L'exploitation et la transformation de l'ivoire de mammouth : une étude technologique d'objets gravettiens de la grotte du Pape (Brassempouy, Landes) - article ; n°1 ; vol.43, pg 153-174

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Gallia préhistoire - Année 2001 - Volume 43 - Numéro 1 - Pages 153-174
Cet article présente les résultats d'une analyse technologique de plusieurs catégories d'artefacts en ivoire de mammouth provenant des niveaux gravettiens de la grotte du Pape (produits et rebuts d'exploitation, objets en cours de façonnage, objets finis). Il décrit les techniques et les modalités d'exploitation et de transformation de ce matériau. La production de deux catégories d'objets de fonction symbolique (objets de parure, statuettes féminines) est ainsi replacée dans le cadre d'une chaîne techno-économique d'acquisition, de stockage, d'exploitation et de transformation de défenses de mammouth.
The results of a technological analysis of various artefacts made from mammoth ivory (products and wastes, rough shaped objects, elaborated objects) are presented in this article. These artefacts come from the gravettian levels of the grotte du Pape. Exploitation and transformation modes and technics are described. The production of two kinds of symbolic items (personal ornaments, feminine statuettes) is thus replaced within a techno-economic procedure including acquisition, stockpiling, exploitation and transformation of mammoth tusks.
22 pages
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Marie-Hélène Thiault
L'exploitation et la transformation de l'ivoire de mammouth : une
étude technologique d'objets gravettiens de la grotte du Pape
(Brassempouy, Landes)
In: Gallia préhistoire. Tome 43, 2001. pp. 153-174.
Résumé
Cet article présente les résultats d'une analyse technologique de plusieurs catégories d'artefacts en ivoire de mammouth
provenant des niveaux gravettiens de la grotte du Pape (produits et rebuts d'exploitation, objets en cours de façonnage, objets
finis). Il décrit les techniques et les modalités d'exploitation et de transformation de ce matériau. La production de deux
catégories d'objets de fonction symbolique (objets de parure, statuettes féminines) est ainsi replacée dans le cadre d'une chaîne
techno-économique d'acquisition, de stockage, et de transformation de défenses de mammouth.
Abstract
The results of a technological analysis of various artefacts made from mammoth ivory (products and wastes, rough shaped
objects, elaborated objects) are presented in this article. These artefacts come from the gravettian levels of the grotte du Pape.
Exploitation and transformation modes and technics are described. The production of two kinds of symbolic items (personal
ornaments, feminine statuettes) is thus replaced within a techno-economic procedure including acquisition, stockpiling,
exploitation and of mammoth tusks.
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Thiault Marie-Hélène. L'exploitation et la transformation de l'ivoire de mammouth : une étude technologique d'objets gravettiens
de la grotte du Pape (Brassempouy, Landes). In: Gallia préhistoire. Tome 43, 2001. pp. 153-174.
doi : 10.3406/galip.2001.2177
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galip_0016-4127_2001_num_43_1_2177et la transformation L'exploitation
de l'ivoire de mammouth
Une étude technologique d'objets gravettiens
de la grotte du Pape (Brassempouy, Landes)
Marie-Hélène Thiault*
Mots-clés. Paléolithique supérieur, Oravettien, économie des matières premières, ivoire de mammouth, chaîne opératoire, production
d'objets de parure, production de statuettes féminines.
Key- words. Upper Palaeolithic, Oravettian, economy of raw materials, mammoth ivory, technical procedure, production of personal
ornaments, production of female statuettes.
Résumé. Cet article présente les résultats d'une analyse technologique de plusieurs catégories d'artefacts en ivoire de mammouth
provenant des niveaux gravettiens de la grotte du Pape (produits et rebuts d'exploitation, objets en cours de façonnage, objets finis).
Il décrit les techniques et les modalités d'exploitation et de transformation de ce matériau. La production de deux catégories d'objets de
fonction symbolique (objets de parure, statuettes féminines) est ainsi replacée dans le cadre d'une chaîne techno-économique d'acquisition,
de stockage, d'exploitation et de transformation de défenses de mammouth.
Abstract. The results of a technological analysis of various artefacts made from mammoth ivory (products and wastes, rough shaped
objects, elaborated objects) are presented in this article. These come from the gravettian levels of the grotte du Pape. Exploitation
and transformation modes and technics are described. The production of two kinds of symbolic items (personal ornaments, feminine
statuettes) is thus replaced within a techno-economic procedure including acquisition, stockpiling, exploitation and transformation
of mammoth tusks.
La grotte du Pape est l'un des rares sites gravettiens tuettes qui ont suscité études, descriptions et inter
dans lequel ont été mis au jour lors des fouilles réalisées prétations depuis leur découverte (Delporte, 1993 ;
à la fin du XIXe siècle un ensemble de huit statuettes et Duhard, 1993), les fragments d'ivoire et les objets de ce
fragments de statuettes anthropomorphes en ivoire de site sont restés quasiment inédits.
mammouth, des objets de parure et autres artefacts Ces fragments et objets en ivoire ont été recueillis,
réalisés à partir de ce matériau ainsi que des fragments et comme les statuettes anthropomorphes, à la fin du
rebuts d'ivoire témoignant des activités techniques liées à XIXe siècle par plusieurs fouilleurs successifs, mais prin
l'exploitation de ce matériau. Contrairement aux cipalement par E. Piette et J. de Laporterie lors des
* Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie, 293 avenue Daumesnil, F-75012 Paris.
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Fig. I - La grotte du Pape à Brassempouy. Extension de la zone fouillée en 1894 et 1895 parE. Piette et], de Laporterie.
fouilles réalisées de 1894 à 1897. Les données concer ses publications (Piette, Laporterie, 1894, p. 635 ; Piette,
nant les niveaux d'occupation gravettiens sont très peu 1894, p. 677; 1895a, p. 660; 1895b, p. 138) comme
provenant de l'« assise moyenne » ou assise « à industrie précises, car elles ont été publiées à une époque où les
industries lithiques et autres éléments de la culture matér éburnéenne » de la grotte du Pape, sans qu'il soit
ielle de cette tradition culturelle n'étaient pas encore possible de savoir à partir des descriptions parfois
individualisés au sein de la séquence chrono-culturelle contradictoires de la position stratigraphique et des sub
divisions de cette « assise » si les lames et lamelles d'ivoire du Paléolithique supérieur (Peyrony, 1933, 1936). C'est
pourquoi, faute de pouvoir définir et décrire cette partie mentionnées se rapportent plus particulièrement à la
de la stratigraphie du site à partir de son industrie couche E 1, celle contenant des niveaux d'habitat gravet
lithique, Piette la caractérisa par la présence d'une tiens dans laquelle ont également été recueillies les
« industrie éburnéenne » ou industrie de l'ivoire. statuettes féminines en ivoire de mammouth, ou à la
Les informations publiées sur la provenance strati- couche D contenant une industrie lithique solutréenne 2.
graphique et topographique de ces éléments sont très Cette « assise », d'après les données publiées par
succinctes. Il nous a cependant paru opportun de les Piette et Laporterie, s'étendait depuis la zone de l'entrée
présenter comme point de départ de l'étude techno de la grotte et dans la partie antérieure de celle-ci,
logique présentée plus avant. éclairée par la lumière du jour, partie constituée d'une
courte galerie de 8 m de long, d'orientation est-ouest
LE CONTEXTE ARCHÉOLOGIQUE 1. Cette couche E est parfois dénommée dans les publications de Piette
« couche à statuettes ».
Les fragments d'ivoire à partir desquels l'étude a été 2. Une présentation de cette stratigraphie a été faite par H. Delporte
(1993, p. 101-112). menée correspondent à ceux que Piette mentionne dans
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(dénommée par Piette « l'Avenue »), ainsi que dans la l'appartenance culturelle de ces artefacts (Gravettien ou
première partie de la galerie principale (dénommée par Solutréen). Comme nous le verrons, la description et
Piette « Grande Galerie ») (fig. 1). l'analyse technologique des ensembles et éléments
Si des niveaux d'habitat et des structures de foyers reconstitués ont pu apporter une réponse à cette
que Piette et Laporterie présentent comme similaires à question et confirmer l'appartenance de ces objets à l'un
ceux retrouvés dans l'assise moyenne de l'Avenue ont été des faciès de la tradition culturelle gravettienne.
découverts dans la partie centrale de la Grande Galerie
lors des fouilles de 1896 (Piette, Laporterie, 1897, p. 167-
168), aucune découverte de lame ou lamelle d'ivoire L'EXPLOITATION DE LA COUCHE
n'est signalée comme provenant de ces niveaux et de EXTERNE DES DÉFENSES ET
cette zone de la grotte. L'OBTENTION DE PRODUITS-SUPPORTS
Les lames ou lamelles d'ivoire mises au jour lors des
fouilles Piette et Laporterie proviennent donc très LA TECHNIQUE DES LONGUES LAMES
probablement des niveaux correspondant à la couche E
(et peut-être D) situés d'une part dans la partie anté Description des ensembles A et B
rieure de la grotte (l'Avenue), zone fouillée en 1894, et
d'autre part dans la première partie de la galerie princi Les ensembles A et B sont chacun le résultat d'un
pale (la Grande Galerie) fouillée en 1895 3. processus technique similaire que nous avons défini
Ces indications stratigraphiques et topographiques comme travail de découpage de longues lames d'ivoire à
semblent en partie corroborer les observations faites par partir de la surface externe d'une défense.
Dubalen qui, assistant aux fouilles désordonnées Chacun de ces deux ensembles a été obtenu à partir
réalisées lors de l'excursion de l'AFAS en septembre d'une défense différente.
1892, commentait ainsi les découvertes faites dans la Les caractères morphométriques des lames et la
semaine du 13 au 19 septembre 1892. présence de la surface naturelle de la dent permettent
« Sans toutefois pouvoir rien affirmer, nous incline de dire que ces ensembles se positionnent sur le premier
rions à admettre que les objets de l'âge de l'ivoire tiers d'une défense, partie présentant une section
semblent assez nettement antérieurs, par la place qu'ils transversale en anneau plus ou moins épais puisque
occupent, aux pointes de la forme de Solutré et aux naturellement évidée par la présence de la cavité
gravures représentant le cheval [les niveaux du pulpaire. Ils ont été extraits de défenses provenant de
Magdalénien moyen]. Les fouilles du samedi 17 septem sujets adultes.
bre sont, à ma connaissance, les premières qui ont amené L'ensemble A est composé de deux lames d'ivoire et
un nombre de plaquettes d'ivoire associées à un nombre d'une fine baguette assurant le raccord entre ces deux
relativement grand de dents de mammouth » (Dubalen, lames (fig. 2). La lame supérieure est complète tandis
1892, p. 257). que l'extrémité de la lame inférieure manque.
Le compte rendu de cette journée (Magitot, 1892, L'extrémité proximale de la lame supérieure porte en
p. 252) nous apprend par ailleurs que deux tranchées surface les stigmates d'une préparation à un sciage trans
situées de part et d'autre de l'entrée de la grotte avaient versal. Cet aménagement se présente sous la forme
été ouvertes ce jour-là. C'est donc sans doute dans ces d'une rainure circulaire de 2 mm réalisée par percussion
deux tranchées que les plaquettes et dents de indirecte. Cet a été réalisé avant le sciage
mammouth signalées par Dubalen ont été mises au jour. transversal de la base de la défense et avant le découpage
Le remontage des deux principaux ensembles tech longitudinal de la lame. L'aspect très net de la section
niques, constitués de fragments provenant de cette proximale de la lame résulte de ce sciage transversal.
« assise moyenne », ne permettait pas de préciser L'extrémité proximale de la lame inférieure présente
une section d'aspect semblable et résulte du même geste
technique. L'aménagement préparatoire au sciage 3. Cette première partie de la Grande Galerie correspond aux douze observé sur la lame supérieure et le sciage transversal mètres situés entre la paroi sud et le seuil de relèvement du sol de la
grotte, seuil marquant le début du rétrécissement de cette galerie. observable sur les deux lames de cet ensemble sont à
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Fig. 2 - Ensemble A (face externe) : lame supérieure, L. : 57 cm ; baguette intercalaire,
L. : 16,5 cm ; lame inférieure, L. : 57 cm (photo MAN, L. Hamon).
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Fig. 3 - Ensemble B (face externe) : lame supérieure, L. : 27 cm ; lame inférieure, L. : 50 cm (photo MAN, L. Hamon).
mettre en relation avec la phase d'acquisition de ces du même processus technique (fig. 4 a et b) , sont visibles
défenses. diverses traces dont l'observation peut permettre de
L'ensemble B est composé de deux lames se raccor définir plus précisément les gestes et le type d'outil utilisé
dant sur les huit premiers centimètres de leur extrémité sur ce matériau. Les traces principales sont celles qui
proximale. La lame supérieure est incomplète tandis que témoignent du geste de découpage par rainurage selon
la lame inférieure représente la totalité de la longueur l'axe longitudinal de la défense. Ce découpage a été
découpée (fig. 3). L'extrémité proximale des deux lames effectué avec un outil ou une partie active d'outil très
présente un aspect irrégulier, avec des cassures, qui est mince puisque les remontages entre les lames ainsi
sans doute à mettre en relation avec un mode d'acquisi détachées font apparaître des lacunes de matériau de
tion de la défense différent de celui déterminé pour l'e l'ordre de 1 mm à 3 mm tant sur l'ensemble A que sur
nsemble A (détachement par percussion). l'ensemble B. Ce manque résulte du geste d'incision, un
Une cinquième lame, issue d'une autre défense, a été rainurage très fin et unidirectionnel, à partir de la
obtenue selon la même technique. Elle se positionne, surface externe de la défense, puis d'insertion de la
comme celles des ensembles A et B, dans le premier tiers partie active de l'outil dans l'épaisseur de l'ivoire
d'une défense. (couche de cément). L'épaisseur de la couche d'ivoire
Sur ces deux ensembles, ainsi que sur les autres lames ainsi découpée varie de 5 mm à 9 mm sur les ensembles
ou éléments isolés observés. Le geste a été préférentiel- et fragments de lames isolées et sur les baguettes issues
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Fig. 4 - Autres éléments (segments de baguettes) issus du découpage longitudinal de la couche externe de défenses :
a, face externe ; b, face interne (photo MAN, L. Hamon).
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Fig. 5 - Ensemble A (face
interne) : a, bord de la lame
supérieure où sont visibles les
traces de butées de l'outil sur
l'ivoire ; b, remontage de la
lame supérieure et du segment
de baguette. Le vide lié au
travail de découpage par
rainurage présente un aspect
esquille résultant des butées de
l'outil lors du découpage (photo
MAN, L. Hamon).
le tracé du découpage s'interrompt et que l'extrémité de lement appliqué selon un plan tangentiel à la circonfé
rence de la défense. Les lames obtenues présentent par cette baguette intercalaire remonte sans manque de
conséquent un ou deux bords biseautés caractéristiques. matière avec la lame supérieure. Dans ce cas, il y a eu
extraction de la baguette par découpage puis détache
ment par flexion sur une très faible longueur d'ivoire Le découpage longitudinal : matière et outil
(2 cm).
Le long du bord de la lame la plus étroite de Cet aspect irrégulier des bords biseautés n'est
l'ensemble A, sur la partie correspondant à la baguette, cependant pas le plus fréquent. Le plus souvent, le travail
on peut observer les traces du passage de l'outil qui a de découpage par rainurage a été mené sans butée dans
l'épaisseur de l'ivoire : le bord des lames ainsi découpées découpé l'ivoire (fig. 5 a). L'aspect irrégulier du bord de
la lame et de la partie correspondante de la baguette présente un aspect régulier visible sur la plupart des
dénote les butées de l'outil sur la matière pendant le lames et baguettes issues de ce processus technique
découpage. Au lieu d'une incision unidirectionnelle (fig. 6).
Les observations faites sur les remontages des régulière avec un enlèvement minimum de matière, nous
avons dans ce cas des enlèvements d'esquilles d'ivoire le ensembles A et B montrent que la partie active de l'outil
long des deux bords résultant du découpage (fig. 5 b). qui a servi à découper cette couche d'ivoire était d'une
Sur la portion correspondant au remontage des deux très faible épaisseur (2 mm à 3 mm maximum). Il nous a
semblé que la précision de ces observations était suffi- lames et de la baguette intercalaire, on peut observer que
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Fig. 6 - Extrémité proximale de la lame inférieure de l'ensemble A (détail de la face interne). L'aspect régulier du bord biseauté
de la lame est caractéristique d un travail de découpage mené sans butée sur la matière (photo MAN, L. Hamon).
santé pour essayer de mettre en relation les connais Cet outil n'est pas représenté dans les séries d'indust
sances que nous avons des types d'outils caractéristiques rie lithique conservées au musée des Antiquités natio
des faciès du Gravettien français avec les observations nales 4, mais les observations faites ci-dessus démontrent
faites à partir de ces ensembles techniques. de manière indirecte son utilisation par les Gravettiens
L'observation du bord des lames montre que dans les de la grotte du Pape.
cas où la partie active de l'outil a buté sur la matière cette D'autre part, et bien qu'il soit délicat d'établir des
butée a provoqué la formation d'une aspérité « en corrélations entre une zone du site fouillée récemment
virgule » perpendiculaire au bord découpé. Cet aspect de et les zones fouillées à la fin du XIXe siècle, nous rappel
la découpe ne peut résulter que de l'action d'un lerons que les fouilles réalisées de 1980 à 1984 ont révélé
tranchant très mince (et non d'une pointe par exemple). la présence d'un niveau d'une épaisseur moyenne de
Parmi les outils caractéristiques du Gravettien français, 30 cm (niveau D du chantier 1), à 4 m en avant de la zone
du porche de la grotte mais sans continuité strati- très peu présentent des caractères dimensionnels et une
morphologie de la partie active pouvant s'accorder avec graphique directe avec celle-ci. Ce niveau, qui n'a pas
ces faits. Les burins de Noailles pourraient correspondre livré de structures d'habitat, contenait une abondante
aux traces observées et aux gestes reconstitués.
Les burins de Noailles réalisés sur lamelle tronquée, 4. Les séries d'industrie lithique récoltées par Piette et réunies dans la
par les dimensions de leur partie active et la très faible salle qui porte son nom au musée des Antiquités nationales ne consti
tuent très certainement qu'un échantillon du matériel mis au jour épaisseur de leur support, correspondent aux dimens
de 1894 à 1897. L'industrie lithique recueillie par Laporterie dans ce ions des vides laissés par le rainurage et à l'aspect du même site est tout aussi pauvre pour les niveaux gravettiens puisque les bord des différentes lames issues de ce processus outils diagnostiques de cette culture sont représentés, dans une série de
484 pièces, par trois pointes de La Gravette (Merlet, 1990, p. 204). technique.
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industrie lithique attribuée à un Périgordien supérieur à ces traces n'existent ni sur les lames isolées ni sur les
burins de Noailles (Delporte, 1981, p. 632-635 ; 1985, éléments des ensembles A et B.
Il a donc fallu envisager d'autres hypothèses. Dans un p. 475-478 ; Chastel, 1984 ; Dartiguepeyrou, 1995).
L'ensemble de ces faits, caractères des artefacts pris second temps, et guidée en cela par le modèle des tech
en compte ainsi que les connaissances, même lacunaires, niques de débitage par double rainurage connues et
que nous avons aujourd'hui des niveaux d'occupation mises en évidence pour l'industrie en bois de cervidé
gravettiens de ce site, nous permet de formuler une (Rigaud, 1984), nous avons retenu l'hypothèse de
hypothèse fonctionnelle concernant l'utilisation de cet l'insertion d'un outil le long de la rainure, insertion
outil en liaison avec les techniques d'exploitation de qui jointe à un mouvement de levier ou une flexion
l'ivoire de mammouth. Le burin de Noailles, par ses pouvait permettre le détachement et le soulèvement de
la lame d'ivoire. Cette action technique peut servir petites dimensions et par la dureté du matériau travaillé,
ne pouvait être utilisé seul. Il constituait seulement la à détacher une baguette de matière dure animale si
partie active d'un outil qui devait inclure un emmanc les rainurages effectués sont presque jointifs et ne
hement. Celui-ci devait être constitué d'un élément laissent qu'une très faible portion de matière à détacher
récepteur en matière dure animale ou en bois végétal. de la matrice de matière première. Mais, dans le cas
Bien qu'un système d'emmanchement transversal étudié, ces gestes n'étaient pas suffisants pour accomplir
ne puisse être exclu, la reconstitution d'un manche la séparation de la surface d'ivoire précédemment
court, droit, de type « poignée », dans le même axe que découpée (de 6 cm à 4 cm de large sur 50 cm à 60 cm de
long) et son détachement des couches d'ivoire sous- le burin en silex, s'accorderait davantage avec les obser
vations concernant l'angle d'attaque de la surface des jacentes. La force requise pour séparer deux épaisseurs
défenses (plan tangentiel à la circonférence de la d'ivoire si celles-ci sont parfaitement adhérentes et soli
défense) et avec la manière de conduire ce découpage daires, ce qui est le cas sur de l'ivoire frais ou bien
longitudinal. conservé, excède celle mise en œuvre par un simple
mouvement de levier.
Le détachement des lames découpées Il a donc fallu oublier les deux modèles techno
logiques évoqués précédemment et revenir aux connais
La question de la technique et des gestes qui ont sances de la structure du matériau, à sa spécificité, et à
permis le détachement ou extraction des lames ainsi l'observation du revers des lames découpées pour valider
découpées sur les défenses a été difficile à résoudre en une dernière hypothèse. Nous avons supposé que la
l'absence d'exemples comparables déjà décrits. structure de l'ivoire présentait au moins une fissure de
Les techniques de débitage par percussion sur ivoire, dessiccation concentrique au moment où le découpage
décrites par exemple par J. Hahn pour l'Aurignacien du des lames a été effectué, et que le geste de
longitudinal avait porté sur l'épaisseur d'ivoire délimitée Jura Souabe (Hahn, 1995, p. 120), ont inspiré dans un
premier temps l'hypothèse d'un geste de percussion par cette fissure de dessiccation. Ces fissures peuvent
posée ou lancée porté sur l'extrémité proximale des apparaître aux surfaces de jonction des différentes
lamellae naturelles constitutives de la dent de l'animal lames découpées. Le découpage longitudinal aurait ainsi
constitué une phase préparatoire à la percussion et aurait dans certaines conditions d'enfouissement ou de dess
servi en ce cas à canaliser et limiter la propagation de èchement du matériau. Dans ce cas précis, il s'agirait
l'onde de choc dans l'épaisseur du matériau. Mais les d'une fissure qui sépare l'épaisseur de la couche externe
produits obtenus par une technique de débitage sur de l'ivoire (cément) des couches d'ivoire sous-jacentes
ivoire proche de celle des roches dures produisent (dentine). L'observation du revers de toutes les lames et
d'après cet auteur des esquilles de petites dimensions et autres produits de ce découpage longitudinal montre un
de forme irrégulière. aspect naturellement strié, correspondant effectivement
Les extrémités proximales et distales des lames ont été à l'aspect des surfaces de jonction des lamellae naturelles
observées pour tenter de retrouver les traces d'esquille- lorsque celles-ci se clivent.
ment ou d'écrasement de la matière signalées sur les Cet aspect s'explique donc si l'on envisage l'hypo
produits obtenus selon cette technique de débitage, mais thèse d'une phase de dessiccation naturelle ou de
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séchage intentionnel du matériau, processus ou phase Longues lames et baguettes :
précédant la chaîne opératoire proprement dite. la gestion d'une surface courbe
La question qui se pose alors est celle de savoir si la
présence de cette fissure de dessiccation concentrique De l'ensemble de ces observations nous pouvons
résulte d'un mode particulier d'acquisition de ces déduire que l'intention des Paléolithiques était d'obtenir
défenses (acquisition de défenses déjà desséchées ou avant tout des supports d'ivoire plats ou du moins très
vieillies) ou d'une phase que nous pourrions qualifier de faiblement convexes et longs. La régularité et le paral
stockage et séchage intentionnel qui prendrait place lélisme des bords des lames, et de la plupart des
entre la phase d'acquisition et celle d'exploitation de la baguettes issues de ce découpage, témoignent également
couche externe des défenses. Etant donné le bon état de d'une certaine standardisation dans la manière de
la surface naturelle de ces défenses, qui, abstraction faite conduire le processus d'exploitation de la surface de
des altérations liées à des phénomènes postdéposition- l'ivoire. Les lames les plus longues ici reconstituées atte
nels (ensemble A), présentent encore les traces d'usure ignent respectivement 57 cm (ensemble A) et 50 cm
naturelle de la dent de l'animal (stries très fines, sans (ensemble B). Leur largeur se situe dans la limite de
organisation préférentielle, présentes sur l'ensemble de 4 cm à 6 cm pour la partie proximale et 2 cm à 6 cm pour
la surface de la couche de cément), l'hypothèse d'un la partie distale. Ces variations, spécialement celles des
séchage intentionnel du matériau doit être retenue. Il est largeurs des extrémités distales, sont en partie
donc possible d'inclure une phase de stockage et séchage liées aux contraintes du matériau et à la morphologie des
des défenses en amont de la chaîne opératoire, phase et défenses (rétrécissement de la circonférence dans la
laps de temps au cours desquels cette fissure concent partie où s'amorce la courbure de la dent) . De ce fait, le
rique nécessaire à la mise en œuvre de la technique de découpage de certaines lames a été mené de façon à ce
découpage des longues lames apparaît dans la structure que les rainurages délimitant la surface des lames conver
naturelle de l'ivoire. gent dans la partie médiane des défenses. Ces lames ont
L'existence de cette phase de stockage et séchage des toutes été extraites des faces les plus plates des défenses.
défenses implique donc que les Gravettiens avaient Les éléments techniques issus des côtés les plus courbes
acquis une connaissance de la structure du matériau ne sont pas représentés dans les artefacts conservés et
travaillé et que ces connaissances avaient été intégrées reconstitués. La présence de baguettes d'aspect plus irré
dans le processus technique d'exploitation de l'ivoire. gulier entre les lames ainsi obtenues confirme que le
Comme nous le verrons par la suite, tout en permett produit principal de ce travail de découpage par
ant l'exploitation de la couche externe des défenses rainurage était les lames, tandis que ces baguettes
selon la technique des longues lames, cette phase de peuvent s'interpréter comme produit résiduel de cette
stockage et séchage du matériau devait être contrôlée de technique et de cette phase d'exploitation des défenses.
manière à préserver l'intégrité et la cohésion des Ces baguettes intercalaires, divisées en segments par
couches d'ivoire sous-jacentes. Des éléments et résidus une cassure en flexion comme celle de l'ensemble A ou
techniques provenant des couches internes de l'ivoire simplement extraites par détachement de la défense, lai
indiquent en effet que celles-ci ont été traitées selon ssaient la place pour extraire ensuite par soulèvement les
produits principaux de ce travail de découpage, les d'autres modalités.
Le dégagement des extrémités distales des lames était longues lames. Dans ce cas, il n'était pas nécessaire de
réalisé par sciage transversal. Il faisait partie du processus faire appel à un geste instrumentalisé pour détacher la
de découpage et d'extraction des longues lames. Ce ou les lames découpées de la défense ou du tronçon de
sciage transversal était vraisemblablement réalisé avant le défense. Les baguettes ou segments de baguettes d'ivoire
découpage longitudinal. En l'absence de remontage avec intercalaires peuvent être considérés du point de vue de
des éléments issus de la partie médiane et de l'extrémité l'économie du matériau comme une façon de gérer le
des défenses, il est difficile de déterminer si les éléments découpage longitudinal de surfaces courbes.
et ensembles techniques reconstitués sont issus de Les lames obtenues selon cette technique n'ont pas
tronçons de défense ou bien s'ils ont été extraits de été transformées. Elles ont été laissées à l'état
défenses entières. de produits-supports.
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