concernent des événements historiques, qui ne
paraissent pas devoir se rattacher directement aux fluctuations du
climat. Certes, on ne peut manquer de remarquer l'imprécision dans la
chronologie climatique. La datation d'événements naturels, au moyen
des isotopes, donnerait certainement de meilleurs résultats : encore
faudrait-il avoir le moyen de les intégrer dans un ensemble de processus
indiscutables. On peut évidemment supposer qu'il existe à l'intérieur
des périodes d'évolution lente (périodes a, c, e, g) des moments privi
légiés où, par un effet de seuil dans un domaine ou deux, des réactions
se déclenchent, qui entraînent une réponse immédiate dans l'activité
humaine. Et certes, ce type de réponse existe : il est attesté en plusieurs
endroits lors de modifications brutales concernant l'hydrologie au
niveau local. Mais on n'en voit pour le moment aucun exemple valable
au niveau général.
(1) Huntington E., The basin of eastern Persia and Sistan. Expedition of 1903. Carnegie
Institution of Washington Publications, n° 26, 1905.
(2)E., The pulse of Asia, Boston, 1907.
(3) Stein M. A., Sand buried ruins of Khotan, London, 1903. Du même auteur : On ancient
Central Asian tracks. Pantheon Books, London, 1964.
(4) Toutes références dans Frumkin G., Archaeology in Soviet Central Asia, Brill, Leiden
1970. L'EXPLOITATION DU SOL EN BACTRIANE ANTIQUE 7
Partant d'une part de la découverte de ruines et de traces d'écoule
ments abandonnés, et d'autre part prenant en compte les fluctuations du
climat à l'holocène, Huntington et ses disciples ont privilégié l'hypothèse
de la prééminence des causes naturelles sur les causes humaines dans le
développement des sociétés, sans doute plus pour des raisons philoso
phiques que par conviction résultant d'une analyse fondée sur des
matériaux indiscutables (qu'ils n'avaient d'ailleurs pas à l'époque).
Que leur théorie ait varié, selon l'état des connaissances, de la thèse
du dessèchement continu de l'Asie à celle des pulsations périodiques
importe peu ici : le mécanisme reste le même, qui fait dériver du climat
le déplacement de nomades ou d'anciens sédentaires vers des régions
plus clémentes, et qui lie ce déplacement à des remplacements de modèles
de sociétés. Ce type de liaison n'est pas spécifique de ceux qui se sont
intéressés à l'Asie. D'autres ont fait dépendre les causes de la grandeur
et de la décadence des Vikings du deuxième optimum climatique1.
Au Tchad, à la fin du vine siècle de notre ère, la fondation de l'empire
du Kanem résulterait directement de migrations dont la cause originelle
serait très exactement l'augmentation rapide de l'aridité et la progression
du désert vers le Sud2.
Est-il possible de décider que les causes climatiques sont les causes
premières? Bien des archéologues n'en sont pas convaincus. Tolstov3
est formel : du premier millénaire av. J.-C. à nos jours, le système
d'irrigation du Khwarezm n'a pas changé de configuration. L'Amou Daria
n'a présenté aucun changement au cours des trois derniers millénaires :
abandons et reprises du système sont dus à des causes qu'il faut chercher
ailleurs. Il faut rejeter, dit-il, toutes les hypothèses qui expliquent
l'abandon des terres en Asie centrale par des facteurs historico-naturels
(changements des bases de l'érosion, changement de lit des fleuves,
dessèchement général). Ces facteurs existent (notamment la salinisation
des sols cultivés et l'avancée des sables) mais ils n'ont qu'un rôle second.
Lisitsyna, Masson, Sarianidi4 partagent l'avis de Bartold5 suivant
lequel l'abandon des sites de la Turkménie pendant les six ou sept
derniers millénaires n'est pas dû à un changement du climat, mais à
des modifications des conditions hydrographiques résultant de la nature
géomorphologique des espaces en question (cônes alluviaux ou deltas
intérieurs). Le lien avec les fluctuations climatiques générales ne leur
paraît pas nécessaire pour parvenir à une explication qui se rapproche
de la réalité des faits. Les analyses polliniques de Lisitsyna, en parti
culier, montrent que la flore en 5000 était la même que celle d'aujourd
'hui, et quelle a disparu quand les cours d'eau se sont déplacés dans
des cas bien précis.
Les évidences physiques d'un changement climatique ne sont pas,
en ce qui concerne l'Asie centrale, indiscutables. Il n'est pas question
(1) Lamb H. H., op. cit.
(2) Maley J., Mécanisme des changements climatiques aux basses latitudes. Palaeogeo-
graphy, palaeoclimatology, palaeoecology, 1973, pp. 193-227.
(3) Tolstov S. P., Drevnij Chorezm. Moscou, 1948.
(4) Références dans Frumkin, op. cit.
(5) Bartold V. V., Four studies in the history of central Asia, Brill, Leiden, 1966. J.-G. GARDIN ET P. GENTELLE 8
de nier l'existence des fluctuations de l'holocène. Mais elles sont médiat
isées par tant de phénomènes complexes que leur action sur l'homme
doit être cherchée sans doute moins loin. On ne prendra qu'un exemple.
Lors de l'établissement d'une phase sèche, les phénomènes naturels qui
peuvent se produire sont les suivants : réduction des chutes de pluie,
décalage des pluies dans la saison, accroissement de la température et
donc de l'évaporation en été, diminution de la fourniture d'eau allogène
aux plaines par accroissement du froid sec en montagne, accroissement
de l'irrégularité des pluies inter-annuelle ou inter-saisonnière. Une fois
que l'on a établi l'existence du phénomène recherché (dans quelle pro
portion est-il seul à jouer?), il reste à savoir dans quelle mesure sa
variation affecte la moyenne, à quel endroit se situent les seuils signifi
catifs, à partir de quel moment, dans une zone marginale comme la
zone aride, de petites variations climatiques peuvent induire des change
ments disproportionnés ici ou là. Pour finir, quels sont les éléments
naturels qui sont d'abord affectés : l'écoulement superficiel, l'écoulement
souterrain, le niveau de la nappe, la qualité de la couverture végétale?
Des études détaillées, qui se multiplient, permettront de mieux
situer les causes réelles de phénomènes apparents comme ceux qui ont
conduit aux théories faisant intervenir une modification de la circulation
générale de l'atmosphère. Pour l'instant, il n'est pas possible de rendre
les changements climatiques responsables des événements historiques
survenus en Asie centrale, et plus encore dans la plaine d'Aï Khanoum,
de 3000 av. J.-G. à nos jours.
2. La place de V irrigation artificielle.
Il faut donc chercher ailleurs que dans les variations climatiques
l'explication du contraste entre la prospérité légendaire de la Bactriane
et l'état présent de son développement. L'hypothèse qui vient immé
diatement à l'esprit est bien sûr celle de causes humaines, et non pas
naturelles : la région serait passée par des phases alternées de croissance
et de dépression liées aux aléas de son peuplement à travers les âges.
C'est précisément l'image qui commence à se dessiner au moins dans un
secteur particulier de la Bactriane, au voisinage du site hellénistique
d'Aï Khanoum (fig. 1). L'étude systématique de la campagne environ
nante, entreprise en 19741, vient en effet de révéler un cycle étonnant
de phases de peuplement alternativement riches et pauvres, que l'on
met clairement en rapport avec les efforts déployés par les occupants
successifs du pays pour y aménager, ou au contraire y détruire, un
système d'irrigation artificielle dont on peut désormais reconstituer
l'histoire sur une période de quatre à cinq mille ans2. L'intérêt principal
de cette découverte n'est pas, cela va sans dire, d'établir une corrélation
(1) Par les présents auteurs, assistés de Mlle Bertille Lyonnet et de H.-P. Francfort, avec
la collaboration de la Délégation Archéologique Française en Afganistan.
(2) Voir J.-C. Gardin et P. Gentelle, « Irrigation et peuplement dans la plaine
d'Aï Khanoum, de l'époque achéménide à l'époque musulmane », Bulletin de V École Française
ď Extrême-Orient (1976), pp. 59-99. L'EXPLOITATION DU SOL EN BAGTRIANE ANTIQUE 9
dont chacun pouvait se douter entre le développement économique et
l'irrigation, dans une région de l'Asie où l'un et l'autre vont aujourd'hui
encore de pair. C'est plutôt de montrer, tout d'abord, qu'il en a été ainsi
depuis des époques très anciennes, et que le flux et le reflux de l'irriga
tion, selon les circonstances historiques, suffît à expliquer la « contra
diction » dont nous sommes partis plus haut ; et c'est aussi de fournir
pour la première fois une illustration archéologique précise de la véracité
des récits qui vantaient jadis la richesse de la Bactriane et l'abondance
des cultures qui la fondaient.
La figure 3 résume ce que nous savons actuellement des grandes
phases du peuplement dans la région prospectée en 1974 et 1975, au
nord d'Aï Khanoum1. Elles sont réparties en deux groupes, selon qu'elles
correspondent à une période de peuplement plus ou moins étendu,
marqué par des sites de taille et de densité variables (en haut), ou au
contraire à une période d'abandon quasi total, à laquelle on ne peut
rattacher pour le moment aucun vestige de surface (en bas). Dans le
premier cas, le peuplement s'accompagne d'une mise en valeur de la
plaine au moyen d'un réseau d'irrigation lui-même plus ou moins
étendu, que l'on peut reconstituer assez précisément pour la période
antique, au sens où nous l'avons définie plus haut (au centre du schéma,
en haut), ainsi que pour les deux phases positives suivantes, au début
de l'Islam (xe-xne s.), et à l'époque moderne. La première phase de
peuplement, en revanche, à l'âge du bronze, n'est attestée que par un
petit nombre de sites jusqu'ici sans liens visibles avec aucune trace de
canaux ; nous n'en faisons pas moins l'hypothèse d'une irrigation
artificielle de la plaine dès cette époque, pour des raisons géomorphol
ogiques qui seront exposées plus loin (§4). A ces phases actives
s'opposent les périodes « creuses » (en bas), comprises entre deux temps
forts de l'irrigation : d'abord vers la fin de l'âge du bronze et le débat
de l'âge du fer, puis entre l'époque kushane et la conquête musulmane,
et enfin à la suite des invasions mongoles jusqu'à nos jours.
Entre toutes ces périodes, celle qui nous intéresse ici le plus occupe
la partie centrale du schéma : c'est en effet à l'époque hellénistique,
semble-t-il, que la plaine d'Aï Khanoum connut son développement
le plus grand. Nous examinerons donc en premier lieu l'aménagement
de la campagne sous la tutelle des rois gréco-bactriens, pour chercher
ensuite à comprendre, à la lumière de cet épisode particulièrement riche,
les raisons qui ont pu provoquer les déclins et les renaissances successifs
de ce même territoire depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours.
(1) Pour la description générale de cette région (dont la superficie est d'environ 300 km2)
et la nature des observations sur lesquelles s'appuie la restitution historique, voir l'article cité
à la note précédente, rédigé après la première campagne de prospection (1974). Les remarques
qui suivent reposent en outre sur des données recueillies au cours de la seconde campagne
(1975), inédite. Voir aussi maintenant P. Gentelle, Étude géographique de la plaine ďAl
Khanoum et de son irrigation depuis les temps anciens, Mémoires de l'URA 10, n° 2, Éditions
du C.N.R.S., Paris 1978.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.